CARACTÈRE SURNATUREL DE L'INSTINCT
possible de les incarner dans des formes bestiales, et elle ne l'a fait qu'en cédant à des influences exotiques. Cette mascarade de tous les dieux olympiens poursuivis par Typhon et fuyant déguisés en animaux jusqu'au fond de l'Egypte est bien à sa place dans la vallée du Nil. C'est là que l'imagination grecque a pris et reporté une fiction grotesque, indigne d'elle. Protée, qui se transforme si volontiers en apparences monstrueuses, habite aussi près du rivage égyptien'.
Les légendes grecques ont même épargné, autant qu'elles l'ont pu, de pareilles déchéances à leurs héros. La littérature des Métamorphoses, qui jouit d'une si grande vogue depuis que l'érudition de Nicandre de Colophon lui eut fourni un répertoire commode2, a fait entrer peu à peu dans la mythologie hellénique des fables qui lui répugnaient lorsqu'elle pouvait encore résister à l'invasion des légendes orientales. Le culte asiatique de Bacchus, si fécond en métamorphoses, les rêveries pythagoriciennes concernant les migrations des âmes, le charme même des fables ésopiques, accoutumèrent l'imagination grecque à des procédés diamétralement opposés à ceux qu'elle suivait jadis. Elle, qui transformait le laurier en une jeune nymphe, dut, au contraire, transformer la nymphe en laurier : les formes humaines qu'elle avait fait sortir des rochers, des sources, des plantes et des animaux, y rentraient pour toujours, perdant ainsi l'individualité consciente dont elle les avait dotées.
1) On retrouve facilement les traces d'un symbolisne exotique dans les légendes de Zeus, cygne avecLéda, taureau avecEurope; d'Apollon dauphin, etc. — 2) L'ouvrage de Nicandre (rE-cpcnouuiva) ne comptait pas moins do. cinq chants. On cite encore, parmi les auteurs du Métamorphoses (Msta^op-iwaii; — 'AXXoi(ûostç — 'E—poioupuva), Corinne, Parthenius, Théodoros, Antigonos <!c Caryste, Callisthènes, Didymarchos, Nestor de Laranda, Antoninus Liberalis, pour ne pas parler d'Ovide, plus connu à lui seul que tous les autres ensemble.
Quoi qu'il en soit, la croyance populaire, celle qui fait les institutions religieuses, admettait que les animaux, dépourvus de volonté propre, étaient éminemment susceptibles de recevoir et de suivre une impulsion divine. On voyait en eux comme des esclaves dociles des dieux, et cette idée s'était précisée par la répartition des différentes espèces animales entre les différents dieux. C'est ainsi que l'aigle fut attribué à Zeus; le corbeau, et plus tard l'épervier, à Apollon; l'âne à Hestia; les abeilles aux Muses; le cheval à Poséidon; le serpent à Asklêpios; la biche à Artémis; la chouette à Athêna; la grue et le coq à Démêter; la cigogne à Hêra'. On voit, dès lors, quel parti pouvait tirer des actes instinctifs des animaux la science divinatoire. Elle se trouvait là en présence d'une volonté divine, passivement obéie2, et elle pouvait, du premier coup, reconnaître, à la nature de l'instrument, l'être surnaturel qui avait coutume de s'en servir.
Parmi les animaux, ceux qui touchent de pi us près au ciel, qui sont les plus agiles et ont la voix la plus expressive, les oiseaux, sont par excellence les messagers de la divinité. Après eux, viennent les quadrupèdes, puis les reptiles et, en dernier lieu, les poissons, qui étaient, pour le peuple comme pour Platon3, au dernier degré de l'échelle animale.
Nous suivrons cet ordre dans l'étude des signes tirés de l'instinct des animaux, en nous réservant le droit de placer à la suite les signes émanés de l'homme lui-même, considéré comme agent inconscient de la Providence et observé par le dehors.
1) Voir, sur cette répartition, qui s'étendait au régne végétal, les renseignements confus, mais intéressants que donne Eustathe (Schol. Nom. Jliad., I, 206). — 2) '< Les animaux privés de raison, écrivait le savant devin Artémidorc (Onirocrit., II, fi!J), disent parfaitement vrai, parce qu'ils n'usent pas de la méthode du raisonnement. C'est le principe qui sert de fondement à la théorie de V enthousiasme. » — 3) Plat. Î7»ii,p. 91. Cf. Plut; Sollcrl. animaliUrrii 22.