LA DROITE ET LA GAUCHE
La préférence attachée au côté droit se révèle dans une foule de pratiques. La coupe dans les festins, le casque chargé de sorts, ou la cithare qui convie aux chants circulait de gauche à droite. C'est dans ce sens qu'Ulysse, déguisé en mendiant, fait le tour de l'assemblée des prétendants. L'Hellène relevait son manteau sur l'épaule droite, comme le Romain sur l'épaule gauche. A la danse, on devait commencer du pied droit, qu'il fallait aussi chausser le premier. Le nombre des marches aux escaliers des temples était toujours impair, afin qu'on pût partir et arriver du pied droit. Les joueurs de flûtes douilles préludaient toujours par la tlûte droite. E. Curtius soupçonne même que cette croyance a fait modifier par les Grecs le sens de l'écriture phénicienne1, bien qu'on puisse opposer a son système une objection déjà faite a Hérodote par les prêtres égyptiens2,' à savoir, que l'écriture dirigée vers la droite commence à gauche, c'est-àdire du côté funeste.
Ici se présente une difficulté. L'art augurai ne pouvait pas laisser l'observateur absolument libre de déterminer pour chaque cas la gauche et la droite, d'après la position qu'il lui plairait de prendre. L'univers a son orientation naturelle, beaucoup plus importante que la direction arbitraire donnée au regard, et l'observateur est tenu de faire coïncider sa droite et sa gauche avec les deux moitiés correspondantes du monde. La foi en l'action libre de la Providence n'aurait pas eu de ces exigences, mais elle a dû accepter un certain mélange de fatalisme astrologique.
Mais quel est, dans l'univers, le côté heureux, celui que le Grec doit mettre à sa droite et le Romain à sa gauche ? Les deux peuples reconnaissent le privilège de l'Orient, le côté d'où vient le soleil. Pythagore, Platon, Aristote décla-
E'jjr-^j.0;, îu^'jaÇoÀo;, £va!aiu.o;, î'jtovuaoç, ou^wvjjj.o;, o'jaotwviaib;, ouaipvif, . . . etc. — 1) E. Curtu:s, Griechische Geschtrhtc, P, p. 475. — 2) Herod., Il, 3G.
raient, après Homère, que l'Orient est la droite du monde 1. Mais pourquoi la droite? Parce que, dit Aristote \ le Grec, se tournant vers le nord, avait l'Orient àsa droite; tandis que le Romain, dans la même situation, faisait réflexion que sa droite à lui est la gauche des dieux et appelait, par conséquent, gauche le côté oriental. La raison serait valable si le fait invoqué avait été conforme aux rites religieux de la Grèce. Mais nous savons que les plus anciens temples grecs étaient tournés vers l'ouest, afin que le dieu placé au fond de lacella eût le visage dirigé vers l'Orient8, et nous voyons, dans un hymne homérique, Apollon choisir lui-même pour emplacement de son temple Krisa « tournée vers le Zéphyr''.» Aristote prête aux Hellènes des idées probablement étrangères, importées avec la légende d'Hyperborée. quand il affirme que les Grecs cherchaientaunordlesejourdesdieux.il faut donc reconnaître que les Grecs, croyant à la fois à l'influence heureuse de la droite et au privilège de l'Orient, se sont contentés de réunir ces deux idées conçues séparément, en appelant l'Orient la droite du monde.
En tout cas, l'usage des Grecs, plus conforme à l'instinct naturel, n'aurait pas amené spontanément dans leur langue la confusion qui s'introduisit de bonne heure dans les locutions romaines. AsÇi65 garda le sens d'« heureux, » tandis que lœvus et sinister finirent par cumuler des sens contradictoires5.
1) IIom. lliad., XII, 239. Plutarcii. Plac. philos., II, 10. Artemid., Onirocrit., 11,36. — 2) Aristt. De Cœlo, II, 2. Cf. Plutarch. Qiurst. rom., 78. Serv. Mn., II, 54,693. — 3) Clem. Alex. Strom., VII, p. 724. — 4) Hymn. iiom. In Apoll., 283. — 5) Âe&6ç signifie précisément acceptable, de SexT<5ç. La confusion s'introduisit pourtant dans la terminologie grecque, et cela pour plusieurs raisons : d'abord, parce que, pour certains oiseaux, il fallait renverser l'orientation du bonheur et du malheur; ensuite, parce que des méthodes exotiques, particulièrement celle des Romains, prenaient le contre-pied de la méthode grecque. Uippocrate connaît déjà des systèmes qui placent le bonheur à gauche et le malheur à droite (Hippoch. Acut. morb., I, 14). Une cause bien plus active de perturbation fut la crainte des mots malheureux qu'on remplaçai! par des euphémismes. L'euphémisme ne toucha