SORTS POÉTIQUES
thode traditionnelle, Pextispicine1. L'astragalomancie suffisait à elle seule au service de l'oracle cl Héraklès à Boura, en Achaïe, où un tableau dressé à l'avance indiquait la valeur et le sens des coups amenés.
Les méthodes cléromantiques passées en revue jusqu'à présent sont assez sommaires et répondent mal à l'idée qu'on se faisait d'Hermès lorsqu'on voulait voir en lui, non plus seulement le dispensateur des coups du hasard, mais le dieu de la parole et l'artisan de la persuasion. Aussi les rares oracles placés sous l'invocation d'Hermès fonctionnaient en appliquant le hasard à la parole humaine. Cette combinaison singulière, le clédonisme, dont il a été question plus haut, appartient bien réellement à la cléromancie, et nous ne l'en avons distraite que pour obéir aux exigences d'une classification ordonnée à un autre point de vue. Nous allons, du reste, retrouver le clédonisme figé et converti en sorts palpables dans la plus perfectionnée des méthodes cléromantiques, celle qui se sert de la parole écrite, de phrases désignées par le hasard et appliquées à une question donnée. Les sorts employés dans les oracles italiques paraissent avoir consisté en lettres détachées susceptibles de former des mots2. Les Grecs-, en-dehors de quelques expériences analogues, ont surtout pratiqué la rhapsodomàncie, ou divination par phrases détachées, rencontrées au hasard clans des livres inspirés, comme les poésies d'Homère et d'Hésiode et les recueils d'oracles. C'est la, comme en le voit, une méthode savante, qui n'a pu naître qu'après la prophétie orale et pour suppléer au défaut de l'inspiration défaillante. On pensa que les oracles officiels, les chresmologues libres et même les grands poètes, organes des Muses, avaient accumulé assez de vérités pour qu'on pût trouver clans leurs écrits des conseils applicables à toutes les circonstances de la vie.
i) IIesvcu., s. v. WGî'at. — 2) Voy., vol. IV, Oracles italùjices.
Une coïncidence soudainement remarquée entre la pensée d'un auteur et la préoccupation 'actuelle du lecteur est un fait si ordinaire qu'il n'y a pas lieu de chercher dans des traditions compliquées la raison d'être de la rhapsodomancie. Grecs et Romains la pratiquèrent à l'envi, les uns sur Homère, les autres sur Virgile, etc.. et, devenus chrétiens, ils continuèrent sur la Bible ces innocentes expériences . Les oracles, réduits au silence par le délaissement, retrouvèrent ainsi la parole sans avoir besoin de leur appareil d'autrefois. Il suffisait d'ouvrir, sous leur inspiration, les textes sacrés pour leur attribuer la réponse obtenue, et, en effet, bon nombre des prédictions attribuées aux oracles, au temps de la décadence, ne sont plus « autophones, » mais cléromantiques.
On avait même trouvé une espèce de rhapsodomancie plus commode encore, en combinant les avertissements écrits avec le jeu des dés ou des osselets. Il suffisait pour cela de dresser un tableau où des réponses disposées à- l'avance seraient choisies, pour chaque cas, par le sort. Il est fort probable que c'était là le système adopté à Boura. En tout cas, nous pouvons nous faire une idée de ce qu'était un pareil tableau par une inscription d'Attalia, en Pamphylie, qui reproduit un modèle analogue. C'est une table cléromantique mutilée, qui contient dix prophéties, chacune de trois hexamètres et portant en tête le nom d'un dieu, avec un chiffre décomposé en cinq chiffres partiels. On consultait cette espèce d'oracle avec cinq astragales à quatre faces, jetées simultanément. La combinaison des points amenés indiquait la sentence prophétique applicable à un cas donné, et Ton voit facilement que la table devait contenir cinquante-trois de ces sentences, c'est-à-dire autant que de coups possibles2.
1) Augdst. Epist. 119. Confcss., VIII, 12. Isid. Origg., VIII, 9, 28, etc.. (if. Du Resnel. Op. cil. — 2) Voy. G. Hirschfëld. Berlin. MonalsbcrichU'^ 187:5, ]). 716. G. Kaibel. Ein Wûrfenorakel (Hermès, 1870, p. 193-202). Cf. C. I. Gr., 4310,4379", 3956.
TABLES CLÊROMANTIQUES 197
La divination par les sorts ne se maintint pas plus que les autres méthodes dans les limites de la tradition nationale. C'est ainsi que les baguettes primitives purent être remplacées, à la mode des Scythes ou des Orientaux, par des flèches munies d'inscriptions et tirées du carquois ou lancées au plus loin dans une direction donnée1, et les oracles rhapsodomantiques par des formules puériles applicables à toutes les questions2. Puis vinrent les machines construites à grand renfort d'arithmétique ou de géométrie et capables de fabriquer, au moyen de corrélations de toute espèce, des mots et des phrases entières. Heureusement, ces fastidieuses aberrations du sens commun ne nous sont connues que par les Arabes3, et nous pouvons les rejeter sans inconvénient hors de la divination hellénique.
1) Sur la beïomancie, voy. Heeod., IV, 07. Hieronym. ad Ezech., xxi, 20. F. Lenormant.Lo Divination chez les Chaldéens, p. 17-32. — 2) Apulée [Metam., lib. IX, 8) cite un oracle perpétuel employé par des prêtres syriens : Les bœufs attelés fendent la terre, afin que les campagnes produisent leurs fruits. Aux mains d'exégètes habiles, ces deux vers insignifiants répondaient à tout. — 3) Voy. les Prolégomènes d'Ibn-Khaldoun, traduits par M. de Slane. (Not. et Extr. des manuscr., tom. XIX, XX, XXI.)