LIVRE PREMIER
L'histoire n'aborde pas sans hésitation cet étrange peuple Toscan qui, une fois déchu de sa puissance, s'est abandonné lui-même et a laissé tomber au plus profond de l'oubli ses traditions nationales, ses mœurs, son culte et jusqu'à sa langue. L'Étrurie, interrogée par l'archéologie moderne, reste muette. La brièveté des inscriptions funéraires, réduites le plus souvent à des noms propres, Tabsence de textes plus abondants en ressources philologiques, est cause que les linguistes ne parviennent pas à ressaisir la clef de Tidiome toscan, et montre, par surcroît, que la conquête de cet idiome serait à peu près stérile en résultats historiques ^ Les monuments figurés ne nous offrent guère que les traces d'un art venu du dehors et qui ne s'est point transformé au contact du génie indigène. De toutes parts, l'Étrurie se ferme à la curiosité scientifique et semble avoir voulu dérober à la postérité le secret de sa pensée.
1) Tous les textes étrusques dont on dispose ont été réunis par W. Deecke^ dans un appendice placé à la fin du second volume des Étrusques d'O. MuLLBa (II, p. 32S-012. 2< édil.) avec un ample commentaire philologique.
Cependant, il se trouve que ce que nous connaissons le mieux de l'Étrurie est précisément ce côté des habitudes religieuses que nous étudions d'une manière spéciale, la pratique de la divination. Il y a, dans Tobscurité qui couvre une civilisation si étrangement disparue, un point relativement éclairé, et c'est là qu'on rencontre le groupe des devins toscans ou haruspices, dépositaires d'une science révérée non seulement comme une tradition mais comme une propriété nationale.
Nous n'avons pas à rechercher les origines de la nationalité étrusque, que l'on a rattachée tour à tour aux races les plus diverses sans arriver à établir d'une manière suffisante une seule de ces hypothèses ^ Le système qui semble concilier le mieux les divers renseignements relatifs à la question est
1) On ne compte plus les combinaisons proposées pour résoudre ce problème. D'après Hérodote (I, 94), les Étrusques ^.TuporjvoC ou Tuf ,i7)vo0 sont originaires de Lydie et ont eu pour œkiste Tyrsénos, fils d'Atys. Comme on connaissait d'ailleurs (Herod., I, 57) des Tyrrhènes ou Tyrsènes-Pélasges, on eut bien vite identifié les Étrusques avec les Pélasges, ce qui permettait de les faire venir indifTéremment de diveraes régions. Hellanicus (ap. Djon., I, 28) avait déjà dit que les Tyrrhènes ou Étrusques étaient dos Pélasges venus de Thessalie. Les anciens se sont contentés de choisir entre ces explications ou de les combiner, soit en faisant passer les Pélasges thessaliens en Lydie avant de les amener en Italie, soit en leur faisant parcourir la route en sens inverse, soit en supposant que les Pélasges avaient commencé à coloniser rÉtrurie et avaient ensuite cédé la place aux Lydiens. Denys d'Haï icarnasse (T, 30} fut presque seul à rejeter la descendance lydienne et pélasgique des Toscans, qui sont, à ses yeux, des autochthones s'appelant en leur propre langue les Rasènes (Paa/va). Le nom do Tyrrhènes n'est qu'un qualificatif usité par les Grecs et signifiant « bâtisseurs de tours » (Tupoïjvot de ripaeiç = turres : de là Tusd pour Tur-sci). Le système d'Hérodote resta debout, et il était à peu près passé à l'état de vérité démontrée, en Étruric môme, au temps de Tibère (Tâc, AnnaLf IV, 55). Les érudits modernes qui répudiaient cette tradition ont commencé par donner libre carrière à leur imagination. Les Étrusques sont devenus ainsi des Cananéens (d'après Maflei, Bochart, Mazzocchi, Guarnacci), des Égyptiens (d'après Buonarruoti), ou môme des Celtes (d'après Cluver, Pelloutier, Fréret, Bardetti, Durandi, Heyne).Niebuhr supposa que des Tyrrhènes-Pélasges indigènes — et non pas venus de Grèce ou d'Orient — avaient, à une certaine époque, été subjugués par les Ra-