HELLÈNES ET ROMAINS
pie des haruspices, toujours consultés mais toujours tenus à distance et traités en étranger, combien la cité romaine hésitait à surcharger de rouages nouveaux le mécanisme qui suffisait, en temps ordinaire, à transmettre entre le monde surnaturel et les dépositaires de l'autorité les demandes et les réponses, celles-ci aussi monotones, aussi prévues, aussi vides de pensée que celles-là. Mais, si les Romains ont gardé jusqu'au bout vis-à-vis de TÉtrurie leur réserve défiante, ils s'en sont départis vis-à-vis de la Grèce, qu'ils redoutaient moins et dont ils reconnaissaient volontiers la supériorité intellectuelle.
De leur côté, les Hellènes, qui méprisaient de si bonne foi les Barbares, avaient comme une vague conscience de leur parenté avec les peuples latins. Avant même qu'ils eussent pu soupçonner le merveilleux avenir réservé à la ville assise sur le Tibre, ils se plaisaient à effacer peu à peu entre eux et les Romains la ligne de démarcation qu'ils maintenaient ailleurs avec un patriotisme si jaloux. Les Orecs de Campanie avaient, du reste, un intérêt de premier ordre à se rapprocher de leurs voisins du nord. Il y eut un moment où les Étrusques, pirates doublés de marchands, menaçaient d'asservir ou de ruiner les colonies grecques implantées sur le rivage de leur mer, de la < mer Tyrrhénienne ». Les habitants de Cumes, en particulier, se sentirent tout à coup pour les Romains une véritable tendresse. Ils leur montrèrent le chemin de Delphes, où l'on ne manquerait pas de promettre les faveurs divines à qui soutiendrait la cause des Hellènes, et, flatterie délicate s'il en fut, ils découvrirent que leur sibylle s'était occupée des Romains. Nous ne savons ce que put dire l'Apollon de Delphes aux envoyés des Tarquins \ mais on peut être assuré qu'il fit de son mieux pour s'assurer leur clientèle. Peut-être quelque Jeu de mots habilement
1) Liv., I. 56. Cf. vol* III) p. 120, \.
glissé dans un oracle flt-il entrevoir aux Romains, si superstitieux à l'endroit des omina^ l'avantage qu'il y avait pour eux à reconnaître dans le nom même de leur ville un mot de la langue grecque,le nom de la force (pwijltj). C'est vers le même temps que l'histoire légendaire place l'introduction à Rome des livres où la Sibylle avait caché le mystère des destinées réservées aux fils de Romulus.
« On dit, écrit Denys d'Halicarnasse, que, sous le règne de Tarquin (le Superbe), il échut à la cité des Romains une bonne fortune tout à fait merveilleuse,^ que lui avait procurée la bienveillance de quelque dieu ou de quelque génie : chance heureuse qui n'eut pas seulement un effet momentané, mais la sauva souvent des plus grands maux dans tout le cours de son existence. Une femme, qui n'était pas du pays, vint trouver le tyran, dans l'intention de lui vendre neuf livres remplis d'oracles sibyllins. Tarquin ne jugeant pas à propos d'acheter les livres au prix qu'elle en demandait, elle s'en alla et en brûla trois. Peu de temps après, elle rapporta les autres et en exigea le même prix. Comme on la tenait pour folle et qu'on se moquait de ce qu'elle demandait pour un moindre nombre le prix qu'elle n'avait pu obtenir pour la collection complète, elle s'en alla de nouveau, brûla la moitié des volumes restants et revint offrir les trois derniers au même prix. Tarquin, surpris do la persistance de cette femme, manda les augures, et, leur ayant exposé le cas, leur demanda ce qu'il fallait faire. Ceux-ci, ayant appris par certains signes que l'on avait repoussé un bien envoyé par les dieux, et ayant déclaré que c'était un grand malheur que le roi n'eût pas acheté tous les livres, ordonnèrent de compter à la femme tout l'argent qu'elle demandait et de prendre ce qui restait des oracles. Or donc, la femme, ayant donné les livres et recommandé qu'on les gardât avec soin, disparut d'entre les hommes. Tarquin choisit alors deux citoyens considéra-