LA DIVINATION A ROME
reste, avec un général aussi coutumier des stratagèmes, on n'est pas sûr que ces dissentiments avec les devins ne fussent pas concertés à Tavance. Alexandre, qui avait à son service l'incomparable Aristandros de Telmesse, regretta parfois d'avoir toléré d'autres prophètes dans son camp. Il reçut fort mal le trop zélé Démophon qui, d'après le vol des oiseaux, jugeait dangereux pour le roi l'assaut d'une ville des Oxydraques, et il eut, à un autre moment, la mortification d'apprendre que l'on consultait les victimes pour savoir combien de temps il lui restait encore à vivre*. Mais ni Alexandre, ni ses successeurs ne crurent possible de réduire au silence toutes les voix importunes, et de traquer en tous lieux la curiosité.
En somme, les pouvoirs publics, dans les villes grecques, n'ont pas essayé de soumettre la divination au contrôle de la loi. Les oracles étaient hors de leur portée : les prophéties qui circulaient dans le public échappaient à toute mesure de police : quant aux devins, l'État se contentait de les surveiller lorsqu'il les prenait à son service. A Athènes, par exemple, les hieropœi étaient chargés d'avoir l'œil sur les devins pendant qu'ils sacrifiaient, de peur de quelque fraude ^, et de certifier, en le proclamant eux-mêmes, l'état des entrailles^.
C'est à Rome seulement que l'autorité publique, ayant institué une divination officielle, se crut en droit d'exiger que tout le monde s'en contentât. Il n'y avait pas à craindre que l'on abusât des moyens d'information fournis par les méthodes indigènes : les particuliers ne demandaient guère à l'art des augures privés que des cérémonies correctes, et l'on s^occupait bien plus d'assurer le présent par des formalités scrupuleusement remplies que d'interroger l'avenir. Le dan-
i) Voy. vol. Il, p. 87 sqq. — 2) 'lepowoiôv 8à xaXouai tbv iitowTeSovta tobç fidtvTciç 8tc 3uouai, (x/|7:ou ti xoxoopyw^jiv Iv tafç >ja(atç (ScHOL. Drvosth., In Mir diam, p. 552, Reiske. — 3] Koe)(Xiêpou9t [uxk tcuv pLaviiniv (Phot., Lex. p. 103,24)^
ger ne pouvait venir que des devins et des rites étrangers.
A part le recours d'usage aux haruspices, l'État s'abstint autant que possible de faire appel à la divination étrangère. Il usa fort discrètement de l'oracle de Delphes, et le Sénat défendit en 241 au consul Lutatius Cerco de consulter les sorts de Préneste *. Il exigeait des particuliers la même réserve.
La surexcitation causée par les désastres de la seconde guerre punique révéla un danger auquel la vigilance du Sénat s'empressa de parer. .On eûtdit que la religion nationale ne suffisait plus au peuple éperdu. « Des experts en sacrifices et des devins s'étaient emparés de la confiance des citoyens, et ils faisaient en trompant les autres des bénéfices faciles, avec la même impunité que si leur métier avait été permis. » Les édiles ayant été impuissants à arrêter ce désordre, le Sénat chargea le préteur urbain, M. Atilius, de délivrer le peuple de ces pratiques. Celui-ci lut au peuple assemblé le sénatus-consulte et ordonna que quiconque aurait des livres de prophéties ou des formules de prières, ou une méthode pour sacrifier mise par écrit, lui apportât lesdits livres et écrits avant les kalendes d'avril ; et que personne, en lieu public ou sacré, ne sacrifiât suivant un rite no uveau ou étranger ^. »
Les livres de prophéties pouvaient avoir leur moment de vogue, mais non pas une infiuence occulte et persistante, comparable à celle qu'exercèrent les astrologues, les « mathématiciens » ou Chaldéens. Ces parasites envahirent Rome le jour oil il leur fut démontré que la ville enrichie des dépouilles du monde enrichissait ceux qui savaient l'exploiter. Leur omniscience comprenait à la fois la divination et la magie, de sorte que l'on s'habitue de nouveau à confondre ces deux aspects des sciences surnaturelles. La magie avait déjà
i) Voy. ci-dessus, p. 150. — 2) Liv. XXV. <. Ceci se passait en 213 av. J.-C.
EXPULSION DES CHALDEENS 325
paru criminelle aux rédacteurs des XII Tables, qui avaient édicté des peines sévères contre les dégâts commis par voie de conjuration magique dans les champs cultivés. Elle fut toujours comprise dans les délits professionnels qui attirèrent sur les mathématiciens les sévérités de la police romaine*.
Caton, qui s'entendait à conduire sa maison, défendait à ses esclaves de consulter les haruspices et lesChaldéens *. Le Sénat appliquait les mêmes principes. Il crut corriger les abus naissants en expulsant de Rome les devins orientaux. En 139, le préteur pérégrin Cornélius Hispallus chassa les Chaldéens de la ville et leur enjoignit de quitter Tltalie dans les dix jours^. A quelques années de là, Scipion, arrivant à l'armée de Numance, trouvait le camp plein de filles de joie et de « devins et sacrificateurs » qu'il s'empressait d'expulser pour rétablir la discipline *.
La mesure prise par Cornélius Hispallus n'eut aucune efficacité. Les Chaldéens se cachèrent peut-être un instant : ils reparurent plus nombreux et déjà plus populaires. L'histoire a noté le moment où ils commencèrent à faire des dupes dans les rangs élevés de la société'*. Ils furent complètement libres de leurs mouvements dans le désordre matériel et moral qui amena la chute des institutions républicaines, et purent trouver des clients généreux dans ce monde d'ambitieux qui étaient toujours à la veille d'être acclamés ou proscrits. Quand l'ordre se rétablit. Agrippa, qui en sa qualité d'édile avait la police de la rue, « chassa de la ville les astrologues et les magiciens ^ » Mais ce n'étaient là que des
<) En 157 avant notre ère, poursuites dirigées contre G. Furius Chresimus, accusé de maléfices (Plix., XVUI, § 41 sqq.). — 2) Cat-, Re rust, I. 5.
— 3) Val. Max., I, 3, 3. — 4) Appian., B. Ilispan. 8o.— 5) Cf. vol. I, p. 253.
— 6) Dio Cass., XLIX,43. On était alors (en 33 av. J.-C.) préoccupé de la lutte imminente entre Octave et Antoine, et il était bon d'avertir les faiseurs d'horoscopes que le gouvernement n'était pas d'humeur à tolérer les prophéties indiscrètes.
mesures transitoires, sans suite et par conséquent sans eflfet. La répression légale ne commence réellement qu'avec l'empire.
Auguste, occupé à réorganiser la société et à discipliner les mœurs, n'oublia pas de réglementer la divination. Il commença par proscrire le fatras de prophéties grecques et latines qui couraient le monde sous diverses signatures ou sans nom d'auteur. Il savait par expérience qu'on pouvait glisser dans le nombre des pamphlets politiques % et que les plus niaises n'étaient pas toujours sans inconvénient. La police recueillit plus de deux mille de ces recueils et les brûla ^. Quand on eut, à cette occasion, expurgé les livres sibyllins ', on se trouva avoir fait le possible pour rendre inoffensive la divination fixée par l'écriture.
La divination vivante, représentée par une foule innombrable de praticiens de toute sorte, était plus difiScile à atteindre et en même temps plus dangereuse. Auguste comprit que la supprimer purement et simplement par mesure administrative était chose impossible. Mécène lui conseillait de choisir lui-même un certain nombre d'haruspices et d'augures, qui auraient seuls Fautorisation de frayer avec le public * : il crut plus habile de ne pas imposer d'estampille officielle à la divination populaire, mais de l'attirer au grand jour pour la mieux surveiller, et de lui interdire les sujets délicats. Vers la fin de son règne, il fit défendre aux devins de donner des consultations à huis clos et de prédire les décès'. En ce qui le concernait personnellement, il mit son thème généthliaque à la disposition de tout le monde, espérant ainsi enlever aux calculs faits sur sa destinée l'attrait du fruit défendu ou peut-être décourager les ambitieux en leur
1) Durant le second triumvirat, ^oyla Tcpbç xaTdcXuotv tîJ( Bi^fioxpaTiac ^povToc j:«vTora ^BTo (Dio Cass., XLV, 17). — 2) Sukt., Oct. 431. — 3) Ci-dessus, p. 307.— i) Dio Cass., LU, 36. Cf. ci-dessus, p. H2.— 5) Dio Cass., LVI, 25.