LES HARUSPICES EN ETRURIE
acceptée plus haut% de la race conquérante. Les Lucumons étaient les seigneurs et les prêtres du peuple toscan : eux seuls comprenaient et conservaient les enseignements de Tagès. Les femmes nobles participaient à l'exercice de cet art : la légendaire Bégoë ou Bacchétis', et Tanaquil, femme de Tarquin l'Ancien ', s'étaient même signalées par leur perspicacité ; et, à l'époque historique, on rencontre encore des haruspices de ce sexe*.
Au sein des familles aristocratiques, la science divinatoire se transmettait par tradition orale, et les pères tenaient à honneur d'y former teurs flls'. La considération qu'ils devaient à ce savoir les récompensait largement de leurs efforts. Mais l'esprit de caste n'était pourtant pas assez exclusif pour interdire l'accès des études théologiques aux classes inférieures. Lorsque des rangs du peuple s'élevait une intelligence remarquable, l'instinct religieux pouvait considérer ce fait comme un prodige et abaisser devant la volonté divine les barrières sociales. C'est ainsi qu'Attus Navius, bien que d'extraction plébéienne ou même étrangère «, avait révélé de bonne heure sa vocation et avait été soigneusement instruit dans l'art toscan.
Ce qui fut possible à Attus Navius dut être facile après un tel exemple, et bien des intrus durent faire irruption dans le sanctuaire. L'haruspicine tendit naturellement à se séparer du sacerdoce, à devenir un métier ; et, par une conséquence naturelle aussi, la noblesse s'en désintéressa de plus en plus. Une fois sortie de la tradition sacerdotale et privée, la science divinatoire put s'enseigner librement dans des écoles
\) Voy. ci-dessuSy p. 5, 8. — 2) Voy. ci-dessus, p. 7. — 3) Voy. ci-dessus, p. 59. — 4) na qitod dem quinquatribtts Prœcantatrici, conjectrici, hariolm atque hanispicae (Plaut., Mil. glor,fi9\). Ces haruspicx de carrefour ne représentent, il est vrai, ni la noblesse ni peut-ôtre la tradition toscane. — 5] Cic, AdFam., VI, 6. Tac, AnmL, XF, lo. — 6) Cf. ci-dessus, p. 58, 1.
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qui se groupaient autour des devins en renom. Ces écoles, en se perpétuant, formèrent de véritables collèges ou corporations dont le gouvernement appartenait au président d'âge * . L'enseignement, dans ces conditions, n'était plus aussi bien garanti contre les influences altérantes qu'aux mains d'une caste privilégiée. Les Grecs l'auraient poussé dans la voie des innovations ; les Romains se préoccupèrent, au contraire, de le raïqener à sa pureté originelle et de l'y maintenir par des mesures administratives.
C'est qu'en effet les Romains croyaient avoir besoin de la science toscane et que, en l'absence de tout contrôle, la fidélité à la tradition était la seule garantie qu'ils fussent en droit de réclamer. Bien qu'attachés à leurs institutions nationales, bien qu'estimant peu les Étrusques, dont ils furent tour à tour les tributaires, les rivaux et les maîtres, les Romains se laissèrent subjuguer par le prestige qu'exerçait sur des esprits superstitieux le mysticisme à la fois sombre, imposant et sensuel de rÉtrurie. Leurs augures, hommes d'État avant tout, ne représentaient qu'une divination atrophiée et cherchaient plutôt à restreindre leur compétence qu'à l'étendre. Leurs Pontifes avaient mission de procurer les prodiges suivant les instructions de Numa, et les livres sibyllins suppléaient de temps à autre à leur insuffisance ^ : mais les Pontifes restaient perplexes en face des prodiges sans précédents, et les procurations coûteuses ordonnées par les livres sibyllins ne valaient pas, pour rassurer les esprits^ une interprétation raisonnée, fournie par les hommes de l'art. Les Romains, sur l'avis même de leurs prêtres^ prirent l'habitude de recourir aux haruspices toscans, appelés à cet effet de l'Étrurie toutes
i) X) npi9^>ixatQç aÔTwv (Appun.,B. Cw.,IV, 4). Quorum qui maximus «w {Lo« CAN.yPAars.,1) 580). Il y a là la trace d*UQ usage persistant. — 2) Voy. ci-dessus, p. 74. 81. 92.
LES HARUSPICES A ROME 103
les fois que quelque prodige obscur tenait en suspens leur piété inquiète ^
On ne se souvenait plus guèroiau temps où l'on écrivit l'histoire, de l'époque ot cet usage s'était introduit à Rome. Ovide suppose que le prodige des cornes subitement enraci<nées sur le front de Genucius Cipus fut expliqué par un haruspice toscan ' : mais la légende est en dehors de la chro* nologie. Denys d'Halicarnasse, accumulant plusieurs erreurs dans une même phrase, croit que Romulus « préposa, pour assister aux sacrifices, un devin de chaque tribu, devin que nous appelons en Grèce ({epoo)ci^oç) , et que les Romains, conservant quelque chose de l'ancien langage, appellent ou prononcent eirwspîce^>. Jusqu'à Ruhnken^ on avait vraiment pris trop au sérieux ce témoignage, qui s'infirme lui-même par les démentis qu'il donne à des faits connus. Il faudrait admettre, sur la foi d'un archéologue sujet à des distractions, qu'il y avait, au temps de Romulus et depuis le temps de Romulus, un collège d'haruspices romains, chargés de surveiller les sacrifices, alors qu'on sait par des textes nombreux que les haruspices consultés par l'État étaient toujours des Toscans, appelés chaque fois d'Étrurie par le Sénat, que, si tels d'entre eux exerçaient leur profession à Rome, ils n'y formaient pas de collège reconnu par la loi, et enfin, que la
1) Le fait est démontré par tous les historiens : la règle est formulée par Cicéron : Prodiffia, portenta ad Etruscos haruspiceSf si aenatus jussit, defenmto{Cic*jLegg',il, 9). Majores,., portentorum depuhiones Etrusca disciplina cxpUcari voluerunt (Val. Max., I^i, 1). Le consul Postumius^ déplorant à propos des Bacchanales Tinvasion des superstitions étrangères, cite comme constituant la règle de conscience d'un bon Romain : décréta pontificumy senaiusconsuUa, haruspicum denique responsa (Liv., XXXIX, i6}. ~ 2) Ovid., Met., XV, 577 sqq. Val. Max., V, «, 3. — 3) Dion., If, 22. C'est ce texte qui a provoqué les discussions relatives à la nationalité des haruspices. Il n'est gaère amélioré par la correction a^txa pour dlpo\S(ncixa, proposée par Frand- SEN (op. cit., p. 15], car Denys se trouverait alors en contradiction avec luimême, attendu que c'est bien des haruspices pratiquant l'extispicine qu'il veut parler. — 4) Cf. Ruhnkenius, Lect, academ» ed, Ëichstœdt. Pars VL
liturgie romaine n*a jamais exigé leur concours pour les sacrifices oflOiciels.
Ce qui est probable et même évident, c'est que les haruspices n'ont jamais eu à apprendre le chemin de Rome. Entre l'Étrurie et la ville de Romulus, il n'y avait que la largeur du Tibre. On peut dire que Rome est née sous l'œil des haruspices ; ce sont eux qui ont enseigné à son fondateur la géométrie symbolique indispensable au tracé de l'enceinte et à la prise des auspices S eux qui lui ont mis en main le litutts augurai et ont attaché au berceau de la cité le présage des douze vautours. La divination romaine n'est, à certains égards, qu'un fragment de la science étrusque, et les Romains recouraient d'instinct, chaque fois qu'ils la trouvaient trop incomplète, au pays d'où leur était venu le peu qu'ils savaient. Numa fait entrer dans le rituel romain quelques pratiques empruntées à Tart fulgural. Il enseigne à ses Pontifes la manière de procurer et d'enterrer les foudres 3. La tradition voulait que tout cela eût été révélé directement au vieux roi : cependant, pour peu que le coup de foudre eût un caractère prodigieux, les Pontifes faisaient mander les haruspices '. Le successeur de Numa est tué, d'après la légende, par suite d'une inadvertance dans révocation des foudres. Enfin, l'influence étrusque, s'il restait quelque part un recoin oïl elle n'eût pas pénétré, put s'exercer à Taise sous le règne des Tarquins et de Mastarna. C'est le moment où Attus Navius installe à l'endroit le plus respecté du Forum les trophées de son art ^ La renommée de ce devin célèbre profita tout entière aux haruspices, dont il était le disciple.
Les Romains, décidés à se contenter, dans les circonstances ordinaires, de leurs augures et du rituel de Numa, ne crurent pas devoir se priver, dans les occasions extraordinai-
i) Cf. ci-dessus (p. 29) la fondation de Rome ritu etrusco, — 3) Cf. ci-dessus, p. 52, 2. — 3) Gell., IV, 5. — 4) Voy. ci-dessus, p. 53, 2.