LES HARUSPICES SUSPECTS AUX ROMAINS
resy dasecoars des haruspices. Le patriotisme bien entendu faisait passer avant le point d'honneur Pintérét du pays. Mais les Romains n'oubliaient pas pour cela que les Toscans étaient ou pouvaient être des rivaux jaloux, et qu'il était bon de ne pas accorder une confiance aveugle aux haruspices. Les anecdotes rapportées plus haut' indiquent quel était à cet égard l'état de l'opinion. Les haruspices contribuaient euxmêmes à entretenir cette défiance, en professant qu'il y avait en certain cas danger pour le devin à dire la vérité ^. Aussi les Romains traitaient-ils avec une susceptibilité hautaine ces auxiliaires longtemps suspects et toujours indispensables. On comptait beaucoup, pour prévenir les effets de leur mauvais vouloir, sur l'émulation et l'appât du gain ; l'État accordant une gratification particulière A celui qui répondait le premier à la question posée ^.
Cependant, Rome sq mettait ainsi, dans une certaine mesure, sous la dépendance des Étrusques, et cette situation équivoque devenait un véritable embarras lorsqu'il y avait guerre entre les deux pays. En 396, durant le siège de Véïes, il y avait foison de prodiges et point d'hommes compétents pour en indiquer la procuration. Le Sénat en étai réduit à négliger les moins importants et à consulter pour les autres l'oracle de Delphes ^ Un siècle plus tard, l'Étrurie entière, coalisée avec les Samnites et les Ombriens, livrait à la puissance romaine son dernier assaut. Les prodiges se multipliaient et ramenaient les mêmes perplexités '. Les supplications et offrandes ordonnées par le Sénat réussirent assez bien, comme l'événement le prouva ; mais on dut sentir
i) Voy. ci-dessus les supercheries d'Olenus Galenus (p. 73,3) et le châtiment des haruspices consultés pour la statue d'Horatius Goclès (p. 47-48). — 2) Cf. les scrupules de Tharuspice vélen (Liv., V, 15) et la mort subite de Vulcatius (p. 92. 97). QiuBdam fulgura enuntiare non putant fas nec audirCf prœterquam Hltospiii indicentur autparenti (Pltn , 11 § 144). — 3) Obseq., 104.— 4) Liv., V, 15. — 5) (IV., X, 25.
une fois de plus Tinconvénient qu'il y avait à ne passe suflare à soi-même.
Aussi paraît-il que les Romains songèrent à s'emparer de cette science divinatoire dont ils avaient si souvent besoin. Déjà, avant la guerre de 299-280, qui brisa pour toujours l'orgueil toscan, ils avaient pris l'habitude d'instruire leurs enfants dans les « lettres étrusques » et de les envoyer même en Étrurie pour y faire leur éducation * . Or, ce que Tite-Live appelle la littérature étrusque ne pouvait être que la science théologique et liturgique, ou du moins la partie de cette science qui pouvait être utile à des Romains, autrement dit, la divination et Tarpentage, ce dernier art étant, de par la théorie du temple, partie intégrante du premier.
L'Étrurie une fois domptée, la nécessité de remplacer les haruspices toscans devint moins pressante; mais le Sénat crut devoir parer à un autre danger. L'aristocratie toscane, affaiblie et découragée, se désintéressait peu à peu de l'art dont elle avait eu jadis le monopole. N'attendant plus rien de l'avenir, elle laissait aux gens de peu, aux devins salariés, le soin d'en pénétrer le mystère. Il était à craindre qu'un art tenu pour nécessaire à la sécurité du peuple romain ne fût ou altéré, ou tout au moins déconsidéré par des individus n'offrant aucune garantie. En conséquence, un sénatus-consulte, datant des années les plus prospères de Rome, ordonna qu'un certain nombre de jeunes gens appartenant aux grandes familles seraient confiés aux divers peuples de la fédération toscane pour être instruits dans la science religieuse, € de peur qu'un art si considérable, représenté par des gens
i) Habeo auctores vulgo tum romanos pueros^ sicut mnc grwcis, ita etmscis litteris erudiri solitos (Liv.^IX, 36. ann. 3iO a. Ghr.). Th. Mommsen (B. 6. P, p. 229] déclare ne pas croire un mot de ces témoignages : c'est bientôt dit, mais je ne vois pas pourquoi il y aurait eu comme une muraille de la Chine entre TÉtrurie et Rome.
L*BNSEIGNEMENT DE l'HARUSPICINE 107
de condition inférieure, ne perdît la garantie de la religion en devenant une occasion de salaire et de bénéfices * ». Le sénatus-consulte supposait que les grandes familles se prêteraient spontanément à Pexécution de ce projet; mais il se trouva sans doute que l'aristocratie romaine ne tenait pas à faire souche d'haruspices. Une fut plus question désormais de supplanter les devins toscans. Tout au plus peut-on soupçonner, sur la foi de certains noms romains
i) n s*esi élevé à ce propos une discussion toujours ouverte. Voici les textes dont les contradictions r^limcntent. Quocirca bene apud majores nostros senatus, tum cum fiorebat imperiumf decrevit ut de principum filiis sex sinyulis Etrurig populis in disciplinam trader entur^ ne ars tanta propter tenuitatem hominum a religUmis auctoritate abduceretur ad mercedem atque quxstum (Cic, Divin. f I, 44). Tantum studiumantiquis,.. amplificandx religioms fuit ut fto^ rentissima civitate decem principum /Utï senatus œnsulto singulis Etruria populis percipiendà: sacrorum disciplina gratia traderentur (Val. Max., I^ 1, \), Cf. EtriÂTiaque principes disciplinam doce<o(Gic.,Le^g.,II, 9 § 2i). .primoresque Etruria sponte aut patrum Romanorum impulsu retinuisse scientiam et in famlias propagasse (Tac, Annal., XI, 45) Il est évident que Valère-Maxime répète ce qu*i] a lu dans Gicéron, et la différence dans les chiffres se résout facilement eu corrigeant le texte de Gicéron (X au lieu de VI). On ne peut pas admettre, TÉtrurie comptant douze peuples ou cités fédérées, qu*il s* agisse de six ou de dix jeunes gens en tout, mais de six ou dix jeunes gens par peuple, c* est-à-dire soixante- douze ou cent vingt. Mais le fort du débat porte sur la nationalité de ces jeunes gens. Lesérudits se partagent en deux camps. Niebuhr, Harlung, Mezger, Noël des Vergers, admettent que le Sénat a voulu faire instruire de jeunes Romains : Gœrenz, Moscr, Frandsen, G. Huiler, Orelli, protestent et affirment qu'il est question de jeunes Lucumons étrusques. Mûller introduit dans le texte de Gicéron la correction hardie X ex singulis pour sex singulis, et, cela fait, écarte Valère-Maxime comme ayant mal compris la pensée de Gicéron. 11 ne faut écarter que Tesprit de STBlème. Il est certain que Valère-Maxime entend parler de jeunes Romains; et il est invraisemblable qu'il ait fait un si gros contre-sens en lisant Gicéron. Les textes accessoires de Gicéron et de Tacite ne prouvent ni pour ni contre ce témoignage, car il est évident que, si le Sénat fournit des élèves aux savants de Toscane, il engage par là même ceux-ci à s'instruire de ce qu'ils doivent enseigner. Il reste donc avéré que les textes, interprétés sans parti pris, prêtent au Sénat l'idée de faire apprendre l'art toscan à de jeunes Romains. On déclare que les grandes familles de Rome auraient considéré comme humiliante la pratique du métier d'haruspice, et qu'il n'y a pas eu d'haruspices romains. Sans doute : mais le Sénat songeait moins à rempla-
attribués à des haruspices, que Rome leur fournit çà et là quelques recrues*.
Si les Romains n'apprirent pas Tharuspicine, les haruspices, au contraire, arrivèrent à connaître Tensemble de la religion et de la liturgie romaine aussi bien ou mieux que les théologiens romains eux-mêmes. On racontait que le père des Gracques, magistrat et membre du collège des Augures, avait été averti par les haruspices d'une irrégularité dont il s'était rendu coupable à son insu dans la prise des auspices, et que, après avoir refusé de les croire, il avait fini par découvrir le vice en question. Gracchus avait d'abord apostrophé les devins avec violence: «Comment ! » s'écria-t-il en plein Sénat, 4C je n'étais pas en règle, moi qui agissais en qualité de consul et d'augure, et après avoir pris les auspices? Est^-ce que vous autres, qui êtes des Toscans et des barbares, vous connaissez la théorie des auspices chez le peuple romain et vous pouvez prononcer sur la légalité des comices ?» Il les avait même fait sortir de la salle : mais les haruspices eurent le beau rôle le jour où il se souvint qu'en eflfet il avait oublié une formalité essentielle au moment où il franchissait le pome-' Hum. Cicéron dit bien, comme Gracchus : « Que pouvaient savoir ces Étrusques sur la façon dont un président de comices doit installer son observatoire pour les auspices, ou sur
cer les haruspices toscans qu'à se mettre & môme de les surveiller ou de les intimider par la crainte du contrôle. Il y a un moyen de tout concilier, c'est d'admettre que le SG. aété tel que le disent Cicéron ctVaIère-ilaxime,maisn'a pu être appliqué ; que, dans les LoiSf Cicéron ne songe pas à le renouveler, mais consacre l'autonomie de l'art toscan; enfin, que Tacite constate simplement le fait que l'aristocratie étrusque a gardé le dépôt de ses arcanes. (Cf. NiEBUHR, R, 6f., I, p. 473. Hartcng, ReL d. Bamier, p. 423. Mbzger, ap. PaulysR. E.. IT, p. 4166. N. des Vergers, VEtrurie, If, p. 235. Gœrenz ad Cic, Legg.j II, 9. Mosbr ad Cic, Divin., II, 41. Frândsen, Harusp,^ p. 22. 0. MiJLLER, Etruskçr, II', p. 4. Orellt ad Cic. loc. cit)
4) Par exemple, C. Julius Nepos (Plut., ParalL gr, et rom. 44. Clem. Alex., Strom.j 1, p. 334), et Postumius, l'haruspico de Sylla (Cic, Dn'm., !, 33).
L*£XTISPICINE A ROME 109
les effets du pomériumM » : mais tout le monde ne concluait pas, comme lui, que les haruspices avaient dit juste par hasard. Ceux qui croyaient à leur science divinatoire pensaient qu'ils avaient lu tout cela dans le prodige révélateur interprété par eux, et ceux qui n'y croyaient pas admiraient d'autant plus à quel point ces hommes étaient habiles et bien informés.
L^interprétation des prodiges était à Rome la principale affaire des haruspices, la seule du moins qui motivât leur convocation officielle : mais ils y avaient de bonne heure importé leur art de prédilection, Textispicine, en jetant dans Pesprit des Romains des scrupules ou des désirs inconnus jusque-là. D'après le rituel pontifical, il suffisait pour la validité d'un sacrifice que la victime fût trouvée saine, grasse, de l'espèce requise, et se prêtant de bonne volonté aux cérémonies préalables. L'inspection des entrailles était sommaire: l'œil des sacrificateurs romains n'en saisissait que l'aspect général ; et, quand il n'y avait point d'anomalies frappantes, les « victimaires » les plus expérimentés croyaient les dieux satisfaits. Les gens méticuleux ne se contentèrent pas toujours de procédés aussi simples : ils appelèrent les haruspices pour juges s'il y avait ou non « litation ». Ceux-ci, sans prétendre transformer les rites romains, amenèrent peu à peu leurs clients à considérer le sacrifice comme un instrument de divination. Ils n'eurent pour cela qu'à développer l'élément conjectural déjà contenu dans les pratiques indiquées par le rituel- Décider qu'une offrande est acceptée ou rejetée des dieux est déjà de la divination, au sens romain du mot ; c'est en effet connaître la volonté actuelle des dieux, et la divination romaine ne se proposait pas autre chose. Mais, comme
\) Celle anecdole esl des mieux altestées. Voy. Gic.,iVa^ i)eor.,II, 4. Divin. ^ 1, n. II, 3j. Ad Quint fi^at. Il, 2. Val. Max., I, I, 3. Plut., MarcelL^ 5.
Tavenir dépend des intentions actuelles de la divinité, la saine intelligence du présent permet de préjuger l'avenir. Les haruspices n'eurent pas de peine à devancer sur ce terrain les représentants officiels de la divination romaine, les Augures. Pendant que ceux-ci déclinaient le rôle de prophètes et laissaient les auspices, dépouillés de leur prestige, descendre au rang de simples formalités, les devins toscans apportaient aux Romains, avec les sacrifices divinatoires, ce que leur refusait la timidité de l'art augurai.
Aussi l'inspection des entrailles, faite par les devins toscans, tendit-elle à se substituer, dans la pratique, aux auspices'. Magistrats et généraux procédaient à Tauspication pour obéir à la coutume, mais c'était des entrailles immolées qu'ils attendaient un conseil. Dès le deuxième siècle de la république, on voit un haruspice dénoncerau consul P. Decius Mus les signes funestes qui décideront celui-ci à s'offrir luimême comme victime * : au temps des guerres puniques, les entrailles sont comme les guides véritables des armées romaines *, et cette vogue se maintenait encore, quoique un peu diminuée, au temps deCicéron. Sulla avait son haruspice attitré, G. Postumius^ ; César faisait grand cas de l'haruspice Spurinna,qu'il éleva au rang de sénateur'. Les gouverneurs de provinces emmenaient avec eux de ces conseillers intimes *.
I) Nom ut nunc extis {quanquam id ipsum aliquanto minus quam olim), sic tum avibus magnse res impetriri solebant (Cic, Divin. , I, 16). — 2) Liv., Vlll, 9. Il est probable que Tidée de la devotio aura été suggérée aussi à P. Decius par Tharuspice, en vertu de la théorie des hostiœ animales. — 3) Cf. Vol. Il (La divination militaire)y p. 89-92. On trouve des haruspices dans le camp de Cn.Manlius en 480 (DioiN., IX, 6), de Sempronius Gracchus en 212 (Liv., XXV, 16), de M. Marcellus en 208 (Liv., XXVO, 26. Plin., XL § 189), de Q. Fabius Maximus en 209 (Liv.,XXVII, i6)... etc. Le fait est si ordinaire qu il est négligé par les historiens : ce sont les haruspices qu*il faut entendre par ces vateSt pidh^TEiç xa\ ^laf, dont il est fait mention de temps à autre. — 4) Cic, Divin.. I, 83. — 5) Cic, Ad Fam,, IX, 24. Divin,, \, 32. Val. Max., VIll, J I, 2. Suet., D. JuL, 8L — 6) Cic, In Verr,, I, tO.
LBS HARUSPICES ET LÀ SOCIETE ROMAINE 111
Les particuliers n'étaient pas moins empressés que les magistrats à consulter les devins toscans et payaient leurs services en bonne monnaie. Â côté des haruspices sérieux, qui frayaient avec la haute société et y avaient quelquefois des attaches fort honorables S on voit se multiplier ces haruspices de carrefour et de village (haruspices vicanï) qui excitaient la bile d'Ennius et la verve railleuse de Caton'. La clientèle ne manquait pas "à des gens qui, comme le disait plaisamment Pacuvius, « trouvaient plus d'esprit dans le foie d'autruique dans le leur» ». La divination toscane s'altérait et s'avilissait ainsi en descendant jusque dans les couches inférieures de la société.
Les haruspices qui avaient souci de leur dignité durent chercher à se dégager de cette promiscuité compromettante. Peut-être reformèrent-ils spontanément sur le sol romain des associations collégiales semblables à celles qui avaient existé jadis en Étrurie. Cicéron parle dL^nnmmmiisharuspex^ qui pourrait bien être le président d'une corporation de ce genre. Cependant, les haruspices ne constituaient pas à Rome un collège sac^dotal reconnu par l'État et conférant à ses membres la qualité de fonctionnaires publics.
Lorsque à la suite de la Guerre sociale, les Italiens furent entrés en masse dans la cité romaine, il n'y eut plus de raison de traiter les haruspices en étrangers, et il y avait intérêt à leur donner des attaches officielles. On vit, dans la longue lutte qui aboutit à l'établissement du despotisme militaire, les haruspices prendre parti pour les conservateurs contre les agitateurs qui préparaient les voies à la monarchie césarienne ' : et cela, bien que la Toscane, désolée par Sulla et
\) Cf. rhistoire de Tharuspice Herennius Siculus, le courageux ami des Gracques (Vell., II, 7. Val. BLvx., IX, 12, 6.) — 2) Gic, Bivin,^ I, 58. If, 24. — 3) Cic, Dmin.i ï, 57. — 4) Cic, Dt'vm., Il, 24. — 5) Hoc cvcili bello, di immortaks! quùm multa luserunt! quae nobis in Grseciam Roma responsa harus* pieum mUsa mnt! quœ dicta Pompeio! (Gic, Divin., II, 24).
ruinée par ses assignations de terres, n'eût rien à perdre à l'avènement d'un nouveau régime. Au moment où les triumvirs de l'an 43 dressaient leurs listes de proscription, le chef des haruspices, mandé par le Sénat, s'écria « que les royautés d'autrefois allaient revenir et que tout le monde serait esclave, sauf lui seul : après quoi, il ferma la bouche et retint son haleine jusqu'à ce qu'il en mourût ^ » De tels hommes méritaient d'être craints par le pouvoir nouveau qui s'ingéniait à se dissimuler sous des monceaux de titres empruntés aux institutions républicaines. Tibère défendit qu'on les consultât en secret^ : il se souvenait qu'ils avaient naguère prédit la mort d'Auguste dans un délai de cent jours».
Il valait mieux, en somme, enrôler les haruspices parmi les fonctionnaires que les traiter en suspects. On pouvait en choisir un certain nombre pour former un collège officiel, et se donner ainsi le droit de malmener les autres : c'est une idée que Mécène avait déjà suggérée à Auguste* et que Claude mita exécution. Enchanté d'affirmer sa compétence en matière d'antiquités étrusques, Claude « appela lui-même la délibération du Sénat sur le collège des haruspices. Il ne fallait pas, disait-il, laisser périr par négligence le plus ancien des arts cultivés en Italie. Souvent, dans les calamités publiques, on y avait eu recours, et les cérémonies sacrées, rétablies à la voix des haruspices,. avaient été plus religieusement observées. Les premières familles d'Étrurie, soit d'elles-mêmes, soit par le conseil du Sénat romain, avaient gardé et transmis à leurs descendants le dépôt de cette science ; zèle bien refroidi
i) ÂppiAN.y B» Civ,f IV, 4. On trouve presque toujours les haruspices du côté du Sénat. Us déclarent réprouvée par les dieux la colonie que G. Gracchus veut fonder à Garthage (App.,B. C, I, 24) : en 84, ils prennent prétexte d'un prodige pour empêcher le peuple d'élire un successeur à L. Ginna et de régulariser la situation de Garbon seul consul (t6ûi., I, 78.) — 2} Sueton., Tiber.j 63. — 3) Sueton., August, 97. — 4) Dio Gass., LIF, 36.
L*ORDRE DES HARUSPICES 113
maintenant par rindiflërence du siècle pour les connaissances utiles et par Tinvasion des superstitions étrangères. Sans doute, rétat présent de l'empire était florissant ; mais c'était une reconnaissance justement due à la bonté des dieux de ne pas mettre en oubli dans la prospérité les rites pratiqués dans les temps difficiles * ». Â la suite de ce discours, le Sénat fut d'avis de transformer la corporation des haruspices en collège ou plutôt en ordre officiel, gardien d'une tradition épurée, et chargea le collège des Pontifes, c'est-à-dire Claude qui en était le président, de fixer les attributions du nouveau sacerdoce en faisant un choix judicieux dans les coutumes étrusques.
Nous ne connaissons pas le règlement élaboré par les Pontifes et ne saurions déterminer avec précision ni le mode de recrutement de l'ordre ni le nombre de ses membres K Les inscriptions parlent d'un « Ordre de soixante haruspices'», ayant à sa tête un président qualifié de « premier d'entre les soixante * », de « grand haruspice ' » et de « maître public des haruspices* ». A en juger par les analogies, ce dernier titre paraît bien avoir été le titre officiel. -
Claude dut s'attacher à composer l'ordre d'haruspices authentiques, c'est-à-dire, autant que possible, de descendants des anciennes familles sacerdotales de l'Étrurie. On
\) Tac, Arm., XI, 15. Trad. Burnouf. — 2) Cf. L. Mercklin, Die Cooptation dtrBœmer, p. iU. — 3) G. I. L. VI, 216i. — 4) Orelli, 2292. —5) Orkll., 6023. a. b. C. I. L. VI, 2164-2165. On trouve déjà, au temps de J. César, un sunmus Aartopex (ci-dessus, p. 111) : ce qui prouve que l'ordre est antérieur à sa reconnaissance ofOcielle. — 6) Orell., 2293. C. I. L. VI. 2161. Lactant., De mort, persee., 10. Les haruspices agrégés à Tordre se distinguent des autres par la mention haruipex ex ordine haruspicum LJ, haruspex ordinatuê, ou plus simplement, haruspex publicus, La profession n'est plus considérée comme un métier salarié : on rencontre parmi les haruspices un tri- Inmrn militum (C. I. L. VI, 2IC4. 2165) et un chevalier equo publico {ibid,, -168). L'ordre avait, comme toutes les associations, une caisse commune. Cf. L. SeviM CkmenSy arispex ex ordine arispicum LX, curator arcx Ct^ullctt. deirinst., 1873, p. 91).
114 DIVINATION ÉTRUSQUB
rencontre dans une inscription funéraire, à la suite du nom d'un certain D. Junius Certus, haruspice de Misëne, la mention suivante : « haruspice public, choisi dans une famille sacerdotale* ». Le collège garda ainsi son caractère exotique et resta bien distinct des corporations sacerdotales de Rome, d'où la raison d'État avait banni le principe d'hérédité. Parmi les haruspices publics, il en est qui portent comme distinction particulière le titre d' « haruspices des Augustes Césars 5, » titre qui à dû convenir excellemment, sans doute, aux professeurs d'haruspicine institués à Rome par Alexandre Sévère».
La réforme opérée par Claude fut plus durable que ses additions à Talphabet. Des villes de province suivirent l'exemple de la métropole et eurent leur collège d'haruspices publics, présidé par un « premier haruspice * ». Les légions eurent aussi leurs haruspices attitrés', qui, en dehors de leur service réglementaire, exploitaient la bourse du soldat, concurremment avec les médecins. Aurélien ordonne, dans une de ses lettres, que les soldats soient traités gratuitement par les médecins et se gardent de faire des cadeaux aux haruspices^ Ces devins militaires étaient plus dangereux qu'utiles : pendant toute la durée de l'empire, les soldats n'étaient déjà que trop portés à rêver de « nouveautés », et il y avait bien des prodiges qui, pour un haruspice, signifiaient : révolution^
i) Orell., 2299. — 2) Orbll., 2293. 2295. 6356 On trouve un a4juior haruspicum imperatoris (Orkll., 3420.) — 3) Laxprid., Al. Sever.y 44. — 4] A Beoeventum, haruspex publicus primarius (Orbll., 2330). Celait là vraisemblablement Texception. Les villes ont d'ordinaire des haruspices qai ne sont que de simples appariteurs et non pas des plus considérés. Ainsi, à Julia Genetiva, les haruspices sont classés au quatrième rang et ne reçoivent que la moitié des appointements des scribes {Ephem. Epigr,, Ill/p. 107). — 5) Orell., 6792 a. 7420 a f Renirr, Inscr, de l'Algérie^ «33. 326. On trouve aussi dans les camps de simples viciimarii (Orell., ^471. 6791, etc.) — 6 Vopisc, Aurel 7. Herodian., VOI, 3. — 7) Le jour même de sa mort, Domilien condamne haruspicem ex Germania missum, ^ui consultus de fui' gure mutationem rerum prœdixerat (Sueton.j JDomit., 13)* C'était sans doute iin haruspice de légion.
NATIONALITE DBS HARUSPICES 115
En même temps, les haruspices privés exerçaient leur industrie librement, et avec plus de succès peut-être que leurs confrères. N'étant pas astreints à l'observance des statuts officiels, ils pouvaientcultiverplusspécialement telle branche de leur art et y acquérir une certaine réputation \
Tous ces haruspices étaient-ils des Toscans ? Il est difficile de croire que TÉtrurie ait fourni de devins le monde entier; et, d'autre part, elle gardait, comme par habitude, le monopole de sa divination nationale. La réalité s'accommoda sans trop de peine arvec la théorie. Tous les haruspices, quelle que fût d'ailleurs leur origine, passèrent pour des Toscans^, comme tous les astrologues étaient des Chaldéens. Un long usage avait associé la nationalité à la profession, et celle-ci supposait celle-là. Lachose d'ailleurs importait peu, car pour les lettrés imbus des idées grecques, toute révélation venait d'Apollon '. Il serait imprudent de garantir de plus près la généalogie de ces « haruspices de Tagès » qu'emploie Dioclétien% ou de ces « Toscans » experts en divination que Procope rencontrait encore de son temps'.
C'est ainsi que l'Étrurie se survécut à elle-même, vantée par ses enfants adoptifs et triomphant encore, jusque dans l'extrême décadence, de cette pâle divination romaine qui, caduque dès sa naissance, n'avait plus depuis longtemps aucune prise sur la foi populaire.
i) Cf. les qualificatifs déjà cités de haruspex extispicus (à Iguvium. Orell., tm, fulguriator (à Pisaurum. Oinx., 2301). — *l)Cf. Cic, Divin., f, 58. TiBOU... 111, 4, 6. Carm. Prup., xxiii, 3-6. Jutkn., VI, 385 sqq. Martial., 111, Î4, 13. — 3)TiBDLL., Il, 5, 11-15. — 4) Lactant., Lk mort, pcrsec, 10. — 5) Piocop., B. Gothk . , I V, 21 •