C. — AUSPICES URBAINS ET AUSPICES MILITAIRES
La distinction des auspices urbains et auspices militaires ne dépend en aucune façon de l'état de paix ou de guerre dans lequel se trouve là cité : elle est attachée au sol, et la ligne de démarcation est la limite extérieure du temple urbain, le pomeHum. Les auspices urbains sont ceux qui se prennent en dedans de cette ligne, et les auspices militaires ceux que les magistrats revêtus de Vimperium peuvent consulter en dehors de Vurbs. Les premiers sont seuls réguliers, conformes de tout point aux principes de l'art augurai; les autres n'en sont que la prolongation, consentie au nom de l'intérêt public. La cité ne peut se passer un instant de la garantie des auspices urbains ; les autres n'existent qu'à titre provisoire et empruntent chaque fois leur énergie aux auspices urbains.
Pour éclaircir les questions délicates que soulève cette extension anormale du droit d'auspices en dehors dn pomeriumy il faut d'abord séparer, au moins en théorie, ce droit lui-même de Vimperium qui en est la conséquence pratique. Durant la période royale, le roi était un maîtfe aussi absolu dans la ville que dans les camps, et, qu'il conservât ou non le droit d'auspices hors des murs *, le moment où il franchissait la limite du temple urbain ne modifiait ni le caractère ni l'étendue de son autorité. Tout autre fut la condition des magistrats républicains depuis la loi Valeriade provocatione, que la tradition place au début même du nouveau régime (509). Ceux-ci n'avaient plus le droit, dans l'intérieur de Vurhs, de faire exécuter ou battre de verges un citoyen qui en appelait au peuple, et leurs licteurs devaient enlever des faisceaux la hache, symbole du droit de vie et de mort". Mais ce pouvoir absolu que le peuple ne voulait plus supporter dans Rome était nécessaire aux chefs d'armée : c'est pourquoi il renaissait de lui-même dès que les magistrats passaient le ponierium pour aller prendre le commandement des légions. Les haches étaient alors replacées dans les faisceaux, et le consul devenait un « commandant {imperator) ». La modification de Yimiierium coïncidant ainsi avec celle des auspices, il s'éta* blit de Tune à l'autre une solidarité constante, à peine interrompue çà et là par la restauration temporaire de la royauté sous le nom de dictature, et l'on peut considérer Vimperium militiœ comme aussi étroitement associé aux auspices militaires que VimpeHum domi l'était aux auspices urbains. Il en résulta que la jurisprudence augurale eut à s'occuper, plus qu'elle n'eût fait sans cela, de la compétence dévolue,
{) Il n'est pas certain que la spectio fût déjà possible extra pomerium (Cf. ci-dcss., p. 227-228). — 2) La loi Valcina fut complétée, au commencement du II* siècle avant notre ère, par les trois lois Porcias de tergo civiunij qui abolirent successivement les châtiments corporels pour les citoyens, dans Romo d'abord, puis en Italie et dans les provinces^ et enQn à Tarmée.
VIMPBRIVM BT LBS AUBPICBS 227
dans Tun et Tautre domaine, aux détenteurs de Vimpenum * . En outre, comme Tautorité du magistrat était plus grande en dehors qu'en dedans du pomeriumy on s'habitua à considérer les auspices militaires comme ajoutés aux auspices urbains» tandis que les uns et les autres sont, au fond, l'exercice du même droit dans des conditions différentes.
Nous pouvons maintenant, après avoir déterminé dans quelle mesure elles sont inexactes, employer sans inconvénient des expressions conformes aux apparences et par conséquent plus claires que ne le seraient des distinctions perpétuelles. Nous dirons, au besoin, que les auspices militaires se greffent sur les auspices urbains; qu'ils confèrent des droits nouveaux; ou encore, que celui qui, par exception^ apporte dans la ville l'tntperitem militaire y entre avec ses auspices militaires^.
Ceux-ci, d'après la définition donnée tout à l'heure, ne sont que les auspices ordinaires transportés en dehors du temple urbain. La première difficulté résolue par la jurisprudence augurale consistait précisément dans ce transfert de rites religieux attachés au sdl inauguré par Romulus. Il est à présumer qu'avant de l'aborder de front, on essaya do divers expédients. Tite*Live a lu dans les annalistes que, lors de la bataille de Fidènes (437), le dictateur attendit pour engager le combat Un signal donné du haut du Gapitolo par les augures *. Le fait est d'autant plus croyable qu'il va contre les usages du temps où écrivaient les auteurs en question. Il y eut donc une époque durant laquelle les auspices ne sor-
i] Que le droit augurai se soit occupé de la 'proMOcalio^ Cicéron le dit (Bcp., 11, 31), et l'oh en trouvera plus loin des preuves surabondantes. -^t) Oq nous pardonnera de môme un défaut de précision que nous n'avons pu ni ne pourrons éviter, et qui consiste à employer auspices tantôt dans le sens propre de signes divinatoires, tantôt dans le sens d^observation desdits signes, tantôt dans le sens le plus ordinaire de droit inhérent à la magistrature. Le latin ne distingue pas, et Ton ne peut créer aujourd'hui une terminologie plus exacte ou user sans cesse de périphrases. — 3) Liv., IV, 18.
taient point de Rome, et où celui qui les consultait devait être ou présent ou tout au moins représenté par l'augure assistant sur le Capitole. Mais le procédé imaginé pour rendre possible la consultation à distance ne pouvait porter bien loin la garantie des auspices, et il fallut songer à une solution plus nette.
L'obstacle venait de l'espèce d'incapacité qui frappait le sol non compris dans le temple primordial. Il n'était au pouvoir de personne d'inaugurer avec les rites de Rome une terre non romaine : mais il n'était pas impossible de convertir cette terre en sol romain par le pouvoir des formules, et de l'inaugurer ensuite à la manière ordinaire. Le moyen fut trouvé et même appliqué. En 460, les consuls, pour se débarrasser de l'intercession tribun itienne, songeaient à faire venir les augures près du lac Régille, afin d'inaugurer un temple « où ils pussent traiter avec le peuple sous la garantie des auspices^ ». A la fin de la république, quand le Sénat et la plupart des fonctionnaires de tout ordre eurent suivi Pompée de l'autre côté de l'Adriatique, on imagina de créer un auguracle à Thessalonique et de faire provisoirement de cette ville une autre Rome *. Il ne manquait pas d'augures dans le camp pompéien pour consacrer cette fiction légale; mais il est probable que le scrupule les prit : on ne rédigea point de sénatus-con suites et on ne fit point d'élections dans ce temple improvisé.
Mais, soit au lac Régille, soit à Thessalonique, il s'agit d'auspices urbains, requis pour l'exercice des fonctions civiles, et de temples régulièrement inaugurés par le ministère des augures. On avait besoin de procédés plus sommaires, car les augures, peu nombreux et indispensables à Rome, ne pouvaient s'astreindre à suivre les généraux en campagne; il fallait que le consul qui recevait sous sa tente
i) Liv., 1II,2J. -- 2) Dio Cass., XLr, 43.