CHAPITRE I
VIe siècle à 1299
Les sciences, les lettres et les arts en Occident après la chute de l'empire romain ; ruines amoncelées. — ^Première renaissance à Avignon et dans le midi de la Gaule. — La médecine sacerdotale. — Les Arabes premiers restaurateurs de la médecine ancienne ; leur culte pour Hippocrate et Galien ; ils initient les juifs dans l'art de guérir. — École de Salerne. — Ecoles juives d'Arles, de Béziers, de Saint-Gilles, de Lunel, de Narbonne, etc. — Ecole de Montpellier. — La médecine juive succède à Avignon à la médecine sacerdotale. — L'exercice de la profession médicale est libre dans cette ville et tout médecin a le droit d'y enseigner son art et de tenir école. — Premiers règlements restrictifs. — Lettres patentes de Charles II (juin 1297) ordonnant que les médecins ne pourront pratiquer sans être examinés préalablement par la cour royale ; forme de l'examen et nature des épreuves. — Le XIVe siècle est pour Avignon l'aurore d'une nouvelle civilisation ; heureux débuts.
Quand Rome eut succombé sous les coups des barbares, ce ne fut pas seulement un grand empire qui s'effondra, mais encore la civilisation ancienne qui disparut en entier. Le flambeau des sciences et des arts s'éteignit, et une nuit profonde sembla devoir envelopper à. jamais l'universalité des intelligences. Le génie de la Grèce et de Rome avait péri jusqu'au souvenir, et il n'y eut place désormais que pour la force brutale et les exploits sanguinaires des nouveaux conquérants.
Heureusement que l'esprit humain ne perd jamais ses droits et que l'homme, dût-il encore l'arracher à la fondre, sait toujours reconquérir ce feu sacré, ce foyer de lumière que Prométhée ravit une première fois à l'Olympe.
Quand le gros de l'orage se fut dissipé, et tandis que peu à peu un monde nouveau commençait à s'organiser sur les ruines de l'ancien,
tout ce qui dans le domaine des choses de Inintelligence avait e'chappé, comme par miracle, au grand naufrage, fut précieusement recueilli. Dur labeur que l'assemblage de ces épaves échouées sur maints rivages ! Labeur ingrat assurément, car il n'y avait pas à songer à marcher en avant, alors que tout était à reconstruire et à établir sur de nouveaux fondements. De toutes les sciences la médecine fut celle qui exigea des efforts plus constants et un travail plus opiniâtre. Il ne pouvait en être autrement. Le poète a son génie qui naît avec lui; ni les orages, ni la tempête ne l'empêchent d'accorder sa lyre et de donner l'essor à son inspiration. L'orateur est, lui aussi, le propre créateur de son talent et ne demande qu'à lui-même le secret de ses plus beaux effets d'éloquence. Le philosophe, à son tour, puise dans sa seule raison les motifs de sa suprême sagesse. Chez les uns comme chez les autres tout est intime et personnel ; le milieu n'a pour eux qu'une influence secondaire ou accessoire. Rien de pareil pour la médecine, dont les bases essentielles sont l'expérience et l'observation, non d'un individu pris isolément, puisque l'expérience personnelle est souvent trompeuse et que d'autre part la vie est courte et l'art difficile, mais celles qui sont le résultat de la collectivité des efferts et de l'ensemble des faits séculairement observés. Or, les fruits de l'expérience et de l'observation anciennes étaient maintenant perdus. Les oracles du divin vieillard de Cos et de ses illustres successeurs étaient oubliés. On ne savait plus lire les manuscrits qui les renfermaient ; l'esprit en était perdu, et l'on ne voyait plus rien au delà de la lettre... Aussi ne sommes-nous pas surpris qu'Avignon, qui dès le VIe siècle était, au témoignage de Grégoire de Tours, un véritable centre intellectuel, — s'il est vrai que Dummolus, nommé en 58 1 à l'évêché de cette ville par le roi Clotaire, refusa ce siège, en suppliant son prince « de ne pas l'envoyer, lui homme simple, parmi des sénateurs sophistes et des juges philosophes où, au lieu d'honneur, il ne trouverait que dédain et humiliations, » — n'eût point cependant à cette époque de médecins proprement dits, et que là aussi on en fût revenu à l'enfance de l'art, à ces temps qui précédèrent Hippocrate, où les malades accouraient dans les temples demander à la divinité la guérison de leurs maux. Les prêtres avaient concentré de nouveau dans leurs mains l'exercice exclusif de la médecine ; eux seuls en étaient redevenus les dépositaires. Il faut bien d'ailleurs le reconnaître, le clergé débrouilla le premier le chaos dans lequel l'invasion des barbares avait plongé l'intelligence humaine, et c'est à lui que, dans notre région en particulier, on doit ces monastères célèbres de Viviers et d'Aniane, où s'étaient réfugiés tout un peuple de moines adonnés à l'étude des lettres. Là vécut le savant Cassiodore, qui imposa à ses religieux l'obligation de
copier les manuscrits anciens, et dont le livre : De institutione divinarum litterarum, où l'on trouve la classification du Trivium et du Qiiadrivium, devait servir de base à l'enseignement pendant tout le moyen-âge. Ici le goth Witiza, plus connu sous le nom de Benedictus ou St Benoît d'Aniane, l'ami et le comtemporain d'Alcuin et de Théodulfe, ces deux grands luminaires de l'empire de Charlemagne, devenait le chef du clergé de tout le midi de la Gaule et contribuait puissamment à la restauration des lettres dans ce pays. Alors chaque monastère, chaque cathédrale eut ses écoles où Ton enseignait les sept arts libéraux" et même la médecine, et dont plusieurs furent l'origine de célèbres Universités; ainsi notamment des écoles épiscopales d'Avignon, d'Orange et de Valence.
Toutes ces circonstances expliquent et justifient le règne de cette nouvelle médecine sacerdotale. Malheureusement, dans l'accomplissement de ce qu'ils regardaient comme une œuvre de charité, c'est à la prière et à l'intervention des saints que les prêtres demandaient la guérison des maladies, bien plutôt qu'à un traitement rationnel. Les temples se remplissaient d'ex-voto, non plus maintenant en l'honneur d'Esculape, mais en celui du Christ ou de la Vierge sa mère. Et de même qu'autrefois à Olympie le contact de l'épaule de Pélops guérissait la plupart des maux, de même aujourd'hui l'attouchement des reliques des martyrs devenait une panacée universelle. Delà aussi ces prescriptions enveloppées de formes mystérieuses et de pratiques étranges, coïncidant quelquefois avec des cures qui, par cela même, étaient toujours réputées merveilleuses. Mais l'abus s'attacha bientôt à la pratique de la médecine ainsi faite par le clergé. St Bernard, dans une lettre au moine Adam V, en parle comme d'un scandale : lacrymabile scandalum ! Des moines dissolus, portant l'habit religieux sans en avoir l'esprit, sortaient à toute heure de leurs monastères et, sous prétexte de charité, s'introduisaient dans les familles pour y corrompre les femmes ou les filles, d'où le nom qu'on leur donna de sarabaites ou faux moines, de girovages ou vagabonds et, comme dit Fagon, de sauterelles sans lois, locustœ sine Uge ! Ces abus devinrent à |ce point énormes qu'ils motivèrent les défenses que firent à tous les réguliers les conciles de Mayence, de Reims (ii3i), de Montpellier (1162), de Latran et de Tours (1 1 63), de s'immiscer à l'avenir dans l'étude et dans l'exercice de la médecine (1).
D'autre part, en vertu de la maxime que l'Église a horreur du sang, Ecclesia abhorret a sanguine, toute opération sanglante étant formellement interdite aux clercs et aux moines, la chirurgie, réduite à quel-
(1) Voy* Aubry : Les oracles de Cos; Discours préliminaire ; Montpellier, 1820.
ques'menues opérations, était devenue le partage de quelques laïques ignorants et comme une profession manuelle de dernier ordre.
Telle était la situation précaire de Fart de guérir à Avignon, quand les praticiens juifs y parurent. Mais, avant de les voir à l'œuvre, il n'est pas sans intérêt d'examiner à quelles sources ils s'étaient euxmêmes formés.
On le sait, tandis que des débris de l'empire d'Occident se constituaient de nouveaux royaumes, un peuple, groupé à la voix d'un chef puissant, s'élançait des contrées que baignent la mer Rouge et le golfe Persique, et, en moins d'un siècle (63o à 71 5), s'emparait d'une partie de l'Asie, de tout le nord de l'Afrique et de la moitié de l'Espagne. C'était une nouvelle civilisation que les arabes allaient faire luire sur ces terres conquises. Car, si, fidèles à l'esprit du Coran, ils avaient d'abord imposé ses dogmes par le glaive et semé la destruction sur leurs pas, la conquête une fois assurée, ils subirent à leur tour l'action civilisatrice des peuples qu'ils avaient domptés ; de même qu'autrefois la Grèce, vaincue par les armes romaines, avait fait, à son tour, la conquête pacifique du pays latin par les sciences, les lettres et les arts.
Les premiers maîtres des arabes furent, dit-on, des nestoriens fondateurs de l'Ecole de Dschondisabour en Perse, célèbre par son double enseignement de la philosophie et de la médecine. Il faut y joindre des grecs et des juifs d'Alexandrie, des chrétiens de Syrie qui avaient traduit en langue syriaque plusieurs ouvrages d'Hippocrate et d'Aristote, et des platoniciens persécutés à Athènes, auxquels les princes d'Orient avaient donné asile. Leur influence fut décisive.
Alors on vit Haroun-al-Raschid couvrir Bagdad, ville nouvellement bâtie par Almanzor-le-Grand (792), de gymnases, d'hôpitaux et de pharmacies, et son fils Almamoum y fonder cette célèbre académie qui plus tard devait compter jusqu'à six mille écoliers. L'élan devint général dans tout l'empire des khalifes. Des écoles furent créées à Tunis, à Fez, au Maroc, à Kufa, à Bassora, à Damas. L'académie et la bibliothèque d'Alexandrie furent rétablies. L'Espagne musulmane devint un foyer de lumières : Tolède, Séville, Murcie eurent des académies et des bibliothèques. Celle de Cordoue posséda plus de 3oo,ooo volumes, Dans cette rénovation intellectuelle, les médecins occupent la première place ; ce sont eux qui y jouent le plus grand rôle. La médecine toutefois ne ât pas chez les arabes les progrès auxquels il semble qu'on serait en droit de s'attendre d'un milieu intellectuel aussi favorable. L'Alcoran, en leur défendant la dissection de l'homme et des animaux, empêchait tout progrès en anatomie et en physiologie. Aussi furent-ils en ces matières les esclaves serviles
d'Arislote et de Galien, dont ils acceptèrent aveuglément toutes les idées. Leur amour du merveilleux et des causes occultes, leur foi dans les actions sidérales, leur croyance indestructible dans l'intervention des esprits, superstitions entretenues et développées par leurs idées religieuses et les qualités natives de leur esprit, ne contribuèrent pas moins à.paralyser leurs progrès en médecine et à les détourner souvent des voies de l'expérience et de l'observation, les seules qui conviennent dans l'étude de cet art. Ces réserves faites, il serait injuste de contester aux arabes la part de reconnaissance que nous leur devons. Ils traduisirent les manuscrits anciens, firent revivre Aristote, Hippoçrate et Galien, exhumèrent de la poussière des siècles les grandes œuvres de l'école médicale d'Alexandrie, dont ils firent la base de leurs connaissances.
Sans doute, leurs médecins célèbres qui eurent, noms Rhazés et Avicenne, Mesué, Sérapion et Abulcasis, Avenzoar et Averrohes amplifièrent, dénaturèrent même, dans leurs traductions et leurs commentaires, les idées des maîtres anciens, soit qu'ils voulussent les mettre d'accord entre eux, parce qu'ils jugeaient que ni les uns ni les autres n'avaient pu se tromper, soit qu'ils cherchassent aies adapter au génie de leur race et à leur propre tempérament. De là, chez eux, bien des contre-sens, des distinctions subtiles et des faits mal interprétés; c'est souvent même un nouvel Hippoçrate, un nouvel Aristote, un nouveau Galien qu'ils inventent, bien dissemblables des vrais et des authentiques.
Mais n'est-ce donc pas déjà un événement d'une portée immense dans l'histoire de notre art, que de voir la théorie et la pratique médicales se réclamer de pareils noms, alors que dans tout l'Occident elles en sont encore réduites à un désolant nihilisme ? De fait, la tradition est désormais renouée. Qu'importe que momentanément ces grands génies soient affublés de vêtements étranges et de masques grimaçants: un jour masques et haillons tomberont et ces sublimes figures reparaîtront dans tout l'éclat de leur incomparable beauté.
La médecine durant tout le moyen âge ne vécut que d'Hippocrate et de Galien, et c'est par les arabes qu'on les connut en Occident. L'École de Salerne — civitas Hippocratica — leur appartient par ses origines et dans ses fondements. Les ouvrages d'Hippocrate et de Galien, traduits par eux, y étaient la base de l'enseignemerit, et d'ailleurs, Constantin l'Africain, qui peut être considéré à juste titre comme le fondateur de cette école célèbre, la première qui ait existé dans nos contrées, avait puisé chez eux toutes ses connaissances médicales,»pendant un séjour de quarante ans dans la Ghaldée, la Perse, l'Inde, l'Arabie et l'Egypte. Les abrégés qu'il fit des ouvrages
cTIsaac et d'Haly-Abbas, etc., résument renseignement de ces maîtres. Comment alors l'arabisme n'aurait-il pas envahi toute l'Europe et dominé partout Part de guérir, quand on songe que de tous les points on se rend à Salerne pour y étudier et y prendre des grades, car, remarquons le, c'est à Salerne que nous trouvons pour la première fois un corps enseignant ayant le droit de conférer le titre de docteur et de maître. Les candidats devaient y étudier sept ans et subir des examens rigoureux sur les Aphorismes d'Hippocrate, la Thérapeutique de Galien et le Canon d'Avicenne.
Et ce ne sont pas seulement les chrétiens qui étudient à Salerne, mais encore et surtout les juifs, qui y accourent en foule, et quand, au milieu du XIIe siècle, le célèbre voyageur de cette nation, Benjamin de Tudèle, y visite ses coreligionnaires, enthousiasmé autant du bon accueil qu'ils y reçoivent que de la supériorité de l'enseignement qui leur est donné, il n'hésite pas à proclamer que c'est là la meilleure école de médecine de toute la chrétienté.
On trouve, du reste, à cette époque des étudiants juifs dans toutes les écoles de médecine arabes. Il est, en effet, digne de remarque qu'après avoir été les initiateurs des arabes dans les sciences et la médecine, les juifs en furent à leur tour les élèves et reçurent d'eux les connaissances que leurs pères leur avaient transmises une première fois. Si bien même que quand, chassés de l'Espagne, les lettrés israélites passèrent en grand nombre les Pyrénées et s'établirent tout le long du littoral méditerranéen, ils y créèrent des foyers d'instruction d'où la science arabe devait se répandre ensuite dans toute la France. Telles furent les écoles arabo-juives de Béziers, de Narbonne, de Lunel, de St-Gilles, très prospères dès la fin du VIIIe siècle, et dans lesquelles on enseignait simultanément les sciences théologiques et la médecine.
Le même Benjamin de Tudèle nous raconte qu'un grand nombre d'élèves israélites venaient étudier à Lunel, où ils recevaient non seulement un savant enseignement, mais encore la nourriture et le vêtement; qu'il en était de même à Posquières (Vauvert), qui comptait quarante familles juives et une école florissante ; à St-Gilles, sur les bords du Rhône, dont la synagogue se composait de cent familles possédant des maîtres renommés ; à Arles, enfin, aux portes mêmes d'Avignon, où ils formaient une communauté de deux cents juifs, célèbre par ses médecins et ses théologiens (i).
Eh bien ! le fait est surabondamment acquis, quelque profonde que fût la séparation entre juifs et chrétiens, en raison de la différence de
(i) Itinerarium Benjamini Tudelensis ex hebraïco latine factum,*tc... Lugd. Bat. 1663.
leurs croyances religieuses, les premiers cependant devinrent dès ce moment les courtiers littéraires du monde savant.
Étrangers à la langue grecque, les chrétiens connurent par eux les ouvrages des philosophes et des médecins anciens et surtout ceux des arabes. Montpellier fut bientôt rempli d'étudiants et de médecins juifs. Leur influence y était si grande dès le XIIIe siècle, que, de l'avis de tous les auteurs, quand, en 1220, le cardinal Conrad organisa officiellement l'école de médecine de cette ville et lui donna des statuts, les juifs jouèrent le plus grand rôle dans sa constitution et surtout dans la nature de son enseignement, lequel, comme le remarque le savant A. Germain, resta exclusivement arabe jusqu'au milieu du XVIe siècle, époque où Avicenne y régnait encore sans conteste.
De tout ce qui précède, il n'est point téméraire d'affirmer que c'est de ces centres divers, de Salerne, des écoles juives du littoral et de celle de Montpellier, que l'élément scientifique juif passa aussi à Avignon, y apportant avec lui les doctrines médicales arabes.
L'établissement de cette race dans notre ville remontait d'ailleurs à l'époque romaine, puisque, suivant Dom Polycarpe de la Rivière, la multitude des juifs qui, en l'an 390, y habitaient prit part à une rébellion contre l'éveque (1). Au XIIe siècle, ils y étaient assez nombreux pour former une communauté que l'empereur Frédéric mit sous la protection de l'éveque par un diplôme de 1 178. L'immigration n'avait depuis cessé de s'y taire, et quelquefois par nuées, de toutes les parties de la France et surtout des provinces méridionales. Il devait en être ainsi pendant une longue période, et lorsqu'un jour, persécutés par Philippe le Bel, ils furent contraints de s'exiler de France, ceux du Languedoc immigrèrent d'autant plus facilement qu'ils trouvaient à Avignon, à deux pas de cette province, une terre hospitalière où la bienveillance des Papes leur assurait une liberté relative et une protection efficace.
Mais, s'ils accourent à Avignon, ce n'est pas seulement pour y faire du commerce, tenir des banques, fabriquer des draps, prendre à bail les fermes de l'État, être les rois du courtage dans toute l'échelle des transactions, mais c'est aussi et surtout pour y pratiquer la médecine, dans laquelle, relativement aux chrétiens, ils s'étaient acquis une habileté incontestable. On les y appelle même dans ce but, témoin Alphonse de Poitiers, qui, malade à Avignon, fait mander d'Espagne un de leurs savants ophthalmologistes ; témoin Jeanne de Navarre, qui, au
(1) Annales Avenionensium episcoporum , tom. I, lib. II, fol. 138; bibliothèque de Carpeatras, mss. n° 503.
dire de Nostradamus (i), confie à un autre juif le rétablissement de sa santé; témoin encore un pape même, Benoît XIII, dont un juif converti, Josué Halorqui, devenu plus tard l'apôtre de l'Espagne, sous le nom de Jérôme de Sainte-Foy, fut le médecin particulier.
Au XIVe et au XVe siècles, la pratique nfédicale reste encore à Avignon presque tout entière dans leurs mains, ainsi que rétablissent les recherches si intéressantes de M. G. Bayle (2).
Trois médecins et deux chirurgiens juifs figurent en titre dans le serment prêté au pape Innocent VI, en 1 358, et six chirurgiens de la même nation dans l'hommage rendu à Grégoire XI par tous les corps de métiers. De même, en parcourant les minutes des notaires et autres documents authentiques, on rencontre, de 1377 à 1448, un très grand nombre de praticiens juifs.
En 1441, Durand, medicus judœus, est à la fois médecin des Frères- Mineurs et fermier des revenus de la Chambre Apostolique. Un autre, Moïse de Pampelonne, loue, en 1438, sa maison au chapitre de la métropole. Enfin il conste, d'après des relevés faits dans les actes notariés et les registres de reconnaissances féodales du XVe siècle, que, de 1406 à 1409, il y avait à Avignon cinq praticiens juifs : trois de 1418 à 1421, vingt-deux de 1426 à 1468, trois en 1470 ; soit en tout trente-trois, alors que pour la même période on ne trouve que quatre médecins chrétiens.
Les prescriptions des conciles, qui défendaient à tout chrétien de se soumettre à un juif, -de lui devoir le respect, soit comme seigneur, comme bienfaiteur ou comme maître, soit comme médecin (3), ne purent à cet égard empêcher leur vogue. Que valaient ces prescriptions prohibitives en présence de l'instinct de la conservation humaine, alors que les médecins chrétiens étaient rares, que la médecine sacerdotale perdait tant de son crédit et que les uns et les autres étaient si inférieurs en capacité aux praticiens juifs !
Nous n'avons pas à nous étendre plus longuement sur ce point. Aussi bien, avons-nous voulu seulement démontrer que la pratique réellement sérieuse de la médecine, à Avignon fut au moyen âge le partage des juifs et qu'elle reposait tout entière sur les doctrines arabes. Nous verrons, dans le deuxième volume de cet ouvrage, en quoi consistaient ces doctrines tant dans la théorie que dans la pratique,
(1) Histoire de Provence, pag. 427.
(2) G. Bayle : Les médecins à Avignon au moyen âge; Avignon, Seguin frères,
(3) Voy. A. de Maulde : Les juifs dans les états français du Saint-Siège, au moyen âge; Bulletin historique et archéologique de Vaucluse, année 1879.
ce qu'elles y devinrent dans la suite, et les représentants les plus célèbres qu'elles y eurent à partir du XIVe siècle.
Mais avant de clore ces préliminaires, on nous permettra d'exami» ner rapidement les conditions d'enseignement et de pratique dans lesquelles la médecine dut se trouver à cette époque dans notre ville,
Nous ne parlons plus, bien entendu, de la médecine sacerdotale. Celle-ci, se disant d'origine divine : À Deo enim est omnis medela ! et prétendant ne reposer que sur l'intervention céleste, se bornait à des pratiques mystiques qui échappèrent toujours à toute loi et à tout contrôle. La foi servait d'enseignement, et la liberté de pratique était illimitée, parce que l'autorité sur laquelle elle se basait était elle-même au-dessus de toute loi.
Mais quand la médecine, surtout après la guerre des Albigeois, fut descendue de ces hauteurs inaccessibles à la raison et que son exercice devint une profession, on dut la réglementer. Règlements timides, vagues, élastiques d'abord, mais qui peu à peu, à mesure que la civilisation progressait, devinrent plus précis et plus rigoureux dans l'intérêt même des malades.
Nous croirions assez volontiers qu'aux XII0 et XIIIe siècles la liberté de l'enseignement médical était absolue à Avignon, c'est-à-dire que tout individu faisant profession de médecine et reconnu comme tel pouvait avoir des élèves et former des praticiens; qu'en un mot il n'y avait à cette époque, pas plus à Avignon qu'à Montpellier, aucun monopole de la science médicale. Dans une déclaration célèbre du mois de janvier 1180, Guillem VIII, seigneur de cette dernière ville, avait autorisé le premier venu, sans distinction de pays ou d'origine, à enseigner <^ns sa ville seigneuriale la médecine avec pleine et entière latitude, nonobstant toute recherche, toute interpellation, en invitant et même obligeant ses successeurs à s'en tenir là (1).
Cette liberté était dans les mœurs, et nul doute qu'elle ne s'épanouît plus vigoureusement encore à Avignon, où le principe démocratique était si vivace. Nous citerons à l'appui le témoignage d'un historien avignonais. Valladier rapporte qu'au XIÎIe siècle, en pleine guerre civile, non seulement il y avait dans notre ville des écoles florissantes, mais que tout maître y jouissait du droit d'enseigner et que des peines très sévères étaient portées contre quiconque aurait tenté d'apporter des entraves à cette liberté de l'enseignement (2).
(1) Voyez A. Germain : Histoire de la commune de Montpellier ; id., son Etude historique sur l'Ecole de médecine de cette ville.
(2) Valladier : De antiqua et veteri academia Avenionensium, f° 202 ; msg de la bibliothèque du Muséum Calvet d'Avignon.
io ORIGINES ET ORGANISATION
C'est bien en effet ce que portent textuellement des règlements promulgués en 1 2 1 8, et ce que rapporte le même auteur : « Item statuimus, « disent-ils, ad conservandam libertatem civitatis, quod quilibet a possit libère in hac civitate regere et tenere scholas artis gramma- « tice et quascumque alias, et si aliqua personna ansu temerario contra « hoc statut um venire temptaverit, vel aliquid machinaverit, arbitrio « curie puniatur. » (Statut. Reipubliae Aven, f° 26.)
Il en était de même pour la médecine. Chaque maître enseignait librement et à ses risques et périls. Il n'était payé que par ses élèves, et comme le trésor public n'intervenait d'aucune façon, son salaire était toujours en raison du nombre de disciples qu'il groupait autour de lui (1).
D'autre part, c'est dans les Statuts d'Avignon, édictés en 1242, que l'on trouve la plus ancienne disposition légale connue, concernant l'exercice de la médecine :
« Art. i3o : Que les épiciers ne fassent point d'association avec les « médecins. »
« Nous ordonnons que les épiciers feront serment d'exercer fidèle- « ment leur office, de ne point se concerter et s'associer avec les « médecins ou avec l'un d'eux, de ne leur rendre aucun service, de ne « leur faire aucun présent, ni aucune promesse, pour les engager à « leur faire vendre des remèdes »
« Et tous les médecins ou épiciers ou élèves en médecine ou en a épicerie qui auront conclu entre eux des conventions ou des pactes, « pour que les médecins fassent vendre des remèdes aux épiciers, « moyennant des présents ou des promesses faites aux médecins par « les épiciers ou leurs élèves, seront punis d'une amende ée cent sols, « au profit de la cour temporelle, et ce que le médecin aura reçu a indûment sera par lui restitué au profit de la communauté et le « dénonciateur en aura la moitié (2). »
Il est encore parlé des médecins, dit M. G. Bayle, à qui nous devons le document précédent (3), dans une délibération du conseil de la ville d'Avignon, datée du 5 décembre 1288. A ce moment Charles II d'Anjou, dit le Boiteux, essayait de reconquérir la Sicile, que son
(1) Ce n'est qu'en 1308, que Jean de Parme reçut le premier, à Bologne, des émoluments du trésor. A Montpellier les professeurs -en médecine n'en touchèrent pas avant le XVe siècle.
(2) Archives municipales d'Avignon.
(3) G. Bayle : Les médecins d'Avignon au moyen âge, loco citato.
LES ORIGINES n
père avait perdue en 1282, après les fameuses Vêpres Siciliennes, Les Avignonais lui prêtèrent 1,000 livres et décidèrent que les notaitaires, les médecin^ les monnayeurs et les clercs seraient tenus de con* tribuer à ce prêt fl\
Ce qui prouve que les me'deeins jouissaient, en temps ordinaire, de certains privilèges fiscaux, peut-être même de l'exemption de toute charge publique.
Mais on. ne rencontre pas jusque là, ajoute le même auteur, de règlements relatifs à l'exercice de la médecine. S'il existait à cet égard quelques ordonnances spéciales des comtes de Toulouse ou des comtes de Provence co-seigneurs d'Avignon, elles ne sont pas parvenues jusqu'à nous.
Le premier acte législatif sur cette question émane de Charles IL Par une lettre du mois de juin 1297, ce prince mande aux sénéchaux de Provence de garder les conventions d'Avignon et de révoquer les ordonnances et amendements des officiers royaux à ce contraires. Il veut en outre que les médecins ne puissent pratiquer sans être au préalable examinés par le conseil et la Cour royale, à qui il appartient aussi d'interdire aux médecins l'exercice de leur prof ession.
Voilà donc l'autorité municipale en droit, concurremment avec les juges de la Cour temporelle, d'autoriser ou de défendre l'exercice de la médecine dans la ville d'Avignon, et de faire examiner ceux qui demandaient à pratiquer cet art. Reste à connaître quelle était la forme de cet examen probatoire.
Bien que les lettres patentes de Charles II ne nous donnent aucun renseignement à ce sujet, il est permis de croire que la procédure était sensiblement la même quenelle usitée pour les candidats chirurgiens, et que le jury seul différait.
Le requérant se présentait devant le viguier, lui exposait sa demande, en lui donnant toutes les explications requises sur la durée de ses études, les maîtres qu'il avait eus, et finalement prenait jour pour son examen. Le viguier donnait alors commission par acte notarié à quelques praticiens bien posés d'avoir à examiner, en présence $\i susdit notaire et d'un certain nombre de témoins, l'apprenti médecin. L'examen roulait tant sur la théorie que sur la pr atique de la médecine. Celui-ci terminé, le notaire en rédigeait le procès -verbal signé de tous les membres du jury. C'est sur le vu de cette pièce que le viguier accordait ou refusait l'autorisation demandée.
Sa décision était l'objet d'un nouvel instrument notarié, dont une ou plusieurs minutes, faites à la diligence de l'intéressé, servaient à
(1) Archives municipales d Avignon.
celui-ci de brevet ou de diplôme dans l'exercice de son art. Acte était pris aussi de la prestation du serment par lequel il s'engageait à pratiquer le dit art fidèlement et loyalement, sans tromperie et sans fraude.
Ainsi procédait-on encore pour la chirurgie en plein XVe siècle, comme nous le verrons ultérieurement. La médecine, au contraire, subit bientôt une transformation radicale, tant dans le domaine de renseignement, que dans celui de la pratique.
C'est que nous touchons déjà à ce XIVe siècle, qui fut véritablement pour Avignon l'aurore de temps nouveaux.
Aux guerres civiles qui ont marqué les dernières années de la république, à la guerre des Albigeois qui a ruiné la ville, va maintenant succéder la plus brillante prospérité. Dès l'arrivée de Clément V, la cité change d'aspect et prend un épanouissement merveilleux.* Les citoyens cèdent leurs demeures à d'illustres étrangers et 'la population double tout à coup. L'or et l'argent se répandent à profusion, et bientôt Avignon, l'humble cité de la veille, va devenir la capitale du monde catholique, la métropole des lumières, le centre de la diplomatie européenne. C'est là que désormais les spuverains, les princes, les ambassadeurs, les cardinaux et les évêques se rendront de tous les points du monde, pour y discuter leurs droits, y terminer leurs différends ou briguer de nouvelles faveurs; là que se résoudront toutes les difficultés de la politique, que se jugeront les différends des peuples.
Ce que fut l'antique Rome, par la force des armes, Avignon le deviendra par l'empire de la foi (i) !
C'est aussi une ère nouvelle pour les sciences et les arts qui va s'ouvrir. Ils y brilleront d'un éclat infini, pendant les soixante-dix ans que les papes séjourneront à Avignon** mais leur départ n'arrêtera point le prodigieux essor qu'ils y auront pris. L'Université créée dans les premières années du siècle jettera dans le sol avignonais de telles semences que, pendant les siècles qui suivront, de cette terre fertile, sous son ciel propice entre tous, une moisson se lèvera toujours plus abondante, apportant chaque fois à l'aire commune une plus riche part de gerbes et d'épis.
(i) Guérin : Abrège deVhistoire c£ Avignon, passim.