I. — Préliminaires
E Décret du 17 mars 1808 qui organisait TUniversité impériale, avait spécifié les conditions que les villes devaient remplir pour être pourvues d'une Faculté des Sciences.
L'article 4 est ainsi conçu : L'Université Impériale sera composée d'autant d'Académies qnil y a de Cours d'appeL Rennes satisfaisait à cette première condition. L'article 13 est ainsi conçu : // sera établi prés de chaque Lycée chef-lieu d'une Académie, une Faculté des Sciences.
Il résulte de ces deux textes que la Faculté des Sciences de Rennes se trouvait virtuellement créée le 17 mars 1808. C'est, en quelque sorte, son acte de naissance.
Un second décret, en date du 17 septembre 1808, portant règlement de l'Université, détermine la façon dont le personnel
(les Facultés sera nommé, pour la première fois directement par le Grand-Maitre et ensuite au concours.
Ces dispositions générales furent, un peu plus tard, détaillées et appliquées à un certain nombre d'Académies. Le Statut du i8 octobre 1808, concernant la division de l'Université en Académies et les villes qui en seront le chef-lieu^ établit, par l'article premier, qu'il sera procédé successivement à l'organisation de trente-deux Académies, en commençant par celles dont les arrondissements offrent dès aujourd'hui les éléments de trois Facultés au moins.
Sous le titre IV sont organisées les Académies qui n*ont point d'École de Médecine, mais où il y a une École de Droit. Ce sont celles de Toulouse, Aix, Dijon, Bruxelles, Caen, Rennes, Grenoble et Poitiers. Les articles 55 à 59 concernent spécialement Rennes. En voici le texte :
Art. jj. — L'Académie de l'arrondissement de la Cour d'appel de Rennes aura son chef-lieu à Rennes.
Art- s6, — La Faculté de Théologie siégera à Rennes. Elle sera formée sur la présentation de VÉvique de Rennes.
Art. sj. — L'École de Droit de Rennes sera la Faculté de Droit; le Directeur prendra le titre Je Doyen.
Art. j8. — // n'y aura point de Faculté de Médecine.
Art. j^. — Les Facultés des Sciences et des Lettres seront formées prés du Lycée de Rennes.
La Faculté des Sciences de Rennes se trouvait donc officiellement et nominativement créée. Mais les choses en restèrent là; le Décret impérial ne reçut pas d'exécution ^en ce qui nous concerne; le personnel de la Faculté des Sciences ne fut pas nommé.
Le 31 octobre 181 5, les Facultés des Lettres de dix-sept Aca-
démies, dont celle de Rennes, et les Facultés des Sciences de trois Académies (Besançon, Lyon, Metz) furent supprimées.
L'arrêté, en vertu duquel il fut procédé à cette exécution en masse, fait valoir, entre autres raisons, que plusieurs Facultés des Sciences créées sous le précédent régime n'ont pas fonctionné ; c'était le cas de celle de Rennes.
Bien loin par conséquent, d'appliquer, en ce qui concerne Rennes, le décret de 1808, Royer-Collard, successeur amoindri des Grands-Maîtres et ministres de l'Empire, simple président de la commission d'Instruction publique de sa Majesté Très-Chrétienne Louis XVIII, arrêta ce qui était commencé, supprima ce qui était déjà fait, et renonça à ce qui restait à faire. C'est un recul qu'explique, sans qu'il soit besoin d'insister, la date de l'arrêté. Elle a son éloquence. Le gouvernement de la Restauration a ses raisons pour ne pas favoriser le développement des idées dont . l'Université est la propagatrice zélée et autorisée. Plus de vingt années s'écouleront avant que l'on songe à relever les ruines que la politique avait pris à tâche d'accumuler.
Il nous faut arriver jusqu'au mois d'août 1838 pour voir se dessiner un mouvement qui conduira à la création définitive de la Faculté des Sciences de Rennes. Le gouvernement de Juillet ne pouvait pas se montrer moins libéral que l'Empire.
Le 24 août 1838, M. de Salvandy propose au roi la création de diverses Facultés des Lettres et des Sciences. Voici un extrait de son rapport :
Il m'a paru que ces Facultés des Lettres et des Sciences devaient être instituées partout où se rencontre une de ces deux circonstances : un grand centre de population et un grand centre d'études ; telles sont les métropoles comme Lyon et Bordeaux ou les villes qui rassemblent une studieuse jeunesse dans les Écoles de Droit ou de
Médecine, comme Rennes et Montpellier Rennes et Montpellier
verront ajouter à l'enseignement qui fleurit déjà dans leurs murs des Facultés des Lettres.
L'ordonnance qui est la conséquence de ce rapport a une certaine importance. Bien qu'il n^ soit pas encore question de la Faculté des Sciences de Rennes, on peut cependant considérer que la Faculté des Lettres créée dans cette ville, en renforçant le centre universitaire^ détermine un acheminement vers la création d'une troisième Faculté. D'autre part, en installant à THôtel de Ville de Rennes la nouvelle Faculté des Lettres, on prévoyait déjà la prochaine organisation, dans le même bâtiment^ d'une Faculté des Sciences, Il était d'ailleurs impossible que Tautorité universitaire se désintéressât d'une question qui préoccupait, à Rennes et dans toute la Bretagne, tous les esprits amis du progrès et acquis aux idées libérales.
C'est ce qui arriva.
Le i6 avril 1839, le Conseil académique prit une délibération demandant la création, dans notre ville, à^une commission de Baccalauréat és-scieuces. Ce vœu doit être mis en relief, car il intéresse non seulement notre Faculté, mais aussi, et au plus haut degré, TÉcole de Médecine. En effet à cette date, notre École, aujourd'hui si florissante, ne comptait pour ainsi dire plus d'étudiants. Obligés d'aller soit à Nantes, soit dans quelque Faculté plus ou moins voisine, passer les examens du baccalauréat ès-sciences nécessaire pour commencer leurs études médicales, les étudiants y restaient pour la plupart, et désertaient l'Ecole de Rennes. C'est pour remédier à cet état de choses qui pouvait devenir funeste à l'Ecole de Médecine que le Conseil académique prit une délibération motivée qui fut transmise au Ministre.
A la suite de cetie réclamation, le Grand-Mnîire de TUnivcrsité, alors Villemain, écrivit au Recteur, M. Dufilhol, la lettre que Ton va lire.
(^Archives mumcipaks, R. 9/7-1).
^ novembre 18)^.
Monsieur le Recteur,
Il â été question à plusieurs reprises de créer à Rennes une Faculté des Sciences. Cette création offrirait, en effet, divers avantages : placé au centre des départements de l'Ouest et à côté des Facultés de Droit et des Lettres de Rennes, le nouvel établissement multiplierait, en les complétant, les moyens d'instruction dans cette partie du royaume. Les écoles secondaires médicales qui ressortiraient à cette Faculté y trouveraient surtout un grand intérêt. Les élèves des Écoles de Rennes, de Nantes, d'Angers et de Poitiers, pourraient, sans de grands déplacements, prendre le grade de bachelier és-sciences dont ils doivent justifier pour le Doctorat en Médecine. Enfin, les études et les moyens de discipline ne pourraient qu'y gagner.
Ces considérations, Monsieur le Recteur, me paraissent suffisamment motiver la création d'une Faculté des Sciences, à Rennes, et je suis dans l'intention de seconder les vœux qui ont été exprimés d cet égard. Mais, avant de passer outre, j'ai besoin de quelques renseignements qui me fixent sur les propositions que j'aurais à présenter aux Chambres dans ce but. Il importe que je sache si cette création serait assez désirée par la Ville de Rennes pour déterminer le Conseil municipal à voter les allocations nécessaires aux dépenses qu'elle doit occasionner. Il y aurait d'abord à pourvoir à l'appropriation d'un local et à l'établissement d'un mobilier; il fiiudrait aussi commencer par la formation de cabinets de physique et de chimie et de collections scientifiques en y plaçant immédiatement tout ce qui est indispensable à l'enseignement.
Je vous prie, Monsieur le Recteur, de consulter à ce sujet les diverses autorités qui pourraient vous assurer des dispositions de la Ville à cet égard et de me transmettre, sous le plus bref délai, le résultat des
renseignements que vous aurez obtenus. )e désire que votre rapport soit assez précis pour motiver ma détermination. Recevez, Monsieur le Recteur, etc.,
Le Pair de France, Mimitre de TlntîrucUoa puhUque.
VlLLEMAIN.
Le Recteur, M. Dufilhol, en transmettant au Maire, M. Tétiot, la dépèche ministérielle, signa, avec M. Vatar, doyen de la Faculté de Droit, et M. Varin, doyen de la Faculté des Lettres, une longue lettre dans laquelle il fait ressortir les avantages divers que présente pour la ville et pour la région le projet de M. Villemain. Cette lettre n^est pas datée, mais elle doit être du milieu de Novembre 1839. En voici quelques extraits :
« La création de la nouvelle Faculté, réunie aux deux autres, en assure la perpétuité ; elle établit à Rennes le centre universitaire de r Ouest, qualification tout à fait en harmonie avec les goûts et les antécédents historiques de notre ville. Elle appelle et retient un grand nombre de familles qui veulent donner une éducation complète à leurs enfants et par là, en même temps qu^elle favorise les intérêts matériels de la cité, elle contribue à la prospérité des Facultés déjà florissantes.
€ Par les cours de physique, de chimie, de mécanique, confiés à d'habiles professeurs, elle popularise les procédés des arts et provoque les progrés de Tindustrie. Ce fait est tellement exact que toutes les villes manufacturières, Rouen, Nantes, etc., entretiennent de leurs deniers des cours qui nous seraient donnés aux dépens de TÉtat. Les avantages de Téiablissement d'une Facuhé des Sciences sont vivement sentis par les villes qui ont été déjà en mesure d'en faire l'expérience. Le Conseil municipal de Besançon, prévenu que le moment paraissait opportun, députe actuellement à Paris ses plus honorables membres pour solliciter une semblable institution. Plus heureux. Messieurs,
nous voyons qu'elle vient pour ainsi dire, nous trouver Mais
n'oublions pas qu'il existe des localités rivales toutes disposées à pro-
fiter de nos hésitations; si toutefois des hésitations étaient possibles. Une chose qu'il ne faut pas perdre de vue, c'est la connexité entre une Faculté des Sciences et une bonne école secondaire de médecine, i
Le Maire, qui parait avoir été, dès le principe, tout acquis au projet du Ministre, s'empressa de convoquer le Conseil municipal.
Voici, reproduite in-extenso, la délibération qui fut prise dans cette séance du 20 novembre 1839; c'est à cette date que Ton doit faire remonter la transformation de vœux et de projets jusque-là imprécis en propositions fermes qui pouvaient dès ce moment être réalisés.
Registre des Délibérations du Conseil municipal de Rennes.
D' 22, page 89. — 20 Novembre 1839.
Monsieur le Maire donne lecture au Conseil :
1° D'une lettre de M. le Recteur d'Académie ;
2° D'une lettre de JA, le Préfet ;
3® D'une lettre de M. le Ministre de l'Instruction publique.
Ces trois lettres sont relatives au projet d'établissement d'une Faculté des Sciences dans la ville de Rennes, et ont pour objet de connaître les dispositions du Conseil municipal sur cet important sujet.
Après avoir énuméré les divers avantages que cette création offrirait, M. le Ministre fait connaître qu'il est dans l'intention de seconder les vœux qui ont été exprimés à cet égard, mais qu'avant de passer outre et pour être bien fixé sur les propositions qu'il aurait à présenter aux Chambres dans ce but, il lui importe de savoir si cette création serait assez désirée par la Ville de Rennes pour déterminer le Conseil municipal à voter les allocations nécessaires aux dépenses qu'elle doit occasionner.
M. le Maire pense que, dans Tintérét de la Ville et dans celui de la Science, le Conseil municipal doit accepter avec empressement la proposition de M. le Ministre, que rétablissement de cette Faculté nous assure à jamais les Facultés de Droit et des Lettres et TÉcole secondaire de Médecine, et offre encore bien d'autres avantages. Que les dépenses consisteraient :
1° A pourvoir à l'appropriation d'un local et à rétablissement d'un mobilier ;
2*» A la formation des cabinets de physique, de chimie et des collections scientifiques.
En conséquence, M. le Maire propose au Conseil de prendre l'engagement :
I» De mettre à la disposition du Ministre en 1840, à la rentrée des études, un local provisoire, et désigne à cet effet le local qui sera vacant par la translation du tribunal de première instance au palais de la Cour royale ;
2* De voter au budget supplémentaire de 1840 un crédit de 18 000 francs pour le mobilier et la formation des cabinets de physique, de chimie et de collections scientifiques ;
30 De renvoyer à la session de février ou de mai l'examen des divers plans concernant les trois Facultés.
Le Conseil prend en considération les diverses propositions de M. le Maire et s'occupe immédiatement de répondre à la lettre de M. le Ministre.
Le Conseil s'arrête à la rédaction suivante :
« Le Conseil, prenant en considération l'utilité d'une Faculté des Sciences pour les départements de l'Ouest, est d'avis, à l'unanimité, d'accepter la proposition de M. le Ministre ; il s'engage à aménager convenablement les diverses Facultés qui existent dans la ville de Rennes, et en attendant un aménagement définitif, il propose de loger provisoi rement la Faculté des Sciences, dés le i" novembre 1840, dans le local qui sera vacant par la translation du tribunal de v^ instance au palais de la Cour royale.
Le Conseil s'engage en outre à faire face à toutes les dépenses que pourra entraîner l'établissement de celte Faculté, notamment celles des divers cabinets et des collections scientifiques.
Le Conseil s'engage sans restrictions, mais toutefois il espère que le département d'IUe-et-Vilaine ainsi que les autres départements de l'Ouest voudront bien contribuer aux frais d'installation d'un établissement utile à tous. »
Cette rédaction est adoptée.
Telles étaient les offres de la Ville ; comme on a pu s'en rendre compte, elles ne présentaient pas dans tous les points une netteté suffisante. Le 26 novembre, le Ministre écrit au Recteur pour le charger de demander au Maire un peu plus de précision. Voici divers extraits de sa lettre :
Monsieur le Recteur,
Je réponds immédiatement à la communication que vous me faites de la délibération du Conseil municipal de Rennes en date du 20 novembre. Les détails que vous y joignez me témoignent sans doute du prix que la Ville de Rennes attacherait à la fondation d'une Faculté des Sciences dans ses murs, et je ne puis que me féliciter d'avoir apprécié à cet égard le vœu et le besoin du pays. Mais les votes dont vous me donnez connaissance seraient tout à faits insuffisants pour motiver le crédit législatif qui devrait être demandé. Le concours de la Ville n'y est pas spécifié par des indications précises d'affectation du local, d'appropriation provisoire, s'il y a lieu, et d'établissement définitif, et par l'allocation des sommes qui seraient destinées à ces emplois divers et successifs
Vous comprendrez. Monsieur le Recteur, que c'est seulement avec des renseignements aussi précis qu'on peut réclamer les subventions de l'État. Un engagement général ne suffirait pas; il faut pouvoir assurer que le local même provisoire de la Faculté future sera convenable.
approprié par toutes les dépenses nécessaires à des cours et à des examens, et pourvus de tous les moyens d'enseignement.
Cette lettre est renvoyée à une Commission, puis dans la séance du 4 décembre, le Conseil prend une nouvelle délibération qu'il est intéressant de rapporter, en la résumant, car la discus* sion consignée au registre des délibérations est fort longue.
a M. Hamon,. rap/wr/^t/r, a la parole.
a Par un premier vote le Conseil s'était engagé : i^ d aménager provisoirement la Faculté des Sciences dans l'aile nord de l'Hôtel de Ville, à partir du i^ novembre 1840, en lui fournissant toutes les collections nécessaires à son enseignement ; 2° à faire, sans restriction aucune, toutes les dépenses que nécessitera l'installation de cette Faculté.
a M. le Ministre ne trouve pas ce vote assez précis. Il demande l'état et le plan du local provisoire et le chiffire de la somme destinée à l'aménager ainsi qu'à accroître et entretenir les collections. Il désire savoir en quoi consistera l'aménagement définitif et quelle somme y est affectée.
c II est entendu que M. le Maire fera faire les plans du local provisoire demandés. Le jardin botanique sera mis à la disposition de la Faculté et entretenu par la Ville. Une somme de 23.000 fi-ancs est votée pour les cabinets et collections; 1.500 francs pour les entretenir la première année ; 2.000 francs pour l'ameublement. Au total, 26.300 francs.
« Tout ce qui précède est adopté à l'unanimité.
o Aménagement définitif. — Deux projets sont en présence : l'un consiste à organiser définitivement la Faculté dans l'Hôtel de Ville, l'autre à construire un bâtiment entièrement neuf commun aux Facultés, à l'École de Médecine et aux Musées. La Commission se rallie au second projet et propose de bâtir Tédifice sur la place de la Motte en y affectant une somme de 300.000 francs.
c Le Maire déclare accepter ce projet, mais il est effrayé de la somme de 300.000 francs à payer par la Ville ; il étudie diverses solutions qui lui paraissent d'un prix moins élevé ; mais le point en litige est de savoir si on réunira toutes les Facultés et École dans un même local ou si on les séparera en logeant à l'Hôtel de Ville les Facultés de Droit et des Lettres et en construisant un bâtiment spécial pour les Sciences réunies à la Médecine. Après une longue discussion sur les avantages et les inconvénients des diverses solutions proposées, le Conseil, à une grande majorité, vote le projet de la Commission qui réunit tous les services dans un seul bâtiment ; il se réserve, toutefois, de prendre une décision ultérieure sur l'emplacement à attribuer au nouvel édifice. »
Après quelques pourparlers de détails, le Ministre Villemain accepta définitivement les offres de la Ville, et, pendant les mois qui suivirent, on s'occupa, au Ministère, d'établir un projet de loi à présenter aux Chambres à l'occasion de la discussion du budget.
Mais pendant ces préliminaires, le Ministère du maréchal Soult, dont faisait partie Villemain, fut renversé et remplacé par un Ministère Thiers dont le Ministre de l'Instruction publique était Victor Cousin (i*^ mars-29 octobre 1840).
Les intentions du nouveau Ministre relativement aux projets de son prédécesseur n'étaient point connues. Le Maire^ anxieux du sort qui leur était réservé, pria le député de Rennes, M. Gaillard de Kerbertin, d'aller trouver le nouveau Grand- Maître de l'Université et de lui demander son appui pour le projet de création élaboré par Villemain.
Voici l'intéressante lettre que M. le député de Kerbertin écrivit au Maire pour lui rendre compte de son entrevue avec le Ministre.
COUR ROYALE p^^V, jj mars 1840.
de Rennes