LA GILDE DE SAINT-LUC
'est au commencement du dix - septième siècle, nous l'avons dit dans le précédent chapitre, que les artistes de Delft se groupèrent pour constituer une corporation particulière , qui prit le nom de Gildc de Saint-Luc.
Dans cet artistique pays de Hollande, Fig. as. - suiuettB po- ccttc corporatiou pouvait bien être consi-
Ijchrome, ippattcoant k
M. Fournier. dérée comme tard venue. Elle avait été
précédée, en effet, de plus de trente ans par celle d'Amsterdam, et juste d'un siècle par celle de Haarlem. Mais dès qu'elle apparut, il sembla qu'elle voulût rattraper le temps perdu. Les noms retentissants s'alignèrent sur ses registres, les nobles et fiers talents se pressèrent autour de sa bannière, cohorte vigoureuse et féconde, bataillon sacré dont, cinquante ans plus tard, l'enthousiaste Bleyswijck devait se faire le Vasari.
Le séjour du stalhouder à Delft fut, nous l'avons vu, l'élé-
S6 Histoire de la Faïence de Delft.
ment déterminant, la goutte de rosée, pour ainsi dire, qui amena, sinon l'éclosion, du moins Tépanouissement de tous ces talents si variés et si complets. Mais une fois l'impulsion donnée, le mouvement se continua. Il s'accentua même chaque jour davantage, sans qu'il fût besoin d'aucune aide extérieure ni d'aucune assistance étrangère.
Toute cette cour de princes allemands, d'ambassadeurs français, d'hommes d'État de toutes les provinces, put s'éloigner, s'évanouir, disparaître, sans qu'Apollon cessât de sourire à « sa nouvelle Delphes ». Et celle-ci, pour me servir de l'expression même de Grotius, devint chaque jour plus à tous les gens instruits :
Hanc Delphos vocitant, sive hoc ab Apolline nomen Promeruit, doctis non odiosa viris.
Mais tous ces hommes de talent, ces gens de goût, ces artistes habiles, qui maniaient avec élégance le burin, le ciseau et la brosse, ne tardèrent pas à sentir le besoin de s'unir, de se soutenir et de s'entr'aider. Ce jour-là, la Gilde de Saint-Luc fut résolue, et le 29 mai 161 1, grâce à la sanction du « Magistrat » de Delfit, elle fut régulièrement fondée. L'ordonnance qui établissait ses droits et ses devoirs, qui lui conférait ses privilèges, qui lui donnait l'existence, en un mot, fut lue avec accompagnement de la grosse cloche du beffroi, a mette groote klocke », comme c'était alors l'usage. Et une fois la lecture achevée, une fois le grondement du bourdon éteint et perdu dans les rumeurs de l'active cité, les artistes de toutes sortes se trouvèrent séparés du commun des artisans, groupés ensemble, unis, assujettis à une organisation spéciale, ayant leurs chefs et leurs règlements, et formant une
La Gilde de Saint-Luc. 5-j
corporation à part. Huit corps de métier se trouvaient groupés de la sorte. C'étaient : i" les peintres de toute espèce , à l'huile ou à l'eau, au pinceau ou autrement. Naïve simplicité du vieux temps, qui ne savait point distinguer entre les badigeonneurs et les artistes. %' Les peintres et graveurs sur verre, avec les fabricants de vitraux; 3' les faïenciers;
Fig. 16. — Le Fine puttîtn, module de dessin à exécuter par le* peintres aspinni au brevet de mailrite, d'après un dessin du plaletlschilder Tulk.
4* les tapissiers et fabricants de tapisseries; 5* les sculpteurs sur bois, sur pierres et « toutes autres substances »; 6' les gaîniers, qui, à cette époque, étaient de véritables artistes; 7* les imprimeurs d'art {konstdrukkers) et les libraires; 8° enfin les marchands de gravures et de tableaux.
Tous les méders qui, de près ou de loin^ tiennent aux arts du dessin, étaient, on le voit, représentés dans cette Gilde vaillante. L'ordonnance qui consacrait ce fécond groupement, la giîdebrief, comme on disait alors, se trouve encore aujotird'hui aux Archives de Delft {Keurboek , n* 5, fol. 3o5). Je l'ai vue, je l'ai feuilletée, et j'avoue que ce
n'est pas sans une certaine émotion que je Tai lue et relue. C'est un beau manuscrit, que le temps a respecté. Le papier sonne encore sous le doigt; Tencre est noire, vigoureuse, brillante, et les lettres majestueuses s'alignent fièrement, comme si le rédacteur avait voulu établir une secrète harmonie entre sa calligraphie et l'événement artistique qu'elle allait consacrer.
On aimerait à reproduire jusque dans ses moindres formules un document de cette sorte.. Il est de ceux qu on peut hardiment comparer à un titre nobiliaire. Mais c'est moins par la lettre que par Tesprit qu'il valait, et c'est son esprit qu'il nous faut étudier.
Tout d'abord, il conférait à la Gilde un pouvoir absolu sur toutes les choses ressortissant des métiers qu'elle groupait. Nul ne pouvait exécuter ou faire exécuter une œuvre dépendant d'un de ces métiers, sans l'autorisation des syndics, et chaque contrevenant était frappé d'une amende de dix florins (somme considérable pour l'époque), à laquelle on ajoutait la confiscation de l'objet exécuté (i).
C'était là un privilège énorme, je dirai même exorbitant, d'autant plus exorbitant qu'il descendait dans l'application à des restrictions d'une étroitesse singulière, dont nous n'avons plus d'idée, et qui persistèrent jusqu'au dernier jour; car deux siècles plus tard, à une époque par conséquent où l'esprit révolutionnaire aura balayé une partie de ces préjugés corporatifs, nous verrons encore les peintres stipuler « que les menuisiers et charpentiers auront seule-
(i) Voir dans la deuxième partie, au nom de Benedictus van Houten, un exemple de Tapplication de ces pénalités.
La Gilde de Saint-Luc. 5g
ment le droit d'enduire d'huile les chevilles dont ils se servent, et de donner une couche aux châssis, aux jointures et à rintérieur des tuyaux (i) ». Toute autre opération touchant à un des métiers de la corporation, la mise en place d'une vitre par exemple, entraînait une amende de douze florins et la confiscation.
On peut juger par cet unique exemple de l'étendue des droits conféré^ à la Gilde. Notez que ceux-ci ne se bornaient pas à la fabrication des objets, ils s'étendaient également sur leur débit. Nul né pouvait vendre un tableau, un verre, une faïence, etc., sans être membre de la corporation. On permettait, il est vrai, aux marchands étrangers de déballer aux grands marchés du jeudi et d'ouvrir boutique pendant la kermesse annuelle, qu'on nommait Sint-
Odulphi markt, à la condition toutefois d'être placés sous la surveillance des doyens de la Gilde et de payer à ceux-ci une contribution assez lourde. Mais les étrangers étaient sévèrement exclus des ventes publiques qui avaient lieu périodiquement. Ils ne pouvaient y introduire quelques ouvrages qu'en achetant le consentement des doyens, et même, en 1 662, quand toutes les ventes furent localisées au siège de la Gilde, cette faculté leur fut retirée (2).
Ainsi maîtresse absolue, complète, sans partage, des diverses industries qu'elle groupait, la Gilde ,était en outre constituée hiérarchiquement, avec des doyens et des maîtres. Les doyens étaient d'abord au nombre de quatre 3 plus tard,
(i) Concept règlement, aux Archives de Delft. (2) Voir Bleyswuck, Beschrj^vinge, etc., p. 649.
6o Histoire de la Faïence de Delft.
en 1648, ils furent portés à six : deux peintres, deux verriers et deux faïenciers. Le temps de leur charge était fixé à deux ans; maïs, chaque année, trois d'entre eux quittaient et devaient demeurer deux ans au moins sans être renommés. Les doyens restant en fonction présentaient aux bourgmestres une liste contenant un nombre de propositions double de celui des sièges vacants, et chaque année , le
Fig. î7 et a8. — Le Sirooppot el la Salière, exécuta par D. Haarles, en lygS, pour ton épreuve de martrise, et conierrés aux Archire* de Delft.
18 octobre, jour de Saint-Luc, les bourgmestres désignaient Les nouveaux doyens, qui entraient immédiatement en charge (i).
Les fonctions des doyens consistaient à veiller sur les intérêts de la Gilde et des divers métiers qui la composaient. Ils avaient également la gestion de la caisse corporative, la perception des cotisations, des droits de maîtrise et des amendes. Ces dernières étaient partagées en trois portions égales, entre la ville, l'officier de justice et la corporation.
(1) Voir Sittt-Lucas GUdebrief, art. 2
Lta Gilde de Saint-Luc.
Les doyens devaient, en outre, surveiller la confection des épreuves qui précédaient la réception et tenir un registre exact de tous les membres admis à la maîtrise (r).
Le titre de maître ne pouvait s'acquérir qu'après avoir
Fig. 39. — Le Graolite grooten. Pkt 1
purD. Haarles, pour ton épreuve de miICrite, <
)t-Luc, exécuté, en i-^c iserré aux Archives de Delfi.
rempli toute une série de formalités, longues, coûteuses et pénibles. Tout d'abord , il fallait avoir fait un apprentissage de six années dont les conditions étaient sévèrement réglées par toute une suite d'ordonnances, notamment par celles du 20 avril et du 14 juin 1614, et celle du 12 mai 1641.
(1) Cest ce Meestersboeck, retrouvé récemment, dont nous donnons ici mfmc un /ac-simile, et qui nous a permis de restituer en partie te personnel de la Gildc. Il forme deux registres manuscrits. Ces deux volumes sont déposés à la Bibliothèque royale de la Haye.
G2 Histoire de la Faïence de Delft.
Chaque contrat d'apprentissage entre maîtres et jeunes gens {jongens) se trouvait limité à une durée de deux années. Il devait donc être renouvelé trois fois pour que l'apprentissage fut complet, et chaque renouvellement occasionnait le payement d'un droit à la Gilde.
Ce long stage accompli, le postulant était admis à subir son épreuve [proef), c'est-à-dire à passer son examen. L'ordonnance du 20 avril 1654 nous dit en quoi consistait cette proef pour ceux qui voulaient devenir maîtres peintres sur faïences, ou maîtres tourneurs. Le tourneur devait faire « une aiguière (sirooppot), un saladier, comme on en trouve dans le commerce, et une salière à pied évidé tournée dans un seul morceau de terre ».
Pour le peintre, l'épreuve consistait à décorer une demi -douzaine de plats de la plus grande dimension, et une grande assiette à fruits entièrement couverte d'ornements (i).
Puis, l'un et l'autre, tourneur et peintre, devaient, celuici peindre, et celui-là tourner une pile de trente assiettes de petite dimension.
Dans le principe, ces épreuves devaient être exécutées par le postulant dans l'établissement du plus ancien doyen. Deux maîtres étaient chargés d'examiner l'œuvre une fois qu'elle
(i) Il y a dans l'ampliation d'avril i654 (Voir Keurboek, n® 7, fol. 345) les mots : «... een halffdosijn grootste gtooten, mit fine poorten ende een groot freuijtschotel geheel over. » Ces termes, spéciaux à une industrie aujourd'hui disparue, sont devenus incompréhensibles. Je dois à un vieil ouvrier nommé Tulk, le dernier des anciens platée Ibacker s de Delft, Texplication des objets qui étaient à décorer. Quant aux mois fine poorten, il suppose que cela Veut dire^we punten, c'est-à-dire petits points, et il m'a donné un croquis de ce qu'on entendait de son temps par ces mots. (Voir fig. 26.)
La G il de de Saint-Luc. 63
était achevée, et lorsque le résultat ne paraissait pas satisfaisant, le postulant devait rembourser le prix des matériaux qu'il avait employés et les frais qu'il avait occasionnés.
Plus tard, en 1662, après que le siège de la Gilds eut été transporté sur le Voldersgracht , les épreuves eurent lieu dans un local spécialement agencé à cet effet, muni d'un tour et d'un établi, où le postulant était enfermé chaque matin par le plus ancien doyen et délivré chaque soir, cela pendant tout le temps que durait la confection de son œuvre de maîtrise. C'était, on le voit, une véritable entrée en loge. Pour chaque journée passée de la sorte, le postulant devait payer six sous comme droit de chambre et donner trois sous à chaque doyen et aux deux maîtres qui constituaient le jury d'admission. Était-il refusé? il lui fallait encore rembourser le prix des matériaux employés, et une ordonnance draconienne, rendue le 16 août i655 contre les verriers, et appliquée plus tard aux plateelbackers , l'obligeait à refaire un nouvel apprentissage d'un an et six semaines, avant qu'il lui fût permis de tenter une nouvelle épreuve (i).
Enfin, quand, après avoir fait son temps et triomphé de tous les obstacles, il était définitivement admis, il avait encore à acquitter les droits de maîtrise. Ces droits, qui nous paraissent aujourd'hui presque dérisoires, pesaient alors bien lourdement sur les jeunes artistes. Rappelonsnous, en effet, Johannes Vermeer et Pieter de Hooch, ces deux glorieux champions de l'école hollandaise, ne pou-
(i) Bleyswijcx, p. 649 et suîv.
vant satisfaire à cette dette professionnelle et forcés tous deux de solliciter la bienveillance du bourgmestre de Delft, et d'invoquer la garantie de quelques amis fortunés pour obtenir qu'on leur fît crédit.
Ces droits fixés par la Gildebrief de 1 6 1 1 , confirmés par Tampliation du 20 avril 1654, augmentés et remaniés par les magistrats en 1662^ avaient été finalement taxés comme suit :
Pour un bourgeois de D Jft 6 fl.
^ . . . . .Pour un étranger 12
Droits de maîtrise. < .-. , •
Pour un fils de maître 3
Pour les peintres qui n^exerçaient pas. i fl. 5 sols.
Inscription d'élèves (Bourgeois i fl. 6 sols.
ou < apprentis. (Étranger 2 12
Admission d'ouvriers étrangers 2 10
Pour les sessions extraordinaires i 16
Pour les frais funéraires i 10
I Maître ou patron 6 sols.
Ouvrier ou garçon 2
Ouvrier étranger 4
Pour la cession d'un magasin i 6
Pour l'inscription d'apprentis 6
J'ai tenu à donner tous ces chiffres, parce qu'ils ont une importance spéciale ; car c'est par eux et grâce à eux que sur les fragments des registres de la corporation qui sont parvenus jusqu'à nous, on peut en partie reconstituer l'état civil des maîtres admis. La somme payée nous dit en effet si le nouveau maître était bourgeois de la ville, fils de maître ou étranger, c'est-à-dire né dans une autre cité; point de départ précieux pour asseoir de premières recherches.
Tous ces versements, toutes ces cotisations, perceptions.
La Gilde de Saint-Luc.
droits, etc., fort lourds pour l'époque, augmentés des amendes qui devaient être fort nombreuses, ne pouvaient manquer d'être productifs. La Gilde ne tarda donc pas à être riche. Aussi, en 1660, la voyons-nous solliciter et
Fig. 3o. — La maison de la Gilde de Saint-Luc, à Ddft, d'après une gravure du siècle dernier.
obtenir de la ville la concession d'un nouveau local où elle pût s'établir plus à Taise.
Ce nouveau local était une ancienne chapelle dédiée primitivement à saint Christophe, dépendant d'un asile de vieillards, et qui, à l'époque de la Réformation, avait été convertie en halle aux draps. Aussitôt en possession de
66 Histoire de la Faïence de De If t.
son nouvel immeuble^ la corporation s'efforça de le rendre digne d'elle. La façade, qui comptait quatre fenêtres, fut augmentée d'un attique dans le tympan duquel on plaça le buste d'Apelles. Au-dessous , on disposa trois écussons, celui du milieu renfermant les armes de la ville, celui de droite portant celles de la corporation, et celui de gauche les armoiries du doyen Dirk Meerman , homme considérable, chevalier, ancien bourgmestre, et qui était en quelque sorte le Mécène de la confrérie. Enfin, sous les fenêtres, on incrusta quatre festons de pierre blanche, dans lesquels étaient sculptés les emblèmes des quatre principaux métiers composant la Gilde : les peintres, les verriers, les faïenciers et les libraires.
A rintérieur, on ne demeura pas en reste. « Par amour de la corporation », comme dit Bleyswijck, les peintres couvrirent les murs de toiles peintes, les verriers garnirent les fenêtres de vitraux, et, pour ne pas rester en arrière, les deux doyens des faïenciers, qui cette année-là se trouvaient être Quiring Kleynoven et Aelbrecht de Keizer, payèrent de leurs propres deniers « les dix chaises espagnoles couvertes en cuir de Russie », qui garnissaient la salle (i).
L'abandon, à titre gracieux, de ce nouveau local ne fut pas la seule faveur dont les confrères de Saint -Luc furent redevables au Magistrat de Delft. Celui-ci se montra toujours d'une extrême bienveillance pour la Gilde, et d'une particulière complaisance pour les plateelbackers. Grâce à cette complaisance, les faïenciers furent même pendant
(i) Bleyswijck, loco cit., p. 645; R. Boytet, Beschryving, p. 282. Voir aussi TarticU publié par M. J. Soutendam dans la Delftsehe courant du 17 mars 1876»
La Gilde de Saint-Luc. 67
longtemps exempts de certaines taxes qui frappaient tous les autres commerçants. C'est ainsi qu'une ordonnance en date du i5 septembre lôSg (i) nous apprend que jusque-là Tétain et le plomb qu'ils achetaient avaient été dispensés de la formalité du pesage officiel, lequel entraînait une certaine redevance. Il en fut de même pour les tonneaux qu'ils employaient à mesurer la terre, et qui furent contrôlés en 1675 (2) pour la première fois.
Bien mieux, en 1704, les fermiers de l'impôt prétendant prélever un droit sur le plomb dont les plateelbackers faisaient usage, les bourgmestres s'interposèrent, et, grâce à leur intercession, les fermiers se désistèrent de leur prétention (3). Enfin, en 1777, les faïenciers s'étant adressés aux états généraux pour obtenir le dégrèvement des impôts qui pesaient sur leurs matières premières, grâce à l'active intervention du collège échevinal, on leur fit remise de la moitié des droits sur le bois, Tétain, le plomb et la litharge (4).
Ajoutons bien vite que les plateelbackers de Delft étaient dignes à tous égards de cette bienveillance exceptionnelle. Non-seulement leur industrie était une source de richesse pour la ville et de bien-être pour sa population laborieuse, mais, au moyen d'associations de secours fort savamment organisées, ils étaient arrivés à débarrasser presque complètement la charité privée et publique des prélèvements opérés sur elle par la misère, les infirmités ou la vieillesse.
(1) Keurboek, n® 8, fol. 98 verso.
{2) Keurboek, n» 9, fol. 33, 4 novembre 1675.
(3) 6 novembre 1704. Voir aux Archives de Delft le Memoriaalboek , n" 5, fol. 8 verso.
(4) Memoriaalboek , n« 8, fol. 289 et 304.
Les sociétés de secours mutuels, les caisses de retraite, qu'on croit souvent d'institution récente, étaient^ dès le milieu du dix-septième siècle, en pleine activité à Delft. Elles y fonctionnaient avec les mêmes règlements, les mêmes obligations pour les sociétaires^ et donnaient déjà d'excellents résultats.
En voulez-vous la preuve? Ouvrez le septième keurboek du Magistrat de Delft (au folio 280), vous y verrez que, le 16 septembre 1647, à la demande des peintres sur faïence iplateelschilders) y le Magistrat a pris un arrêté autorisant la formation d'une caisse pour venir au secours des personnes malades, infirmes, âgées, faibles et pauvres qui font partie de leur corporation. Chaque membre doit verser une cotisation d'un sol par semaine, et tout malade, infirme ou vieillard^ reçoit un secours hebdomadaire de trois florins douze sous. Les secours ne sont refusés qu'à ceux-là seuls dont la maladie peut être attribuée à certaines imprudences. Si un sociétaire vient à mourir, tous ses confrères sont tenus ^ sous peine d'une amende de trois sols, de raccompagner au cimetière. Enfin, un conseil de quatre personnes, renouvelé par l'élection^ veille à Tadministration des finances et à la répartition des secours.
Quelques jours après (25 novembre 1647), ce sont les tourneurs de faïence {plateeldraayers) qui fondent une caisse pareille. Cinq années plus tard, les deux caisses fonctionnent avec fruit et donnent de bons résultats. Mais on a pu constater quelques tiraillements dans les rouages administratifs. C'est pourquoi, dans l'ampliation qu'ils obtiennent^ les plateelschilders , en 1662, et les plateeldrayers ^ en i663 (i).
(i) Voir, pour ces deux ampliations , Keurboek, n» 8, fol. i56 verso et fol. 197 verso.
La Gilde de Saint-Luc. 6g
introduisent des modifications heureuses. Ainsi^ aucun membre ne peut refuser les secours; de cette façon^ les dïfiférences de fortune sont effacées, les inégalités de position cessent d'être sensibles, et la mutualité n'est plus un vain mot. Les sociétaires acquièrent, en outre, la faculté de quitter la ville et d'aller travailler dans toute la province sans être frustrés des avantages de l'association. Ils sont tenus seulement, à
Fig. 3i. — Soucoup« polychrome lur fond noir, à réserves. (Collection de M. P. Uunault, 4 Paris.)
leur rentrée à Delft, à un versement nouveau de trente sots. Mais, s'ils quittent la province, ils sont rayés de droit. Au décès de chaque sociétaire, la veuve reçoit un don gracieux de quatorze florins huit sols. Les avantages de la participation sont étendus aux apprentis ayant déjà travaillé six ans, et donné des preuves de bonne conduite. Nul ne peut plus être admis s'il n'est sain de corps et exempt de maladie constitutionnelle. Enfin, à tour de rôle, les sociétaires sont obligés de faire (a recette des coti-
T2 Histoire de la Faïence de Delft.
ribles incendies ( i ) . La construction de chaque four est réglementée avec soin. Il est défendu d'empiler du bois dans son voisinage. Du moment où Ton allume, et vingt-quatre heures encore après que le feu est éteint, il doit y avoir, à portée, des tonneaux pleins d'eau. Jour et nuit, deux personnes sont tenues de surveiller les alentours du four, et, pour empêcher que les surveillants ne s'endorment, les rondes de nuit viennent, d'heure en heure, frapper à la porte. Pour prévenir les accidents, il est défendu d'allumer le feu sans la permission du patron. Il est également interdit aux chauffeurs de fumer. En cas d'incendie, tous les patrons et les ouvriers des autres fabriques doivent accourir tout de suite sur le lieu du sinistre et prêter main-forte. En outre, dans chaque fabrique est déposée une clef qui ouvre le magasin municipal où se trouve le matériel pour combattre les incendies. Quatre pompes, enfermées dans ce magasin, ont été construites spécialement pour les faïenciers, aux dépens de la ville, et sont entretenues aux frais de la corporation.
Plus tard, ce même comité obtiendra que tous les magasins soient tenus par des contre-maîtres diplômés, et l'arrêté rendu sur ses instances interdira le prêt des diplômes et défendra aux contre-maîtres de travailler pour d'autres patrons que ceux chez lesquels ils sont engagés {Keurboek, 9, fol. 6, A, 1674). Enfin, c'est encore à lui que nous serons redevables de cette mémorable ordonnance de 1764 obligeant tous les maîtres plateelbackers à déposer « un Mémoire pertinent et précis, contenant une description de leur enseigne, avec la marque qu'ils ont coutume de mettre sur leurs pièces »,
(1) Voir Keurboek, n» 8, fol. 3io.
Tegens hetNamaaken derTeeckens ofMerken derPIateelbakkeiyen, mic^aders het Veranderen der voorfeyde Teeckens ofMerken.
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Aldus gedaan ende gearrefteert by opgemelde Heeren
van de Wech der Scsd Deift den 9 Apnl 1764, ende na het luyden van de Groote Klok van het RÂadhuys gepubliceert den 13 daar aan volgende.
h keanisfe van mj Secre taris
H VANDER GOEa Te DELFT gcdnilu by ADRIANUS STERCK, Sads Dnikkcr, 1764.
Planche V. — Fac-sitnile de l'affiche du Magistrat de Delft ordonnant le àipôi par les faïenciers de leurs marques de febrique.
La Gilde de Saint-Luc.
et leur interdisant, sous menace d'une amende de six cents florins, de contrefaire les marques des autres fabricants {Keurboek, lo, fol. 222 verso). Cette ordonnance publiée au perron, criée par la ville, affichée, et dont on trouvera ci-contre le fac-similé, fut suivie d'un plein effet. Toutes ces marques furent consignées dans un registre, document pré-
Fig 3i — Plileau polychrome et doré à fondjnoir (Collection J F Loudon, à la Haye )
cieux qui existe encore, et qui ftit pendant longtemps la seule pièce officielle connue relative à l'histoire des plateelbackers : On voit que dans le domaine industriel la compétence de ce comité était assez étendue. Ajoutons que les questions purement commerciales ne lui étaient pas moins familières. Sur cet autre terrain^ il élevait fréquemment la voix et intervenait d'une manière efficace. C'est ainsi que nous le voyons passer, avec des bateliers , un traité qui facilite
l'importation des faïences de Delft dans le Brabant et la juridiction d'Anvers (i). Une autre fois^ il félicite les bourgmestres pour la façon dont ils ont servi les intérêts des plateelbackers en poussant les états généraux à contracter un traité de commerce avec l'Amérique (2). Ce sont encore ses membres qui^ en 1784, supplient Leurs Hautes Puissances MM. les états généraux de prohiber l'entrée des faïences venant de l'Angleterre, ce pays « infracteur et ambitieux » qui avait déclaré la guerre aux Provinces- Unies (3).
Combien d'industries, qui se croient en grand progrès sur les siècles précédents, ne pourraient, même de nos jours, porter à leur actif une pareille collection d'institutions aussi sages, aussi prévoyantes, que celles que nous venons d'énumérer!
Il ne faudrait pas croire, cependant, que, grâce à toutes ces combinaisons heureuses, la vie àts plateelbackers était exempte de soucis et s'écoulait calme et paisible. Hélas! il n'en était rien. Comme de nos jours, les questions de salaire, les heures de travail, la participation des ouvriers aux bénéfices, étaient autant de pierres d'achoppement auxquelles venaient se heurter les meilleures intentions, et les résolutions les mieux inspirées.
Dès le 14 juin 16 14, c'est-à-dire au lendemain de la fondation de la Gilde, les dissentiments se produisaient déjà, et nous voyons, sur la plainte des ouvriers, les bourgmestres faire défense aux maîtres plateelbackers de laisser
(i) Memoriaalboek , n" 6, fol. 196 verso. Anno ijSi.
(2) Memoriaalboek , n® 9, fol. 22b verso. Anno 1782.
(3) La copie du placer se trouve aux Archives de Delft.
La Gilde de Saint-Luc. j5
travailler leurs garçons hors de la fabrique, ce qui, pour certains d'entre eux, était un moyen détourné de se faire aider par des gens n'appartenant pas à la corporation. Il leur était également défendu d'avoir plus de deux apprentis (i). Vous voyez qu'on craignait déjà la concurrence.
En 1677, ce sont les patrons qui se plaignent à leur tour. Les ouvriers désertent la ville. Pour empêcher le départ de ceux qui restent, les bourgmestres décident que les ouvriers qui s'éloignent de la sorte ne pourront, s'ils reviennent, être réengagés par aucun patron, sous peine pour celui-ci d'une amende de cinquante florins par chaque contravention. Quant à leurs femmes et aux enfants qu'ils laissent à Delft, ils ne doivent compter sur aucune aide. Les établissements charitables et hospitaliers leur seront fermés, et au besoin on les expulsera de la juridiction (2).
En 1755, 1760 et 1762, rappel de cette ordonnance avec aggravation chaque fois de pénalités nouvelles (3). Des fabriques, qui se fondaient alors un peu partout dans le pays, attiraient à elles par des augmentations de salaire les meilleurs ouvriers de Delft, et les plateelbackers ^ jaloux et redoutant la concurrence, cherchaient à les retenir par l'intimidation. Ce n'est qu'en 1784 que ces mesures coercitives furent définitivement abandonnées. J'ai découvert, dans les Archives de Delft, le Mémoire des doyens de la corporation qui provoqua ce retrait. Il mériterait d'être cité d'un bout à l'autre, tant il peint bien les idées du temps. Les
(1) Keurboek, n° 5, fol. 388.
(2) Keurboekf n* 9, fol. 42 verso.
(3) Keurboek, n*» 10, fol. 146 verso, 17Ô Verso, 195 Verso.
doyens, A. van der Kecl, A. van Hoorn et Lambartus- Sanderus, avouent sans détour que les ordonnances dont on demande l'abrogation avaient un double but : assurer des avantages marqués aux plateelbackerijen delftoises et faire aux autres tout le mal possible. Mais^ devant la nonréussite de ces fabriques rivales, on consent à se départir des exigences antérieurement sanctionnées. « En 175 5, on a bâti une faïencerie à Arnhem, beaucoup d'ouvriers s'y sont rendus; mais cette fabrique n'a pu se maintenir; elle est abandonnée maintenant. Le 26 novembre 1781, une manufacture a été également inaugurée à Schiedam, un certain nombre d'ouvriers ont été embauchés; mais les doyens doutent fort que cette faïencerie soit en état de leur faire concurrence, et, d'après certains rapports qui leur parviennent, ils ne seraient pas étonnés d'apprendre avant peu que la fabrique a eu le même sort que celle d'Amhem. » C'est sur ces raisons peu charitables que les doyens s appuient pour accorder aux ouvriers la faculté de quitter la ville, après qu'ils auront fait constater, toutefois, que les maîtres de Delft ne peuvent pas leur donner d'ouvrage.
Je demande pardon au lecteur d'entrer dans tous ces détails, mais ils constituent un document de la plus haute valeur. C'est là une page de Thistoire industrielle des Pays- Bas, histoire qui, malheureusement, n'a jamais été écrite et qui, je le crains bien, ne le sera jamais. J'en ai fini, du reste, avec ces petites guerres intestines. Je n'ai plus qu'à citer une convention, celle du i5 avril 1749, renouvelant la défense faite aux patrons de laisser travailler leurs ouvriers dans leur propre domicile et les obligeant à promettre qu'ils n'abaisseront pas les salaires. Le nombre des
La Gilde de Saint-Luc.
thuistverkers , c'est-à-dire des ouvriers qui peuvent travailler chez euXj était fixé à six, après lesquels nul ne devait plus être admis à exercer sa profession hors de la fabrique (Memoriaalboek, fol. 162 verso). Cette mesure restrictive prise sur la demande des ouvriers, et une grève, une vraie grève pour insuffisance de salaire, qui éclata en lySo, et dans
Fig. 33. — Assiette polychrome â fond no (CoUeclion de M. E. Cussac, à Lille.}
laquelle, à deux reprises, le 19 et le 27 avril, le Magistrat dut intervenir, tels sont les deux derniers événements qu'il me restait à signaler.
La Révolution, du reste, n'était pas loin. En passant sur les Pays-Bas, le souffle républicain . qui avait détruit en France les corporations, les jurandes et les maîtrises, allait porter aux Gildcs toute une série de coups iimestes sous
lesquels celles-ci ne devaient pas tarder à succomber. Les Provinces-Unies, en effet, se trouvèrent brusquement transformées par le nouvel état de choses. Elles avaient jusque-là formé autant de petits États, autonomes, différant de besoins, d'intérêts, de force, de richesse et d'influence, et à partir de ce jour elles allaient devenir un seul et grand État. Il leur fallait donc répudier tous ces privilèges qui, dans le principe, avaient eu leur utilité, toutes ces prérogatives particulières, toutes ces institutions restrictives qui formaient maintenant autant d'obstacles à l'unité politique du pays. Aussi l'un des premiers projets de loi dont fut saisie la section financière du conseil d'État, section de laquelle relevaient le commerce et Tindustrie, fut-il l'abolition des Gildes.
Rien de plus curieux que les idées contradictoires qui se manifestèrent dans les discussions de cette haute assemblée, a Les corporations doivent être abolies, car elles engendrent des abus considérables », telle est l'opinion dominante. Mais que mettre à leur place? Ici, on entre dans un labyrinthe plein de surprises. Les Égyptiens et les Romains sont appelés en témoignage, les Français aussi, et parmi eux Colbert et Turgot. Les craintes les plus chimériques glacent d'eflFroi ces esprits incertains. « Sans privilèges,, les artisans des villes ne pourront subsister à cause de l'existence dispendieuse qu'on mène dans les grands centres. En outre, comment pourvoir à leur alimentation? »
Nous savons aujourd'hui à quoi nous en tenir sur ces terreurs singulières. Mais il est bon, il est instructif de voir où en étaient, il y a moins d'un siècle, les esprits éclairés d'une nation qui peut, à bon droit, compter parmi les plus libres échangistes et les plus libérales de l'Europe*
La Gilde de Saint-Luc. jç
Il ne faut donc pas s'étonner que le retour à l'autonomie et à la remise en possession de soi-même ait amené la Hollande à rétablir les corporations. J'ai retrouvé aux Archives de Delft le projet de règlement de la corporation des faïenciers ( i ) .
Je n'en dirai presque rien. Ses vingt et un articles sont inspirés par l'ancienne Gildebrief de Saint-Luc^ et, dans les plus essentielles dispositions, ils en sont simplement la reproduction. Mêmes restrictions, même exclusivisme que jadis. J'y relève toutefois quelques heureuses innovations : d'abord l'établissement d'une école de dessin que tous les apprentiâ étaient obligés de fréquenter; et, comme complément à cette école, trois concours annuels avec distribution de prix : un concours entre les ouvriers diplômés, un autre entre les ouvriers ordinaires, et le troisième entre les apprentis. Les tourneurs avaient également un concours annuel avec trois prix.
Pour le reste, c'étaient les mêmes formalités. Les cotisations préalables, l'apprentissage avec sa durée obligatoire, la confection du chef-d'œuvre, l'entrée en loge, la prohibition pour ceux qui ne faisaient pas partie de l'association, etc., etc.; tout cet amas de réglementations favorables jadis au développement industriel, à la vie commerciale, à la formation et à l'épanouissement des professions manuelles, mais qui, avec la rapidité des communications, étaient devenues superflues, ne put ranimer à Delft les industries d'art, qui avaient été frappées au cœur.
Un beau jour, faute de compagnons, la Gilde cessa d'être, et, le 4 février i833, M. Henry van der Borst, dernier doyen.
(i) Concept règlement voor de corporatie van Fabrikanten en Trafikanten in aardwerk binnen Delft
So Histoire de la Faïence de Delft.
dernier syndic, et peut-être aussi dernier membre, vint prier le Magistrat de vouloir bien le décharger du trésor de la corporation, de ses papiers et de ses titres.
J'ai raconté comment toutes ces richesses disparurent, pillées sans doute, dispersées certainement, perdues pour le présent et aussi peut-être pour l'avenir. Il semble, du reste, que c'était le hort de cette malheureuse corporation, de mal finir. En la voyant ainsi s'en aller en décomposition, on se prend à regretter qu'elle n'ait pas bravement disparu avec la masse dés vieilles institutions balayées par le souffle révolutionnaire.
Fig. 34. — Fleuron eo pierre avec les attributs des plateetbaclcers
(placé iadis dans la fafade de la maison de Saint-Ltic i Delfl
et conservi; présentement au Nederlandsch Muséum).
Fig. 35. — Motif de d^coratio