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LA PREMIÈRE PÉRIODE

FABRICATION

L nous a fallu de patientes recherches, de longues et laborieuses études pour éclaircir, à l'aide de documents écrits, les origines si obscures et si embrouillées des plateelbackerijen de Delft. Il va nous en falloir encore davantage pour démêler, à l'aide des œuvres qui sont parvenues jusqu'à nous, la voie suivie par cette belle et délicate

Que le lecteur s'arme donc de beaucoup de patience et de persévérance. Le problème est ardu. Reconnaître au milieu de ce chaos d'objets de toutes sortes et , disonsle, de toutes qualités, le chemin parcouru par la céramique de Delft, est d'autant moins aisé qu'ici nous n'avons

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plus de guide sûr ni d'appui certain. Les documents officiels conservés dans les dépôts publics, placés sous Tœil et sous la garde de l'autorité, et présentant par conséquent un caractère d'indéniable authenticité, nous font^ en effets complètement défaut. Quelques marques, quelques noms, quelques dates, voilà tout ce que nous possédons pour restituer l'histoire artistique d'une industrie d'art vieille de trois cents ans.

Près de trois siècles, en effet, se sont écoulés depuis le jour où Herman Pietersz vint s établir à Delft. Il est présumable qu'il y travailla d'abord quelque temps. Puis il fréquenta la maison du potier Cornelis, y rencontra souvent Anna, s'en fît aimer, et, en i584, après qu'il l'eut épousée, il fut probablement mis par son beau-père à la tête d'un des établissements que celui-ci possédait à Delft. Déjà^ à cette époque, il était fier de ce titre de faïencier, qu'il avait rapporté de Haarlem. 11 est donc fort présumable qu'aussitôt en possession d'un matériel de tourneur et d'un four, il commença ses essais.

Ces essais, quels furent-ils? Par quels tâtonnements ce précurseur de la céramique delftoise arriva-t-il à créer un produit si remarquable, si parfart dans son genre, si heureusement combiné dans ses éléments divers? C'est ce que nous ne saurons probablement jamais. A moins qu' Herman Pietersz n'ait écrit un journal détaillé de cette période de sa vie, et que ce journal retrouvé puisse nous raconter les recherches et les travaux préliminaires auxquels il se livra, nous ne connaîtrons jamais rien de cette parturition mystérieuse.

Ces essais pourtant offrent un intérêt immense. Toute la fabrication de Delft est contenue en eux. Dès le premier jour, en eflFet, la faïence de Delft affecte les caractères spéciaux^ dis-

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tinctifs qu'elle conservera jusqu'à sa dernière heure. Les œuvres les plus archaïques, les très-rares pièces de son tout premier temps qui sont parvenues jusqu'à nous, nous montrent déjà cette même pâte jaunâtre, légère, mais résistante et sonore,* capable de se plier à toutes les fantaisies , de prendre toutes les formes, de se modeler selon tous les caprices. Déjà la couverte et Témail ont cet éclat spécial, particulier, qui les fera éternellement reconnaître dans la suite.

Or, toutes ces précieuses qualités, tout cet ensemble de caractères distinctifs, étaient obtenus à l'aide de moyens fort compliqués, de mélanges très-savants, de combinaisons reposant sur des expériences très -complexes. Nous ne sommes point, en effet, en face d'une industrie qui semble jaillir du sol et qui y trouve sa raison d'être ou son aliment; tout en elle, au contraire, est artificiel, hétérogène et factice jusque dans ses moindres détails, jusque dans ses éléments les plus intimes. Le plomb, l'étain, les couleurs, elle doit tout demander à des nations étrangères ou à des provinces éloignées. La terre ellemême, son matériel le plus important, sa base indispensable, n'est point celle du pays. C'est un composé savant, un habile mélange d'argiles étrangères, venues de loin, amenées à grands frais. L'argile des environs eût donné un biscuit rouge, épais, lourd et peu malléable. Pour obtenir ce biscuit jaunâtre, presque blanc, léger et souple, « trois sortes de terre étaient indispensables : celle de Tournai, celle du Rijnland, qu'on nomme terre brune, et la terre de Delft (i) )>. Voilà ce que nous révèle un enfant de Delft, qui vécut à Delft, travailla dans une

(i) De Plateelbacker of Delftsch Aardenwerkmaker , par Gerrit Paape, Dordrecht, '794-

faïencerie, et dont le témoignage ne saurait nous être suspect. Ce témoignage, du reste, nous est confirmé par un autre écrivain du siècle dernier, ie savant Chomel, qui entre à ce sujet dans de précieux détails, qu'il n'est pas inutile de consigner ici.

Fig. 37. — Grande vasque décorée

(Collection \. V. l^uJon.)

a La terre convenable pour être façonnée en faïence de Delft est, nous dit-il, composée avec trois espèces d'argiles différentes et quelquefois avec quatre. La première, qui a le plus d'importance, est Targile de Tournai, extraordinairement grasse et fine. On la trouve sur les bords de l'Escaut. Sa couleur est presque blanche, tirant un peu sur le jaune. Elle ressemblerait beaucoup à l'argile de l'Yssel, si elle

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n'était pas un peu plus sèche. Cette argile prend, en séchant, une dureté qui est propre à toute l'argile du Brabant.

Fig. 38. — Grande potiche polychrome (Collection de M. Maillet de Boulley, à Rouen.)

La deuxième sorte qu'on emploie se recueille sur les bords de la rivière le Rhur, en Westphalie, et aussi à Mulheim; on en apporte également d'Oosterhout. Cette deuxième sorte n'est point aussi fine que celle du Brabant, mais elle est

plus grasse et plus molle, et sa couleur plus foncée tire sur le gris jaunâtre. La troisième sorte est l'argile hollandaise des bords du Rhin, laquelle, à cause du grand usage qu'on en fait pour la fabrication de la faïence, reçoit le nom de terre de Delft. Elle appartient à la même espèce que l'argile qu'emploient les tuiliers, et on la trouve en abondance dans le Rijnland et dans le Delftsland (i). »

En présence de ces combinaisons ingénieuses, de ces matériaux si heureusement choisis, si savamment mélangés, nous sentons peut-être un peu diminuer en nous l'émotion et la surprise que nous causaient ces immenses potiches, ces vasques énormes, géants céramiques aux formes colossales, et malgré cela élégants et gracieux, enfantés par les plateeldraijers du vieux temps. Mais nous sentons, au contraire, redoubler notre admiration et notre estime pour ce doyen des arts céramiques, qui sut créer ainsi d'un coup un produit si complet, que ses successeurs n'eurent qu'à le perfectionner sans avoir à retoucher sa composition première.

C'est, très-probablement, dans les douze ou quinze ans qui suivirent son mariage, qu'Herman Pietersz dut procéder à ces essais préliminaires qui allaient aboutir à de si merveilleux résultats. En iSgô, il n'était, sans doute, pas encore maître de ses combinaisons, il n'avait pas assurément de fabrication régulière, sans quoi il n'eût pas manqué de protester contre l'ordonnance du Magistrat réglant les professions permises, et qui .refusait à son industrie le droit de cité. Mais en 1600 ses essais sont achevés. Il fabrique de la faïence.

(i) Vervolg op M. Noël Chomel algemen huishoudelijk wordenboek lySj,

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Il a un four en pleine activité. Il paye impôt pour ce four^ et sur le Register vant' haertsteedegelt ^ qui constate son payement, il réclame la qualité de fabricant de faïence; et cette faïence, il la fait avec plusieurs sortes de terres, avec des argiles amenées de loin, combinées, mélangées, qu'il prend chez Hendryck Johansz, le pottaertvercooper.

Il serait certes bien intéressant de retrouver un ouvrage de ce premier maître, une œuvre bien certaine, bien authentique. En existe-t-il encore aujourd'hui? — Peut-être. — Ce qui nous manque, c'est la certitude, car l'attribution ne repose que sur des présomptions et des probabilités. Il en est une, cependant, qui semble réunir en sa faveur bien des témoignages favorables. Elle est petite, modeste, sans grande importance. Elle consiste en deux petits carreaux ayant fait partie du carrelage d'une muraille, et présentement encadrés et classés dans la collection du docteur Mandl.

« Le prince Maurice d'Orange, dès sa plus tendre jeunesse, nous dit du Maurier (i), pour faire connoistre le désir passionné qu'il avoit de suivre les traces glorieuses de son père, prit pour le corps de sa devise le tronc d'un Arbre coupé à deux pieds de haut, duquel sortoit un scion vigoureux, qui apparemment feroit renaistre ce bel Arbre, avec ces mots : Tandem fit Surculus arbor; enfin le scion devient arbre, pour montrer qu'il ressusciteroit la gloire de son père. »

C'est cette devise que représentent les deux carreaux en question, avec le portrait du prince Maurice dans le bas.

(0 Mémoires pour servir à V histoire de Hollande, Paris, 1688.

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et sur. le tronc coupé la date de la mort du Taciturne, 1584. Si nous étions moins circonspects, nous aurions certes beau jeu pour regarder ces chiffres comme la date des carreaux eux-mêmes. Nous savons, en effet, qu'en 1584 Herman Pietersz était déjà à Delft. Il dut donc partager les angoisses de la population tout entière, car les adversaires du Taciturne en conviennent eux-mêmes, « jamais la mort d'un père ou d'un bienfaiteur ne causa plus de tristesse que celle du prince d'Orange dans les provinces confédérées (i) ». Rien d'étonnant, dès lors, à ce qu'un céramiste ait tenu à consacrer le souvenir de cet événement douloureux. Mais un détail nous retient. La tête du prince Maurice est barbue et laurée. Or, en i584, le prince avait dixhuit ans. Il étudiait à Leyde, et son portrait, qu'on, voit encore à l'Académie, nous le montre sans barbe; en outre, n'ayant pas encore remporté de victoires, les lauriers eussent été déplacés sur son front. Plaçons donc plutôt aux environs de la bataille de Nieuport, c'est-à-dire vers 1600, la confection de ces petits ouvrages. De cette façon, la couronne s'explique, et la barbe aussi. En outre, l'assassinat du Taciturne n'était pas tellement loin que^ dans la ville même où il avait péri, on ne se souvînt de la devise vengeresse qu'avait prise son fils aîné.

Ces deux carreaux, très-précieux au point de vue archéologique, sont, au point de vue de l'art, des œuvres de modeste valeur. Et il semble certain qu'Herman Pietersz a dû faire nombre d'autres ouvrages beaucoup plus compli-

(1) Bentivoglio, Histoire de la guerre de Flandre, p. 2, liv. III.

PLAKCHE VI.GHAliDE POTICHE POLYCHROME, DE SSl» CACHEMIRE

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qués et singulièrement plus soignés, sans quoi il n'eût point entraîné sur ses traces toute une petite cohorte d'imitateurs enthousiastes. Car ses premiers compagnons, et c'est là un fait curieux à noter, ne furent point tous d'anciens potiers. Avant de se joindre à lui, ils appartenaient un peu à tous les corps de métiers et à tous les pays. L'un d'eux. Tomes Jansz, était venu à Delft comme soldat dans la compagnie anglaise du capitaine Hamwoui. Il était né.

Fig. 3ij. — Fragment d'un ancien carrelage, décoré en camaïeu bleu ei atiribué à Herroan Pietersî. — (Collection du docteur Ma ndl.)

nous dit le Trouivboek, n° 104, au delà de Londres en Angleterre. On l'avait logé sur ta Nieuwen Laugendyk, pas bien loin par conséquent d'Herman Pîetersz. En iSgg, il épousa une veuve Fijtje Louwis, dont le premier mari s'était appelé Jacob Pietersz, et qui, par conséquent, pouvait bien être une parente par alliance d'Hcrman. A la suite de ce mariage, voilà Tomes qui dépose l'uniforme, renonce à la gloire, à ses pompes et à ses dangers, et quitte la pique ou le' mousquet pour le pinceau du platée!schilder.

go Histoire de la Faïence de Delft.

Hans de Windt, lui, était originaire d'Anvers. Il ne portait pas de pique, il est vrai, mais il en fabriquait; c'était ce qu'on nommait alors spiesmaecker, et ce qu'on appellerait de nos jours un armurier. En 1592, il habitait l'avenue de l'Hôpital fGasthuislaanJ, toujours le même quartier par conséquent; il y connut, lui aussi, une veuve, Neeltje Lambrechtsz, qu'il épousa, et en i6i3, le i" juillet, il obtenait son brevet de maîtrise dans le corps des plateelbackers.

Franchoijs du Boizsjoly était un émigré français; — mais ces exemples suffisent, n'est-il pas vrai? à montrer quel était le premier personnel d'adeptes qui se groupa autour d'Herman Pietersz.

Malheureusement, si nous connaissons assez exactement les noms et les origines de ces braves céramistes de la première heure, leurs œuvres nous sont infiniment moins connues, j'entends les œuvres signées, c'est-à-dire comportant un nom et une date authentiques.

A ce moment, le nombre des fabriques était restreint. La part de chacun était d'autant plus facile à établir que les produits ne franchissaient pas encore les murailles de la ville. En outre, j'imagine que ces premiers artistes faisaient de l'art comme M. Jourdain faisait de la prose, sans s'en douter. Donc, à quoi bon signer? Aussi est-ce une extrême rareté que de trouver une œuvre portant un nom en toutes lettres et surtout en lettres gigantesques comme le curieux plat que possède la collection Loudon.

Nous aurions voulu pouvoir donner ici une représentation fidèle de cette œuvre à la fois si étrange et si remarquable dont le décor représente le Jugement der-

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nier (i); mais elle est couverte par un tel amoncellement de personnages, et les quatre cents figures qui la composent sont tellement enchevêtrées, que tous les moyens de reproduction dont nous pouvons user ont échoué devant la complication qu'elle représente.

C'est là un fait d'autant plus regrettable que le doute à son égard n'est pas permis. La signature qui étale au dos du plat ses sept lettres, hautes de cinq centimètres chacune, ne nous en laisse aucun sur son auteur et sur son temps. Pour ma part, je crois pouvoir traduire, sans effort, cette signature,

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