INTRODUCTION
A faïence de Delft est une sorte de porcelaine qui fut inventée ( uitgevonden ) dans les Pays- Bas j au milieu du siècle dernier (i). Dès les premiers produits^ la fabrication en fut si bien réussie que dans beaucoup de provinces et de royaumes étrangers^ elle ne tarda pas à jouir d’une Fig. 73. - Le Peintre sur faïence, grande vogue. Ceux-là mcmes qui pou-
d 'après l'enseigne de la Fortune.
vaient se vanter d’avoir inventé la porcelaine des Indes orientales s’étonnaient grandement de la beauté de l’imitation etj bien qu’en possession des plus
(i) La date du livre est 1794.
magnifiques pièces originales j n’hésitaiênt paSj tant ils les estimaient J à acquérir des copies.
Dans un certain nombre de localités de notre République^ on établit également des fabriques de faïence. Mais nulle part la fabrication ne réussit aussi bien qu’à Delft. Introduite à l’époque où les brasseries allaient en périclitantj elle sembla rendre à la ville une existence nouvelle.
A Delft on s’efforça de donner à la faïence toutes les qualités de la porcelaine des Indes; et si l’on n’atteignit pas jusqu’à cette perfection^ c’est plus aux circonstances qu’il faut s’en prendre qu’au zèle et à l’activité des premiers fabricants et de leurs successeurs immédiats.
De cette fabrication ^ autrefois si florissante ^ il ne reste plus aujourd’hui que des débris languissants. Jadis on comptait environ trente fabriques ^ maintenant il n’en existe plus qu’une dizaine ^ et encore sont-elles presque toutes en pleine décadence. On calcule que^ depuis trente ou quarante anSj près de cinq cents familles se sont vueSj par suite de ce dépérissement J privées de leur gagne-pain.
Les principales causes de cette regrettable décadence doivent être recherchéeSj en premier lieUj dans l’émulation de nos voisins. Un certain nombre de nations en Europe ont commencé J en effets à fabriquer de la porcelaine; et plusieurs se sont trouvées dans de meilleures conditions que les Pays-BaSj tant sous le rapport des matières premières^ qui sont préférables j que sous celui du bon marché de la main-d’œuvre.
Les gouvernements intéressés n’ont pas tardé à constater les heureux résultats de cette imitation, et à l’encoürager par tous les moyens. Quelques-uns même n’hésitèrent pas,
La fabrication.
pour favoriser la fabrication nationale ^ à interdire l’importation des faïences hollandaises; et il en est résulté un double dommage pour notre industrie. Certaines contrées^ où jadis les faïences de Delft étaient fort recherchéeSj sont maintenant fermées à la fabrication hollandaise^ et^ grâce à l’industrie de leurs habitants ^ parviennent à fournir à la Néerlande des porcelaines qui méritent une légitime préférence.
Dans notre paySj au contrairej où l’on semble plus enthousiaste pour gagner de l’argent que pour donner aux arts et aux sciences tout le développement qu’ils comportent^ on cessa bientôt d’apporter à la décoration justement célèbre de nos faïences le même soin que par le passé, et la qualité diminua en même temps que la beauté extérieure. L’ouvrier qui^ par la cherté sans cesse croissante des moyens d’existence ^ avait plutôt besoin d’une augmentation que d’une diminution de salaires, ne pouvait plus, de son côté, apporter dans son travail ce soin et cette délicatesse qui avaient rendu ses produits justement célèbres. En outre, les enfants de la bonne bourgeoisie, qu’on destinait jadis à embrasser cette florissante profession et qui, par suite de la fortune de leur famille, pouvaient acquérir une instruction solide, ne furent plus élevés en vue d’un métier qui déclinait visiblement. Un personnel moins instruit leur succéda, et ce qu’on pouvait nommer l’art de la profession {de kimst van het ambagt) finit par se perdre. Enfin, par suite de l’accroissement pour ainsi dire régulier du prix des matières premières, les patrons se virent dans la nécessité, ou d’abaisser leurs qualités, ou d’augmenter leurs prix; et de cet ensemble de motifs il résulta une décadence funeste, qui devait peser lourdement sur l’existence de centaines de familles.
Plus tardj il est vrai, on a fait quelques efforts pour rendre la santé à la pauvre malade; mais il était trop tard; et les faïences anglaises^ auxquelles, par engouement de tout ce qui est étranger, on avait, sans la moindre résistance, laissé prendre la place des produits de Delft, étaient, par suite de leur bonne qualité et de leur extrême bon marché, trop
Fig. 74. — Une Aardwascherij (laverie de terre), fac-similé d’une ancienne gravure. (Extraite de l’ouvrage de Gerrit Paape.)
recherchées tant en Hollande que dans les pays limitrophes, pour qu’on pût rien espérer des plus énergiques efforts.
Pour donner une idée exacte de la manière dont se fabrique la faïence de Delft, nous commencerons par expliquer les opérations préliminaires; nous décrirons ensuite les différentes manipulations auxquelles on se livre, et nous terminerons en donnant la composition des différents ingrédients qui sont employés dans cette fabrication.
La fabrication.
LE LAVAGE DE LA TERRE (HET AARDEWASCHEN). (première partie)
Pour la fabrication de la faïence,, trois sortes de terre sont nécessaires ; la terre de Tournai ^ celle du pays du Rhin {Rhijnlandsche) , qu’on nomme aussi terre noire ^ et la terre de Delft. Ces espèces de terre ^ convenablement bêchées et préparées dans leurs lieux d’origine ^ difierent l’une de l’autre par la quantité d'argile qu’elles renferment ( ce qui les rend plus ou moins grasses)^ et par leur couleur. On les amène, pour être purifiées et lavées, à des lavoirs spéciaux [aardjvascherijen) , dont autrefois on rencontrait un très-grand nombre dans les environs de Delft, mais dont maintenant le chiffre, comme celui des faïenceries, a singulièrement diminué.
Ces lavoirs consistent en un emplacement découvert, de médiocre grandeur, situé le long de la rivière de Schie, et muni d’une maison qui sert d’habitation pour l’ouvrier. Le lavage s’opère de la manière suivante.
On prend six brouettes ordinaires de terre de Tournai, trois de terre du Rhin et deux brouettes de terre de Delft (i), en variant les quantités en plus ou en moins, suivant que le laveur le juge nécessaire d’après la qualité de la terre.
(ij La terre de Tournai fut souvent remplacée par des argiles du Brabant. Quant à la terre du Rijnland, c’était, à proprement parler, de la terre des environs de Leyde et même des environs de Delft.