‹ Histoire de la filiation et des migrations de peuples (volume 2)Chapitre 23 sur 39 · RÉCIT DE LUCIEN · texte numérisé non relu

RÉCIT DE LUCIEN

Les hommes qui existent maintenant ne sont pas de la première génération qui peupla le monde. GeÛe-la périt tout entière , et ceux que nmis voyons sont d'une race différente, sortie de Deucalion seul; eHe s'est depuis multipliée au point où nous la connaissons. Ces premiers hommes, dit la tradition, étaient ex^émemènt pervers , et commettaient de grands crimes. 11^ ne gardaient point la loi du serment , ne rendaient pas rhcfspitalité, et ne pardonnaient

pas aux suppliants. Ils furent punis par une terrible cak" mité. On vit une immense quantité d'eau sortir des entrailles de la terre et tomber des cieux. Les fleuves se débordèrent, la mer se gonfla jusqu'à ce que tous les lieux habités fussent ensevelis sous Tonde et que tout le monde périt. Le seul DeucalioB, en récompense de sa sagesse et de sa piété, fut réservé pour repfodmrelagénération nouvelle; ilse sauva de la manière suivante : il fit entrer sa femme et ses enfonts dans une grande arche qu'il avait, et il y monta lui-même ; en même temps» tous les sangliers, les chevaux, les lions, les serpents, et tous les autres animaux de la terre, Fy suivirent par couple de chaque es&pèce; il les reçut tous, sans qu'aucun s'y montrât dangereux, parce que Jupiter leur avait inspiré les dispositions les plus pacifiques envers Deucalion, et les uns à l'égard des autres. Ils furent ainsi portés sur les eaux dans une seule arche tant que dura le déluge. Telle est l'opinion commune sur Deucalion parmi les Grecs^; elle semble avoir donné lieu à un £ait que racontent les Hiérapolitains, et qui parait des plus surprenants : c'est qu'il s'ouvrit dans leur pays un profond abime qui absorba toutes les eaux; ils ajoutent que Deucalion éleva des autels et bâtit, en l'honneur de Junon, un temple qu'il plaça sur cet abime. J'ai vu en effet , dans le temple même, un trou fort petit; il m'a été impossible de savoir s'il avait été plus grand autrefois, et s'il s'est réti'éci par la suite; tout ce que je puis assurer, c'est qu'il est fort étroit. Ce qui donne lieu à cette tradition est une cérémonie usitée dans le pays; on apporle deux fois par an Ile l'eau de la mer d^ns le temple; non-seulement les prêtrel contribuent à cette opération ,

mais toute la Syrie , toute TÀriEMe , beaucoup de ceux qui habitent au-delà de FEuphrate^ transportent sur les bords de la mer pour en charrier de Teau ; ils la yersent d'abord dans le temple, et elle s'écoule encore par le trou qui en absorbe une prodigieuse quantité, quoique fort étrcnt; ils disent, en faisant cette cérémonie, que Deucalion a voulu qu'elle fut à jamais observée dans ce temple, en mémoire de la calamité du genre humain et du bienfeit qui l'avait renouvelé; cette trad|ition est très ancienne chez les habitants d'Hiérapolis.

( De la Déesse de Syrie, )

' La catastrophe diluvienne semble ainsi une tradition générale. Cependant il est des pays où elle est moins généralement admise, où elle est controversée, où enfin elle est réduite à une inondation partielle.

Langlès, dans ses notes sur le Voyage de Norden, t. 3, p. 255, s'exprime ainsi à ce sujet :

« Les historiens arabes n'adoptent pas, à beaucoup près, les idées de leur législateur et de celui des Hébreux, touchant cette mémorable catastrophe ; un d'entre eux , qui joignait une espèce de critique à une vaste érudition, Aboul- Ryhhân al Byroùny, dit très positivement que les Persans et les Mages ne ^croient pas au déluge universel. Quelques Persans seulement pensent que du temps de Tahmourats il y eut une inondation dans la Syrie et dansTOccidenl; mais

il s'en fallut beaucoup qu'elle s'étendit sur toute la terre habitée ; elle ne passa pas Hholoàâh, et ne pénétra pas dans rOrient. »

Or, Hholoùân ou Nohâvend est une viMe d» quatrième dimat dans rirak pérsique ou le pays des montagnes , suivant Àbul-Feda. C'est vers ce point que la sol commence à s'âever à rOrieut, et il aurait été, suivant les auteurs orientaux , la limite des eaux dans, l'inondation de la Syrie et de rOccidént.

Nous devons remarquer que les lieux mêmes où la tradition du déluge parait sujette à contestation, sont précfêément ceux que la hauteur de leur niveau mettait à même d'y échapper. Nous avons conclu de toutes nos recherches que le genre humain avait eu certainement son point de départ sur les terrains élevés deïAsîe, qui avoisinent le Tibet, l'hide, la Perse orientale; nous avons dit que les Persans et les Indous n'avaient formé dans l'origine qu'un seul peuple, et nous avons placé ce peuple dans la Bactriane, la province la plus orientale de la Perse. Le peuple qui doit avœr conservé le plus intégralement le souvenir des catastrophes ou des événements passés, est, sans contredit, le descendant

inunédiat du peuple primitif, et ce peuple n'admet pas la tradition du déluge.

Lés Indous , également descendus de ce premier peuple, l'admettent, il est vrai; mais l'époque de la séparation ne saurait être clairement assignée , et -la catastrophe peut lui être postérieure. Dès-lors, les Indous ont pu y être soumis , tandis que les Persans , restés dans les mêmes conditions géographiques, n'en auront pas été victimes.

Un premier aperça ne sembhs-d-il pas nous dire que les populatioas des terres plas basses ont été plus exposées à la grande inondation dont toutes ont conservé le sonvoiir? Que les descendants directs du noyau bactrian ont été épargnés et n'en peuvent conséquemment parler. Les autres peuples sortis de ce point, au oMitraife, en ont eu cimnaissance , sdt parce que plus voisins de. Tasile ils y auront cbercbé un refiige» soit parce que, limitrophes de la ligne des eaux , les pruniers émigrants auront consacré le souvenir d'un cataclysme dont ils avaient feillj être victimes.

Dans Fune et l'autre hypothèse , un foit demeurerait toujours: c'est que les terres les plus élevées du g^obe auraient été l'asile d'une certaine quantité d'bonunes, et «'est de ce point là seul, où il y eut possibUité de refuge, que nous voyons rayonner, non-seulement l'espèce humaine, mais encore toutes les races animales.

Il devient donc intéressant d'examiner si, dans les documents diluviens , il y aurait possibilité d'arriver à cette croyance que quelques parties du globe aient échappé à la catastrophe.

Les trois variétés principales de la race humaine, reconnues par Guvjer , annoncent assez que sur plusieurs points le globe n'a pas dû être couvert, et il expritaie que ces variétés ont dû échapper dans des lieux divers. Nous avons expliqué ailleurs comment les variétés de l'espèce n'en détruisaient pas l'unité radicale.

Parmi les récits du déluge, un seul contient assez de détails pour en attendre du moins des éléments à nos recherches : c'est celui de Moise. Nous mettons de côté, bien en-

tendu, la question d'inspiration des livres saints et Tuniversalité dudéluge, qui ne laissa sur la terre d'autres êtres animés que ceux qui étaient contenus dans l'arche. Le raisonnement n'est plus rien devant des croyances , nous nous plaçons donc dans Thypothèse où le récit de Moise ne différerait des autres que par quelques détails de plus.

Moïse nous dit que les causes de l'inondation ont agi pendant quarante jours, les eaux ont commencé à baisser centcinquante joivs après le commencement des pluies; enfin les eaux se sont élevées de quinze coudées au-dessus des plus hautes montagnes, et l'arche s'arrêta. sur une montagne d'Arménie.

La circonstance capitale de ce récit, c'est la hauteur des eaux, qui n'est donnée nulle autre part.

C'est cette circonstance que nous voulons rapprocher de Tâssertion de Langlès , de l'opinion de l'auteur arabe qui prétend que les Persans ne croient pas au déluge universel, et de celle des peuples qui croient que quelques endroits ont été épargnés, et particulièrement certains cantons de la Perse.

Nous sommes loin , assurément , de vouloir arriver à la démonstration d'une telle hypothèse. Les temps et les faits ne s'y prêtent pas; mais nous remarquons que l'hypothèse, puisqu'elle existe, est en rapjpM)rt avec nos idées, et que les circonstances, appréciées humainement , du récit de Moise, ne la condamnent pas.

Moise, simple historien, n'a pu savoir -que par lu tradition reçue des eniants de Noé, la hauteur des eaux. Quand il parle de montagnes, il ne peut entendre que les montagnes

qu'il coDuaissail , et celles dont parle la tradition. La plus élevée de ces montagnes est le Liban.

On sait que le plus haut sommet du Caucase n'a guère que dix-huit cents mètres de hauteur; le mont Liban n'en a pas trois nulle. Or, les Alpes en Europe» les monts delà Lune en Afrique» les montagnes du Tibet en Asie» sont beaucoup plus élevés.

En supposant le Caucase» ou même le Liban» surmontés à une hauteur de quinze coudées » la partie habitable des montagnes du Tibet, toute la pente de terrain à une {grande distance» qui les entoure» était im ^fngeque les eaux n'atteignaient pas.

Un ouvr^lge peu connu » et qui niériterait de l'être davantage » Y Introduction à CHutoire^ par E.-G. Lenglet» affirme» d'après cette observation et d'autres «aïeuls » cpie la partie habitable des montagnes d6 f Inde s'élendail encore en surface autant et m^me plus que le tiers de la France^

Nous n'examiaerons pas si les t^rrams qui saraiâit restés à sec ^contiennent ou ne ooolîennail pas des monumaits diluviens ; nous le répétons» nous ne voulons pas combattre f universalité du déluge » notre întentiofl est sadianent. de mettre en présence une opinion asiatique et le récit de Moïse, et en conchire qu'ils ne se contredisent pas et sont confirms^tifs» autant qu'une simple opinion peut l'être, du résidtat auquel nous sommes arrivés.

Des naturalistes célèbres l'appuient par des. considérations d'un autre ordre: ils regardent les grandes diatnes de montagnes comme autant de dépôts d'où la population animale et végétale s'est répandue sur te reste 'du globe.

Au reste, il parait bien probable que les nations, dans leurs récits, veulent parler du même déluge. En dépit des différences de dates et de détail, il n'en est aucun où Ton ne reconnaisse Tictentité dès circontances principales; c'est partout la méme^use : une famille unique sauvée, une ar^^ che, des animaux , Toiseau messager, enfin jusqu'au sacri' fice offert à Dieu après la catasuropbe.

De toutes ces assertions. réunies, nous devons conclure aussi que les variétés de l'espèce humaine sont antérieures au déluge historique. Gda n'empêche pas que le globe nsAt été le théâtre d'une , et même de plusieurs catastrophes complètes. Les observations géologiques ne permettent pas d'en douter. Ces catastrophes sont antérieures à l'existence de Thomme sur le globe , puisque les terrains diluviens ne contiennent aucun débris humain : ainsi, l'espace de temps qui s'est écoulé ejiAre le dernier cataclysme et le déluge de Moïse, a dû être très considérable. En effet, si la création de l'homme est , suivant quelques-uns , une série successive et progressive, il a Mu bien des siècles avant que le nègre devint un blanc caucasien; si la création a été multiple, et si les variétés, sans cesser d'être unies dans l'espèce, ont été successives, il en. aura feUu davantage encore ; car une création ne succède pas immédiatement à une autre création. Il est encore évident que le déluge dont parle Moïse aura été à peu près universel , l'identité des circonstances montre assez, conune nous en avons déjà fait la remarque, que les peuples veulent parler du même fait ; et comme tous ne peuvent s'accorder sur les circonstances sans les avoir re* çues d'une même tradition , il en résulte deux conséquen-

ces : la première, que les écmains sacrés et profeaes ne -se trompent pas en parlant d'un déluge universel ; car teBe fiit rknpression qui dut rest^ de cette immense destruction ; la seconde, que Funité de la tradition prouve Tunité primitive des peuples en un lieu central. C'est cette ^vérité qui se trouve exprimée sous la forme allégorique de Tardie voguant sur les eaux et s'arrétant sur la plus haute montagne d'où la femille sauvée repeupla le monde.

Nous n'allons pas plus avant dans ces considérations. Nous ne voulions qu'indiquer cette opinion persane et à quel point elle s'accordait avec notre récit ; notre intention n'a jamais été d'aborder la question sous ses rapports religieux.

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