CHAPITRE PREMIER
En conséquence de Tédit du 23 juin 4787, relatif à Torganisation des assemblées provinciales, un règlement du 48 juillet suivant statua sur ce qui concernait la formation et la composition de ces assemblées pour la généralité de Tours. Nous revenons un peu en arriére pour motiver Tinsertion dans ce chapitre d'un extrait, imprimé et daté du 8 janvier 4789, des registres de l'Hôtel de Ville, brûlés, en 4793, par les Vendéens à leur passage à La Flèche.
Les trois provinces de Touraine , du Maine et de l'Anjou avec une partie du Poitou, avaient été réunies pour ne former qu'une seule généralité, celle de Tours. Elle se divisait en seize élections, qui forment aujourd'hui autîint d'arrondissements : quatre en Touraine, Tours, Amboise, Loches etCWnon; six en Anjon^ Angers, Montreuil-Belley, Saumur, Château- Gontier, La Flèche et Baugé ; quatre dans le Maine, Le Mans, Mayenne, Ijuval et ChdteaU'du-Loir ; deux en Poitou , Loudun et Richelieu. On en a formé les quatre départements actuels, Indre-et-Loire, Maine-et-Loire, Mayenne et Sarthe avec une partie de la Vienne.
L'assemblée générale des trois provinces composant la généralité de Tours se réunit d'abord dans cette ville sous la présidence de l'archevêque, MgrdeConzié. L'intendant de la province, M. d'Anie, l'ouvrit avec la solennité ordinaire. Ses opérations ne furent que préparatoires.
Les assemblées particulières des trois provinces se réunirent ensuite à part pour se constituer. Celle de Touraine se tint à Tours, sous la prési-
dence du duc de Luynes ; celle d'Anjou sous la présidence du duc de Praslin , fils du ministre de la marine sous Louis XV, et cousin du célèbre duc de Choiseul. Le comte de Prasiin, fils du président, ayant manifesté le désir d'entrer à l'assemblée, celle-ci le nomma à la première place qui vint à vaquer, et, cette place s'étant trouvée du tiers-état, il y prit rang sans difficulté. L'assemblée du Maine, réunie sous la présidence du marquis de Juigné, lieutenant général et frère de l'archevêque de Paris, divisa celte province en seize districts. Elle ne put s'entendre avec l'Anjou pour la délimitation de ses frontières ; une portion du territoire près de La Flèche étant disputée entre ces deux provinces. La question fut soumise au conseil du roi.
Ces préliminaires accomplis, l'assemblée générale se réunit de nouveau à Tours le \^ novembre, toujours sous la présidence de l'archevêque: elle se composait de 48 membres, 16 pour chaque province.
Pour consacrer l'union des 3 provinces, l'assemblée fit faire un sceau, qui réunissait leurs armes; elle décida, en outre, qu'elle tiendrait alternativement ses séances dans les trois villes de Tours, d'Angers et du Mans.
Le langage habituel des rapports de cette assemblée a un caractère d'aigreur assez marqué; on y entend comme les grondements de la Révolution qui s'avance.
Mais ce qu'il y a de plus singulier, c'est qu'au moment même où on cherchait à tout rapporter à un nouveau système, on tentait de revenir en arrière en agitant une question, qui se rattachait, du reste, aux motifs de l'appel de la couronne aux assemblées provinciales.
Les trois provinces avaient eu autrefois des Etats particuliers dont le souvenir s'était perdu. Ce fut le bureau intermédiaire de l'Anjou qui essaya de le réveiller, et il rédigea, en 4788, un mémoire au roi pour demander le rétablissement des anciens Etats.
Les titres, disait ce mémoire, s'étaient longtemps conservés dans une tour du château d'Angers; la Chambre des comptes de Paris, informée que ce dépôt renfermait des pièces importantes pour la couronne, en avait ordonné le transport à son greffe vers 4 736 , et, deux ans après, un incendie les avait consumées. Malgré ce malheur, des documents authentiques attestaient encore l'existence des Etats. Saint Louis les avait assemblés au mois de mai 1246 pour régler un point de la coutume locale; ce fait était consigné dans le recueil des ordonnances du Louvre. On trouvait dans le même recueil qu'en 1355, les Etats de l'Anjou et du Maine octroyèrent gracieusement une aide de 2 sous 6 deniers par feu , pour être employée à la garde du pays, sous la condition qu'à l'avenir des aides semblables ne pourraient être levées au pays d'Anjou et du Maine, si ce n'est par l'assentiment exprès desdits gens d'église, desdits nobles et desdites communes. Enfin,
en 4508, Louis XII les avaient convoqués pour régler encore un point de législation.
Cependant, la trace des Etats avait si complètement disparu qu'à Angers même on considérait leur existence comme problématique. Rodin , qui était d'Angers et écrivait en 1575, ne mentionne pas l'Anjou parmi les provinces qui avaient des Etats.
Mais la municipalité d'Angers fit à cet égard la leçon au bureau intermédiaire; elle prit une délibération pour déclarer que la province n'était nullement tenue à suivre les anciennes formes, en supposant qu'elles fussent connues, et pour réclamer la double représentation du Tiers et le vote par tête, comme si le bureau intermédiaire eut entendu les contester. Mais cette même municipalité y voyait un pas rétrograde dans cette voie qui conduisait à un abîme encore inaperçu des hommes avides de changements et de nouveautés. (4)
Néanmoins, les municipalités de l'Anjou furent consultées à ce sujet.
EXTRAIT des Registres de l'Hôtel de Ville de La Flèche
en Anjou.
€ Aujourd'hui , 8 janvier 1789 ,
« Dans l'assemblée de Nous, maire, lieutenant du maire, échevins, « assesseurs et procureur du roi de l'Hôtel de Ville de La Flèche.
« M. le maire a dit que MM. de la commission intermédiaire de l'assemblée provinciale d'Anjou, ayant le projet de solliciter le rétablissement des anciens Etats de la province, ont rédigé, à cet effet, un mémoire qu'ils ont fait présenter et signer aux principaux citoyens de cettte ville. Malgré le grand nombre de ces signatures et la confiance qui leur est due , quoiqu'elles expriment le vœu général, cependant les suffrages n'ayant point été recueillis dans la manière prescrite par les règlements , il est peut-être à craindre que ce défaut de forme ne nuise au succès de la demande ; pourquoi M. le maire vous prie de délibérer. Messieurs , sur le fond même de la question , et dans le cas où vous jugeriez cette demande avantageuse à la province, sur les moyens les plus convenables pour en obtenir l'effet.
« Sur quoi, l'affaire mise en délibération, il a été reconnu que le rétablissement projeté serait de la plus grande utilité , que cette forme d'administration , qui rapprochait en quelque sorte les sujets du souverain , exciterait dans tous les cœurs la plus noble émulation, que dans l'espoir d'être auprès du trône le représentant de la province, chacun ferait les plus grands efforts pour mériter l'honneur du choix , etc., etc.
(1) Revue det Deux Mondes, t. 37, p. 387 et suirantes. 1867, Àttemblées provineialet en France,
8 LA FLKCHE DEPUIS 4789.
« Pourquoi, il a été unanicnement arrêté que les olTiciers municipaux représentant le tiers-état donneraient leur adhésion et leur acquiescemenl k la demande formée ou à former pour le rétablissement des anciens Etats de la province d'Anjou, en suppliant en môme temps Sa Majesté de vouloir bien ordonner que ces Etats se tiendraient alternativement dans les principales villes de la province, que cet arrangement entretiendrait Tunion, la concorde si nécessaire au bien général, etc., etc.
« Pour en préparer l'établissement, il est nécessaire avant tout de connaître les dispositons de la province. Commençons par communiquer cette délibération aux compagnies , corps et communautés de cette ville. Si elles forment le même vœu , nous nous réunirons pour solliciter unanimement cette même grâce.
« A l'égard de la composition , on prendra pour base de ces Etats particuliers, la forme prescrite pour les Etats généraux.
« Fait et arrêté audit Hôtel de Ville, lesdits jours et an que dessus.
« Signés : de la Rue, maire; — Rodin, échevin; — Auguste Salmon, assesseur; — Davt de la Lammerie , assesseur; — Davy, procureur du roi; — Lemonnier, secrétairegreffier. »
« Les officiers de la sénéchaussée et siège présidial de La Flèche, assemblés en la manière accoutumée, lecture prise du mémoire ci-dessus , et des autres parts , en ont unanimement approuvé le contenu , observant que pour la composition des Etats provinciaux dont il s'agit, il est essentiel de demander que chaque représentant soit choisi et nommé par les communautés. »
« Fait et arrêté en la chambre des conseils dudit siège, le 40 janvier
« Signé : Russon, lieutenant général; — Rigault- Reauvais , lieutenant général de police: — Meslin, lieutenant particulier; — Auv^ d'Aubigny; — Maréchal de Luci, procureur du roi. »
«: Nous, soussignés, curé, vicaires et prêtres habitués, composant le clergé de la ville de La Flèche, assemblés dans la sacristie de l'église paroissiale de Saint-Thomas, îivons pris lecture du mémoire ci-joint, qui nous a été communiqué par MM. les officiers municipaux de cette ville, et, après avoir délibéré sur l'objet proposé, nous avons reconnu combien l'établissement des Etats provinciaux serait avantageux à notre province d'Anjou ; nous en avons loué le projet d'une voix unanime ; nous ne dou-
tons pas (|u*il ne réunisse les vœux de tous nos concitoyens» et nous nous empressons de concourir par nos suffrages à son exécution. € A Lu Flèche, le W janvier 4789.
« Signé : Milscent, curé; — Jean Locherie, vicaire; — Herman, vicaire; — Lega- GNEUX, vicaire; — L'abbé Dechemans, Langevinière , Jean Richard, prêtres. »
€ Nous, soussignés, gentilshommes halntants de la ville de La Flèche, lecture prise du mémoire des autres parts qui nous a été communiqué par Messire Ignace Le Bret, notre doyen, déclarons l'approuver en tout son ' contenu, et y adhérons, unanimement persuadés que rétablissement des I Etats provinciaux doit être de la plus grande utilité pour cette province et facilite à tous les Ordres qui la composent , les moyens de servir plus efficacement la Patrie et le Roi.
« A La Flèche, le 12 janvier 4789.
« Signé : Le Bret; — du Hauthierrav, chevalier de Saint-Louis; — La Motte d'Aubigné;
— Denau; — L'abbé Dechemans; — de Gaudichet, Taîné; — Pihery; — Le Royer de la Motte; — Le Noir DE Chantelou ; — Maréchal de Lucé ;
— Fontaine de Biré, ancien major du régiment de Guienne. »
t Les soussignés, officiers de l'élection de La Flèche, assemblés à la chambre du conseil, après avoir pris connaissance du mémoire des autres parts qui leur a été communiqué par MM. les officiers municipaux, en ont approuvé le contenu d'une voix unanime , comme le projet d'un établissement très-avantageux à la province.
« Fait à La Flèche, le 12 janvier 4789.
« Sigiié : Du vigneul , doyen ; — Hamon de Si vray ;
— EsTOURNEAU, substitut du procureur du roi. »
« Les soussignés , officiers au siège du grenier à sel, assemblés en la chambre du conseil, ayant pris connaissance du mémoire des autres parts, ont, d'une voix unanime, approuvé le contenu en i-celui. « A La Flèche, le 42 janvier 4789.
« Signé : Carqueville; — Le Ffbvre de la Cherouvrie; — Davy de la Lammerie, substitut du procureur du roi. »
« Les soussignés, avocats au parlement et au présidial de La Flèche, convoqués par M. Davy des Piltières, bâtonnier, approuvent rarrété pris par MM. les officiers municipaux de celte ville et unissent leurs vo&ui: aux leurs pour le rétablissement des Etats de la province. « A La Flèche, le 43 janvier 4789.
« Signé : Davy, bâtonnier ; — Davy de la Lammerie; — Rocher Despsrrés; — Le Long, avocats. »
« Nous , docteurs en médecine, approuvons et adhérons à la délibération de MM. les officiers municipaux de La Flèche. « A La Flèche, le 43 janvier 4789.
« Signé : Peffaut de la Tour; — Beaufils. >
« Nous , notaires soussignés , approuvons et adhérons au mémoire de l'autre part.
« Signé : Lemonnier ; — Estourneau ; — Lespine ; -— Baratte; — Desvignes. »
« Nous, soussignés, procureurs au siège présidial de La Flèche, adhérons à la délibération de MM. les officiers municipaux. « A La Flèche, le 43 janvier 4789.
« Sigtié : Joubert; — Dubreuil; — Moriceau; — Rocher; — Baratte; — Paré. »
« Par approbation de la part des marchands et artisans de la ville de La Flèche :
« Liberge-Desbois; — Lespine; — Noël Gilbert;
— Peschard; — Jean Berlingaist; — Lemonnier; — Aubert; — Urbain Néron ; — Remars ; — R. Patoit ; — René Marquis ; — Joseph Barié ; — René Chotard; — Louis Dupin; — Sagnier; — Henri-Pierre Piron; — Bunel; — Claude Boisseau ; — Joussaume; — Despierres;
— Mathurin Jouve; — Bideau; — Jean Bedeau; — Bertran; — Joachim Che- VREUx; —Voisin; — Gaudin; — Jacques Durand ; — Mathurin Godfroy. »
On voit que l'accord était complet entre les différents corps d'Etat et les communautés de la ville.
Déjà le présent était gros de l'avenir. Quelques-uns de ceux qui désiraient le plus un nouvel ordre de choses, jugeaient-ils qu'ils seraient
entrainés malgré eux bien au-delà de tout ce qu'ils avaient rêvé et en même temps de tout ce qu'ils pouvaient le plus redouter? Tous demandaient alors des Etats provinciaux leur permettant de débattre respectueusement vis-àvis du pouvoir souverain leurs plus chers intérêts, de les défendre à toute heure, et d'arriver ainsi sans secousses et successivement aux réformes que les temps et les nouvelles aspirations rendaient indispensables et urgentes. De ce pouvoir provincial à celui des proconsuls envoyés dans les provinces avec la faculté d'user et d'abuser de tout, de se rendre maître des fortunes, de la vie et de l'honneur de tous les Français, quels abimes !
Cette même année , les trois Ordres de la sénéchaussée de La Flèche furent convoqués dans cette ville pour nommer des députés aux Etats- Généraux, mais comme sénéchaussée inférieure. Le duc de Praslin réclama contre ce mode de convocation dans la séance du 28 mars de l'assemblée de la Noblesse, à Angers. L'assemblée arrêta sur cette réclamation, < qu'il € serait ajouté aux cahiers de la Noblesse un article particulier, contenant c la demande d'une nouvelle circonscription de la province d'Anjou, et de « la réunion des sénéchaussées de La Flèche et de Saumur, et autres de la € province, à la sénéchaussée d'Angers. »
Le 6 octobre 4789, l'assemblée générale de la province d'Anjou se réunit dans l'église des prêtres de l'Oratoire, à Angers, au sujet du remplacement de rimpét du sel. Il y fut décidé que les mêmes sommes qui avaient coutume d'être payées pour l'impôt du sel (à raison de 60 livres le minot) continueraient de l'être par lescontribuables , sans frais de perception et sans qu'ilfut délivré aucun sel. Cette perception ne devait être effectuée que pendant six mois, à partir du 1«^ octobre 1789; la suppression entière de l'impôt sur le sel devant avoir lieu avant cette époque. L'assemblée déclara en même temps qu'elle ne se regarderait comme dissoute que lorsqu'elle aurait reçu la réponse de l'Assemblée nationale. Les députés avaient été chargés de solliciter auprès de cette même assemblée l'élargissement de tous les contrebandiers détenus soit aux galères soit dans les prisons pour fait de contrebande. (1)
Le procès-verbal de cette séance fut envoyé à La Flèche par M. Le Goux du Plessis , commandant général de la milice d'Angers , et M. Turpin , exprésident du comité, en date du 16 octobre 1789. Il fut communiqué aux
'I; Les contrebandiers ou faux-sauniers ne croyaient pas mener une We criminelle, mais bien exercer un état public et patent, 1 état de tous les paysans de la frontière du Maine et de r Anjou du côté de la Bretagne. Comment, en effet, ces braves gens eussent-ils compris qu*il fallait — en vertu d'une limite et d'un impôt — payer treize sous la même livre de tel, qu'à vingt pas d*eux, les Bretons payaient un sou, grâce à leur franchise? Tout le bas iMaine surtout se fournissait donc de sel fraudé par les intrépides gars qui faisaient ce commerce à la barbe des soldats de la Gabelle. Ils y gagnèrent, au milieu de périls continaels, une force, une audace et une adresse qu'on ne saurait imaginer, et cet esprit de solidarité qui en firent bientôt ces redoutables ehouans.
\î, LA FLÈCHE DEPUIS 4789.
membres du comité de La Flèche par M. de la Rue, président du comité, et Le Monnier, secrétaire-grelHer.
Les Vendéens ayant détruit les archives municipales à leur passage à La Flèche , nous manquons du fil conducteur qui nous permettrait de suivre pas à pas la marche du mouvement révolutionnaire dans notre ville jusqu'aux premiers jours de Tannée 4794. Ce que nous avons pu en apprendre nous ne le devons qu'à de bienveillantes communications, qui sont venues éclairer notre marche et donner de Tintérét à ces récits. D'ailleurs décidé à nous restreindre autant que possible dans cette troisième période pleine de faits contemporains , nous n'avons pas à traiter des causes générales de la Révolution française. Nous en sommes à 88 ans de distance ; tous les homde ce temps ont disparu, léguant sur les faits locaux, qui n'ont que bien rarement place dans l'histoire générale, quelques souvenirs à leurs enfants arrivés eux-mêmes à la limite de l'âge. Quand il faut reconstituer l'histoire d'une cité, plus on approche du temps présent, plus l'œuvre devient difficile et délicate pour nous, qui avons toujours inscrit en tète de nos œuvres diverses cette phrase d'Horace — Quid verum et decem euro et rogo : et omnis in hoc sum.
L'historien doit toujours être vrai et juste, rejeter tout parti pris, toute prévention ; il doit en môme temps et avec fermeté flétrir le crime et les actes dépravés en traversant une époque où tout cela se rencontre à chaque pas. Il faudra donc dans le cours de cette histoire locale et presque contemporaine dire la vérité , mais toujours avec modération , quelquefois aussi sous des jours plus enfoncés , comme Mascaron l'annonçait du haut de sa chaire à Louis XIV et à ses courtisans, demandant en même temps de leur part plus de pénétration qu'il n'avait de hardiesse.