CHAPITRE PREMIER
Sous Henri II , la société de Jésus avait formé un petit établissement si Paris , dans une maison de la rue Saint- Jacques ; les succès qu'obtint cette nouYelle école excitèrent naturellement la jalousie de l'Université , qui, le <" décembre 4554, rendit contre elle un décret foudroyant. (\)
Attaqués avec fureur, les Jésuites se défendirent avec opiniâtreté. En 1561, lorsqu'il fut question d'eux au colloque de Poissy, ils reçurent l'ordre, malgré la protection que leur accordait le cardinal de Lorraine, de quitter le nom de société de Jésus et de ne se considérer que comme de simples écoliers.
En \ 565 , ils eurent avec l'Université un nouveau procès où Pasquier , {¥) qui plaida contre eux , répéta éloqnemment les injures déjà connues, et
()} DISCRET DB L*0Ff]TBH8IT]S , 1554.
Usée socieUs insolitani nomioe Jesu appellationcm peculiariter sibi vindicans, tam licenter et sine deleclu qualibet personas qnantuin libet facinoras, iUcgitimas et infamaa admitteDs.
Dominos tam temporales qnam legitimos suis juribus injusti privât pertnrbationem in
«traqne politia, multas in populo querelas, roultas lites, contentiones, œmulationes, rebelliones, rariaque schismata induit. Itaque bis omnibus atque diligenter examinatis et perpensis, base societas videtur in ncgolio fidei periculosa, pacis eccicsi» perturbativa , mootstic» religionis eversiva , et magis in destructionem quam in œdificationero. — Décret de tVnvMTtité.
(3) Etienne Pasquier, jurisconsulte, naquit à Paris en 1599, étudia sous Cujas à Toulouse, sons Alarius Socin è Boulogne, fut reçu avocat en 1549, resta obscur pendant plusieurs années , mais se fit tout à coup une réputation immense en plaidant pour TUniveraité contre les Jésuites, qu'il maltraita fort, sans toutefois faire prononcer contre eux l'arrêt qn'U proToqnait (1564), snirit à Poitiers, en 1579, la commission du Parlement, qui alla y
ne craignant pas d'aller plus loin encore, en comparant leur saint fondateurs Luther. La passion touchait ici à l'absurde. En 1594, nouveau procès; ils y furent encore plus maltraités par le célèbre avocat Antoine Arnauld. (\)
La même année , accusés d'avoir eu des relations avec Jean Châtel , ils furent bannis et comme nous allons le dire, l'un de leurs Pères monta bien injustement sur l'échafaud.
Le 25 décembre 1594 , le roi fut blessé d'un coup de couteau à la bctuche, au Louvre , au moment où il se baissait pour embrasser M"«" de Ragny et de Montigny, qui venaient pour le saluer. L'assassin était Jean Châtel, qui avait étudié chez les Jésuites. Il fut Jugé et condamné à mort. Le crime de ce jeune fanatique , âgé de 19 ans et fils d'un marchand, retomba de tout son poids sur les Jésuites. Les plaidoyers d'Arnauld et de DoUé eurent pour résultat leur bannissement du royaume par arrêt du Parlement. On trouva chez Jean Guignard , leur bibliothécaire , d'anciens libelles contre Henri III et le roi régnant. Au moment où l'amnistie avait été publiée, il avait été ordonné de les brûler ; mais un bibliothécaire pouvait être parfaitement excusé de les avoir conservés comme documents historiques. Sur une pareille inculpation , qui atteindrait à cette heure tous les bibliothécaires ou bibliomanes du monde entier, le P. Jean Guignard fut arrêté avec huit de ses collègues et condamné à être pendu, quoique Jean Châtel n'eut compromis dans ses révélations que le curé de Saint-André-des-Arts, contre lequel il ne fut pas môme informé.
A ce moment il se fit une réaction en sens contraire. Cet arrêt fut trouié trop sévère , si ce n'est injuste , par les hommes modérés de tout les partis. Tous les Ligueurs n'avaient- ils pas les mômes torts à se reprocher, et l'Université, si acharnée contre les Jésuites, n'avait-elle pas rendu en 1 589 , un arrêt dont les maximes étaient aussi pernicieuses que celles des écrits trouvés chez le P. Guignard? (2)
tenir les Grands jours , fat nommé par Henri III avocat général à la Cour des comptes (1585), fat dépaté aux États-généraux de Blois en 1588, suivit le roi à Tours et eut encore après 1595 de violents démêlés avec les Jésuites. Il mourut en 1615.
(1) Antoine Ârnauld, avocat, issu d*une noble et ancienne famUle d'Auvergne, oé à Paris en 1560, mort en 1619, se fit recevoir avocat au Parlement de Paris et honora sa profession par son éloquence et sa probité. Catherine de Médicis le nomma, en 1585, son procureur général. Il prononça eu 1594 un plaidoyer devenu fameux contre les Jésuites et rédigea, on 1603, un mémoire contre le rappel de cette société.
Il eut 32 enfants ; 10 lui survécurent et plusieurs ont illustré son nom. 11 restaura le monastère de Port-Royal des Champs, dont sa fille, la mère Angélique, fui supérieure.
Mgr Arnauld, évèque d'Angers, et qui occupa ce siège de 1549 à 1593, était l'un de ses fils.
(3) Mémoires de Gaspard de Saulx, maréchal de Taxannes, p. 217.
« Les Jésuites ont escrit qu'il était permis de tuer les tyrans; un de leurs escolliers enti«*
Au reste, le Parlement fut entraîné dans cette voie par la rumeur publique souvent si trompeuse, si exagérée. De Thou, si opposé aux Jésuites, observa que cette Cour, effrayée du danger qu'avait couru le roi, n'employa pas les formes ordinaires de la justice et porta son jugement avec cette précipitation que nécessitent les temps de trouble et de sédition : « Eo faetum est,
< lU tanti periculi sensu attanUi Patres, nec servatijuris ordine, neque f partibm auditis, ut in seditione et publicd grassatione, societatem loto
< regno tam salutari illo seiiatus-considto exulare jmserint , quod gravi « et justa de causa faetum, non nisi maturs et perpensis momentis ^ revoeari débet. »
Le Parlement fit donc de cette condamnation une nécessité publique. Mais l'historien peut en rappeler. Et d'ailleurs, disons-le de suite, cette in- JQSle prescription apaisa la fureur des ennemis des Pères. Ils n'étaient plus que des boucs émissaires, et Pasquier, lui-môme, parla alors d'eux comme en parlera et doit en parler l'histoire. « Ils s'accrurent beaucoup ¥. pendant les troubles , dit-il ; ils apportèrent réformation h la dissolution * de l'Ordre citil. Ceux qui sont francs catholiques voyant que , de leur « boutique, sortaient la iidigion et l'érudition tout ensemble , leur ont au- « môné de grands biens , mesme leur ont donné plusieurs maisons pour « instituer la jeunesse , ce qu'ils appellent ScmirwïirM, voulant, sous ce « mot, donner à entendre que ce sont les pépinières de la Religion catho-
< lique; croissans par ce moyen , en partie par leur mérite, mais plus par « la haine qu'on porte aux Huguenots. » — Livre IV. Lettre 24.
L'opinion était donc revenue sur les Pères, et les catholiques les considérant comme les plus fermes appuis de leur religion, Henri IV, qui sut apprécier avec sa sagesse ordinaire tout ce qui avait été dit pour ou contre, prit l'avance sur cette même opinion et les rappela, comme nous allons le
« prit sar le roy Henri IV; la communauté d'un ordre n'est responsable des fautes particu- ^ iîères. Et tant que les Huguenots ont esté foibles. ils ontescrit qu'il falloit tuer les roys; c ce qui se voit par le Retnlle-matin et le Tocxain des François qu'ils ont fait imprimer; ils
< ont entrepris à Amboise et à Meaux sur leurs majestez, et Pollrot tua 51. le duc de Guise c à la persuasion de Bëze. Ils ruinent, disent- ils, les Universitez, séduisent la jeunesse « et sont espagnols. Dites mieux , huguenots; ils descouvrent nos caballes, nos ignorances, c séductions, s'opposant à nos desseins, voyant clair dans les affaires du monde, mettant « fraternitez contre fratirnitez, intelligence contre intelligence, nous sappentpar nos mé-
< mes armes; ils veulent l'union et nous, prétendus reformez, le contraire. Quand il n'y
< avott point de jésuites en France , les huguenots perçoient le col et les yeux aux conseil- * 1ers qu'ils meooient en laisse , et faisoient le semblable à tous ceux qui publioient leur c ignorance >»
< Et enfin Dieu a permis que malgré tous les artifices, calomnies et accusations -des hé- « rétiqnes, qu'iceux Jésuites soient esté restablis en France, à l'exaltation de la piété et
< augmentation des bonnes lettres »
Pour le sujet que nous traitons à cette heure , nous avons été heureux de rencontrer pareille opinion émanée de l'un des chefs de farmée française.
(lire, un peu enyers et contre celle de tout sou entourage et de son Conseil lui-même. Il n*eut pas de sujets plus fidèles , et lorsqu'un crime horribte l'enleva à la France, ceux auxquels les Jésuites avaient inspiré les plus fortes préventions, mais qui les jugeaient avec impartialité, n'eurent pas l'idée d'élever aucun soupçon contre eux. Citons encore Pasquier, qui laissant toujours apercevoir l'opposant dans les termes qu'il emploie en parlant des Pères, se montre juste malgré ses vieilles préventions : c Je veux « croire , dit-il , et tenir pour proposition très-certaine que nul des Jésuites « habitués en France n'y a prêté son consentement , vu les obligations « qu'ils avaient tous, tant en général qu'en particulier, à ce grand « prince. » (1)
Depuis l'absolution du roi, les Jésuites, bannis en 1595, n'avaient perdo aucune occasion de solliciter leur rétablissement. Un article du traité de Vervins portait que tout français exilé pouvait repasser en France.
Les Jésuites pensaient donc qu'ils pouvaient, comme les autres, user de cette faculté. Mais le Conseil du roi en jugea autrement en rendant un arrêt contraire à leur désir. Ils durent donc recourir à d'autres moyens.
Comment s'entendirent-ils à ce sujet avec Fouquet de la Varenne, déjà devenu un personnage, c'est ce que nous ne pouvons dire d'une manière bien certaine : cependant un renseignement que nous insérons pages 85 et 86 nous met sur la voie à ce sujet. Mais comme nous l'avons fait remarquer, (2) ils s'étaient déjà rencontrés dans des circonstances difficiles et périlleuses avec Fouquet de la Varenne à l'époque de sa mission auprès du comte de Brissac, commandant Paris pour Mayenne. Sully prétend que la Varenne se déclara leur protecteur, afin qu'un jour ils pussent être siens et payer son zèle par l'élévation de ses enfants, pour lesquels, ajoute-t-il, il convoitait déjà les plus éminentes dignités dans l'Église. (3) Peut-être aussi pensait-il à la création de ce fameux collège resté toujours debout depuis 270 années avec diverses attributions et sous différents noms, et qui a fait connaître le nom de La Flèche dans le monde entier. Quoi qu'il en soit , les Jésuites profitèrent , en 1 603 , du passage du roi à Metz pour faire agir leurs Pères de Verdun. Les PP. Ignace, Armand provincial, Brossard et La Tour, conduits par la Varenne, vinrent le Samedi-Saint se jeter aux pieds du roi pour le supplier d'agréer leur instante requête. Henri IV ne voulnt pas souffrir que le provincial , qui portait la parole au nom de l'Ordre entier, lui parlât à genoux. Lorsqu'il eut achevé, ce prince leur répondit que, pour lui, il ne leur voulait aucun mal; il leur demanda par écrit ce qu'ils
(1) Pasquier. Recherches sur la France, chap. 45.
(2) Livre l«s chap. 2»»«.
(3) Mémoire de Sully, tome III , page 343.
venaient de lai dire et les fit demeurer tout le jour auprès de lui. (0 Ils revinrent le lundi de Pâques et le roi leur promit de les rétablir, il dit même au P. provincial de venir le trouver à Paris aussitôt qu'il y serait de
(1) Dans une monographie do Notre-Dame de 6 caafort-en -Vallée (Maine-et-Loire), due à Ja plume d'un jeune et intelligent écrivain, enfant de cette même ville, M. Joseph Denais , actuellement rédacteur de la Défense y nous lisons ce qui suit, page 403 :
e A 18 ans, Jean Phelippeau fJoannes Phelipptaux» gallus ÀndegavensU, jesuita, linguœ c laiinœ et grecœ peritus, — Bibliotheca sacra , Lelong) fut envoyé à Paris, entra dans la « compagnie de Jésus, et après avoir terminé ses deux années de noviciat et ses études de « philosophie et de théologie, partit pour Pont-è-Monsson , Lorraine. 11 se trouva dans « cette ville avec un autre jésuite originaire de La Flèche, le père Christophle Brassard, • parent comine lui du fameux Fouquet de la Varenne , le favori d*Henri IV.
Le père Brossard était bien de La Flèche. Il existe dans la collection de manuscrits sur les familles mancelles, appartenant à Tabbé G. Esnault,une lettre de Fourreau, lieutenantparticulier à La Flèche, adressée le 31 janvier 1604 à son frère Jérôme, de La Flèche, capucin de Paris , et dans laquelle il lui annonce que les Jésuites avaient commencé leurs classes et que le P. Brossard , ancien compagnon d'école de Fourreau , allait ouvrir le cours de cas de conscience et de théologie morale.
< Or, dit M. Denais, pendant le séjour des deux pères h Pont-à-Mousson , la maison du « duc de Lorraine, venante passer dans cette ville, Guillaume Fouquet, qui se trouvait à "( la suite du duc, reconnut les membres de sa famille et voulut s'entretenir avec eux. Les « Jésuites profitèrent habilement de cette circonstance pour parler du rétablissement de c leur compagnie, alors expulsée de France (on doit ici se rappeler que la Lorraine n'était «pas encore française), et Fouquet de la Varenne promit d'user du grand crédit dont il t jouissait à la Cour au profit de cette restauration. Claude Menard, auteur de Rerum An- « degavensium pandectœ , manuscrits de la bibliothèque d'Angers, assure tenir de la Varenne c lui-même que Jean Phelippeau fut mis à la tête de cette importante affaire. Dans un en- « tretien qu'il eut avec Henri IV, Phelippeau « fit entendre au roi que sa mère. Renée « Laurent, était fille de celui qui avait eu part dans l'administration des affaires du roi pen-
c dant son enfance à La Flèche. » Ce n'est point ici. ajoute M. Denais, de racon-
-^ ter tous les détails du retour des Jésuites ; mais il est bon de signaler à la reconnaissance c de la compagnie ce personnage, complètement oublié jusqu'ici, qui se chargea d'une pa- « reîllc négociation. »
Henri IV se trouvant à Metz, la Varenne, qui le quittait peu, devait l'avoir accompagné, et, profitant du voisinage, avait pu se rendre auprès du duc de Lorraine, époux do la princesse &1arguerite dont lui , la Varenne, était à la Cour l'agent dévoué et secret.
De U sa rencontre avec ses compatriotes les pères Brossard et Phelippeau. Le P. Brossard se trouve au nombre des Pères députés auprès d'Henri IV; comment n'y compte-t-on pas aussi le P. Phelippeau qui aurait été mis à la tête de cette importante affaire? Nous pensons que , si pour aider aux efforts de ses confrères le P. Phelippeau a cherché à se rapprocher du roi , la Varenne, connaissant l'opposition et du Parlement et de Sully et de beaucoup de courtisans au rappel des Jésuites, a voulu agir dans l'ombre le plus possible, en cas d'ëcber, au moins dans les débuts, et faire apparaître un autre agent que lui comme ayant pris la conduite d'une pareille tentative.
A Metz . on ne fit qu'entrer pour ainsi dire en matière; la résolution du roi était prise, peu t-^tre depuis longtemps, mais, de là à l'exécution, il y avait encore loin , comme nous allons bientôt l'exposer.
La famille Phelippeau était de Blois ; deux de ses membres remplissaient les charges de secrétaires d'Etat. Un autre membre de cette famille, Jean, vint habiter Beaufort, y épousa une bretonne dont il eut un fils, et, devenu veuf, se remaria avec sa servante, qui fut la mère du jésuite Jean Phelippeau (sic). Cette servante s'appelait Renée Laurent, et nous n'aFODS pas pu trouver les noms de Laurent et de Phelippeau portés par les gens de la maison de Françoise d'Alençon , grand'mère de Henri IV. Comme la mère du jésuite était
retour, et d'amener arec lui le P. Cotton. (1) c Je veux tous avoir, dit k € roi , et vous estime utiles au public et à mon Etat. » Il les congédia après les avoir embrassés tous quatre.
Appuyés par Fouquet de la Varenne , ils devaient l'être encore d'une manière bien plus eflScace par le cardinal d'Ossat, (2) qui, tout éloigné qu'il fût alors de France, n'en travaillait pas avec moins de vivacité et de succès en leur faveur.
Sully donne pour motif des efforts du cardinal d'Ossat que le rétablissement des Jésuites était considéré par lui , Villeroi et Jeannin ainsi que par les partisans de la Cour romaine eu France , comme la partie la plus essentielle du système politique qu'ils s'efforçaient d'y faire prévaloir sur cdui qu'ils voyaient qu'on suivait dans le Conseil. D'un autre côté, en Angleterre , on voulut à la même époque les accuser de complicité dans une conspiration éventée contre la vie du roi Jacques. Hais Sully, alors en ambassade à Londres, fut le premier à les en disculper. Jacques n'en rendit pas moins un édit portant que tous les Jésuites devaient sortir de ses Etais. Il éprouvait même une telle haine contre eux que dans le traité qu'il fît arec Sully, il exigea qu'un article fut inséré, par lequel celui-ci s'engageait à ne donner ni intercession ni accès auprès de lui à aucun des sujets du roi de France, dont ce prince aurait le moindre motif de se plaindre , en tenant à ce que Henri IV usât de la même déférence vis-à-vis de lui , surtout par rapport à tout jésuite, qui serait trouvé déguisé, soit dans ses Etats, soit sur ses vaisseaux. Il ne laissa pas partir Sully sans lui dire combien il qn
uue simple serrante , nous ne poorons pas admettre que ce Laurent , grand-père de iea PheUppeau , c ait eu part dans l'administration des alTaires du roi pendant son enfance, à « La Flèche. » Ou alors c'eût été à un titre si peu releré qu'il n'y aurait pas en possibilité de s'en serrir pour se rapprocher du roi.
(1) Le P. Cotton était né» en 1564, à Néronde, d'une famiUe très-distinguée du Forez. Le roi le prit dans une telle affection aussitôt qu'il l'eut vu , qu'il ne fit rien depuis sans qu'il fut appelé , et le choisit pour confesseur à la retraite de René Benoit , curé de Saint- Eustache. — Chronologie septetinaire.
Le P. Cotton fut pendant quelque temps le confesseur de Louis XI II. Ce poste, soe Henri IV, ne fut pas toujours sans danger pour ce père.
Rerenant un soir de la ville dans le carrosse de M. de la Varenne, qui logeait me Gnénegaud , il reçut un coup d'épée derrière la tête. Le roi lui envoya de suite ses chirurgiens, ordonnant qu'on fit des poursuites. Mais le P. Cotton demanda à ce prince qu'il n'en fut fait aucunes et qu'on éteignit cette affaire.
(3) Arnaud d'Ossat, cardinal français, né au diocèse d'Auch, en 1536, parvint d'un nag très-bas à l'évéché de Rennes, fut ambassadeur d'Henri III et d'Henri IV à Rome, obtiaA pour Henri IV Tabsolution pontificale, reçut en récompense Tévêché de Baycux et le cardinalat, et mourut en 1604. Ses lettres adressées à Villeroi, ministre d'État, sont lié»estimées.
Pour tout ce qui précède, voir de Thon, livre XXIX. — Chronologie sept^nnaire, IGOl ^ Manuscrits de la Bibliothèque royale, tome 9. page 129. — P. Mathieu, tome If, livre III, page 5^. — Notes des Mémoiret de SuUy, pag S19, tome IV.
prouvait le roi de France d'avoir chassé les membres de cet Ordre de son rojaume. (\)
Malgré tous ces obstacles, les Jésuites, sûrs de la bonne volonté du roi, se rapprochaient insensiblement de la Cour et y gagnaient des partisans ; la défense se plaçait à la hauteur de l'attaque. Dans le Conseil du roi , ils possédaient des intelligences; de plus, les sollicitations pressantes et presque continuelles de la Cour de Rome, (i) de la maison entière de Lorraine et d'une infinité de personnes soit du royaume, soit des pays étrangers ^ dit Sully, étaient venues corroborrer les intentions bienveillantes du roi à leur égard. Quelle que fût alors , quelle que soit encore l'adresse qu'on attribue aux Pères pour amener à bien toute affaire , le prince gascon , en somme si fin et si habile , ne pouvait pas être distancé par eux. Il les avait jugés , il connaissait leur mérite et leur valeur, et les considérait comme les seuls en état de relever, sous le double rapport de Yéducation et de Vinstruction de la jeunesse française , les ruines qu'avaient faites les troubles du xvi"« siècle. L'appel de la jeune noblesse sous les armes presqu'au sortir de l'enfance , l'agitation publique , l'animation des esprits , l'ignorance et l'abâtardissement du clergé, dont s'était si fortement alarmé le Concile de Trente, tout rendait urgent qu'un corps, uni par sa doctrine et sa règle, ayant conservé avec soin la tradition de la science, vint rétablir ces collèges, dont le vieux capitaine Lanoue demandait avec instance la fondation, au moins au
[l) Mémùires de Sully, p. 17-18.
(9) Le pape, dit Palma-Cayet, voulat intervenir auprès du roi au sujet du rétablissement des Jésuites et envoya à Paris le P. Mayo, provincial, remarquable par son esprit et ion jugeaient, pour qu'il s'entendit à ce sujet avec le nonce , évéque do Vicence et depuis cardinal.
Les roi écouta avec une extrême bienveillance la requête collective du nonce et du P. Mayo, mais fit en même temps toutes ses réserves , en observant qu'il devait au préalable donner communication de ses intentions aux membres du Parlement dont les arrêts ne pouvaient être facilement révoqués.
Le Père Mayo eut la permission de résider à la Cour. Se trouvant à Lyon avec le roi au moment de la guerre de Savoie, il s'enhardit à dire à ce prince, en parlant du mol temps ^ < que les femmes avaient neuf mois pour enfanter et qu'il était bien temps que f Sa Majesté enfantât ce rétablissement de leur Ordre.... » Le roi goûtait fort la plaisanterie et répondit en riant : « Comment, P. Mayo, ne savez- vous pas que les rois portent t plus longtemps que les femmes? » Il ajouta cependant qu'il ne se mit plus en peine et que bientôt il aurait satisfaction.
Ce fut ainsi que le roi ordonna au P. provincial Armand et au P. Cotton de venir le trouver à Paris. Us y vinrent donc aussitôt accompagnés du P. Alexandre. Le roi prit lo P. Cotton en telle affection qu'il ne faisait plus rien sans l'appeler auprès de lui. Ce Père prêcha d'abord à Fontainebleau devant toute la Cour, puis à Paris où, ajoute Palma-Cayet, U n'y eut bonne paroisse qui ne l'ait désiré ouyr.
Le roi lui-même préparait les voies pour que ce ne fut pas seulement par suite d'un acte royal, mais aussi comme concession de sa part an vœu du public que les Pères obtinssent leur réhabilitation complète et leur rétablissement. Il nous semble que la conclusion d'une affaire si épineuse montre combien Henri IV possédait de finesse, d'habileté, de tact et surtout de connaissance du caractère si mobile, si impressionnable des Français.
point (le vue militaire et dont d'avance il avait fixé les premières bases. (4) D'autres vues agitaient leurs partisans et leurs défenseurs.
Quant au roi, du premier coup d'œil, il avait vu clair dans ce conflit d'opinions, avait fait justice des terreurs qu'on voulait lui inspirer, et, s'il parut témoigner quelqu'inquiétude, ce ne fut que pour donner plus de force à ses arguments et mettre fin à une opposition qui contrariait ses vues.
Quand les Jésuites eurent jugé que ce qu'il leur restait d'ennemis dans le Conseil ne pourrait contredire une propositionagréable au roi, ils présentèrent une requête en forme à Sa Majesté, qui ordonna au connétable d'assembler chez lui un conseil composé du chancelier, de MM. de Château- Neuf, Pontcarré, Villeroy, Maisses, le président de Thou, Colignon , Jeannin, Sillery, de Vie et Caumartin, auxquels, bien malgré lui , fut adjoint le duc de Sully. La Varenne était chargé par le roi de faire valoir les propositions de la Société et les raisons sur lesquelles elle s'appuyait pour demander son rétablissement en France.
La position auprès du roi de l'avocat des Pères ne pouvait pas laisser en doute les membres du Conseil sur les intentions formelles de ce prince. De plus, les remontrances que le Parlement lui avait adressées en apprenant son dessein , avaient été très-mal et très-durement accueillies.
Villeroi exposa donc au Conseil que le roi ne lui avait pas déféré cette affaire pour être contredit , mais pour se donner plus de force et faire casser plus facilement l'arrêt prononcé contre les Jésuites , arrêt qui avait été gravé sur les quatre faces d'une pyramide élevée sur le sol de la maison rasée de Jean Châtel. Chacun fut d'avis qu'avant de passer outre, on s'enquerrerait avec soin de la pensée de Sa Majesté.
Le lendemain , Sully eut une entrevue avec le roi et ne balança pas à lui donner un avis contre les Jésuites. (2) Les raisons qu'il exposa avaient trait à quatre chefs principaux : la Religion; la Politique extérieure ; la Poli" tique intérieure ; le Parlement du roi,
Sully pensait, pour les trois premiers, qu'ils sèmeraient le trouble dans les consciences, que par leurs intrigues ils seraient aussi nuisibles au gouvernement du roi à l'extérieur du royaume qti'à Vintérieur, et qu'enfin la vie de Sa Majesté ne serait plu,s en sûreté,
k ce dernier trait , Henri IV répondit en concluant par cette parole de Jules César : t II vaut mieux s'abandonner une fois à ceux dont on se déCe « que d'avoir à se précautionner continuellement contre eux. »
A cette époque , Henri IV devait avoir aussi bien d'autres sujets de dé-
(1) Institutiont d'éducation militairt, l^* période, livre l*^, chapitre III, pages 65 et suivantes. — Ch. de Montzey. 1867.
(3) Mémoire de Sully, page 105 , vol. V.
LES JIÈSUITES ExN FRANCE ET A LA FLÈCHE. 89
liance vis-à-ris des hommes qui , obligés de se soumettre à une seule autorité , avaient entre eux pour les diviser tant d'intérêts divers.
Sully, nous le pensons , devait être de bonne foi dans ces craintes exagérées ; car il suffit que le roi fit dépendre sa sûreté de ce rétablissement ou au moins parut le faire pour qu'il y travaillât avec autant d'ardeur que la Varenne , qui amena lui-même le P. Cotton chez Sully pour lui faire obtenir les bonnes grâces de ce ministre.
Le lendemain de cette conversation, le Conseil se rassembla de nouveau et conclut au rappel des Jésuites, qui bientôt, dit le Septennaire, furent demandés dans beaucoup de villes et par beaucoup d'évêques.
L'édit de rappel des Jésuites fut rendu à Rouen , au mois de septembre 1603 , et enregistré le 2 janvier 1604 , malgré l'opposition du Parlement et les remontrances d'Achille de Harlay, Le contenu des lettres de rappel trahirait une grande défiance contre la compagnie de Jésus , si on n'était pas en droit de dire qu'il donnait par là certaine satisfaction aux préjugés d'un public dont il fallait ménager la susceptibilité. Le P. Jouvency dit luimême à ce sujet — œnsultius judicavit habere amicos quant infeiisos, — Mais là n'était pas précisément la pensée intime du roi, pensée parfaitement indiquée dés 1601 dans la lettre que nous aurons bientôt â citer.
Le texte des lettres patentes publiées à Rouen , au sujet du rappel des Jésuites , était ainsi formulé :
€ Scavoir faisons que , désirant satisfaire à la prière qui Nous a été faite « par notre Saint-Père le Pape pour le rétablissement des Jésuites en cetf tuy Notre Royaume, et pour aucunes et bonnes considérations à ce Nous « mouvant, nous avons accordé et accordons par ces présentes, pour ce « signées de notre main et de notre grâce spéciale et autorité royale, à 41 toute la société et compagnie desdits Jésuites qu'ils puissent et leur soit « loisible de demeurer et résider aux lieux où ils se trouvent à présent éta- « blis en notre royaume , à scavoir, ès-villes de Toulouse , Auch , Agen , « Rodez , Bordeaux , Périgueux, Limoges, Tournon, le Puy, Aubenas et « Béziers, et outre lesdits lieux, nous leur avons , en faveur de sa Sainteté « et pour la singulière affection que Nous lui portons, accordé et permis de < se remettre et établir en nos villes de Lyon, Dijon et particulièrement de « $e logtr en notre înaison de La Flèche , en Anjou, pour y continuer et « établir leur collège, aux charges et conditions qui s'ensuivent.... »
Ces conditions étaient principalement de ne pas s'établir ailleurs que dans les villes désignées, que tous devaient être français naturels, que l'un d'eux résiderait constamment auprès du roi pour lui servir de prédicateur et lui répondre des actions ds ses compagnons aux occasions qui s*en présenteraient. Obligation rfe prêter serment par devant les officiers des liev^x, de ne rien faire ni entreprendre contre le service du roi, et de rester par^
faitement soumis en tout et pour tout ce qui concerne le culte aux étêquei diocésains.
€ La teneur de ces lettres de rappel trahit de la part du roi, dit M. Clëre, € (4) une défiance profonde envers la société des Jésuites. »
Suivant l'opinion que nous avons déjà trés-explicitement émise , nous n'y voyons que l'intention d'établir un règlement , tel qu'il est d'habitude de le faire pour toute fondation ou rétablissement de fondation. Le contrepoids puissant de ces précautions prises ostensiblement en vue des préventions et actes antérieurs du Parlement se trouve dans les fonctions elle^ mêmes confiées officiellement de ce jour aux Jésuites.
Un prince peut, dans sa clémence , amnistier des conspirateurs exilée, leur permettre de rentrer dans leur patrie , mais il est de son devoir de les soumettre à une surveillance suivie. Là s'arrêtent les effets de sa bienveillance. Il n'y a pas de crainte , d'inquiétude ou d'intérêt politique qui autorisent de mettre entre les mains (T hommes soupçonnés de pri^^her la trahie son et l'assassinat, tout ce qui nous est, avec la patrie y le plus cher au monde, nos enfants qui forment la base de la société. Oui, le roi, malgré les clameurs dont l'écho se fait encore entendre , même de nos jours , avait bien jugé ces maîtres dans l'enseignement, dont à cette heure les écoles si réputées sont incessamment envahies par une brillante génération qui, enfin , a senti qu'en servant utilement l'État elle ajouterait un fleuron de plus à sa couronne, dont le glorieux et antique éclat a été trop souvent terni par le désordre, triste et douloureux produit de la paresse et de l'oisiveté.
Ceux qui ont ainsi faibli, ont donné pleinement raison à la sentence prononcée , il y a douze siècles , par Platon : (2) t C'est de l'éducation des en- « fants que dépend tout le bonheur des familles ; selon que les enfants € seront vertueux ou vicieux, ces maisons se relèvent ou tombent. »
Ainsi donc, non-seulement Henri avait d'abord implicitement autorisé la rentrée des Jésuites , laissé aux populations le temps de les apprécier, puis, le temps venu , il avait légalisé leur position.
Henri IV, depuis plusieurs années, avait résolu de remettre entre les mains des Jésuites, encore exilés, l'éducation de la jeunesse française; il ne croyait pouvoir mieux faire, et s'il conçut quelques inquiétudes sur les suites de l'exécution de ce projet, il ne mérite que plus de louanges encore.
Dès 1601, il écrivait au cardinal d'Ossat : « J'ai proposé au cardinal € Aldobrandini l'union d'un certain prieuré assis auprès de mu maison de € La Flèche y à un collège que je désire fonder audit lieu, auquel je fais
(1) Histoire de l'École de La Flèche, p. 39. — J. Clère. 1853. (3) Loches ou delà Valeur. — Platon , v. II , p. 355.
LES JliSUITES EN FRANGE ET A LA FLÈCHE. 91
€ éiat de loger les Jésuites , œmme les estimant plus propres et plus capables € que les autres pour instruire la jeunesse. » (4)
Mais il attendit encore, il voulait que l'opposition eut moins de force, s'usât d'elle-même et que les esprits fussent plus calmes.
Cette volonté, positivement indiquée dès 1601, il la proclame dans l'édit du mois de septembre 1603, (2) et donne à la Société de Jésus son château patrimonial, bâti en 1549 par sa grand'mëre Françoise d'Alençon. Nous verrons bientôt qu'il fit plus encore.
(I) Lettres d'ambassade du cardinal d'Ossat, tome V.
(9) Annales des Jésuites, — De Thou, Histoire universelle ^ livre GXXXII.
Aux xvi"« et x\îV^ siècles , comme dans le nôtre , on cherchait à égarer ropinion publique par des écrits aussi absurdes que mensongers. Nous trouvons dans une feuille quotidienne les lignes qui suivent et donnent la mesure des attaques dirigées contre les Pères malgré la protection dont les couvrait le roi. Elles paraissent avoir été écrites au moment môme de l'assassinat de ce grand prince dans le but de faire tourner les soupçons de leur côté.
La bibliothèque de Lyon conserve, sous le numéro 23,396, une curieuse et très-rare brochure , 4640, in-8<>, de quatre feuilles non-chiffrées, sans nom d'auteur, mais qui semblerait être sortie de la plume de David Home et dans laquelle on lit :
€ Quand ils (les Jésuites) veulent faire prendre résolution à quelcun de « tuer son roy, après que le pauvre misérable est entré en la chambre des
< méditations, ceste troupe apporte un Cousteau enveloppé en un syndal, « enfermé dans un coffre d'yvoire, couvert d'un Agnus Dei, et environné « de caractères parfumez de quelque bonne senteur : et en le tirant jettent € quelques goguntes d'eau bénite dessus. Et Ton met au manche d'icelui « Cousteau cinq ou six grains bénits qui représentent qu'autant qu'on don- « nera de coups de ce cousteau, autant tirera-t-on d'âmes du purgatoire. « Et le mettant dans la manche du meurtrier, ils disent ces mots : « Voilà, « mignon de Dieu, esleu comme Jephté , le glaive de Samson, le glaive de « David diiquel il trancha la têts à Goliath, le glaive de Judith duquel elle « trancha la teste d'Holophernes , le glaive des Macchabées et celui de Saint-
< Pierre duqu^el il coupa Voreille à Malchus, le glaive de Jules second avec « lequel il arracha, de la 7nain des princes, Peruse , Imole, Favence, Ferly, « Boulogne et autres villes avec grande effusion de sang. Va, sois homme « robuste et le Seigneur conferme ton bras, »
« Puis ceste troupe infernale se met à genoux, elle plus apparent d'iceux fait ceste conjuration : »
« Venez Chérubins, venez Séraphins y Thrônes et Dominatioris : — € Venez anges bienheureibx pour remplir ce vaisseau de gloire étemelle^ € et lui apportez présentement la couronne de la Vierge, des patriarches € et des martyrs. Il n'est pas nostre, il est vostre. Et toy, Edeu qui est « redoutable , qui lui as révélé en ses méditations qu'il fallait tuer uk