EXTRAITS DB L OUVRAGE
ayons faict quelque provisions de gland, en vendoient à leurs compagnons quinze et yingt sols une une petite escuelle. Pendant nostre voyage, nous ne fusmes substentez que de framboises, d'une certaine graine ronde, petite et noire, et de racines de palmites que nous recouvrions es costes de la rivière, en laquelle après avoir navigé en vain, ie fus contraint retourner au fort : où les soldats commençans à s*ennuyer du travail, à cause de Textrème famine qui les mattoit, s'assemblèrent, et me proposèrent que depuis que nous ne pouvions recouvrer vivres des Indiens, il estoit expédients pour le remède de leur vie, se saisir de la personne d'un des Roy, de la terre : s'asseurans qu'estant pris les subiects n'endureroient les François avoir faute de vivres . le leur feis responce qu'il ne falloit inconsidérément faire ceste entreprise : ains bien adviser à la conséquence qui en pourroit venir. Sur. ce ils m'obiecterent, puis que le temps estoit passé du secours de France, et que nous avions résolu d'abandonner le pays, qu'il n'y avoit danger à contraindre les sauvages à nous fournir vivres : ce que pour l'beure ne leur voulus accorder, bien leur promis-ie d'envoyer en toute diligence advertir les Indiens qu'ils eussent à m'apporter vivres, en eschange de marchandises et d'habits : ainsi qu'ils feirent l'espace de quelques iours, qu'ils apportèrent du gland et du poisson, lequel ces Indiens traistres et meschans de nature , et cognoissans nostre famisne estrange, nous vendoient si chèrement, qu'en moins de rien, ils nous tirèrent toute nostre marchandise que nous avions de reste.
II. Qui pis est, craignans d'estre forcez de nous, et voyans qu'ils ^voient tout tiré, ils n'approchèrent plus de nostre fort que de la portée d'une harquebusade. Là ils apportoientleur poisson dans leurs petites almadies iusques auxquelles nos pauvres soldats estoient contraints aller, et le plus souvent (ainsi que i'ay veu) se despouiller de leur propre chemise pour avoir un poisson. Que si quelque fois ils remonstroient aux sauvages le prix excessif qu'ils prenoient, ces meschans leur respondirent brusquement : Si tu fais si grand cas de ta marchandise, mange là et nous mangerons nostre poisson, puis ils s'esclattoient de rire, et se moquoient de nous à geule bee. Dont nos soldats perdans toute patience, eurent souvent envie de les mettre en pièces , et leur faire payer le tribut de leur folle arrogance. Toutefois considérant l'importance de cecy, ie met^ tois peine d'appaiser le soldat impatient : car le ne voulois aucunement entrer en question avec les sauvages, et me suf&soit de dilayer le temps Mais les subiects d'Outinaapperceurent claire-
ment la nécessité en laquelle nous estions : et commençoient à nous tenir tel langage que les autres : ainsi que l'on voit communément'que la nécessité fait changer le vouloir des hommes
III. Il ne se trouvoit en ceste arrière saison ne mil, ne febves, ny gland par les villages, d'autant qu'ils avoient tout employé aux semailles, si bien quenostre recours fut aux racines que la pluspart des nostres faisoient piller dedans les mortiers quei'avois fait porter pour battre la poudre à canon, et les grains qui nous venoient d'ailleurs : les autres prenoîent du bois d'Esquine, le battoient et en faisoient de la farine, laquelle ils faisoient bouillir avec de Teau , et la mangeoient : les autres alloient avec la harquebuse tascher d'arrester quelque oiseau. Mesme ceste misère fut si grande , qu'il s'en rencontra un lequel esplucha parmy les ordures de ma maison, toutes les arrestes de poisson qu'il 'peut trouver, lesquelles il feit seicher et mettre eu/poudre pour en faire du pain. Les effets de ceste famine hydeuse se manifestèrent incontinent en nous : car les os commencèrent incontinent à suyvre la peau de si près , qu'en plusieurs endroits ils la percèrent en la pluspart des soldats : tellement que ce que plus ie craignois estoit que les Indiens ne s'eslevassent contre nous, d'autant qu'il eust esté fort malaisé de nous deffendre en si extrême défaillance de toutes nos forces, iointes au défaut de tous vivres, lesquels nous manquèrent tout à coup. Car mesme la rivière ne se trouvait si' abondante en poisson comme de coustume, et sembloit que la terre et l'eau combatist contre nous.
LA RETRAITE DE d'oTTIGNY.
I. Mais ce pendant que ces choses se menoient, 'Outina ne com-' paroissoit a,ucunement, ains se tenoit clos et couvert en une petite maison à part, là où 'quelques députez des miens l'alleoient veoir se plaignans de luy des longs delaiz de ses subiects.
A quoy il responditque ses subiects estoient tellement irritez, qu'il ne luy estoit aucunement possible de les tenir en telle obéissance, comme il eut bien voulu : qu'il ne les pouvoit garder de faire la guerre au seigneur d'Ottigny. Que mesme il se souvenoit, qu'estant encore prisonnier, et passant par les villages de son obéissance, lorsque l'on Tamenoit pour recouvrer vivres, il avoit veu par les
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chemins les flescbes plantées^ au bout desquelles il y avoît des cheyeux longs, signe certain de guerre dénoncée et ouverte, et lesquelles aussi le capitaine avoit portées iusques en son fort. Il dit davantage que pour l'amitié qu'il portoit au capitaine, il advertissoit le lieutenant, que ses subiets avoient delibré d'abatre les arbres, et les faire choir au travers de la petite rivière, où estoient les barques, à celle fin de les tenir là subiectes, pourtant qu'ils les combattroient à laise, et que cela advenant, il Tasseuroit de ne s'y trouver. Ce qui augmenta davantage le soupçon de guerre fut, qu'il advint ainsi que les députez alloient devers Outina, ils entendirent la voix de Tun de mes gens, lequel avoit tousiours esté parmy les^Indiens pendant le voyage, et lequel ils n'avoient encore voulu rendre iusques à ce qu'ils eussent retiré leurs ostages. Ce pauvre homme s'escrioit à haute voix, pour autant que deux Indiens le vouloient porter dans les bois pour luy couper la gorge, dont il fut secouru et délivré. Ces averlissemens bien entendus, et après en avoir meurement délibéré, le seigneur d'Ottigny arresta de se retirer le vingt- septième juillet.
IL Parquoy il feit mettre ses soldats en ordre, et leur bailla à chacun un sac plein de mil : puis il s'achemina vers les barques, pensant prévenir l'entreprise des sauvages. Il y a au sortir du village une grande allée de trois à quatre cents pas, laquelle est recouverte de grands arbres des deux costez. Mon lieutenant ordonna ces hommes en ceste allée, et les meit de la façon qu'ils avoient envie qu'ils marchassent ; car il s'asseuroit bien que s'il y avoit embuscade, elle seroit au sortir des arbres. Il feit doncques marcher un peu devant le seigneur d'Arlac mon enseigne, avecques huict harquebusiers pour des couvrir : puis il commanda à l'un de mes sergens et corporaux, de marcher par le dehors de l'allée, avecques quatre harquebusiers, pendant qu'il conduisoit le reste par le meilleu. Or advint-il ainsi. qu'il avoit supçonné : car le seigneur d'Arlac rencontra au bout de l'allée de deux à trois cent Indiens, lesquels les saluèrent d'une infinité de ileschades, et de telle furie, qu'il estoit facile de voir raffection qu'ils avoient de nous charger. Toutesfois ils furent si biensoustenuz en la première charge que leur donna mon enseigne que ceux qui tombèrent morts feirent un peu rafraichir la cholere des survivans. Cela'.faict, mon lieutenant feit gaigner et haster le pas pour gaigner pays en telle ordre, comme i'ay desia dit. Puis ayans marché environ quatre cens pas, il fut rechargé d'une nouvelle troupe de sauvages, lesquels estoient au nombre de
trois cens^ et lesquels les assaillirent en frOnt^ cependant que le reste des premiers luy donnoient sur la queue.
Ce second assaut fut tellement soustenu ^ que îe puis dire que le seigneur d'Ottigny y feit un aussi grand devoir, qu*il est possible à homme de bien de faire. Aussi leur estoit-il besoin : ear il avoit des hommes en teste, lesquels seurent bien combattre et bien obéir au chef qui leur commandoit^ et lesquels en ce combat se sceurent si bien maintenir, que si d*Ottigny n'y eust remédié, il estoit en danger d'estre deffaict.
III. Leur façon de combattre estoit, que quand deux cens avoient tiré, ils se retiroient et faisoient place aux autres qui estoient derrière, et avoient cependant l'œil et le pied si prompts, qu'aussi tost qu'ils Yoy oient coucher la harquebuse en ioue, aussi tost estoient ils en terre, et aussi tost relevez pour respondre de l'arc, et se destoumer, si d'aventure ils sentoient que l'on voulust venir aux prises : car il n'y a rien que plus ils craignent, à causes des dagues et des espees. Ce combat demeura et dura depuis neuf heures du matin, iusques à ce que la nuict les sépara. Et n'eut esté que d'Ottigny s'advisa de faire rompre les flesches qu'ils trouvoient par le chemin , et aussi d'oster moyen aux sauvages de recommencer, il n'y a point de doute qu'il n'eust eu beaucoup affaire : car les flesches leur faillirent et furent contraints de se retirer. Ce pendant qu'ils combattoient, ils crioient et faisoient entendre qu'ils estoient amys du capitaine et du lieutenant : et que ce qu'ils combattoient n'estoit que pour venger des soldats qui leur estoient ennemis mortels. Mon lieutenant estant arrivé aux barques, feit faire la reveue, et trouva faute de deux hommes qui avoient esté tuez, l'un desquels estoit nommé lacques Salé, et l'autre se nommoit le Mesureur. Il en trouva vingt deux de navrez, lesquels il avoit fait à grand peine conduire iusques aux barques. Tout ce qu'il trouva de mil ne monta qu'à la charge de deux hommes, qu'il feit départir egallement : car alors que le combat avoit commencé, chacun avoit esté contraint de laisser son sac, pour mettre la main à l'œuvre.