ARRIVÉE DE HAWKINS
I. Ainsi qu'un chacun de nous rongeoit ses esprits en tels ou semblables discours, ie descouvray le troisiesmeiour d'aoust, quatre voi-
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les en mer, ainsi que ie me promenois sar une petite montaignette, dont ie fus grandement resiouy : i'envoiay incontinent Tun de ceux qui estoyent avec moy^ pour en adyertir ceux du fort, lesquels en forent tellement resiouis, qu'à les veoir rire et sauter. Ton eust iugé qu'ils eussent esté hors de leur entendement. Après que ces navires eurent mouillé l'ancre, nous descouyrismes comme ils enyoy oient Tune de leurs barques en terre, tcu laquelle ie feis armer en diligence l'une des miennes, pour envoyer au-devant, et sçavoir quelles gens c*estoient. Ce pendant craignant que ce ne fussent Espagnols, ie feis mettre mes soldats en ordre et tenir prests, attendant le captaine Yasseur et mon lieutenant, qui estoient allez au devant, lesquels me rapportèrent que c'estoient Anglois, et de faict ils amenèrent avec eux un nommé. Martin Atinas, Diepois, qui pour lors estoit en leur service, lequel au nom de maistre Hawkins gênerai, me vint prier que je lui vousisse permettre qu'ils prinssent des eaux, dont ils avoient grande nécessité : me faisant entendre qu*il y avoit plus de quinze iours qu'ils estoient le long de la coste pour tascher d'en recouvrer. Il m!apporta de la part du gênerai deux flacons de vin, avec du pain de froment : ce qui me resiouit d'autant qu'il y avoit sept mois que ie n'en avois beu : le tout toutesfois fut departy à la pluspart de mes soldats.
II. Ce Martin Atinas avoit amené les Anglois en nostre coste , laquelle il cognoissoit : car dès l'an 1562 il y estoit venu avec moy, et pour ceste cause le gênerai l'avoit envoyé vers moy. Apres doncques que ie luy eus accordé sa demande, il la feit entendre au gênerai, lequel dès le lendemain feit entrer l'une de ses petites navires en la rivière, et me vint trouver dedans une grande barque, accompagné de gens honorablement vestus, toutesfois sans armes. Il feit apporter grande quantité de pain et de vin, pour en donner à un chacun : de ma part ie luy feis la meilleure chère qu'il me fut possible, et feis tuer quelques moutons et poulailles, lesquelles iusques à ceste heure là l'avais soigneusement gardées,* espérant en peupler la terre. Car pour toutes les nécessitez de maladies qui m'advindrent, ie n'avois voulu qu'il fust tué un seul poulet : ce qui avoit esté cause qu'en peu de temps l'en avois amassé plus de cent chefs.
IIÏ. Or cependant que le gênerai angloi^ estoit avecques moy, trois iours se passèrent, pendant lesquels les Indiens abordoient de tous costez pour le veoir, et me demandoient s'il estoit pas mon &ere : ce que ie leur accordois, et leur donnois à entendre, qu'il
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m'estoit venu veoir et secourir avec si grande quantité de vivres, que de là en avant ie me pourrois passer de prendre aucune chose sur eux. Le bruit en fut incontinent respandu par toute la terre, si bien que les ambassadeurs m'abordoient de tous costez : lesquels au nom des Roy s leurs maistres, demandoient à contracter alliance avec moy : et ceux mesmes qui auparavant avoient envie me faire la guerre, se vindrent déclarer mes amys et serviteurs : à quoy ie les receus, et les gratifié de quelques presens.
Le gênerai cognut incontinent Tenvie et la nécessité que i'avois de retourner en France : ce qui fut cause qu'il m'offroit de me passer, ensemble; toute ma troupe : à quoy toutesfois ie ne voulus accorder, estant en doute par quelle raison il s'offrit si libéralement. Car ie ne sçavois en quel estât estoient les affaires des François avec les Anglois : et encore qu'il me promist sur sa foy de me descendre en France , avant que d'approcher d'Angleterre , si est ce que ie craî* gnois qu'il ne voulust attenter quelque chose en la Floride au nom de sa maistresse. Parquoy ie le refusay tout à plat : dont il s'esleva un fort grand murmure entre mes soldats, lesquels disoient que i'avois envie de les faire tous mourir, et que le brigantin n'estoit suffisant de les passer, entendu la saison en laquelle nous estions.
lY. Le bruit et murmure s'augmenta davantage : car après que le gênerai fut retourné en ses vaissseaux, il proposa à quelques gentilshommes et soldats qui l'alloient veoir, en partie pour faire bonne chère avec luy, il leur remonstra, dy-ie, qu'il doutoit fort qu'à peine ferions-nous nostre passage seurement dedans les vaisseaux que nous avions, et que là où nous l'entreprendrions, il n'y avoit point de doute que nous serions en grand hazard : toutefois que si ie voulois, il en passeroit partie dedans les siens, et qu'il me laisseroit une petite navire pour passer l'autre. Les soldats ne furent pas si tost venus, qu'ils feirent entendre l'offre à leurs compagnons^ lesquels incontinent complotèrent ensemble que là où ie ne le voudrois accepter, ils s'embarqueroient avecque luy, et me laisseroient : pourveu qu'il les voulust recevoir comme il avoit promis. Ils s'assemblèrent donc tous ensemble, et me vindrent trouver en ma chambre, me feirent entendre leur dessein, auquel ie promis respondre dedans une heure après. Pendant laquelle i'amasse les principaux membres de ma compagnee, lesquels après leur en avoir conmiuniqué, me respondirent tous d'une voix, que je ne devois refuser caste oftre, et contemner l'occasion qui se presentoit, mesme que l'on ne pourroit trouver mauvais en France, si estans délaissez.
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nous comme nous estions^ nous nous serions aydez des moyens que Dieu nous auroit envoyez. Apres plusieurs propos discouruz sur ceste entreprise^ i'advisay à la fin qu'il lui faudroit bailler gages du navire qu'il laisseroit^ et que de ma part i'estois content lu y bailler la meilleure de mes bardes, et le peu d'argent qu'avois amassé par la terre. Sur quoy toutefois il fust advisé que ie garderois l'argent^ de peur que la Royne d'Angleterre le voyant^ ne s'encourageast davantage prendre pied en icelle, comme desia elle avoit envie : qu'il valoit beaucoup mieux l'apporter en France, afin de donner courage à nos princes de laisser une entreprise si 'importante pour nostre république^ et que puisque nous estions resoluz de partir^ il valloit bien mieux bailler nostre artillerie^ laquelle nous serions contraints autrement laisser^ ou la cacber en terre^ à cause de la
faiblesse de nos bommes, insufôsans pour l'embarquer
Le marcbé se conclut....
V. 11 feit davantage : car particulièrement il me feit présent d'une grande iare d*builè, d'un jare de vinaigre, d'un baril d'olives, d'une assez grande quantité de riz , et d'un baril de biscuit blanc. Il fet, aussi plusieurs presens aux principaux officiers de ma compagneie selon leurs qualitez. Tellement que ie puis dire que nous receusmes autant de courtoisies du gênerai , qu'il est possible d'en recevoir d'homme vivant. En quoy certes , il s'est acquis la réputation d'un homme de bien et secourable, méritant d'estre recognu de nous tous, autant comme s'il nous avoit donné la vie.
I. Nous commençasmes doncques à nous remparer, et à racoustrer ce qui avoit esté demoly, principalement du costé de l'eau, là où ie feis planter soixante pieds d'arbres, pour refaire la pallissade, avec les planches que ie faisois prendre au navire que i'avois fait faire; nonobstant toutesfois toute nostre diligence et travail , il ne nous fut oncques possible de la racoustrer à raison des orages, lesquels ordinairement nous dénoncèrent tant d'ennuis, que nous ne peusmes achever nostre closture. Me voyant en telle extrémité, ie feis faire la reveûe des hommes qui estoient demourez du capitaine Rihaut, pour sçavoir s'il s'en trouveroit quelques-uns qui eussent les armes : il s'en trouva neuf ou dix, lesquels, comme ie pense, n'avoient iamais tiré l'épée du fourreau, excepté deux ou trois. Que
ceux qui ont voulu dire qu'il m'en estoit resté beaucoup^ de sorte que i'avois moyen de me deffendre, me prestent maintenant l'oreille, et s'ils ont des yeux à Tentendement, qu'ils regardent quels hommes i'avois. De neuf il y en avoit quatre ieunes, lesquels servoient le capitaine Ribaut, et luy gardoient ses chiens, le cinquiesme estoit son cuisinier, entre ceux qui estoient hors du fort , et qui estoient de la mesme troupe que le capitaine Ribaut, il y avoit un charpentier (\ ) aagé de soixante ans pour le moins, un faiseur de bière, un vieil arbalestrier, deux cordonniers , et quatre ou cinq hommes qui avoient leurs femmes, un ioueur d'espinette, les deux serviteurs du seigneur du Lys, celuy de Beauhaire, celuy du seigneur de la Grange, et enviroi^ quatre-vingt-cinq ou six gouiats, que femme et enfans. Voilà la belle troupe tant suffisante à se deffendre et tans courageuse, comme ils l'ont faite : et de ma part ie laisse à penser si elle eust été telle, si le capitaine Ribaut Teust laissée, pour m*emprunter de mes hommes. Ceux qui me restèrent de ma troupe, estoient environ seize ou dix-sept qui peussent porter armes, encore tous pauvres et descharnez , les autres estoient malades et estropiez de la iournée que mon lieutenant eut contre Outina.
II. Geste reveue ainsi faicte, nous ordonnasmes nos gardes, desquelles nous feismes deux escouades, à fin que les soldats peussent avoir une nuict franche. Puis nous advisasmes de ceux qui pourroient estre les plus suffîsans, entre lesquels nous en esleusmes deux, l'un desquels se nommoit le seigneur de Saint-Gler, et Tautrç le seigneur de la Vigne, auquel nous feismes délivrer des lanternes, et des chandelles pour faire la ronde, à cause du mauvais temps quMl faisoit. le leur feis bailler aussi un orloge à sable, à celle fin que les sentinelles ne fussent grevées les unes plus que les autres. Gependant nous ne laissions ni pour le mauvais temps, ny pour la maladie, que i'eusse à visiter les corps de garde. La nuict entre le dixneufiesme et vingtiesme de septembre, la Vigne estoit de garde avec son escouade , là où il feit tout le devoir encore qu'il pleust incessamment. Quand doncques le iour fut venu, et qu'il veit la pluye continuer mieux que devant, il eut pitié des centinelles ainsi mouillées : et pensant que les Espagnols ne deussent venir en un si estrange temps, il les feit retirer, et de faict luy mesme s'en alla en son logis.
(1) Sans doute Le Challeux*