‹ Histoire de la Floride françaiseChapitre 21 sur 72 · ENVOYÉE A ROUEN ET DEPUIS AU SEIGNEUR D'ÉVERON, ETC · texte numérisé non relu

ENVOYÉE A ROUEN ET DEPUIS AU SEIGNEUR D'ÉVERON, ETC

I. Mon très honoré père estant arrivé en ceste terre de la Nouvelle France, en bonne prospérité et santé (Dieu mercy) lequel ie prie que ainsi soit-il de vous. le n'ay voulu faillir à prendre la plume en la main , et la faire courir sur le papier, pour vous faire un petit discours de Tisle de la Floride , dicte la Nouvelle France , et de la sorte et manière des sauvages. Lequel vô plaira prendre en gré, vous suppliant très humblement m'avoir pour excusé si ne vous escriptz plus amplement comme desirerois. Mais la cause a esté que travaillons iournellement à nostre fort , lequel est de présent en deffence.

II. Nous partismes du Havre le XXII de avril, soubz la conduite du seigneur René deLaudonniere, gentil-homme Poictevin, ayant charge de trois navires de guerre dont celle sur laquelle il navigeoît se nomme VYsabeau de Ronfleur, dont est msustre lean Lucas, dudict lieu admirai : l'autre lequel estoit vis-admiralnavigoit le cappitaine Vasseur, de Dieppe, lequel se nommoit le Petit Breton^ auquel estois embarqué, et ay fait mon voyage : l'autre se nomme le Taulcon, auquel navigeoitle capitaine Pierre Marchant, lesquelz tous ensemble (avec Tayde de nostre bon Dieu qu'avons eue) avons tousionrs navigé ensemble avec beau temps, sans s'eslongner Tun de l'autre pi' de trois lieues, * tellement que pouvons dire (rendant grâce à Dieu) avoir esté des plus heureux navigeans qui furent iamais en mer, voyant la grande faveur que ce bon Dieu a usé envers nous qui sommes pauvres pécheurs, nous ayant conduictz en bonne prospérité sans tronVer nul

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empeschement sinon que comme passions par la coste d'Angleterre trouvasmes environ dix buict ou vingt hurques, que nous estimons cstre anglois^ qui nous guettoient pour nous prendre, et les ayans des couverts nous nous mismes en bataille pour les recepvoir : car Ton nous avoit dict avant de partir qu'il y avait des Anglois qui nous guettoient pour nous prendre, et lesquelles hurques nous ayans descouvers, et nous voyans toutes nos enseignes desployées et nos husnes bastillonnées tous prêts à combatre, nous apperceusmes l'admirai et le vi&-admiral des dictes hurques qui faisoient renger les autres hurques et puis s'en vîndrent droit à nous^ et nous à eu]x, et à ceste heure nous apperceusmes quVestoient hurques de Flandre auxquelles no' parlasmes, lesquelles nous dirent qu'ils alloient en Brouage (i) pour charger du sel parquoy nous les laissasmes aller et prismes nostre routte iusques au vingt deuxième iour de iuin , que nous sommes arrivez à la veue de la Nouvelle France, autres fois appelée la Floride^ où nous sentismes une douceur odoriférante de plusieurs bonnes choses à cause du vent qui venoit de la terre, et voyans la terre fort platte sans une seulle montaigne , fort droicte au long de la mer, et toute plaine de beaux arbres, et tous bois tout le long de la rive de la mer. le vous laisse à penser en quelle ioye nous pouvions estre tous, mesmes que sur le midy nous eusmes cognoissance d'une fort belle rivière , où il prlnt envie audit seigneur de Landoniere y descendre pour la recognoistre, et de faict y alla accompagné de douze soldats seullement, et si tost que ilz mirent pied à terre, trois roys avec plus de quatre cens sauvages, vindrent tous saluer à leur mode ledict seigneur de Laudonière, en le flattant tous ainsi comme si on adoroit une image. En après cela faict, lesdicts roys le menèrent un peu plusloing, environ un traict d'arc, auquel lieu avoit une fort belle féuillee de laurier, et là s'assirent tous ensemble, en monstrant signe d'avoir grande ioye de nostre arrivée, et aussi faisant signe (en monstrant ledict seigneur de Laudoniere et le Soleil) disant que ledict seigneur estoit frère du Soleil, et qu'il yroit Caire la guerre avec eulx contre leurs ennemys, lesquels ils appellent Tymangoua (2), en nous faisant signes par trois inclinations de nuict, qu'il n'y avoit que trois ioumées, ce que ledict seigneur de Laudoniere leur promist qu'il yrait avec eulx, dont l'un après l'autre, selon leur qualité, se levèrent et le remercièrent. Peu après ledict seigneur voulut aller

(1) Sur les ofties de Satetonge.

(S) Le ThinogoM de Laudomière*

une autre fois plus amont ladicte rivière , et en regardant sur une petite dune de sable, eut cognoissance de la borne de pierre blanche^ là où les armoiries du Roy sont en gravées laquelle avoit esté plantée par le capitaine leanBibault, de Dieppe, au premier voyage r qu'il fict, dont ledict seigneur de Laudoniere fut fort ayse, et sirecogneut estre en la rivière (selon le nom que ledict lean Bibault (1) luy avoit donné à son arrivée qui fut au premier iour de may), l'appeilant pour ceste cause la rivière de May : et nous demeurasmes près ladicte borne l'espace de demie heure, qu' lesdicts sauvages apportèrent du mil de laurier, et de leur breuvage excellent, et embrassant ladicte borne crians tous Tymangoua^ comme voulans dire en faisant cela, qu'ils auroient victoire contre leurs ennemys, qu'ils appellent Tymangoua, et q' le soleil avoit envoyé ledict seigneur de Laudoniere, son frère, pouf les revenger, dont après leur avoir fait quelques présents, ledict seigneur de Laudoniere commanda se retirer à bord, laissant ces pauves gens crier et pleurer de notre départie : tellement qu'il y en eut un lequel se mist dans la barque par force, et vint coucher à bord, et le vendredy fut renvoyé à terre.

III. Puis ayant levé l'ancre et rengeant la coste iusque au dimanche que no' descouvrismes une belle rivière, en laquelle ledict seigneur de Laudoniere envoya le capitaine Vasseur, accompagné de dis soldats, dont i' en estois l'uii; et sitost que feusmes en terre trouvasimes un autre roy avec trois de ses filz et plus de deux cens sauvages , leurs femmes et leurs petits enfans, lequel Roy estoit fort aagé, et nous faisoit signe avoir veu cinq lignées, assavoir les enfans de ses enfans iusques à la cinquième lignée. Lequel après nous avoir fait asseoir sus du laurier, qui estoit au près de luy, nous faict signe de Tymangaua aussi bien que les autres : mais au reste les plus grands larroQs du monde, car ils prennent aussi bien du pied que de la main, nonobstant qu'ils n'ayent que des peaulx devant leurs parties honteuses, et toutes painctes de noir en fort beau compartiment : et les femmes ont à l'entour d'elles une certaine mousse blanche fort longue, couvrant leurs mamelles et leurs parties honteuses, fort obéissantes à leurs marys, non larronnesses comme les hommes, mais fort curieuses des bagues et carcans pour pendre à leur col :

et un iour ayant sondé ladicte rivière, fut trouvé assez bonne com-

(0 Sic.

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modité d'entrée pour les navires^ mais non pas comme celle de May, tellement qu'estant ledict seigneur de Laudoniere retourné à son bord^ délibéra ayecle cappitaine Vasseur, retourner à la dicte rivière de Hay, et le mardy en suyvant nous ievasmes Tancre pour y retourner, auquel lieu le vendredy en suyvant arrivasmes et descendismes incontinent en terre, ou feusmes receuz honorablement des sauvages comme la première fois , et nous menèrent au lieu mesme où de présent avons faict nostre fort, lequel se nomme le fort de la Carreline, et la on nommé ainsi parce que le Roy a nom Charles, du quel en pouvez veoir le pourtraict cy après.

rv. Lequel fort est sur la dicte rivière de May, environ six lieues dans la rivière loing de la mer, lequel en peu de temps avons si bien fortifié que l'avons mis en defence, ayansles commoditez fort bonnes, l'eau iusques dans notre fossé du fort : mesmes avons trouvé un certain bois d'esquine, qui sert grandement à faire la diette, qui est la moindre vertu qui est en luy : car Teau qui en procède a telle vertu en elle que si un homme ou femme maigre en buvait continuellement quelque temps, il deviendrait fort gras et replet, ayant autres bons remèdes. Nous avons entendu par les chirurgiens qu'elle se vent fort bien en France , et y est bien recueillie : ledict seigneur de Laudoniere a défendu à nous autres soldats d'en envoyer par les presens navires, et n'y a q'iuy qui en envoyé pour faire présent au Roy, et aux autres princes de France, et à monsieur l'Admirai : avec de l'or d'une mine qu'avons trouvé par deçà : mais a donné congé s'en fournir pour les premiers navires qui reviendront : tellement qu'avec l'ayde de Dieu i' en feray bonne provision, m'asseurant qu'elle sera fort requise par de la, ou en autre lieu. Youlans ledict seigneur de Laudoniere s'il y a proffit que ses soldats en ayentleur part. Avons trouvé aussi une certaine sorte de cannelle, mais non de la bonne, quelque peu de scarlatte, et aussi de la rubarbe, mais fort peu : toutes fois avons espérance qu'avec le temps on pourra s'asseurer des commoditez qui y pourront estre. A vingt-cinq lieues de nostre forty a une rivière laquelle se nomme le Jourdain, en laquelle ' se trouve de fort belles peaux de martres (i) sublines, auquel lieu espérons aller avec l'aide de Dieu, avant qu'il soit six sepmaines. Au surpl' il y a fort beau cèdre rouge comme sang , et ces bois en sont cy plains q'ce n'est quasi autre chose : et aussi force pins, et

(1) Zibelines.

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