EXTRAITS DE L^OUVRAGE
m. Cependant quelqu'un qui avoit à faire hors le fort , et mon trompette qui estoit allé sur le rempart, apperceut une troupe d'Es> pagnols qui descendoient d'une petite montagnette. Incontinent ils commencèrent à crier alarmes , et mesmes le trompette : laquelle incontinent que i'eus entendue^ ie sortis^ Tarondelle et Tespée au poing et m*en allé au meilleu de la place^ là où ie commençai à crier après mes soldats. Aucuns de ceux qui avoient bonne Yolonté allèrent devers la brèche, qui estoit du costé du sud^ et là où estoient les munitions derartillerie^ là où ils furent forcez et tuez. Parce mesmelieu deux enseignes entrèrent, lesquellesfurent incontinent plantées. Deux autres enseignes aussi entrèrent de l'autre costé de ouest^ là où il y aToit une autre brèche : et ceux qui estoient logez en ce quartier, et qui se présentèrent, furent deffaicts. Ainsi que i'allois pour secourir ceux qui estoient à la deffense de la brèche du costé de sudoilest, ie trouvay en teste une bonne troupe d'Espagnols, qui ia avoient forcé nos gens, et estoient entrez : lesquels me repoussèrent iusqu'à la place, là où estant ie descouvris avec eux, un nommé François lean, Tun des mariniers qui desroberent mes barques, et qui avoit amené et conduict les Espagnols. Il commença à dire en me voyant : C'est le capitaine. Geste troupe estoit conduite par un capitaine, lequel à mon advis estoit don Petro Meiandes. II me ruèrent quelques coups de piques qui donnèrent en ma rondelle. Mais voyant que ie ne pouvois résister à telle coippagnie, et que desia ia place estoit prise, et les enseignes plantées sur les remparts , que ie n'avois homme auprès de moy, qu'un seul nommé Barthélémy, i'entray en la cour de mon logis. Dedans laquelle ie fus suyvi, et n'eust esté un pavillon qui estoit tendu, l'eusse esté pris : mais les Espagnols qui me suyvoient s'amusèrent à couper les cordes du pavillon , cependant ie me sauvay par la brèche qui estoit du costé de l'ouest auprès de la maison de mon lieutenant^ et m'en allé dedans les bois.
IV. Là où ie trouvay une quantité de mes hommes qui s'estoient sauvez, du nombre desquels y en avoit trois ou quatre qui estoient fort blessez. Alors ie leur dis : Enfans, puisque Dieu a voulu que la fortune nous soit advenue, il faut que nous mettions peine de gaigner à travers les marais iusques aux navires, qui sont à l'emboucheure de la rivière. Les uns voulurent aller en un petit village, qu estoit dedans les bois, les autres me suivirent au travers des roseaux dedans Teau, là où ne pouvant plus aller pour la maladie que i'a. vois, l'envoyé deux des hommes qui estoient avec moy, desquels
DE LAUDONNIËRE. ÏOl
sçavoient bien nager, vers les vaisseaux, pour les advertir de ce qui estoit advenu, et leur dire qu'ils me vinssent secourir.
Ils ne sceurent pour ce jour là gaigner iusques aux vaisseaux pour les advertir : et fallut que ie fusse toute la nuict en Teau iusques aux espaules, avec un de mes hommes, lequel ne voulut iamais m' abandonner. Le lendemain matin , ne pouvant quasi plus respirer, ie me mis avec le soldat, qui estoit avecques moy, nommé lean du Chemin, à faire mes prières : car ie me sentois si debille, que i'avois peur de mourir à coup : et de faict n'eust esté qu'il me tenoit embrassé, et qu'il me soustenoit, il n'eust esté possible de me sauver.
V. Apres que nous eusmes faict nos prières, i'entendy une voix qui à mon iugement estoit de l'un de ceux que i'avois envoyez, lesquels estoient vis-à-vis des navires, et appellerent le bateau, ce qui €stoit vray : et par ce que ceux des navires avoient esté advertis de la prise, par un nommé lean de Hais, maistre charpentier, lequel les estoit allé trouver avec une barque, ils s'estoient mis à la voile pour venir le long de la coste veoir s'ils pourroient sauver quelqu'un : en quoy certes ils feirent fort bien leur devoir. Ils allèrent droit là où estoient les deux hommes que i'avois envoyez, et qui les appelloient. Incontinent qu'ils les eurent recueillis et qu'ils sceurent là où i'estois, ils me vindrent trouver en un piteux estât. Us me prindrent cinq ou six, et me portèrent en la barque : car il n'eust esté possible que i'eusse sceu marcher un pas. Estant embarqué , aucuns des mariniers se dépouillèrent pour me prester leurs habits, et me vouloient incontinent mener à leurs navires pour me faire prendre quelque peu d'eau-de-vie. le n'y voulu toutefois aller, que premièrement ie n'allasse avec la barque, le long des roseaux pour chercher les pauvres gens qui estoient espars, là où nous en recueillismes environ dix-huict ou vingt. Le dernier que ie recueilli estoit le nepveu du thresorier le Beau. Apres que nous fusmes tous arri'vez aux navires, ie les consolé au moins mal qui me fut possible : et renvoiay soudain la barque pour veoir si on en trouveroit encore quelques-uns
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