‹ Histoire de la Floride françaiseChapitre 35 sur 72 · XX · texte numérisé non relu

XX

FORQUEVAULX AU ROY.

... Il (2) m'a dit, aprez autres propos, avoir charge du Roy Catholique me faire entendre que des devant, et aprez le partement de monsieur de Saint Suplice hors d'Espaigne ce Roy a esté adverti que les François luy avoint occupé la Floride. Il s'en estoit ressenti, et plainct à Yostre Maiesté par son ambassadeur la priant les faire retirer, et ne le mettre en penne d*y envoyer ses forces, comme il estoit contrainct de faire. Ce qu'il a faict, et adverti Yostre Maiesté qu'il y envoyoit voulant procéder clairement envers icelle. Vostre response. Sire, fust telle qu'ils la dévoient espérer d'un tel prince, frère et amy de ce Roy, que si aucuns de vos subiects estoint allez à la Floride, ce n' estoit de vostre commandement, il en est ensuivi que son armée est arrivée a dict païs, prins le fort, et a puni les coursaires, pyrates, occupateurs de la terre où ils avoint basti un fort, et faicts des pillages sur les Espaignols, allans et venants des Indes, mesme mis à fonds deux navires ensemble les bommes aprez les avoir saccagez, ainsi que les Espaignols ont reconneu à la prinse du dict fort. Cela faict les Indiens trois ou quatre iours aprez donnent advis à Pierre Melendez qu'il y avoit des François en terre près delà, il y va accompagné de quatre cents hommes, en trouve environ deux cents, qu'il faict tuer, et sceux de l'autre troupe où estoit lehan Ribaut il les alla trouver, et en fait le semblable excepté trois ou quatre gentilshommes AUemans, qui furent sauvez. Et escript Melendez que tout ceux du fort, qui estoient cent cinquante, que les susdicts nommément Ribaut et le Coursset ont dict et confessé qu'ils estoient allez à la Floride par commandement de Monsieur l'Admirai , et à ces fins ont trouvé ses commissions , lettres, et instructions, et pour se devoir impatroniser de la Havana. A ceste cause le Roy prie, et requiert Vostre Maiesté, lui faire raison, et punition dudict sieur Admirai, comme perturbateur de la paix et cause du désordre advenu. Car quant un sien vassal entrepren droit telle chose encontre Vostre Maiesté, il en fairoit une punition exemplaire, me priant aincy le vouloir faire entendre à Vostre Maiesté comme pareillement luy en sera faicte instance, et remonstrance

(1} Manuscrit 10751, fol. 182, inédit.

(2} Le duc d'Albe.

DE FORQOEVAULX. 425

par son ambassadeur. Et assez d'autres parolles m'a dictes sur ce faict, qui seroint longues à escripre.

Sire, ie lujr ay respondu qu'il ne se parloit quand ie partis de vostre court un seul mot de la Floride ne que voz subiects fussent allez ny descendus sur rien de la conqueste d'Espaigne. Il est vray que depuis que ie suis par dessà i'ay resceu lettres de Vostre Maiesté pour respondre à qui m'en parleroit ce que Vos Maiestez avoint respondu à l'ambassadeur de ce Roy en novembre dernier que ce n'estoit vostre intention^ Sire, que vos subiects eussent entreprins ny qu'ils entreprennent sur les pais conquis et possédez par Sa Maiesté Catholique en quelque lieu ne comment que ce soit, mais aussi ne seroit raisonnable les ampescher en la navigation qu'ils ne puissent aller naviguer, et s'accommoder aux autres lieux mesme en celluy qui a esté descouvert il y a plus de cent ans, et devant qu'on ait commencé à manger des moulues en France, car des lors a esté ledict pais appelle la terre des Bretons en laquelle est comprins l'endroit que les Espaignols s'attribuent, lequel ils ont baptizé du nom qu'ils ont voulu. C'est donc bien loing de vostre intention. Sire, ce que le duc d'Albe allègue que Vostre Maiesté a desadvouez les subiects qui sont allez ou iront audict pais, d'antienne conqueste, parquoy ce qui a esté exécuté très-inhumainement contre vos subiects, par Pierre Melendez , plus digne bourreau que bon soldat, ne touche Monsieur l'Admirai sinon pour le devoir de sa charge laquelle veut qu'il sache qui va , et qui vient par les mers de vostre Royaume. Mais le dict Melendez et les siens ont bien monstre qu'ils extermineront volontiers tous les François s'ils en avoint le pouvoir. Que ie ne scay de quelle sorte sera esté prins un si cruel massacre quand Vostre Maiesté et Messieurs de vostre conseil l'auront entendu. Et au regard de monsieur l'Admirai qu'il est en vostre court quant et les plus grands de vostre Royaume , en bonne iustification qu'il se iustifiera fort bien de tout ce qu'on luy voudra imputer. Toutesfois que la nouvelle que l'homme de Melendez a portée le capitaine lean Ribaut, le Coursset et autres dirent qu'ils estoint vos subiects, et envoyez de vostre part. Sire, ainsi qu'ils feroint tousiours foy de votre adveu. Il me sembloit que cella devoit appaiser la fureur des Espagnols, ores qu'il n'en fut rien, lesquels ^Espaignols ont monstre leur proësse sur gents des-armez, morts à demi de faim, rendeux, et requérants qu'on les print à mercy. Laquelle inhumanité ne fut pas usée par les Turcs aux vieux soldats qu'ils prindrent à Castelnovo, et aux Gerbes, ny iamais Barbares usé-

DE FOaQUËVACLX. 427

est arrivé vostre premier (i) paquet dont ïoatre autre despesche faict mention par où i'ay esté bien particulièrement advertie comme est passé ce malheureux massacre Taict à la Floride, et les propos que vous en a tenus te duc d'Albe , avecques la response qlie vous y avez faicte, bonne et pertinente, et telle que requiert un cas si crue! et inhumain, dont ie navois voulu faire aucun bruit, ne faire connoistre que l'en sceusse rien iusqu'à hier, que ledict ambassadeur ayant demandé audience au Roy, monsieur mon fils, et à moy, nous vint trouver et âpre plusieurs autres propos qu'il nous tint nous dit qu'il avoit charge de son raaistre, monsieur mon beau-fils, nous advertir qu'il estoit arrivé en Espaigne un capitaine porUnt nouvelles que Pierre Helendez ayant trouvé en la terre de Floride quelques François advouezet cbai^ez de lettres de Monsieur l'Admirai, qui avoint en leur compai^nie quelques ministres qui plantoint là la religion nouveHe, il les avoit chastiez comme il dit en avoir commandement du Roy son maistre. Bien confessoit il que ce avoit este .un peu plus rudement et cruellement que son dict maistre n'eust désiré, mais qu'il n'avoit peu moins faire que de leur courir sus comme à pirates et gents qui estoint la pour entreprendre sur ce qui luy appartenoit. Disant neantmoins que le Roy son maistre demandoit iusticedudict Admirai. Le Roy, mon fils, qui estoit encore dans le IJct assez debille pour la maladie qu'il a eue , dont il est, grâces à Dieu, du tout dehors, voulut que ie luy fisse response. Qui fut que ie l'avois desia bien sceu par homme qui nous en estoit revenu, et ne pouvois, comme mère commune, que ie n'eusse une douleur incroyable au cœur, d'avoir entendu qu'entre princes si amis, alliez et apparentez que sont ces deux Rojs, et en si bonne paix lors, et au temps que nous observerons envers eux, tant et de si grands offices d'amitié, un carnage si horrible eust esté commis des subiects du Roy mondict fils auquel iusqu'alors', à cause de sa maladie, ie n'en avois pas voulu parler. Que i'estois comme hors de moy quand i'y pensois, et ne me pouvois persuader que le Roy son maistre ne nous en feit la réparation et iustice. Car de couvrir cella sur l'adveu dudict Admirai qu'il n'y a pas de quoy, estant bien croyable qu'il n'a pas laissé aller tant de gents hors de ce royaume ^^^ns le SI. eu du Roy mon fils , qui estime que le commerce et la naj^^^^ «at libre partout à ses subiects. Et que ceste terre oii le

^H commis n'est point à luy mais de si longtemps descouverte

428 LETTRES ET PAPIERS d'eSTAT

de nos subiects^ qu'elle en porte encores le nom comme il en a esté, et ses ministres aussi, ia adverti par tous. Et quand bien ils eussent esté dans les propres pays du Roy son maistre, faisants autrement qu'il n'appartenoit entre amis, qu'ils se debvoient contenter de les prendre prisonniers et les rendre au Roy mon fils, pour les faire punir, s'ils ayoient failli, sans en user ainsi, dont ie ne pou- ▼ois croire qu'il ne nous rendit contents. Qu'il (1) sembloit que Ton ▼ouloit brider le Roy mon fils, l'enfermer en ce royaume et luy roigner les aisles, chose qu'il ne pourroit, et ne seroit aussi conseiUc de soufrir, lui apportant parla un argument d'autrement penser et pourvoir à ses affaires : comme il scaura bien faire, si Dieu plaict, et ne luy en défaillent les moyens, de manière que i'esperois qu'il n'auroit que faire de ses voisins^ et ne les respecteroit non plus qu'ils font luy. Grâces à Dieu, que son royaume estoit en bonne paix, et luy mieux obéi qu'il ne fut iamais, par où se pouYoit aiseement croire qu'il ne luy sera malaisé de faire connoistre et sentir à ceux qui luy voudront mal faire qu'il n'a pas moindre moyen de s'en garder, que ont eu les Roys ses prédécesseurs. Ledict ambassadeur essaioit tousîours de couvrir le faict sur l'Admirai, et qu'il y avoit des ministres de la religion qui estoit chose fort desplaisante à son maistre ; mais ie luy ay dict que nous ne sommes pas enquîs quelles gents alloient audict voyage, et que si c'estoit à souêter, ie voudrois que touts les huguenots fussent en ce paîs-là, où il ne peut iustement dire qu'il ait interest, puisque la terre est nostre, comme nous la prétendons; nous faisant bien connoistre qu'on ne veut gueres le repos de ce royaume, puisque Ion nous veut ainsi oster le moyen de l'y mettre; mais quoy que ce soit, ce n'est pas à eux de punir nos subiects, et ne disputons point s'ils estoient de la religion, ou non, ains du meurtre qu'ils en ont faict, dont il est bien raisonnable que son maistre fasse faire iustice que nous luy en demandons. A quoy il m'a semblé que l'ambassadeur a esté bien empesché de respondre, et s'est advancé pour fortifier ses plaintes de

nous parler aussi de Corségues (2), etc

Quand tout est dict, il avoit amassé un monde de plainctes pour donner couleur à celle de la Floride, où il y a aussi peu de fondement; mais ce qu'il en a rapporté est qu'il a bien connu que nous l'avons trouvé très mauvais, et ne pense pas aue nous l'oublions.

1) Od aura remarqué l'énergie patriotique de ces paroles. (2) Corses.

DE FORQUEVACLX. 429

Ce que i*ay bien voulu tous escripre ainsi au long, de la pari du Roy mon fils : vous priant, et ordonnant de faire bien entendre au Roy Catholique, en le priant très affectueusement qu'il veuille, pour le devoir, et la raison en faire faire la iustice, et réparation que mérite un si énorme outrage, par démonstration digne de Tamitié et bonne paix qui est entre nous, et qu'il considère le tort qu'il y fairait s'il ne nous en donne la satisfactfon que le Roy mon fils en attend, et que ie désire de ma part, car ie ne serai iamais à mon aise ne bien contente , iusques à ce que ie la croye conforme à la sincérité de noz affections et actions en son endroit, dont il me fascheroit trop qu'on abusast, et aurois un merveilleux regret d'avoir perdu tant de peines, de soings et de moyens que i'ay cherchez pour nourrir ces deux princes, et leurs couronnes en perpétuelle amitié, et qu'aulieu du bien que i'en esperois voir sortir, le Roy, mon fils, me reprochast un iour que, durant qu'il s'est reposé sur moy de ses affaires, i'aye laissé faire une telle escorne à sa réputation dont ie vous prie que par vostre première despesche ie sois eclairaie, m'asseurant que le dict ambassadeur n'oubliera rien à faire scavoir de ce que ie luy en ai dict, et du tort qu'il fait au bien que ie cherche à ce royaume

Moulins, 17 mars 1566.

Page 1