XXV
FORQUEVAULX A CATHERINE DE MéDIQS.
Le samedi i'eus le propre iour audience de la Royne, vostre
fille, luy prcsentis vostre lettre, et voulut voir la miene, bien esbaye et desplaisante de voir leans vostre iuste douleur : car elle ne pensoit point que le carnage advenu sur vos suhiects deut estre prîns si aigrement , et me sembla qu'il tint à peu qu'elle ne pleurast son soûl, de crainte qu'il ne survienne quelque altération entre ces deux Roys. le la suppliay vouloir remonstrer au Roy son mary qu'il failloit pour le devoir de raison et contenter Vos Maîestez et vostre
(1) Manuscrit 10751, fol. 219, inédit.
(2) Manuscrit 1075, 1 fol. 225 inédit.
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royaume faire iustice dès murtriers qui avoint excédé sa commission par un si exécrable massacre, ce qu'elle me promit, et me conseilla parce que le Roy Catholique seroit occupé le dimanche au sermon, et vespres que l'attendisse au lundi d'avoir audience , ce que i'ay faict, et devant qu'y aller ma dicte Dame m'a dit luy avoir rempnstré le contenu de ce que Vostre Maiesté lui avoit escript , et amoy. Sa response a esté qu'il n'avoit point envoyé à la Floride sans plus tost en faire advertir le Roy, et vous. Madame, et qu'il ne pensoit endurer l'usurpation de ce pais par nation du monde, et moyns par les adversaires et'ennemis de la religion comme il me respondroit plus amplement. le suis donc allé à l'audience vers Sa Maiesté le premier iour de ce moys, et luy ay faict entendre d'entrée la maladie et convalescence du Roy, et vostre. Il m'a dit qu'il estoit fort aise de scavoir aussi tost la guerison comme le mal pour le soucy que ce luy eust esté d'entendre l'un sans l'autre.
le luy ay rementeu le discours que Monseigneur le duc d'Albe me feit de son mandement aussi tost aprez l'advis venu du succez de la Floride, avec la mort des François, laquelle il imputoit à Monsieur l'Admirai comme occasion et motif qu'ils y estoint allez , et me requérant vouloir escripre à Vos Maiestez qu'il fust leur bon plaisir de faire iustice du jdict Admirai comme infracteur de la paix. Sur quoy ie n'avois failly de donner advis à Vos Maiestez tant de la dicte réquisition que du discours, et narré de tout le succez, lequel toutesfois s'estoit raconté avoir esté plus cruel que le Duc ne m'avoit dict. Semblable demande avoit pareillement faicte l'ambassadeur d'Espaigne à Vos Maiestez , à laquelle Vostre Maiesté au nom du Roy son bon frère, et mon maistre avoit respondu parolles sortant d'une Royne , mère commune de leurs Maiestez , très dolante et bien estonnée d'entendre qu'entre princes si amis, allez et apparentez qu'ils sont fust survenu un massacre si horrible des subiects de l'un par ceux et du commandement de l'autre, que c'estoit une nouvelle indigne d'estre entendue, et moins advenue entre chrestiens. Que si Pierre Melendez et ses gens fussent soldats ils se dévoient contenter de la victoire que la mer leur avoit donnée, et n'eussent voullu pour aucun commandement exécuter tel carnage, sur hommes presque mors de faim, et du naufrage , requerans estrc traictez en subiects du Roy , son bon fraire, et bons amis dès Espaignols avec lesquels ils n'avoient guerre, ni différent; qu'il faut que les ministres soient sages, et aillent plus retenus en leurs commitions, pour amples qu'elles soint : car aux Roys chrestiens craignants
Dieu est assez de repousser une violance, ou demeurer victorieux, par le plus gratieux moyen qu'il est possible. Qu'il y a quarante un an que ie porte les armes duquel temps les forces de ces deux coronnes ont souvent combatu Tune contre Tautre, mais si exécrable faict n'est iamais intervenu; n'estant possible qu'un si grand bon prince, si humain et si chrestien, ait eu agréable ceste inhumanité^ car les mesmes Turcs et Barbares n'en usèrent onc de semblable hors la chaleur du combat. Que les François avoint esté agressez sans les sommer de vuider la terre, et n'avoint donné loisir à ceux du fort de respondre, car sans leur rien dire estoint entrez d'emblée leans, qu'il estoit de costume entre soldats de sommer l'ennemi à vuider les places, et les rendre, mais là ne s'estoit observée tant de solennité, ains les avoint assaillis, combien qu'ils fussent en la terre de l'antienne conqueste de France, où les François pensoint estre en seureté de tous hormis des Indiens, et ores qu'ils fussent dans les pais tenus, et possédez par sa Maiesté, qu'il de voit suffire les faire prisonniers, et les garder, et les renvoyer à leur Roy et maistre. Car entre princes esgaux, et qui ne reconnoissent supérieur l'on n'a pouvoir ne autorité de punir des subiects de l'autre, quelques malfaicteurs qu'ils sont, ains se les doivent renvoyer l'un l'autre, pour en avoir raison. Il appert de l'antienne conqueste, par le nom de la dicte coste, qui s'appelle la terre des Bretons, la Franciscane et la Neufve France. Et mesme que les Espaignols n'y plantèrent enseigne ny marque d'habitation, ains Melendez aprez sa malheureuse victoire des François, a prins possession de la terre, qu'est signe qu'il ne la tenoit pour prinse ne conquise, d'aiftienneté. C estoit aux huguenots la meilleure nouvelle qu'ils peussent entendre de voir que du costé, et endroit dont Vos Maiestez pensoint s'estre fortifiez d'amitié, et alliance pour vous en valloir, et estre secouruz et assistez en touts grands affaires, ce fust de la que vos subiectz estoint murtris, déboulez et chassez. Que c'estoit un mauvais moyen de les contenir en obéissance fust par mespris de vostre puissance, ou pour se vanger de l'outrage faict en haine d'iceux, et surtout que le chemin des terres neufves pensoit servir aux plus entreprenants et séditieux d'une religion, et d'autre, pour y aller habiter, et vuider la France qui devoit désirer que tout cerveau gaillard s'y en allast, afin que les bons et paisibles demeurent en repos. Toutesfois, grâces à Dieu, il n'y avoit en vostre Royaume sinon toute pacification, et iamais ne fust plus obéissant qu'auiourd'huy, ne plus uni pour résister à qui le vouldroit offencer, et se faire respecter à
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qui tenteroit à rencontre. Sur quoy Yostre Maiesté prioit très affectueusement le dict Roy, son beau fils, pour le devoir, et raison de vouloir faire iustice de Meiendez et des siens, et telle réparation que mérite un si énorme oultrage, et que ce soii par démonstrations dignes de Tamitié, et bonne paix qui est entre Vos Maiestez, et veuille considérer le tort qu'il fairoit à la dicte amitié, laissant un tel faict impuni, mesme que vous. Madame, ne serez iamais contente, ny à vostre aise, iusques à ce que vous verrez quelque réparation conforme à la syncérité des affections, et actions dont Vos Maiestez ont usé , et usent en son endroit de laquelle Vostre Maiesté seroit bien faschée d'endurer qu'on abusast connue elle auroit pareillement merveilleux regret d'avoir tant pris de peine et de soing pour chercher les moyens pour nourrir le Roy mon maistre, et luy, ensemble leurs couronnes en perpétuelle amitié, et que en lieu de cella, et du bien que Vostre Maiesté en espéroit voir sortir, il faille qu'il vous soit reproché quelque iour d'avoir soufert estre faict une si lourde escorne et afront à la réputation de la couronne de France. Kt assez d'autres parolles ai-ie dictes sur le mesme subiect. Madame, il m'a faict response que la conservation des Royaumes c estats consiste en ce qu'il faut aucune fois sortir de la voye ordinaire pour repousser une violance quand c'est sur un nouveau faict, et de telle importance comme seroit à luy de permettre, ou passer par dissimulation qu'on entreprint sur le pais des Indes lesquels luy ont tant cousté, et à ses prédécesseurs de conquérir et conserver. Car le permettant et soufrant, il donneroit occasion aux mesmes Indiens de rebeller, et osteroit le cœur à ses Espaignols d'y habiter, voyant estre molestez et travaillez par forces estrangeres, et en crainte de rébellion des naturels du pais. A ceste cause ayant sceu l'allée d'une bonne force de Luthériens de diverses nations, tant François que autres, et leur descente en l'endroit des Indes le plus important à sa navigation, à cause qu'il faut que touts les navires qui veullent reprendre la route d'Espaigne passent devant la coste, et premontoire de la Floride, il n'avoit peu ny deu moins faire que d'envoyer gents par delà pour les en desloger. Ce toutesfois qu'il n'avoit voulu faire sans avoir requis , et prié Vostre Maiesté, une et plusieurs fois, tant par son ambassadeur, que mesme par le duc d'Albe à Rayonne, qu'il vous plust révoquer vos subiects qui estoint allez au pais de son antienne conqueste, et aprez s'en estre plainct auparavant à M^ de Sainct-Suplice , et avoir remonstré, et protest ne pouvoir soufrir telle nouveauté, ains déliberoit y envoyer
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kik LETTRES ET PAPIERS d'eSTAT
forces compétentes, pour en chasser les occupateurs de ces païs, et perturbateurs de la paix. A quoy il dit luy avoir esté respondu que personne n'estoit allé à la Floride, de vostre sceu ne commandement, et ne seroient marries Vos Maiestez qu*il les enîfeit deschasser, et repousser par tels moyens qu'il pourroit. Qu'il est bien desplaisant que ses gents ayent usé si rigoureusement de leur bon heur, et victoire pour ce seuUement qu'ils estoint François la pluspart.
Neantmoins qu'a pirates comme ils estoint ne failloit user de
grâce, ni bon traictement à telles gents, ne aussi peu observer envers eux les cérémonies accoustumées entre gents de guerre. Qu'il estoit trop dangereux pour Pierre Melendez de les emprisonner, car il n'avoit que cent cinquante soldats, et eux estoint beaucoup davantage, aussi n'avoit-il sur le lieu navires ne barques pour les transporter hors de là et les despartir les uns d'avec les autres, ny vivres
pour les nourrir n'y a lieu de penser que pour desgombrer, et ,
deschascher la France de ceux qui la troublent, et tiennent divisée qu'il les veuille rescevoir en ses terres, ny les avoir pour voisins. Touchant à la possession que Melendez a prinse de nouveau que c'est son ordinaire en tout changement de gouverneur de ses provinces des Indes , et que cella qu'il a faict n'empesche point que Sa Maiesté n'en soit possesseur des la première descouverte qui se feit du temps du roy don Ferrand son bisayeul, et que d'autant qu'il est porté par les traictez de paix de faire mourir les pirates de part et d'autre, il n'y avoit lieu de sommer les susdicts, hommes desadvouez.
le luy ay répliqué , Madame, que vos subiects ne pouvoint estre estimez pirates, puisqu'ils offroint monstrer patente du Roy, ou pour le moins en monstroint ils de monsieur l'Admirai, lequel au faict de la marine represante la personne de Sa Maiesté, et n'eust permis sortir tel nombre de François et de navires armés hors des havres de France, sans le sceu, etadveu du Roy monmaistre. Mais que Melendez et les siens s'estoint voullu signaler par le trophée des ossements des François, vos soldats, et subiects. Lequel faict Dieu ne permettroit demeurerimpuni etqueSa Maiesté ne le devoit permettre, ains apprendre à Melendez et autres ministres d'user d'une victoire moins insolentement. Si victoire méritât estre appellee une deffaicte advenue mieux à son advantage qu'il n'eust sceu soùeter, et quelque rigueur qu'il eust chargé d'user aux François en venant au dessus, cela s'entendoit s'ils faisoint résistance, et durant l'ardeur du combat , et non à froid sang; lequel acte si cruel requeroit our la repu-
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tation de Sa Maiesté Catholique, et pour satisfaire à la réparation que Vos Maiestez en demandent et appaiser tout un royaume de France, qui ne parle auiourd'huy d'autre chose que Melendez et ses gens, qui ont commis le crime, en soufrent con digne punition. Ledit sien Roy m'a derechef respondu qu'il communiqueroit la dessus avec le duc d'Albe, pour adviser ce qui se devroit faire, mais ie m'asseure que c'estoit pour se défaire de moy, car ledict duc ne contredira iamais à soi-mesme, estant la commune opinion de touts, que c'est luy qui conseilla ce massacre, si les Espai-
gnols avoint le meilleur
Madame, i'ay parlé au duc d'Albe lendemain de mon audience , lequel m'a dict avoir charge du Roy son maistre de me respondre à ce que i'avois remonstré de vostre part à Sa Maiesté. Parquoy luy ayant desduict la plaincte, remonstrance et réquisition que i'avais faicte au Roy Catholique , ce duc m'est allé remémorer les antiens traictez de paix, ou tresve, qui sont esté pourparlez, et passez entre les couronnes de France et d'Espaigne depuis la descouverte des Indes , par touts lesquels est porté que l'une Maiesté et Tautre pourront faire mourir les pyrates, et escumeurs qui infesteront les costes, etterres de leurs royaumes, et pais, ou leurs subiects soit par terre ou par mer, et que ayant entendu ce Roy qu'il y avoit quelques navires François qui vouloint ces années passées aller aux Indes travailler les subiects de ceste couronne, il avoit prouveu pour autres navires à ce qu'on eut voulu attenter par la mer, toutes les fois qu'ils n'eussent pas estimé devoir estre assaillis en terre ny expoliez des païs qui sont à ce roy, comme les François ont faict. Sur quoy aprez avoir entendu leur descente à la Floride on s'estoit adressé au Roy et à Vostre Maiesté plusieurs fois pour scavoir s'ils y estoint allez de vostre mandement, et supplièrent Vos Maiestez les vouloir révoquer; vostre response portoit que iamais vos Maiestez n'avoint donné congé ne commandement à vos subiects d'aller es dicts païs, et ne sauriez que c'estoit. Aussi ne vous desplairoit que le Roy Catholique y envoyast pour deffendre le sien. Disant ledict duc que vous. Madame, ne vous estez laissée 'entendre clairement en vostre response; car si leur eussiez dict franchement qu'ils y estoint descendus par vostre permission et commandement, ils eussent de ce costé cherché autres remèdes. Et touchant à ce que i'avais dict que ce massacre estoit advenu aux iours, et temps que Vos Maiestez faisoînt tous les offices possibles pour honorer leur Roy, et Royne, et leurs subiects, c'estoit un reproche qu'ils pouvoint abatre , parce qu'ils
s'estoint amployez de personnes, et finances pour secourir n'a gueres de temps vostre royaume eu ses plus forts affaires, en récompense duquel secours les François leur estoint allez occuper, et invader la
Floride, et maltraicter leurs subiects
Ains , Madame, par ces petits propos et reproches, nous avons debatu de ce massacre duquel il dit que le Roy son maistre est desplaisant, et luy iusques au plus profond du cœur. Toutefois la permission de Melendez portoit de degoUar (1) et faire mourir tous ceux qu'ils trouveroint en la Floride, ne le peut ceste Maiesté desadvouer, ny pouvoit le dit Melendez moins faire de ce qu'il a exécuté, se trouvant foible, et sans moyen de sauver les François sans hazarderFestat, et service de son maistre, et la vie de soy et de ses gents pour ce que lesdicts François estoint plus qu'eux, et n'avoint navires ne barques pour les despartir, et transporter en divers endroits, ne vivres pour les nourrir, car le fort avec ce qui estoit dedans fut bruslé bien-tost aprez l'avoir prins, et ses navires estoient loing de là ne pouvant servir pour lors : mais leur pouvoit advenir ce qui advint d'un de leurs navires quelques iours aprez dans lequel se trouvant douze ou quatorze François, quiavoient eu la vie sauve, ils furent induicts facilement, par un pilote levantin, et trois autres estrangersde s'en aller avec le navire nonobstant certains Espaignols qui estoint dedans, et l'emmenèrent en Damarly (2), où le roy du pais
les a faicts arrester et emprisonner ; Le duc d'Albe
soutenant le contraire nous n'orions iamais achevé, car il veut le droit de son parti plus par opinion que par raison, de sorte. Madame, qu'il ne faut espérer aucune réparation dudict massacre.
Madrid, 9 avril 1 566.