‹ Histoire de la Floride françaiseChapitre 5 sur 72 · LA DECOUVERTE · texte numérisé non relu

LA DECOUVERTE

LES PROJETS DE COLIGNY

Au milieu du seizième siècle, lorsque Calberine de Médicis fut investie de la régence au nom du second <le ses fils, Charles IX, les envieux et les adversaires de la France considéraient sa situation comme désespérée. A. l'intérieur la régente était mal ôbéie, mal conseillée. Les grands, sous couleur de bien public , ne cherchaient qu'à ruiner l'autorité royale ; et, quand ils ne se rencontraient point sur des champs de batailles fratricides, de prétendus raffinés du point d'honneur versaient pour de futiles motifs un sang qu'ils auraient

du ménager pour la défense de la patrie. Aux hor-

4 CUAPITRK 1.

reurs de la guerre civile allaient se joindre les abominations de la guerre religieuse. Depuis la conjuration d'Amboise , protestants et catholiques étaient séparés comme par un fossé de sang. Quant au peuple, tiraillé entre ses anciennes croyances et les doctrines récentes, il flottait irrésolu; mais on abusait de son ignorauice et de ses hésitations pour l'exploiter et le ' malmener. Un poète contemporain (i). l'écrivait, avec emphase peut-être, mais avec une énergie convaincue :

Tout à l'abandon va sans ordre et sans loy ; L'artisan par ce monstre a laissé sa boutique , Le pasteur ses brebis, Tadvocat sa practique , Sa nef le marinier, son trafîq le marchant , Et parluy le preud'homme est devenu meschant, L'escolier se desbauche, et, de sa faulx tortue^ Le laboureur façonne une dague pointue, Une pique guerrière il fait de son râteau Et l'acier de son contre il change en un couteau. Morte est Fauthorité ; chacun vit en sa guise : Au vice desréglé la licence est permise.

A l'extérieur, plus encore peut-être qu'à l'intérieur, la décadence française semblait profonde. Nos armées n'existaient pour ainsi dire plus. A l'exception de quelques corps privilégiés , il n'y avait plus que des bandes au service personnel de leurs officiers. La marine avait perdu son éclat du temps de François I". Nous n'avions plus d'alliances. Pourtant nous aurions eu besoin de soldats, de matelots et d'alliés : car les deux principes contradictoires qui se par-

(i) RojisAftD, Discours des misères du temps, édit. i623, t. Il, p. i335.

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tagent, aujourd'hui encore, le monde moderne, l'esprit d'examen et l'esprit d'autorité , étaient à la veille d'entrer en lutte, et la France allait leur servir de champ de bataille. Les étrangers, écrit un contemporain, yre7i7/fl/c/ï^ d'entrer en France. En effet l'Angleterre se préparait à profiter de nos dissensions pour ruiner notre commerce, et accaparer à son profit la colonisation de l'Amérique du nord. L'Espagne et l'Autriche, unies par des liens de famille, nous entouraient comme d'un cercle d'ennemis , et dominaient par la terreur dans les Pays-Bas et en Italie , contrées jadis soumises à notre influence. Nous n'avions pour ami que le Turc. Mais on osait à peine avouer cette

amitié.

Déchirée à l'intérieur, affaiblie et menacée à l'extérieur, telle était vers i56o la situation de notre infortunée patrie.

Un homme pourtant se rencontra qui voulut arrêter cette décadence. Gaspard de Coligny, seigneur de Qiâtillon-sur-Loing, colonel général de l'infanterie française, puis amiral de France et de Bretagne, était un grand patriote. Depuisle jour où, pour la première fois, coula son sang pour la défense du pays, jusqu'à l'heure de sa mort, il ne cessa de songer à la grandeur de la France. La guerre civile l'attristait, la guerre religieuse le désolait, mais la guerre avec l'étranger le transportait d'aise ; non pas seulement parce qu'il y trouvait l'occasion d'acquérir de nouveaux titres à la reconnaissance de son souverain et de son pays, mais

surtout parce que le sang de ses concitoyens était an moins verse pour une noble cause (i ). Brantomeraconte qu'il se trouva un jour, dans une des anticliambresdu Louvre , avec Coligny et Strozzi. On venait d'apprendre la prise de Mons et de Valenciennes sur les- Espagnols. L'amiral tressaillait de joie, a Or Dieu soit loué, disait-il, avant qu'il soit longtemps nous aurons* chassé l'Espagnol des Pays-Bas, et en aurons faict nostre roy maistre, ou nous y mourrons tous et moy mesme le premier, et n'y plaindrai point ma Vie, si je la perdz pour ce bon subject. »

Coligny en effet détestait de tout cœur les Espagnols, qui excitaient Catherine de Médicis aux persécutions religieuses, et semblaient avoir pour maxime la ruine de la France. À ses yeux les Espagnols étaient tout ensemble des enneviis de sa religion et de sa patrie. Aussi poursuivit-il pendant toute sa vie la grande idée de détruire ou tout au moins d'affaiblir la puissance espagnole, à la fois pour acquérir la liberté religieuse, et pour rendre .à son pays la liberté politique et par suite la prépondérance en Europe^ Trop heureuse la France, si elle avait eu pour la servir alors quelques citoyens aussi vigoureusement trempés , quelques intelligences aussi -vives et aussi nettes! Afin d'éviter à sa patrie la fureur des guerres civiles et religieuses , et pour détourner contre l'étranger les passions vivaces et l'ardeur belliqueuse

(i) Brantômb, écUt. Lalanne. Capit, Franc, t. IV, p. 295,

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qui fermentaient en elle, G>lîgny, dans ses vastes et patriotiques desseins , ne s'arrêtait pas à TEurope. L'Amérique était alors espagnole ; aucun autre peuple ne disputait encore au successeur de Charles Quint ia possession de ces immenses contrées, car les Portugais n'occupaient que les côtes du Brésil^ et , d^ailleurs ils seront bientôt les snjels immédiats de Philippe'IÏ. Les Hollandais Tétaient encore. Les Anglais et les Français s'étaient contentés de quelques Voyages de découverte , et n'avaient pas fondé d'établissement sérieux. L'Espagne dominait donc en maîtresse absolue. Nul autre drapeau que le sien ne flottait sur les mers américaines ; les indigènes ne connaissaient et ne respectaient qu'elle* Affronter un pareil colosse pouvait paraître de la folie ou tout au moins de la présomption. Coligny l'osa pourtant. Peu de personnes encore soupçonnaient en Europe ce que le prodigieux entassement des victoires et des conquêtes espagnoles avait amené d'épuisement. Il était du petit nombre des hommes d'État qui pensaient que cette grandeur était plus apparente que réelle, et commençaient à comprendre combien les fantastiques richesses du nouveau monde cachaient de profondes misères. Il avait déjà remarqué que les Espagnols étaient en Amérique disséminés sur des espaces trop énormes pour qu'ils fussent tous également défendus. Il avait appris que les indigènes, exploités, maltraités, massacrés par leurs nouveaux maîtres, n'attendaient que l'occasion de se venger. Il essaya donc de profiter des

diverses causes qui afTaiblissaient la puissance espagnole en Amérique y el résolut d'attaquer l'Espagne non pas seulement en Europe, mais aussi au nouveau monde.

Un autre motif, plus louable encore, le poussait en Amérique. Les protestants de France, longtemps persécutés , s'étaient enfin lassés de l'oppression qui pesait sur eux. Fortement organisés, soutenus' par l'ardeur qui caraclérise les néophytes, bien commandés, ils étaient à la veille de commencer la guerre civile. Coligny , qui prévoyait cette explosion , aurait voulu la prévenir. Il avait songé à ouvrir à ses coreligionnaires une sorte de champ d'asile, où ils trouveraient la liberté de conscience. Dès i555, il avait envoyé dans la baie de Guanabara, non loin de l'emplacement de Rio de Janeiro, une expédition commandée par Durand de Villegagnon. Mais, après quelques années de séjour, le lieutenant de Coligny revint presque seul. Ses compagnons avaient péri sous la flèche des sauvages ou victimes de leurs propres fureurs. Cet essai malheureux ne découragea pas l'amiral. Nommé gouverneur de l'importante place du Havre, en relations suivies avec les armateurs et négociants normands, très-probablement de part avec eux dans leurs risques et bénéfices , il annonça hautement Tintention d'ouvrir au commerce français de nouveaux débouchés. Ses projets étaient tellement connus, qu'ils éveillaient les soupçons des puissances voisines. L'Espagne tremblait pour le Pérou et son ambassadeur à

LES PROJETS DE COLIGNY. 9

Paris (i), écrivait, dès le 28 octobre i56o, au cardinal de Lorraine pour avoir à cet endroit des informations précises. Les Portugais étaient moins rassurés encore ; car ils craignaient une nouvelle expédition au Brésil. Les Anglais eux-mêmes étaient inquiets, et épiaient déjà avec jalousie les progrès de notre renaissance maritime. Mais les trois peuples se trompaient; car c'était dans une région encore inconnue, la Floride, que Coligny avait formé le dessein de fonder une colonie française : et, en effet, dès i56i, il invita tous les volontaires, protestants ou non, à se réunir au Havre, et annonça que bientôt une expédition partirait de ce port pour aller en Floride.

On appelle de nos jours Floride un des États qui constituent l'Union américaine. La Floride est une vaste péninsule jetée entre le golfe du Mexique et l'Atlantique. Elle est terminée au sud par le cap Sable ou Agi. Le canal de la Floride la sépare de Cuba, et le canal de B^hama de l'archipel des Lucayes. Au nord et à l'est elle est bornée par les États de Géorgie et d'Alabama. Sa superficie est de 1 5,467,000 hectares, un peu plus du quart de la France. Mais, au seizième siècle, le nom de Floride s'appliquait à un espace bien autrement considérable. La côte actuelle des États-Unis, tant sur l'Atlantique que sur le golfe du Mexique, était désignée sous ce nom, et, pour peu qu'on s'enfonçât dans l'intérieur des terres, on était toujours en Floride.

(i; Tessieb, P a imral Coligny , p. 47-

La côle avait été enlrevue par Verazzano , navigateur italien au service de la France, mais elle avait été ainsi nommée par l'Espagnol Ponce de Léon, qui la découvrit le jour des Rameaux ou de Pâques fleuries 1 5 1 2 (Pasqua Florida). D'ajMrèsune autre étymologie, plus poétique encore (i) « Toute la terre voysine de ces pays-là est tellement chargée d'arbres et de fleurs, et la mer semblablement que , quelque profonde que elle soit, se diroit-on que c'est un pré le plus beau et verdoyant que l'on voye ici durant le printemps. Et l'ayans veue eslre telle tant les nostres qu'autres d'Europe, l'appelèrent Floride. »

Celait et c'est encore un pays magnifique. Nos chroniqueurs du seizième siècle en ont tracé des descriptions poétiques. Us ressentaient, au spectacle de cette nature pittoresque, les émotions charmantes que nous éprouvons tous en contemplant pour la première fois des beautés inattendues (2). « Les champs, écrit l'un d'eux, sans estre aucunement exercez, produisent assez de quoy pour soutenir la vie de ceux qui le peupleroient. Il sembloit que pour en faire, un païs des plus riches et fertiles du monde, n'estoit requis que diligence et industrie, veu la bonté de la terre : estant assez souvent frappée des rayons de son haut soleil reçoit en elle force chaleur, tempérée tou-

(1) Thevet, Cosmographie universelle, t. II.

(2) La Popelikièbe , Histoire (les trois mondes, p. 3o, Il cite el amplifie, dans ce passage^ l'ouvrage de Nicolas le Chilleux, Brief diS' cours, etc.

mm^ÊÊtam

LES PROJETS DE. GOLIGNY. 1 i

tefoisy non-seulement de la fraîcheur de la nuict et de la rosée du ciel , mais aussi des gracieuses pluies en abondance, dont le gazon en vient fertile , voire de telle sorte que Therbe forte y croist en hauteur estrange. »

Les Floridiens, établis dans cette région favorisée du ciel y étaient séparés en tribus nombreuses^ Natchez, Seminoles, Âpalaches , Chactas , etc. Toujours en guerre les uns contre les autres, ils n'avaient pas su fonder de puissants empires comme les Aztèques du Mexique ou les Incas du Pérou. Pourtant, vers le milieu du seizième siècle , ils avaient reconnu la nécessité de s'unir contre! les envahisseurs étrangers. Tout en conservant leur autonomie locale, quelques caciques s*étaient confédérés, et reconnaissaient la suprématie, nous disions volontiers l'hégémonie de l'un d'entre eux , car les Espagnols leur avaient déjà fait sentir le poids de leur domination. Une tradition singulière s'était en effet répandue parmi les conquérants du nouveau monde. Us croyaient trouver en Floride une fontaine merveilleuse qui rendait la santé et la jeunesse à tous ceux qui buvaient de ses eaux , et aussi des mines inépuisables. Mais ni la source qui devait les rajeunir, ni l'or qui devait les enrichir, n'existaient. Comme pour se venger de leur déception, ils organisèrent dans le pays (i) une véritable terreur, et détruisirent systématiquement les indigènes.

(i) Garciliso oe la Vega, Histoire de la Floride, Trad. Richelet,

12 CUAPITBE I.

Mais ceux-ci finirent par iriomplier de leur petit nombre, et se vengèrent par d'afireux massacres de la tyrannie de leurs envahisseurs. La Floride élait donc abandonnée depuis quelque temps par les Espagnolsy lorsque Coligny se décida à y envoyer une colonie française (i).

La politique de Tamiral lui conseillait ces expéditions, mais son génie ne les animait pas : elles furent toutes malheureuses. Néanmoins, comme étude de mœurs locales et comme peinture de caractères originaux, elles présentent un vif intérêt. Nous avons essayé d'en rassembler ici les fragments épars, et, en étudiant ce sujet peu connu, de remettre en honneur un épisode intéressant de noire histoire nationale, et de préparer quelques matériaux pour le futur historien de la colonisation française au seizième siècle.

^i) Néanmoins le vice-roi de Mexico, en i558| avait ordonné un voyage de découvertes sur les côtes, ainsi que l'atteste une lettre de Guido de las Bazarès , commandant de l'expédition , à don Luiz de Velasco {i^' février), et une letti*e de L. de Velasco à Phlippe II (24 septembre) : les deux lettres ont été insérées dans Ternaux-Compans, Collection de documents inédits sur P Amérique, 1^ série, t. X , p. i43-i57-i6S.

Coligny choisit, pour commander Texpédilion , un gentilhomme fort apprécié pour sa bravoure , son audace et ses mérites. 11 se nommait Jean Ribaut. 11 appartenait à la religion réformée. Plusieurs fois déjà il avait été chargé de missions délicates (i). En iSSg on l'avait envoyé en Ecosse , pour y surveiller les intérêts de la France, et il s'était tiré à son honneur de cette difficile négociation .* H avait, comme tous ses contemporains, reçu cette forte éducation du seizième siècle , qui , tout en laissant une large part aux exercices corporels, développait aussi les facultés de l'esprit. Plein de feu , susceptible même d'enthousiasme, il exerçait un grand ascendant sur ses subordonnés. Peut-être pouvait-on lui reprocher une certaine obstination et un peu de vanité. Mais cette obstination deviendrait sans doute de la fermeté, et cette vanité de la confiance en soi-même. A tous égards Coligny avait donc fait un excellent choix.

Ribaut partit du Havre le 18 février i562. Sa flottille se composait de deux ramberges ou roberges,

(1) John Ribaut is despatched from this court vith charge to repairto the admirai and fix)m this to receive further direction for his going into Scotland. — Trokmorton to Cecil 9 oct. iSSg , cité par Tessieb, ouv. cit., p. 58.

gros bateaux sans élégance^ mauvais marcheurs mais solides. Les trois-màls hollandais, avec leurs coques massives et arrondies, leur ressemblent encore. Ribaut amenait avec lui bon nombre de soldats el d'ouvriers , presque tous calvinistes , et quelques gentilshommes attirés par Tespoir de fonder une colonie dans une terre encore vierge et surtout d'échapper aux persécutions religieuses , en trouvant au nouveau monde la liberté de conscience. Le plus intelligent de ces volontaires , qui joignait à des connaissances nautiques toutes spéciales des sentiments d'austérité et de patriotisme fort rares à cette époque, était René de Laudonnière. On connaît encore les noms de Nicolas Mal- Ion, Fiquinville, Sale et Albert ou Aubert de la Pierria, dont le dernier était destiné à de tragiques aventures; du sergent Lacaille qui déjà, sans doute, avait voyagé dans ces parages , car il connaissait la langue des indigènes. Citons encore Nicolas Barré ou Barrois, qui avait fait partie de l'expédition de Villegagnon au Brésil, le tambour Guernache, les soldats Lachère ou Lachéry , Aymon , Rouffi et Martin Atinas, de Dieppe. Ce sont les seuls dont les noms soient parvenus jusqu'à nous.

Ribaut ne voulait pas que les Espagnols fussent renseignés sur le point exact du débarquement. Il eut donc soin de ne pas s'exposer à quelque rencontre avec un navire espagnol, et prit une direction peu fréquentée, l'est-nord-est , c'est-à-dire qu'il évita les Canaries et les Açores, et coupa le courant du Gulf-Stream au

lieu de se laisser entraîner par ses eaux. Il faut aujourd'hui aux bateaux à vapeur une dizaine de journées pour aller d'Europe en Amérique : ce fut seulement après deux mois dé navigation que Ribaut arriva sur une côte très*plale, déjà observée quelques années auparavant par Verazzano , et découvrit un cap , qu'il nomma le. cap Français (i). C'était la côte actuelle des États-Unis, et le cap Français répond sans doute à la pointe qui s'étend au nord de la ville de Saint- Âugustin.

Si Ribaut avait pris la direction du sud , il aurait découvert la Floride proprement dite, mais alors il se serait rapproché des Espagnols, qu'il voulait éviter;' il suivit donc la côte dans la direction du nord, et découvrit bientôt un fleuve magnifique, dont il remonta quelque temps les rives. Les ombrages touffus, la splendeur du ciel, la magnificence de la végétation le décidèrent à prendre terre. Son premier soin fut d'occuper le pays au nom du roi de France. C'était un usage de l'époque, une vieille tradition du moyen âge à laquelle se conformaient scrupuleusement tous les navigateurs. En vertu de l'axiome de droit que le premier occupant est le inaitré , ils s'emparaient de la terre. Mais , pour symboliser par un témoignage matériel cette prise de possession, les usages variaient. Ainsi les Northmans allumaient un feu dont les rayons, aussi loin qu'ils se

(i) Le-moynb , collection de dessins insérée dans l'ouvrage des frères de Bry, planche I.

répandaient (i),limitaient leurs nouveaux domaines, tandis que leurs compagnons , une hache à la main , marquaient leur passage par des signes sur les arbres et les rochers. Les Espagnols se jetaient à l'eau , Tépée à la main, et retendaient aux quatre points cardinaux. Ribaut fit ériger une pierre , où les armes de France étaient gravées : la Floride était désormais terre

française.

Les Floridiens ne tardèrent pas à entrer en relations avec les Français. Un premier mouvement de frayeur les avait jetés dans les forêts. Mais la curiosité l'emporta bientôt sur la peur. Ils se rapprochèrent , se contentèrent d'abord de voir, puis , peu à peu familiarisés avec la figure et les manières des étrangers, ils se décidèrent à les aborder. Ribaut avait donné l'ordre de les traiter avec douceur. C'était une bonne tactique; car les Européens en général, et les Espagnols en particulier, traitaient ces malheureux avec une morgue insultante et parfois avec une barbarie sans nom. Ribaut espérait que les Floridiens se répéteraient entre eux le bon accueil qu'ils avaient reçu , et que ce contraste avec la conduite des navigateurs qui l'avaient précédé lui concilierait l'affection des indigènes. Il espérait aussi pouvoir se procurer de la sorte les vivres dont il avait besoin. En effet, les Indiens se pressaient autour des Français, et leur apportaient des grains, du poisson ,

(i) GEfFBOY, Islande avant le christianisme, p. 16.

du gibier et des fruits. Ribaut ne les renvoyait jamais qu'avec de petits présents; bracelets d'étain argenté, serpes , couteaux , miroirs , et recevait en échange de magnifiques aigrettes de plumes, des paniers ar« tistement tressés ou des peaux de divers animaux, sauvages. Bientôt ils devinrent très-familiers. On les voyait (i) se jeter à la nage, et entourer les navires pour proposer leurs vivres. Dès qu'un matelot faisait mine de débarquer, ils allaient à sa rencontre , et le portaient sur leurs épaules.

Ribaut était entré dans cette rivière le premier mai i562. Il la nomma Rivière de May. Elle parait correspondre à la Rivière Saint-Jean ou San-Matheo. Ribaut se décida à la remonter quelques jours. Le bruit de son arrivée s'était déjà répandu. Partout il reçut un accueil empressé. Les caciques couraient à sa rencontre , et le suppliaient d'honorer leurs villages de sa présence. Ribaut cédait parfois à leur prière , et il admirait les inépuisables richesses de la région , mais bientôt les eaux diminuèrent , et ses navires ne purent plus avancer. Il revint alors sur ses pas , descendit le fleuve, et poursuivit le cours de ses découvertes.

Ribaut longea de nouveau la côte dans la direction du nord, et, en soixante lieues, trouva neuf rivières. II leur donna des noms français, Seine, Somme, Loire, Charente, Garonne, Gironde, Belle et Gtande.

(i) Lbmoyjtb , planche II.

18 CHAPITEE 11.

Ces noms ont aiijoiirdlnii disparu. Ils ne furent même jamais en usage, puisque de Tliou (i) remarquait qu'on ne les retrouvait déjà plus de son temps ^ mais on aime à voir ces Français se souvenir de la France , et en perpétuer le souvenir par des dénominations empruntées à la patrie absente. Par exception ils nommèrent un de ces fleuves le Jourdain , car ils étaient protestants , nourris par conséquent de la lecture de la Bible, et , après avoir payé tribut à la patrie , ils voulaient affirmer leurs convictions (2).

Il est difficile, pour ne pas dire impossible , de déterminer la concordance des fleuves alors entrevus par les Français , et des divers cours d'eau qui arrosent la côte actuelle de la Géorgie ou des deux Carolines. Ribaut peut en avoir oublié quelques-uns, ou , tout au contraire , avoir attaché de l'importance à quelque mince tributaire de l'Océan. Nous avons essayé, dans une des cartes qui accompagnent cet ouvrage , d'établir la concordance des fleuves américains et des cours d'eau découverts par les Français. Mais nous n'avons énoncé que des hypothèses, que nous ont semblé justifier Tétude des textes , el l'appli-

(1) De Thou*, Histoire unmrsellc y édit. 1734, Hv." XLIV, p. 484-

(2) Ne pas oublier pourtant que Luc Vasquez d'Ayllon , un des conquérantK espagnols de la Floride , avait déjà donné ce nom de Jourdain (1 Tun des fleuves du pays. Peut-être nos compatriotes avaient-ils simplement voulu rappeler cette première découverte. Voir Herwando n'KscAT.AWTR, Mémoire sur In Flori^lc, ses côtes et ses habitants , dan? la rollection Tbrwaux-Ccmpans, 2® série, t. X, p. g-^S.

cation de ces textes à la topographie actuelle du pays : aussi acceptons-nous d'avance toutes les redtifica lions. Les Français arrivèrent enfin à un beau fleuve (i). a La profondité y est telle , nommément quand la mer commence à fluer dedans; que les plus grands vaisseaux , voire les carraques de Venise, y pourroient entrer. » Us jetèrent l'ancre, et appelèrent Port-Royal le point du débarquement. Le (2) sile était admirablement choisi, ombragé par des chênes, des cèdres et des lentisques (3) « de si suave odeur que cela seul rendoit le lieu désirable. Et cheminans à travers les ramées , ils ne voioient autre chose que poules d'Inde s'envoler par les forêts , et perdrix grises et rouges. y> La pêche était si abondante que deux traits de seine nourrissaient pour un jour tout l'équipage. Les Français remontèrent la rivière (4), large de trois lieues à son embouchure, et entrèrent dans le pays. Ils furent en général bien reçus. Les Floridiens les accompagnaient, et leur faisaient pour ainsi dire les honneurs de leur territoire. Ribaut] acceptait leurs hommages, et ne manquait point de déposer çà et là des bornes aux armes de la France, non point tant pour assurer

(1) Labdonkièbe , Histoire notable de la Floride^ etc., p. 22.

(2) Lemoyve, planche V.

(3) LAUDOiiiriÈRE, p. 22.

* (4) Laet, Description des Indes occidentales^ X, IX, p. 117. « La rivière estoit pleine de toute sorte de poisson , et principalement d'une sorte que les Normands nomment saUicoques, de la grandeur des escrevisses. »

sa domination sur les indigènes , que pour prévenir toute protestation espagnole ou toute usurpation européenne.

Les Floridiens jouissaient alors d'une paix profonde : leur condition était certainement préférable à celle des peuples européens du seizième siècle. Cjeux de nos historiens , qui décrivirent leurs mœurs , Lescarbot y Basanier ou de Laët , ne tarissent pas en éloges enthousiastes sur le bonheur de ces tribus sauvages. Le ciel clément de la Floride leur donnait en abondance, et presque sans travail , tout ce dont ils avaient besoin. Leurs forêts regorgeaient de gibiers, lueurs fleuves foisonnaient de poissons, lis trouvaient même dans leurs rochers ou dans les lits de leurs cours d'eau des pierres et des métaux précieux. Aussi les Floridiens aimaient-ils leur pays avec passion, et, pour le défendre, sacrifiaient gaiement leur vie (i). Dans les guerres qu'ils avaient soutenues contre les Espagnols, ils s'étaient signalés par de véritables traits d'héroïsme. Bien que maltraités par les Européens, ils reconnaissaient leur supériorité, et, comme toutes les peuplades primitives, s'attachaient aux pas des étrangers, et écoutaient leurs paroles/ ou tâchaient de copier leurs usages avec un espect superstitieux.

Ribaut , charmé de l'accueil et des prévenances des Floridiens, émerveillé par les splendides paysages

(i) Gabcilaso de la Vega, Histoire de la Floride, passim.

qui 5e déroulaient à ses yeux , résolut de fonder à Port-Royal un établissement durable. Il réunit ses hommes et leur exposa son désir. I^udonnière, son principal lieutenant, a recueilli son discours , mélange singulier de sentiments élevés et de citations pédantesques. Il commença par leur rappeler en termes énergiques la mission commune (i) : « Je croy que nul de vous n'ignore de combien nostre entreprise est de grande conséquence j et combien aussi elle est agréable à nostre jeune roy.^.. et pour ceste cause j'ay bien voulu vous proposer devant les yeux la mémoire éternelle qu'à bon et juste litre méritent ceux, lesquels oublians et leurs parents et leur patrie , ont osé entreprendre chose de telle importance. » Puis il les encourage dans leurs résolutions , et leur fait remarquer qu'il n'est pas besoin d'appartenir à la noblesse pour rendre service à son pays : un souffle calviniste anime cette partie de son discours. On sent s'agiter confusément l'esprit des temps nouveaux, encore retenu par plusieurs siècles de respect envers les puissances établies. Mais il se croit obligé de prouver ses assertions : on jurerait qu'il a peur de sa hardiesse , et qu'il s'abrite derrière les noms de Pertinax , d'Agathocles et de Rustem pacha. Il termine par un appel énergique : « Je vous supplie doncques tous d'y adviser, et librement me déclarer vos volontés : protestant si bien imprimer vos noms aux oreilles du roy et

(i) LAUDOiririÈRB , p. 35-36.

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des princes , que vosire renommée à Tad venir reluira inextinguible par le meilleur de nostre France. »

Les soldats répondirent à leur capitaine en style moins fleuri , mais non moins énergique « qu'un plus grand heur ne leur pourroit avenir, que de faire chose qui deust réussir au consentement du roy et à l'accroissement de leur honneur. »

Ribaut choisit avec habileté l'emplacement de la colonie projetée. Près de (i) l'embouchure du fleuve étaient deux petites fles séparées par un bras de la rivière assez profond pour donner accès à des vaisseaux d'un moyen tonnage. Les bords de ces iles étaient de facile défense. C'est là que Ribaut résolut de s'établir, mais non sans avoir consulté le goût des futurs colons : l'emplacement était heureux. Le bras de rivière qui séparait les deux Uots était si pittoresque , si agréablement ombragé qu'on l'appela Chenonceaux , et personne n'ignore combien Chenonceaux sur le Cher mérite sa réputation. L'un des ilôts fut nommé Libourne par les Gascons de l'expédition, et l'autre Charlesfort par Ribaut. C'est à Charlesfort que Laudonnière et Salles tracèrent le plan d'une forteresse suffisante pour contenir les vingt-huit (2) hommes, qui se décidèrent à rester en Floride. Cette forteresse n'avait que 160 pieds ou 52 mètres 80 centimètres de longueur, et i3o pieds

(1) Lemotitb, plaoche VI.

(2) Vingt-six, d'après L\et.

OU 39 nièlres 60 centimèlres de large : elle élait néanmoins suffisante pour abriter la petite garnison , et pour protéger les abords de Tile. Aussi bien Ribaut, en établissant ses hommes dans une ile, se conformait aux règles de la prudence. Depuis les Phéniciens d'Hannon ou les Gaditans d'Eudoxe de Cyzique, qui s'établirent sur les îles de la côte d'Afrique , jusqu'aux Nortbmans du moyen âge qui campaient de préférence dans les îles situées à l'embou- * chure des fleuves, et à tous les Européens, Espagnols, Anglais ou Français qui se sont fortement cantonnés dans quelque ile voisine de la côte, Saint- Jean d'Ulloa , Salsette ou Gorée , avant d'entamer le Mexique , l'Hindoustan ou le Sénégal , c'est une mesure de précaution que prendront toujours les premiers colons qui débarqueront dans un pays inconnu. La raison en est simple : dans une ile on se ravitaille sans peine , on peut surveiller les abords et prévenir une attaque : enfin il est facile de débarquer où l'on veut, el au besoin de partir.

On n'est pas d'accord sur l'emplacement de Cliarlesfbrt : on a désigné soit une des îles que l'Edislo , rivière de la Caroline méridionale, forme à sbn embouchure , soit Archers'creek , près de Beaufort , dans cette même Caroline. Mais Charlesfort ne fut jamais Yju'un fortin en terre, à peine indiqué par quelques -grossiers épaulements. Quelques années après le départ des Français, il ne devait plus rester ni vestige <le leur habitation , ni preuve matérielle de leur se-

jour. INous ne chercherons donc pas à éclaircir une question qui ne peut être éclaircie, et dont lasolution, d*ailleurs, n'importe que médiocrement à .rintërêt de cette histoire.

Le moment de la séparation était arrivé. Ribaut laissait derrière lui une France en miniature sur les rives de ce fleuve inconnu. Mais le drapeau français déployait ses fleurs de lis au sommet de la citadelle; des noms français^ imposés aux localités, rappelaient la patrie absente. Enfin on avait promis à ces exilés volontaires de ne jamais les oublier : aussi de* part et d'autre se séparait-on avec émotion. Ribaut, avant de partir, réunit tous ses hommes, et leur présenta celui qu'il avait choisi pour le remplacer, et auquel il déléguait sa toute-puissance. « Capitaine Albert (i), dit-il, j'ay à vous prier en présence de tous que vous ayez à vous acquitter si sagement de vostre devoir, et si modestement gouverner la petite troupe que je vous laisse que jamais je n'aye occasion que de

vous louer et vous, compagnons, je vous supplie

aussi recognoislre le capitaine Albert, coname si c'esloit moy-mesmequi demeurast, lui rendans obéissance que le vray soldat doit faire à son chef et capitaine , vivans en fraternité les uns avec les autres sans aucune dissension, et, ce faisant. Dieu vous assistera et bénira vos entreprises. » L'émotion était générale ; mais un cri de vive la France! vive le roi! retentit, les épées

(i) LAiiDoiririàRB, p. 38.

LKS DECOUVERTES DE JEAN BIBAUT. 25

sortirent du fourreau , un sentiment commun fit tressaillir toutes ces moustaches grises, et on se sépara. Combien peu devaient se revoir !

Laissons pour un instant à Chariesfort le capitaine Albert et sa petite garnison, et attachons-nous aux pas de Ribaut.

L'intrépide explorateur désirait continuer ses découvertes. Il remonta la côte dans la direction du nord, et trouva bientôt un fleuve dont les rives se distinguaient à peine d'avec les côtes de la mer. La navigatipn devint pénible et les deux lourdes ramberges menaçaient à chaque instant de s'engraver. Ribaut longeait alors les rivages de la Caroline actuelle, ces côtes basses, véritables lagunes, qui furent si dangereuses dans la guerre de sécession américaine. Fallait-il poursuivre sa route vers le nord? mais on s'exposait à des dangers inconnus. Rebrousserait-on chemin dans la direction du sud? mais on se trouvait alors dans des parages déjà explorés; de plus on entrait dans des mers fréquentées par les Espagnols, et dont ces tyrans de l'océan prétendaient avoir la domination exclusive. Découvertes probables, mais dangers certains dans la direction du nord , concurrence redoutable et hostilités dans la direction du sud, que faire? On ouvrit un troisième avis, celui de terminer l'expédition, puisqu'elle avait été féconde en résultats, et qu'on avait, en six semaines, découvert plus de pays que les Espagnols en soixante et dix ans. De plus il fallait rendre compte au roi et à l'amiral de ces nou-

velles conquêtes. Enfin on avait promis au capitaine Albert de lui envoyer des secours^ et ces secours on ne les trouverait qu'en France.

Ribaut hésita quelque temps. Il lui répugnait de renoncer à une entreprise qui s'annonçait si bien : mais on entrait dans des mers tout à fait inconnues, et dont la navigation paraissait dangereuse; les vivres commençaient à manquer; il fallait revenir en France pour ramener de nouveaux colons, et ouvrir à ses coreligionnaires persécutés une patrie nouvelle. De plus Tamour-propre était intéressé à ;raconler les merveilles dont on avait été témoin. Ribaut se décida donc au départ, et retourna en France ; il débarqua , sans encombre, le 20 juillet i562, cinq mois seulement après son départ de Dieppe.

On était alors en pleine] guerre civile. Au massacre de Vassy (i" mars iSôa), et à l'ordre donné « à tous ceux diffamés pour eslre de la nouvelle religion, » de vider Paris en vingt-quatre heures, les protestants avaient répondu en prenant les armes. Le prince de Condé s'était mis à la tête d'une véritable ligue de seigneurs remuants et ambitieux. L'unité nationale était menacée. Près de deux cents villes étaient déjà tombées au pouvoir des rebelles, et, sous prétexte de secourir l'un oul'aulre parti, Elisabeth d'Angleterre et Philippe d'Espagne entretenaient nos discordes intérieures. Le moment était mal choisi pour s'occuper de possessions lointaines. Alors que la guerre civile mettait en feu toutes nos provinces, on ne pouvait

LES DëCOUVEKTëS DE JEAN RIBAUT. 27

guère songer à ces nouvelles colonies, dont on connaissait à peine le nom. Dans Taffreux Aumulle de celte guerre fratricide, nous perdons la trace de Ribaut.. 11 est probable cependant qu'il rejoignit Coligny, et lui parla de la Floride. Mais Tainiral ne lui prêta qu'une médiocre attention. Il luttait pour sa propre existence. Que lui importaient quelques malheureux abandonnés dans une ile inconnue du continent américain? « De vérité, un contemporain (i) le remarque ingénuement, ce fust manque de foy, et une inhumanité, )>.mais, en temps de crise, on sait ce que vaut une existence humaine!

Ribaut prit sans doute une part active à la guerre (2), car, à la conclusion de la paix , il n'osa pas rentrer à Dieppe, et passa en Angleterre avec quelques protestants, compromis comme lui par l'exaltation de leurs convictions religieuses. En Angleterre il recueillit ses souvenirs, les réunit en un volume, et les fit imprimer en i563. Cet opuscule eut un grand retentissement Il fut aussitôt traduit en anglais, et lu avec avidité. Elisabeth connut la Floride, et des lors germa dans son esprit le projet de s'emparer de cette riche proie. Ici comme toujours la France avait semé; d'autres pays allaient récolter !

Une aventure étrange vint tout. à coup augmenter le bruit qui se faisait déjà autour de la Floride. On

(i) Lescarbot, Histoire de la nouçelle, France , p. 4o. (2) Haag , France protestante ,1. VIII , p. 3 1 3 .

avait trouvé en mer, non loin des côtes anglaises , un navire informe , où quelques malheureux , cadavres ambulants, rongés par la famine et dévorés par la soif, allaient rendre le dernier soupir. C'étaient les derniers survivants de Charlesfort, les débris de l'expédition française! Que s'était-il donc passé à la petite colonie?

CHARLESFORT. 29

CHARLESFORT.

x\lbert et ses vingt-huit compagnons étaient abandonnés à eux-mêmes. Il leur fallait, loin de la mère patrie, pourvoir à toutes les nécessités matérielles, et, en même temps, tenir haut et ferme le drapeau de la France. La tâche était difficile, mais nos compatriotes ne furent pas à la hauteur des circonstances, et bientôt la petite colonie éprouva les plus effroyables disgrâces.

Un des traits de notre caractère national a toujours été d'exciter au premier abord, et cela dans tous les temps et dans tous les pays, une sympathie irrésistible chez les étrangers. Nos qualités seules apparaissent. Nos défauts ne sont détestés que plus tard. Nos ancêtres de Gaple plaisaient aux Grecs et aux Romains ; nos ancêtres du seizième siècle furent accueillis avec bonheur en Amérique. Leur turbulence, leur gaieté fébrile formait un contraste frappant avec l'austérité espagnole ou la morgue anglaise. Au Canada, dans les Antilles, et dans toutes ces contrées où la venue des autres immigrants européens était considérée comme un malheur, nos compatriotes amenaient avec eux la joie et le plaisir. Les Floridiens, qui n'avaient encore apprécié que nos qualités, semblèrent prendre à lâche de faire oublier aux soldats d'Albert le départ de leurs

30 CHAPITRJE III.

compagnons. On était alors aux beaux jours de Tannée, dans ce printemps américam autrement poétique et séduisant que celui de nos provinces, car il n'est jamais attristé par la pluie. Albert \isita successivement les caciques des environs, Adusta, Mayon, Hoya, Touppa, Stalame, et fut très-bien reçu par eux. Le cacique Adusta se signala par ses prévenances. Pas une fête n'était célébrée que les Français n'y fussent invités « de sorte que ce bon roi Indien ne faisoit rien de singulier qu'il n'y appelast les nostres(i). » On échangeait des armes; on apportait des présents de fruits ou de gibier. L'abondance régnait à Charlesfort, et nos Français s'habituaient à cette vie grasse et molle. Une de ces. fêtes mérite une mention spéciale. Les Indiens la nommaient la fête Toya. Ils commencèrent par nettoyer soigneusement un espace circulaire, autour duquel se rangèrent les convives, en grand costume et couverts de peinture. Trois d'entre eux entrèrent au milieu du cercle. Us frappaient tous trois sur un tambour, et tournaient sur eux-mêmes en poussant des cris lugubres, auxquels répondait l'assemblée entière. Tout à coup ils s'enfuirent dans la forêt prochaine, et ne reparurent que quarante-huit heures après. [Ils étaient allés invoquer le dieu Toya, et lui avaient adressé leurs prières dans le calme et le recueillement de la solitude. Pendant leur absence tous les hommes jeûnèrent et ne sortirent pas de leurs maisons.^ Les

(l) LvtJDONTflÈRE, p. 4'-

CUARLESFORT. 31

femmes poussaient des gémissemenls lugubres, et elles déchiraient le bras des jeunes filles avec des coquilles aiguës. Le sang qui coulait de ces blessures , elles le répandaient en Tair en criant à plusieurs reprises, Hé Toya ! Les Français ont toujours été gouailleurs. Ces cérémonies grotesques excitaient en eux des rires inextinguibles 9 mais le cacique les supplia de modérer leur gaieté 9 ou ^non il ne se chargeait pas de contenir la fureur de ses sujets, qui n'entendaient pas raison sur ce point. Heureusement les envoyés sacrés revinrent de la foret, portant de bonnes nouvelles, et aussitôt les Floridiens rompirent leur jeûne , avec la même avidité que les musulmans terminent leur Ramadan, et commencèrent une' interminable série de festins, de danses et de chants auxquels furent conviés nos compatriotes. Ces cérémonies étranges n'ont pas encore entièrement disparu. Plus compliquées encore, plus mystérieuses et surtout plus sanglantes, elles sont encore pratiquées de nos jours par les Mandans des États-Unis (i) et excitent chez les Yankees la même curiosité qu'elles inspiraient à nos Français.

Mais ce n'était pas tout que de s'abandonner ainsi , aux plaisirs. Le premier, le pliis impérieux de tous les devoirs était de se mettre résolument au travail et de profiler de la merveilleuse fécondité du sol pour . assurer les ressources de l'avenir. Sous ce ciel admirable, il suffisait de confiera la terre quelques se-

(i) Tour du monde, n® 480'

32 CHAPITRE lU.

menées pour qu'elle les rendit au centuple. Dans la Floride actuelle les vivres sont d'un bon marché fabuleux. Sur le marché de Saint-Augustin ( i ) , en i85i-i85:29 M. Poussielgue achetait une paire de poulets trente ou quarante centimes : pour soixante centimes on avait des bananes « grosses comme la tête j » qui suffisaient à la nourriture d'une famille pendant une semaine. Alors que le sol de la Floride était encore vierge, avec cette humidité tempérée par une chaleur torride, nos Français auraient pu sans peine trouver dans la terre qu'ils occupaient des ressources pour ainsi dire inépuisables. Ils n'y songèrent pas. Imprévoyants et naïfs, ils s'imaginèrent que l'abondance dans laquelle ils avaient jusqu'alors vécu n'aurait pas de terme, et ils ne cherchèrent qu'à jouir des molles délices d'une vie oisive. Mais les provisions s'épuisaient, et la mauvaise saison approchait. Les Floridiens; avaient bien consenti à partager leurs vivres, tant qu'il suffisait de les ramasser pour ainsi dire autour de soi; mais, dès que les pluies commencèrent, ils s'enfermèrent chez eux, suivant leur habitude, et comme ils n'avaient gardé que ce qui était indispensable à la nourriture de leurs familles, ils n'étaient guère disposés à le partager avec desétrangers : c'étaient desgrains, du milsurtout, qu'on enfouissait dans de véritables silos (2), recouverts de.

(i) Tour du monde f n*^ 455.

(a) Lemoyke , planche XX.

CUARLESFORT. 33

feuillages, et qu'on distribuait ensuite par rations (i) ;

c'étaient encore des poissons et du gibier fumé (2), surtout des quartiers de cerf (3). Jls avaient aussi des morceaux de caïman sèches au feu, chair odorante et indigeste que les Européens n'ont jamais aimée (4)- Mais ces provisions n'étaient pas considérables. Pourtant les Français inspiraient tant de confiance, et avaient excité tant de sympathies, que les Floridiens se départirent en leur faveur de leur égoïsme traditionnel, et leur distribuèrent tout ce qu'ils purent retrancher à leur alimentation indispensable. Le cacique Âdusla se signak par sa prodigalité : il ne-garda que les grains rigoureusement nécessaires pour les semailles, et les caciques voisins imitèrent sa générosité.

En Floride les semailles se font d'habitude en mars. Il est donc probable que , dès le mois de janvier 1 563 , nos Français vivaient aux dépens de leurs voisins ; mais, quand ces voisins n'eurent plus rien à leur distribuer, il fallut, en attendant la moisson, courir les bois , ramasser les glands et «les racines , ou bien demander à la chasse et à la. pèche des ressources toujours aléatoires. Bientôt même ces ressources firent défaut, et, pour ne pas mourir de faim dans ce canton

(l) LlMOYKE, pi. XXII-XXIII.

(2) A/., pi. XXIV.

(3) /</., pi. XXV. Ce dessin est fort original. Il représente des Indiens, vêtus de peaux de cerf, qui s'approchent à quatre pattes dg cerfs bien vivants , et les percent de leurs flèches.

(4) M, pi. XXVI.

L\ FLOIllDE. 3

3Ï OHAPITBK 111.

épuisé^ ils se décidèrenly malgré leur petit nombre, à entrer en relations avec des caciques plus éloignes.

Deux de ces caciques, Covexis et Ouadé , passaient pour être plus riches, et pour posséder un sol plus fécond que leurs confrères. Nos aventuriers remontèrent la rivière Belle jusqu'à vingt-cinq lieues environ de Cliarlesfort. Ils apportaient avec eux quelques marchandises, précieuses à cause de leur étrangeté, et surtout ces armes européennes, dont la possession a toujours été si vivement désirée par les peuples barbares. Ce n'est pas à dire que les Français se soient séparés de leurs armes à feu : elles étaient nécessaires pour assurer leur prestige ; mais leurs couteaux, leurs sabres, leurs haches, tous leurs instruments en un mot étaient tellement supérieurs aux grossiers instruments des Floridiens, que la seule pensée de pouvoir en acheter transportait d'aise tous les caciques. Aussi, moitié par bienveillance naturelle, moitié jJar convoitise pour ces armes merveilleuses, dont ils ne connaissaient que par ouï-dire les terribles effets, Covexis et Ouadé accueillirent les Français avec empressement. Us leur fournirent des vivres, et leur cédèrent tout ce qui tentait leur curiosité ou leur cupidité. Nos compatriotes avaient surtout remarqué de magnifiques tapisseries en plumes qui ornaient les murs des cases royales à la hauteur d'une pique. Les Américains étaient alors passés maîtres dans l'art de lisser avec les plumes variées des oiseaux de splendides ouvrages, véritables tableaux, mosaïques naturelles, dont leurs

CHARLESFOBT. 35

descendants ont perdu le secret. Les Floridiens avaient connaissance de cet art singulier, aujourd'hui en décadence : peut-être encore s'étaient- ils procuré ces tentures par voie d'échange. Dès qu'ils s'aperçurent que ces tapisseries, ainsi que des couvertures blanches frangées d'écarlate, excitaient l'admiration des Européens , ils s'empressèrent de les leur abandonner, mais pour avoir des armes.

Une catastrophe imprévue attendait les Français à leur retour. Le feu prit à Charlesfort, et ils se trou-

vèrent sans abri. Ce malheur fut bientôt réparé ; car des baraques en bois sont vite élevées, surtout quand les matériaux sont à portée et ne coûtent rien. D'ailleurs les Floridiens vinrent au secours de leurs hôtes. Ils les aidèrent à reconstruire leur maison. Leurs nouveaux amis ,• Covexis et Ouadé, leur envoyèrent d'autres provisions. Ouadé ajouta même quelques présents. C'étaient des perles, du minerai d'argent, et deux pierres de fin cristal trouvées au pied des montagnes qui s'étendaient à dix lieues de la côte. Ces montagnes correspondent sans, doute aux dernières ramifications des monts Apalaches , qui viennent mourir à peu de distance des rivages océaniques, et ce fin cristal ce sont peut-être des cymophanes, cailloux transparents d'un jaune vitreux (i), avec des chatoiements bleuâtres, qu'on rencontre parfois dans les ruisseaux floridiens.

(i) Tour du monde f n® 544»

36 CUAPITBE lU.

Les Fxançais avaient échappé à la famine j et réparé les désastres de Fincendie ; mais ils n'échappèrent pas aux querelles intestines. La discipline , en ces temps de trouble , n'était pas assez énergique , surtout à une telle distance de la métropole. De plus il arrive parfois que des subalternes , investis d'une autorité provisoire, sont portés à en abuser. Tel fut le cas et de nos aventuriers et de leur chef. Les soldats ne surent pas obéir y et le capitaine Albert ne sut pas les commander. Comme l'avoue naïvement Laudonnière (i) , a le malheur voulut que ceux qui n'avoient peu estre domtez par les eaux ny par le feu le fussent par euxmêmes. » Un déploiement inutile de rigueur excita le mécontentement de tous. Pour le plus futile des motifs y Albert condamna à mort un de ses soldats, nommé Guernache j ancien tambour aux^ardes françaises, et, comme personne ne voulait remplir l'office de bourreau , il le pendit lui-même. Cette sévérité exaspéra nos Français. Mais le sentiment du devoir les retint encore ; peut-être comprenaient-ils la nécessité de rester unis en face de ces indigènes , au milieu desquels ils étaient comme noyés. Peut-être encore le sentiment de Thonneur agissait-il aussi sur eux ; car ils étaient volontaires et huguenots , c'est-à-dire qu'ils avaient librement accepté leur exil , et que le lien , alors tout-puissant, d'une religion nouvelle avait institué parmi eux , surtout à une telle distance de la

(i) LAUDoiririÈRE, p. 53.

CHABLESFORT. 37

France, une sorte de parenté. Mais ils étaient fort . irrités de l'attitude et des prétentions despotiques de leur chef, et une occasion se présenta bientôt de traduire ce mécontentement par des faits regrettables.

Le capitaine Albert ne s'était pas contenté de mettre à mort Guernache. Il venait encore de dégrader un autre soldat, et l'avait envoyé en exil, à trois lieues de Charlesfort , dans une petite ile du fleuve. Il lui avait enlevé tout moyen de correspondre avec ses compagnons, mais s'était engagé à lui envoyer des vivres tous les huit jours. Seulement c'était une fausse promesse , car il ne tint pas sa parole , et laissa mourir de faim ce malheureux isolé. Cet acte de froide cruauté détermina parmi les soldats un ressentiment indicible. « Comme ils voyaient ces furies s'augmenter de jour en jour, et craignant de tomber aux dangers des premiers, ils se résolurent à le faire mourir (i). » De semblables résolutions sont toujours fatales. Les mutins se jetèrent à l'improviste sur leur capitaine , et le massacrèrent; puis ils allèrent chercher le soldat exilé, qu'ils trouvèrent à demi mort de faim, et élurent pour chef l'un d'entre eux , Nicolas Barré , qui avait déjà (2) fait partie de l'expédition de Yillegagnon au Brésil , car ils comprenaient la nécessité de concentrer leurs efforts pour une action commune.

(i) Lescarbot, p. 54.

(2] Lescabbot, ouv. cit., liv. I, § VI.

38 CHAPITRE m.

Les derniersjours de Tannée i5G3 approchaient, et aucun secours n'arrivait de la métropole. Les Français se crurent abandonnés, et ne songèrent plus qu'à regagner leur pays. En pareil cas des Anglais eussent agi autrement. Ils auraient cherché àtirerparli des

ressources du sol, ils auraient cultivé la terre, ils auraient noué avec les indigènes des relations plus suivies, et ils auraient patiemment attendu l'arrivée de leurs compatriotes. Mais nos ancêtres étaient aussi impressionnables , aussi faciles à abattre que nous le sommes encore aujourd'hui. .Au lieu de s'en prendre à eux-mêmes , à leur imprévoyance , à leur indiscipline de leur malheureuse situation , ils ne surent accuser que leurs compatriotes ; ils ne comprirent pas que les malheurs dont ils souffraient assuraient la prise de possession par la France d'un continent nouveau. Ils^ oublièrent qu'avant de jouir il leur fallait souffrir, et qu'ils avaient besoin du baptême des épreuves pour se redresser forts et vigoureux contre la destinée.

A l'étranger, nous ne voyons que la France : nous éprouvons comme un malaise instinctif, qui nous fait aspirer au moment du retour dans la patrie. Aussi nous faut-il excuser ces malheureux, qui crurent que leurs maux ne finiraient qu'en retournant au» pays natal.

Ils venaient pourtant de prendre une résolution presque désespérée. Construire un navire capable de supporter une longue traversée, et cela avec des ouvriers maladroits ou sans expérience; char-

CUARLESFORT. 39

ger ce navire de \ivres suffisants, dans un pays oii les vivres sont si rares; lui trouver des agrès et des voiles, alors qu'on manque à peu près de tout; certes leur désir de revoir la patrie était bien intense, pour que, de gaielé de cœur, ils s'exposassent à tous les mécomptes d'une telle entreprise. Mais Nicolas Barré se montra digne de sa nouvelle position , et fut admirablement secondé par ses compagnons. S'ils avaient dépensé le quart de cette énergie fiévreuse à cultiver le sol et à se bâtir des abris solides , leurs travaux n'auraient pas été inutiles; mais ils n'y songèrent même pas. Ils méprisèrent les richesses de ce sol, qui ne demandait qu'à être fécondé par les sueurs de l'homme, et se lancèrent dans im labeur bien autrement ingrat.

Le bois ne manquait pas pour la construction du navire ; mais où étaient les ferrements pour assujettir les planches , "le goudron pour empêcher les voies d'eau, les voiles et les cordages pour sa marche? Où étaient les charpentiers et les menuisiers? Ces détails n'arrêtèrent pas nos Français , et résolument ils se mirent à l'œuvre. L'industrie humaine, surexcitée par la nécessité, accomplit parfois des prodiges. Tout récemment un Français, Raynal (i), liit jeté par la tempête, avec quatre compagnons, aux iles Auckland ; eux aussi, mais au prix d'incroyables fatigues, et par de véritables merveilles d'invention , réussirent à se

(i) Tour dt$ monât y n. 49^*497-

40 CUAPITRB 111.

construire une barque et à se sauver. Ainsi firent nos hommes. H est vrai qu'à la première nouvelle de leur dessein , les Floridiens vinrent à leur aide. Était-ce bonhomie , ou plutôt désir de se débarrasser de voisins qui commençaient à devenir gênants? On ne sait; mais ils coupèrent de grands arbres dans la forêt voisine , et les apportèrent au chantier. Quand la charpente du navire fut achevée y ils apprirent aux Français à remplacer le goudron par de la résine ou de la gomme , l'étoupe par de la mousse , et leur donnèrent des cordes tressées avec des lianes. Le petit navire fut donc achevé , et lancé à la mer. Les Français remercièrent les Indiens de leur précieux concours , et leur abandonnèrent les instruments dont ils n'avaient plus besoin; puis ils dirent adieu à cette terre, où ils avaient tant souHert , et mirent à la voile.

Si du moins ils avaient eu des voiles : mais ils avaient été forcés , pour en fabriquer, de sacrifier leurs chemises et leurs draps de lit. C'était vouloir tenter la destinée que de s'aventurer avec Un semblable navire sur une mer presque inconnue. Ils n'avaient même pas eu la vulgaire prudence d'amasser des provisions en quantité sufiisante. Ils crurent, dans leur naïve et*folle confiance, que le vent les favoriserait constamment^ et qu'ils n'avaient pas besoin d'alourdir la marche de leur navire , en entassant des provisions à fond de cale. Leur présomption devait être bien punie!

lis n'avaient pas fait le tiers du chemin que sur-

CHARLESFORT. 41

vinrent des calmes plats. On sait que parfois , sous les tropiques 9 Faction des vents cesse tout à coup. La mer ressemble à de Thuile. Aucua souffle ne la ride. I^s voiles pendent le long des mâts , et les matelots , réduits à l'inaction , appellent de tous leurs vœux un vent libérateur, au besoin quelque tempête qui les arrache à Taffreuse perspective de la famine. Nos malheureux compatriotes ne firent en trois semaines que vingt-cinq. lieues, et leurs vivres diminuaient à vue d'œil(i).Laudonnière a raconté leurs souffrances en termes émus : « Les vivres, dit-il, vindrent à telle petitesse qu'ils furent contraints ne manger que chacun douze grains de mil par jour, qui sont peut estre en valeur douze pois. Encores tel heur ne leur dura que bien peu , car tout à coup les vivres défaillirent , et n'eurent pour plus asseuré recours que les souliers et les colets qu'ils mangèrent. Quant au boire, les uns usaient de l'eau de la mer, les autres de leur propre urine, et demeurèrent en telle désespérée nécessité l'espace d'un fort long temps, durant lequel une partie mourut de faim. » Pour les accabler, une voie d'eau se déclara. Épuisés par la faim, ils consumèrent leurs dernières forces à rejeter hors du navire l'eau qui l'envahissait. Enfin ils parvinrent à aveugler la voie fmais la famine , la hideuse famine , avec son cortège de sinistres pensées , et de cruelles déceptions , se dressait toujours devant eux. Le désespoir les gagna, lis prirent

(i) LAUDOirifiÈRE, p. 56-5^.

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