DEUXIEME EXPEDITION
(22 AVRIL 1564 — 28 août 1565) LA COLONISATION
Le premier essai de colonisation tenté en Floride par les Français avait misérablement échoué; mais Coligny, et, en général, tons les chefs du parti protestant, avaient pour qualité maîtresse une persévérance à y3ute épreuve. Toujours vaincus, toujours déçus dans leurs espérances, ils ne renonçaient jamais à leurs projets. Après la paix d'Amboise qui termina la première guerre de religion , Coligny aurait immédiatement repris ses projets maritimes, s'il n'avait eu à soutenir avec les Guise un interminable procès. On l'accusait de complicité avec Poltrot de Méré, l'assassin de François de Guise. Le procès ne fut terminé que le 5 janvier i564 par un arrêt du roi qui retirait l'afTaire. Tout aussitôt l'amiral tourna de nouveau son activité vers la mer. « Cependant que je
<16 CUAPITEB 1.
suis en ma maison, écrivait-il (i), je regarde à trouver nouveaux moyens par lesquels l'on pourra trafïîquer, et faire son proffict aux pays estranges, et j'espère en peu de temps faire en sorte que nous ferons le plus beau traficq|qui soit en chrestienté. » Aussi, malgré le premier écbec subi en Floride, Coligny résolut de tenter une seconde fois là fortune, et organisa une expédition nouvelle.
Ribaut était toujours en Angleterre : Coligny avait donc besoin d'un autre cbef. Il le rencontra dans la personne de René de Laudonnière, un de ses familiers, déjà connu (2) pour sa grande expérience des cboses de la mer. Laudonnière avait fait partie de la première expédition, et Ribaut n'avait eu qu'à se louer de ses procédés et de sa capacité. Il semblait (3) taillé à l'image de son patron l'Amiral : froid, honnête, consciencieux, avant tout l'homme du devoir. Il était un peu fier. 11 manquait aussi de présence d'esprit, et peut-être de fermeté. Mais ces défauts estaient rachetés par son dévouement à la mission acceptée et sa persévérance. Sa devise le peint : « Si Dieu m'aide, j'irai afin. » Peu de brillant, mais du solide. Il n'excitait pas la sympathie, mais commandait l'estime.
(i) Places sur C histoire de France, t. Vm, année i865 , cité par TessiER, ouv. cit. , p. 87.
(2) De Bry, ouv. cit. , p. 6 : Aalœ suœ /amiliarem, non tant ariis mililaris scient ia atque usu proditum quant rerum nauticarum. — Cf. de Thou, p. 490.
(3) Son portrait a été gravé par Crispiu de Passe, dit le Fieux, iSqB, in-8®; nous*n'avons pu nous le procurer.
C'était un puritain français. Coligny se montra généreux à son égard. Il lui donna cent mille (i), et même, d'après certains auteurs (2) , cent cinquante mille francs, l'engagea à prendre son temps pour bien choisir ses hommes , et lui confia un blanc seing avec pouvoir de conférer des grades.
Laudonnière se rendit au Havre de Grâce, dont l'Amiral était gouverneur particulier, et y donna rendezvous à ses compagnons. Franciscopolis avait déjà perdu son nom pédantesque, et préludait à ses magnifiques destinées. Ce port était bien choisi pour servir de point de départ à une expédition en Floride. Coligny l'avait ouvert comme un asile à tous ceux de ses coreligionnaires disposés à chercher au loin fortune et liberté. Il y recevait aussi les capitaines et les matelots que n'effrayait pas la pensée de lointains voyages de découvertes. Aussi Laudonnière n'eut-il pas de peine à recruter ses équipages au Havre. Car le voyage projeté avait fait grand bruit. On était alors plus aventureux que de nos jours. Lès merveilleuses conquêtes des Espagnols, exagérées par l'emphase castillane, les trésors inépuisables du nouveau monde , les courses dans la forêt vierge, les fatigues inouïes et les voluptés sans nom de l'Amérique transportaient dans le monde des chimères l'imagination toujours mobile de la jeunesse française. Ce n'étaient pas seulement des
(1) De Thou, ouv. cit., p. 44.
(2) De LiET, jW., p. 119.
misérables ou des déclassés qui quittaient alors la patrie, c'étaient des jeunes gens de bonne famille, et des bourgeois aisés. Quelques gentilshommes se joignirent aussi h l'expédition : d'Ottigny et d'Erlach à titre d'officiers, de la Rçcheferrière , de Marillac, de Grontaut , Normans de Pompierre et quelques autres en qualité de volontaires (i). Des vétérans, rompus aux fatigues et forts de leur expérience, firent aussi partie de la troupe. C'étaient Lacaille, un des survivants de la première expédition, Pierre Gambie, J. Salé, Le Mesureur, Desfourneaux et quelques autres, dont nous rencontrerons les noms dans le cours de ce récit. On avait de bons pilotes, Jean Lucas, Pierre Marchant, Trenchant et les deux frères Michel et Thomas Levasseur. Les matelots avaient été choisis avec soin. Un maître apothicaire, un artificier, Hance, quelques charpentiers, Jean Deshaies, et deux Fla-
(i) Od pourrait dresser ainsi le rôle de l'équipage. Capitaine : B. de Laudonnière. — Officiers : d'Ottigny, lieutenant; d'Erlach, enseigne, J. Lemoync, dessinateur ; Lacaille, sergent interprète ; Michel Vasseur, capitaine du Breton; Jean Lucas, dé V Elisabeth ; Pierre Marchant, du Favcon ; Nicolas Vasseur et Trenchant, pilotes. — Volontaires : La Rocheferrière, de Marillac, de Grontaut, Normans de Pompierre, Seignore. — Administration et ouvriers : Jean Deshaies, maître charpentier; Hance, maître artiBcicr, un maître apothicaire , deux charpentiers flamands ; une servante. — Soldats ou matelots :. Pierre Gambie, La Roquette , Le Gendre, Martin Chauveau, Bertrand, Sanferrent, Lacroix, Estienne Gondeau, Grandpré^ Nicolas Lemaistre, Doublet, Fourneaux, Estienne de Gênes , Jacques Salé , Le Mesureur, Barthélémy, Aymon , La Crète, Grandchemin , Pierre Debray, trois frères de Lacaille, un trompette. — Quant aux autres officiers, ouvriers ou soldats, on ignore leur nom.
mands spécialement engagés pour leur adresse , donnaient à rexpéditioh toutes les sûretés imaginables (i). On n'avait même pas négligé le côté pittoresque. Le dessinateur Jacques Lemoyne de Mourgues avait été prié par Laudonnière de s'embarquer pour dessiner les types curieux ou les paysages étranges qu'il rencontrerait. Par un hasard heureux une partie de ces dessins a été conservée avec le texte explicatif,- et leur naïve exécution, leur scrupuleuse exactitude nous seront d'une grande ressource. Quelques étrangers, attirés par la réputation du capitaine^ ou gagnés par l'appât des aventures, avaient demandé et obtenu la permission de se joindre aux volontaires. C'étaient un Génois ou plutôt un Genevois (2) nommé Etienne, et un aventurier corse ou italien nommé Seignore ou Signori.
Trois navires avaient été équipés au port du Havre, VÉlisabeth^ le Breton ^ et le Faucon. Ils étaient d'un faible tonnage. Le plus grand des trois , VÉlisabeth , ne jaugeait que cent vingts tonneaux, et les deux autres seulement cent soixante tonneaux à eux deux. Mais l'esprit d'aventure suppléait alors à l'insuffisance des moyens matériels , et pas un des hardis compagnons qui prirent place sur ces trois navires ne songea un seul instant qu'il était dangereux de s'embarquer dans de semblables esquifs. Colomb n'avait- il pas
(i) De Bhy, p. 6, adeo u( ajfirmare possiin advenisse cd iiiam navigationcm suscipiendam viros in omnibus artibits egrcgie ycrsafos, (2) Cenoensis,
LA FLOniDE. 4
découvert l'Amérique avec des caravelles à peine pontées!
Le jour du départ avait été fixé au 22 avril i564- La flottille mit à la voile au jour dit. Le 5 mai elle relâchait à Ténerife, dans les Canaries, le 20 à la Martinique, le 21 à la Dominique. Dans cette dernière île, Laudonnière renouvela sa provision d*eau. Ses matelots surprirent un Indien et son fils. Le père se croyait déjà mort. Jadis il était tombé entre les mains des Espagnols qui, cruels par amusement, lui avaient coupé « les (i) génitoires »; mais il fut bien traité par nos compatriotes , qui le relâchèrent presque aussitôt. Malheureusement les Français n'eurent pas toujours la même réserve, lis se permirent à l'égard des femmes caraïbes de coupables libertés, qui coûtèrent la vie à l'un d'entre eux, nommé Martin Chauveau.
De la Dominique la flottille se dirigea vers le continent, mais en longeant les petites Antilles. Quelques jours plus tard (2), le 22 juin, elle prenait terre non loin de la rivière des Dauphins, à dix lieues au nord du cap Français , à trente lieues au sud de la rivière de May.
11 s'agissait d'abord de reconnaître le pays. Laudonnière débarqua avec d'Olligny, d'Erlach et quelc^es soldats. Les Indiens l'accueiUirent avec empressement par les cris diJntipola Bonnassou^ par lesquels
(1) Laudowièrb, p. 64.
(a) Le 20, d'après Lakt, le aS d'après Basanier et de Bry.
ils ont coutume de donner la bienvenue. Leur cacique ou paraousti voulait à toute force les retenir : mais Laudonnière se défiait de ces protestations d'amilié. Il repoussa leurs offres et se rembarqua.
Une autre journée de navigation le conduisit à la rivière de May où il prit terre le 23 juin. Le cacique courut à sa rencontre. 11 connaissait déjà les Français^ et n'avait eu avec eux que d*excellenles relations. Il se nommait Satouriona (i). Deux de ses enfants, remarquables par la beauté de leurs formes et leur magnifique prestance , l'accompagnaient. Ils avaient retenu un iijot français 9 ami, et le répétaient avec joie. Ceux de leurs sujets qui leur servaient d'escorte (2) <c ne faisoient que caresser continuellement nos compatriotes, et, par signes évidents, leur faisoient entendre quel contentement ils avoient de leur venue. » Après le premier moment d'effusion , le cacique conduisit son hôte à la borne aux armes de France dressée jadis par Ribaut. Cette borne (3) était encore debout, et les Indiens lui rendaient un culte superstitieux. Laudonnière la trouva couronnée de lauriers. Des paniers de miel étaient déposés à ses pieds. « Ils la baisèrent (4) lors à leur arrivée avec grand révérence, et nous supplièrent de faire le semblable : ce que
(i) Nous adoptons, une fois pour toutes, cette orthographe; mais on trouve aussi Satouriova , Satirova , Saturiova , etc. (a) Laudonhière , p. 69. .,
(3) LEMOxirB , planche VlII.
(4) L\UD05HIÈRB, p. 70.
nous ne \oulusmes refuser , à cette fin de plus en plus les attirer à notre amitié. » Satouriona leur présenta ensuite un de ses fils nommé Athore (i), « homme que j*ose dire parfait en beauté, prudence et contenance honneste, monsirant par sa modeste gravité mériter le nom qu'il porte. » On échangea quelques présents. Le cacique donna un lingot d'argent, et Laudonnière une serpe et quelques autres menus objets. Puis, comme la nuit était venue, on se sépara.
Le lendemain, 24 juin, nouvelle entrevue. Cette fois Satouriona avait revêtu «son costume de cérémonie, et près de quatre-vingts Indiens se tenaient à ses côtés. Laudonnière admira beaucoup la peau qu'il avait jetée sur ses épaules. « Elle (2) estoit accoustrée en chamois, et peinte en compartiments d'estranges . et diverses couleurs, mais d'un portrait si naïf et sentant si bien son antiquité, avec toutes les règles compassées au juste, qu'il n'y a si exquis peintre qui y sceust trouver à reprendre. » Le cacique, étonné de celte admiration^ voulut donner cette peau à son nouvel. ami. Mais Laudonnière, dont le désintéressement devait rencontrer si peu d'imitateurs en Amérique > refusa ; seulement, pour ne pas froisseç le sauvage, que ce refus affligeait, il lui promit qu'à son retour il l'accepterait peut-être.
Trois heures de navigation en amont du fleuve
(i) Laudonnière, p. 70.
(a) I(i.,p, 70. — Tour du monde, n®, 22-a4.
conduisirent les Français au pied d'une montagne, près de champs ensemencés de mil, et non loin d'un bok où d'Oltigny et Lacaille s'enfoncèrent pour tâcher de découvrir quelques Indiens. Ils trouvèrent bientôt, près d'une oseraie marécageuse, cinq Floridiens, qui, d'abord effrayés, puis ras^rés par les protestations de d'Ottigny vinrent à eux, et leur proposèrent de visiter leur village. D'Ottigny et Lacaille acceptèrent. Aussitôt les Indiens les prirent sur leurs épaules pour leur faire traverser le marécage, et les conduisirent à leurs parents. Les Français furent trèsbien reçus. On leur prodigua les rafraîchissements; on leur permit même d'entrer dans quelques cases. Ce qui les frappa le plus, ce fut cinq générations de
vieillards, dont le plus âgé « (i)ressembloit mieux à une carcasse d'homme qu'à un homme vivant : car il avait lès nerfs, les veines, les artères, les os et les autres parties, apparoissantes si clairement au-dessus du cuir, qu'aisément on les eust nombrées çt discernées les unes des autres. » La vue de ce vieillard leur causa un vif plaisir. Si la fontaine de l'éternelle jeunesse, tant cherchée par les Espagnols, n'existait pas en Floride, au moins Tair y était-il assez pur et le sol assez généreux pour prolonger la vie bien au delà des limites ordinaires.
Pendant ce temps Laudonnière gravissait la monta-
(i) LAUDOHHiiRB, p. 74. — Le fait est confirmé par la lettre au sei' ^ffffr i/'£wro/iy insérée daos la collection Ternaux-Compaks (p. a36).
51 CUAPITRIS I.
gne, auprès de laquelle il avait d'abord pris quelques instants de repos. Il traversait un bois de cèdres et de lauriers « de si (i) souveraine odeur que baulme ne sentiroit rien auprès. I^s arbres estoient de toutes parts environnez de sepz de vigne portans des grappes en telle quantité que le nombre sufïiroit pour rendre le lieu liabitable... Quant au plaisir du lieu, la mer s'y voit tout à descouvert, et plus de six grandes lieues environ la rivière Belle, prairies toutes recoupées en isles et isletles, lesquelles s'entrelassent les unes aux autres; brief le lieu est si plaisant que ' les mélancholiques seroient contraints d'y changer leur naturel. » Comme on le voit, Laudonnière était sensible aux impressions du paysage, et ce n'était pas un sentiment que partageaient les découpreurs anglais ou les Conquistadores espagnols d'alors. Les uns et les autres songeaient uniquement aux profits matériels de leurs voyages, et aux ressources probables des pays qu'ils exploitaient, mais ils ne se préoccupaient guère du paysage.
Lorsque Laudonnière et ses deux officiers se furent rejoints, et se furent communiqué les résultats de leurs excursions, ils descendirent la rivière, et trouvèrent Satouriona au rendez-vous qu'ils lui avaient assigné. Le cacique força cette fois le capitaine à accepter la peau qui le charmait, et celui-ci en échange lui fit cadeau de quelques menus objets; puis il lui
(OLAUDOHiriÈKEy p 76.
demanda quel était le pays où on trouvait de Targent. Â. cette question le cacique s enflamme , et répond qu'on y pénétrera en remontant la rivière, à quelques journées en avant. C'est le pays des Tliimogonas, et les Thimogonas sont ses plus anciens et plus détestés •ennemis. Laudonnière ne cherchait alors qu'à se faire bien venir des Indiens. Il proposa donc au cacique de l'accompagner dans sa prochaine expédition contre les Thimogonas. A cette nouvelle Satouriona, transporté de joie, lui promet des vivres et des métaux précieux, et lui annonce qu'il va se mettre en campagne. Laudonnière ne s'attendait pas à une mise en demeure aussi prompte. Il s'engagea néanmoins à tenir sa promesse, mais en se réservant à part lui de •choisir son temps et son heure.
Laudonnière, avant de se fixer sur un point quelconque de la côte, désirait connaître le pays. Il descendit la vière de May jusqu'à la mer, et suivit de nouveau la côte. Il refaisait ainsi le voyage de Ribaut. On reconnut la Seine à quatre lieues de la rivière de May, et la Somme à six lieues de la Seine (25-26-27 juin). Ce fut là qu'on débarqua. Le cacique accueillit très-bien les nouveaux arrivés; il en reconnut même quelques-uns qui avaient fait partie du premier voyage. Sa femme et ses cinq filles étaient aussi remarqtiables par leur beauté que par la modestie de leur contenance. Elles donnèrent aux Français quelques lingots d'argent ; quant au cacique, il fit présent à Laudonnière de §on arc et de ses flèches, ce qui, chez ces
peuples, est un signe d'alliance, et demanda que ses Ilotes fissent devant lui Tessai de leurs armes. La force de pénétration des balles lui inspira des craintes sérieuses ; mais il eut le talent de dissimuler, et voulut retenir sous son toit Laudonnière et ses compagnons. Ceux-ci, toujours prudents, refusèrent et passèrent encore la nuit sur leurs vaisseaux.
Il était temps de prendre un parti. Fallait-il, ou non, continuer longtemps encore ces voyages de découverte, et, en ce cas, de quel côté se diriger. Vers le sud? Mais on savait que le pays était marécageux, exposé aux inondations maritimes, et à peu près inhabilable. Vers le nord? Il est vrai qu'on retrouverait alors l'emplacement de Charlesfort, et qu'on serait assuré d'un mouillage excellent pour les navires, sans parler d'un port commode, mais une triste expérience n'avait-elle pas appris tout récemment que cette contrée était stérile ? Ne valait-il donc pas mieux rester dans le pays où l'on se trouvait, et surtout aux alentours de cette belle rivière de May, où le mil et les fruits poussaient en abondance, où les arbres des forets fournissaient des bois de construction, où la cliasse et la pèche assuraient des ressources quotidiennes, où l'on avait espoir enfin de découvrir des métaux précieux ? Tels furent les pritacipaux objets d'une délibération solennelle (28 juin), à laquelle Laudonnière convoqua ses officiers, ainsi que les maîtres et pilotes de ses navires. Son avis prévalut; car tous ceux qui, comme lui, avaient fait partie
du premier voyage, penchaient pour la rivière de May. Il fut donc résolu qu'on s\ établirait, et aussitôt on vira de bord. Le voyage de retour fut rapide, car dès le lendemain, 29 juin, on jetait de nouveau l'ancre à l'embouchure du fleuve.
On trouva d'abord une crique de moyenne gran- . deur, que bordait un joli bois. Mais l'emplacement ne parut pas très'Commode, et on se décida à pousser plus avant dans l'intérieur du pays, sur le territoire de Satouriona. Le pays était admirable ; à travers les forêts de sapin s'ébattaient des troupeaux de cerfs ; un val pittoresque , tout aussitôt nommé val Laudonnière par les soldats, débouchait près de la haute montagne découverte une semaine auparavant. L'endroit parut favorable pour y fonder un établissement. Les indigènes paraissaient accueillants, la région fertile, la température douce. De plus une petite ile triangulaire, de facile défense, s'étendait dans le fleuve, et semblait appeler les colons. Laudonnière nliésita plus : 11 débarrassa ses navires de tout le matériel qui les encombrait, renvoya tout de suite en France 'VElisabethj avec son capitaine et une partie de l'équipage, mais retint les deux autres navires.
Avant tout Laudonnière devait pourvoir à la sécurité de ses hommes, et leur donner un abri. Le nombre des Indiens augmentait tous les jours : ils ne témoignaient aucun sentiment hostile; au contraire ils étaient empressés et confiants, mais ils ne se décidaient qu'avec peine à donner des provisions;
on eût dit qu'ils attendaient pour déclarer leur sympathie que la permission leur en fût donnée par le cacique Satouriona^ dont ils parlaient avec emphase y en vantant sa puissance et son courage. Ils annonçaient même sa prochaine visite. Laudonnière comprit qu'il devait se faire resipecter, et il commença la construction de son fort; ce ne fut pas sans avoir appelé sur l'entreprise les bénédictions du ciel. A l'ouest, la petite ile triangulaire fut défendue par un rempart de gazon contre une attaque soudaine; au sud-est et au nord-ouest la rivière servait à la place de fossé : mais on eut soin d'en garantir les approches par des palissades et des fascines. A l'intérieur, les Français construisirent quelques (i) baraques en planches. Comme ils avaient entendu parler de la fureur des ouragans qui ravagent la côte, et enlèvent toitures et maisons, ils eurent soin, pour ne pas donner prise au vent, de construire ces baraques presque à ras du sol. Ils prirent aussi la précaution de bâtir en dehors de la citadelle le four destiné à cuire leur pain. Les canons furent débarqués, et disposés de façon à battre les deux rives du fleuve. Deux des dessins de Lemoyne (2) se rapportent à la construction du fort. On voit dans la première de ces planches nos compatriotes occupés à se construire un abri. Les uns creusent, les autres apportent des ter-
(1) Lettre au seigneur d'Everon, p. 237. (3) Lemoyiie, planche DC.
res, ceux-ci élèvent une maison en bois. Des sentinelles observent la campagne, et rappellent qu'on est, sinon en pays ennemi, du moins dans une con- Irée encore peu connue. La seconde des planches de Lemoyne représente le fort achevé, et déjà garni de ses canons (i).
Laudonnière donna à la nouvelle citadelle le nom du souverain dont il se considérait comme le mandataire, et le drapeau fleurdelisé flotta sur les murs de la Caroline. Ce nom de Caroline désigne, encore aujourd'hui, deux des états de l'Union Américaine. Mais ce n'est plus un souvenir de l'occupation française, car la Caroline américaine ne correspond même pas au pays où était située la Caroline française. Le fort construit par Laudonnière était détruit depuis longtemps, et on avait presque perdu le souvenir de nos Français, lorsque le roi Charles II Stuart céda ses droits sur ce vaste territoire, en i663, à son favori, le chancelier Clarendon, qui, par reconnaissance officielle, donna à son domaine le nom qui le désigne encore aujourd'hui (2).
(i) Lbmotite, planche X.
(2) Le rédacteur de Parliclc Caroline, dans Texcellent dictionnaire Dezdbry-Bachelet, se laissa entraîner par Tamour-propre national, quand il écrivit que la Caroline actuelle fut ainsi nommée par Jean Ribaut, en i562, en l'honneur de Charles IX. Il aurait dû se rappeler que Ribaut ne fonda jamais que Charles Jort^ et que Laudonnière fonda la Caroline en i564 et non en i562.
l^udonnièrey après avoir assuré un refuge à ses liommes par la construction de la Caroline, s'occupa d'étendre le cercle de ses relations, et de faire connaissance avec les caciques de Fintérieur. Satouriona lui avait parlé à plusieurs reprises des Thimogonas et de leur souverain détesté. Il existait entre ces caciques et leurs tribus une de ces haines sauvages, entretenues pendant plusieurs siècles par des rapines, des meurtres et des incendies réciproques, et qui d'ordinaire ne se terminent que par Textermination de Tune ou l'autre des peuplades. Mais il était nécessaire de connaître les Thimogonas, avant de s'engager définitivement avec Satouriona. Laudonnière chargea son lieutenant d'Ottigny de faire une reconnaissance sur leur territoire. A cette nouvelle, Satouriona persuadé que les Français ne cherchaient qu'à préparer le succès de la prochaine expédition, s'empressa de leur prêter deux guides « qui (i) sembloient aller aux nopces, tant ils estoient délibérez de combattre leurs ennemis. » D'Ottigny remonta la rivière une vingtaine de lieues environ, et découvrit trois barques de Thimogonas. A cette vue ses deux
(l) LiUDORHIÈRB, p. 86.
guides se jetlent à Teau en brandissant qui un cou*telas, qui une hallebarde arrachée à un de nos soldats, et les Indiens effrayés s'enfuient dans les bois : d'Ottigny arrête à grand'peine ses guides , débarque, fait connaître par signes ses intentions pacifiques, et finit par arrêter la fuite de ces malheureux qui se croyaient déjà massacrés. Il les rassure par de bonnes paroles, leur distribue quelques colifichets, et réussit à s'attirer leur confiance. Toujours fidèle à cet instinct de cupidité, qui poussait même les plus honnêtes des Européens débarqués en Amérique à s'enquérir de l'existence des métaux précieux, d'Ottigny leur demanda si leur pays produisait de l'or et de l'argent : Ils répondirent que non, mais qu'ils se chargeaient de conduire un de ses hommes à l'endroit où il pourrait s'en procurer en abondance. Un volontaire se présenta, et partit. Inquiet de ne pas le voir revenir, d'Ottigny partit à sa recherche, et remonta la rivière encore pendant dix lieues. Le soldat vint à sa rencontre, et lui raconta qu'à trois journées de marche vivait un cacique, nommé Mayra, fort disposé à échanger contre des marchandises européennes les métaux en abondance sur son territoire. Il demandait en même temps à d'Ottigny l'autorisation de partir pour ce voyage de découverte. D'Ottigny la lui accorda, et revint à la Caroline.
Quinze jours plus tard (juillet i564) le capitaine Vasseur, le sergent Lacaille et quelques autres soldats partirent pour rejoindre le Français isolé. Après
deux journées de na\igationy ils débarquèrent sur le territoire du cacique Molona , \assal d'un puissant prince nommé Outina . Le soldat laissé par d'Otligny vint les y retrouver. Il n'avait réussi qu'à se procurer cinq ou six livres d'argent , mais il se félicitait de l'accueil qu'il avait partout reçu , et ne tarissait pas en éloges sur la beauté du pays qu'il avait parcouru , et sur les ressources inépuisables du sol. Vasseur et Lacaille furent également enchantés de la réception toute cordiale du cacique Molona. Ils eurent avec lui de fréquents entretiens et l'interrogèrent anxieusement sur la situation politique de la contrée , et sur la puissance respective des divers caciques. Us apprirent alors que deux caciques , plus puissants que les autres, se disputaient la souveraineté des bords de la rivière de May. Le premier , Satouriona , était celui qui avait accueilli nos compatriotes. Il dominait dans la contrée riveraine de la mer. Trente caciques , dont dix étaient ses frères, lui obéissaient. Le second se nommait Olate Outina : quarante caciques étaient ses vassaux, et parmi eux l'hôte actuel des Français, Molona. Tous ces caciques étaient profondément dévoués à leurs suzerains. Au premier signal , ils revêtaient leur armure de combat, et couraient le défendre. C'était la féodalité du moyen âge dans le$ forêts du nouveau monde , ou plutôt la clientèle germaine, telle que Tacite (i) la décrivait dans sa Ger-
(i) Tacite, Germanie, § XUI-XIV.
LE CACIQUE SATODRIONA. 63
manie. Satouriona s'était pas le seul ennemi d'Oiitina; il avait encore pour adversaires les caciques Polavou , Onatheaqua et Houstaqua : le premier, célèbre par sa valeur, avait dans le caractère une générosité fort rare ; car ses ennemis radrairaientfort , et s'avouaient incapables de l'imiter. Au lieu d'égorger ses prisonniers (i), a il lesprenoit à mercy, content de les marquer sur le bras gauche d'un signe grand comme celui d'un cachet, et imprimé ainsi que si le fer chaud y avoit passé, puis les ramenoit sans leur faire autre mal. » Onatheaqua et Houstaqua étaient éloignés de la mer. Ils habitaient des cantons montagneux , et se peignaient en noir, quand ils partaient pour la guerre.
Vasseur et Lacaille , fort heureux de ces renseignements dont ils se réservaient de tirer parti , se conformèrent alors aux instructions de Laudonnière, qui leur avait prescrit d'ouvrir partout des relations amicales. Ils promirent à Molona de s'allier à son suzerain Outina, et de l'aider à triompher de ses ennemis. Ce propos réjouit fort le cacique , qui, dans son enthousiasme , alla jusqu'à promettre aux Français de leur fournir en abondance de l'or et de l'argent , si réellement ils l'aidaient contre ses ennemis.
Les lieutenants de Laudonnière rentrèrent alors à là Caroline pour porter ces bonnes nouvelles à leur chef. Ils auraient voulu ne pas s'arrêter en route ; mais le flot de la marée montante était si violent ^ qu'ils
(i) LAVDOKKièRE y p. go.
6k CHAPITBB H.
durent débarquer sur le territoire d'un cacique , nommé lui aussi Molona , mais qui dépendait de Satouriona et non plus d'Outina. Les Indiens ^ persuadés que les Français n'étaient partis que pour massacrer les Thimogonas , s'empressèrent autour des nouveaux débarqués, et leur demandèreift des détails sur le combat supposé. Les détromper, et leur apprendre qu'au lieu de maltraiter les Thimogonas, on n'avait eu avec eux que de bonnes relations, eût été fort imprudent : car on s'aliénait les Indiens, et peut-être même s'exposait-on à un mauvais parti. Vasseur eut la présence d'esprit de raconter que les Thimogonas avaient été prévenus à temps, et s'étaient enfuis dans les bois , mais que néanmoins il avait réussi à en tuer quelques-uns. Aussitôt cris ou plutôt hurlements de joie des Indiens, qui supplient les Français de leur raconter comment tout s'est passé. Il fallut que Lacaille , brandissant son épée , leur montrât comment il avait à lui seul tué deux ennemis , et il ajouta que ses compagnons en avaient fait autant. Le cacique ne savait comment témoigner sa reconnaissance ; il amena les Français chez lui, et ordonna un grand festin. Au moment le plus animé de la fête, nos compatriotes furent témoins d'un spectacle étrange. Un Indien se lève, saisit une javeline , et en frappe un grand coup sur un autre Indien qui supporte la douleur sans se plaindre. Quelque temps après , le même Indien renouvelle cette bizarre cérémonie , et avec tant d'énergie que la vie-
time roule à terre sans connaissance. Aussitôt les enfants , les femmes, les jeunes filles entourent le blessé en pleurant , et le transportent dans une autre case. Mais pas un. Indien ne bouge , et, pendant deux heures, ils continuent à s'enivrer silencieusement. Ennuyé de ce silence, Vasseur en demande la raison. Tliimogona ! Thimogona ! répond avec lenteur le cacique. Il se tourne vers le frère du cacique , et lui adresse la même question. Ce dernier le supplie de ne pas l'interroger encore. Les Français se rendent dans la case oii on avait transporté Je blessé ; ils y trouvent la femme du cacique et toutes les jeunes filles occupées à chauffer de la mousse, en guise de serviettes, pour frotter le côté endolori de Tlndien. Alors seulement Molona apprit à nos compatriotes étonnés que cette cérémonie avait pour but de rappeler les meurtres commis par les Thimogonas. Il ajouta que , toutes les fois qu'on revenait d'une expédition sans rapporter les têtes des ennemis ou tout au moins sans quelques prisonniers , on faisait toucher au plus jeune et au plus chéri des enfants de la victime , les armes qui avaient tué son père (i) , « affin que renouveliant ^ la playe, la mort d'iceux fut de rechef plorée. » Ces mœurs étranges impressionnèrent vivement Vasseur et ses compagnons. Ils comprirent que des tribus^ qui gardaient ainsi le souvenir des offenses, et transmettaient comme un héritage le soin de les venger.
(i) Laudoukière, p. 97.
66 CUAPITRE II.
n'étaient pas un peuple ordinaire, et, de retour à la Caroline, ils engagèrent fortement Laudonnière à prendre un parti, et à choisir entre Satouriona et ses rivaux.
Laudonnière était fort embarrassé. Il ne savait plus quelle politique adopter. Ou bien s'allier franchement à Tun des caciques , et Taider à détruire ses rivaux ; mais Laudonnière s'exposait alors à travailler pour un ingrat , et il s'aliénait sans retour les populations conquises. Ou bien détruire les caciques les uns par les autres, en se mêlant à leurs querelles, en les excitant, et en assistant en témoin impassible à leurs massacres réciproques; mais les caciques pouvaient comprendre un jour que l'étranger les exploitait , et se coaliser contre lui. Ou bien encore conquérir brutalement , à l'exemple des Espagnols et des Anglais , massacrer amis ou ennemis, et s'imposer par la supériorité de la force brutale, en vertu de la fameuse loi de la concurrence vitale, par laquelle de deux races,, vivant à côté l'une de l'autre , la race inférieure sera fatalement ou anéantie ou absorbée par la race supérieure. Mais cette politique impitoyable avait ses dangers : d'ailleurs elle répugnait au caractère national , et elle était contraire aux instructions de G)ligny; Que faire alors? attendre, temporiser? Sans doute on ne se compromettait pas ; mais aussi point de progrès possibles! Mieux valait peut-être se décider tout de suite en faveur de l'un des caciques, qui se disputaient la prééminence , sauf à l'abandonner
plus tard. De la sorte on acquérait sur-Ie-eliamp des alliés sûrs y on gagnait du temps, et on pouvait atr tendre des renforts sérieux.
Laudonnière se décida pour un quatrième parti, la neutralité. Il ne chercha pour le moment qu'à ménager indistinctement tous ces rivaux, il essaya même de les réconcilier : mais ces atermoiements calculés, cette sage tolérance , si bien compris de notre époque, dépassaient Tintelligence de ces natures primitives. Les Floridiens ne connaissaient que deux états sociaux, la guerre ou la paix^ lis n'admettaient pas qu'on restât indifférent à leurs dissensions intestines. Qui ne se battait pas en leur faveur devenait leur ennemi. En eflet les ménagements de Laudonnière passèrent bientôt poui* de la trahison. Il aurait voulu s'allier avec tout le monde : bientôt tout le monde fut contre lui.
La première hostilité directe, que rencontrèrent les Français en Floride, fut celle du cacique Satouriona , celui qui les avait accueillis à leur débarquement. Il leur avait même rendu des services réels. 11 les avait aidés à construire la Caroline, il leur avait envoyé des provisions , il ne négligeait aucune occasion de leur prouver combien il tenait à leur alliance. Quelques jours après l'installation de Laudonnière , il lui fît annoncer sa prochaine visite par un envoyé , qui le précédait de quelques heures. Cet envoyé avait une escorte de cent vingts guerriers d'élite. Pour faire honneur à leur souverain, et peut-être aussi pour
éblouir les étrangers, ces Indiens avaient revélu leur grand costume de guerre. Armés d*arcs, de flèches , de boucliers et de javelots , la tête chargée de pUimes aux couleurs éclatantes, ils portaient au cou des colliers de coquillages. lueurs bras étaient chargés de bracelets (i) en dents de poisson. Ils avaient à la ceinture des lingots d'argent de forme ronde , et même des perles. Enfin à leurs jambes ils avaient presque tous suspendu des cerclfes d'or, d'argent ou d'airain. Lemoyne les a dessinés dans ce pittoresque costume, et , grâce à lui, nous savons quelle était l'attitude de ces guerriers floridiens.
Laudonnière se défiait des Indiens : il se rappelait leurs trahisons à l'égard des Espagnols , sur ce même sol qu'il foulait aujourd'hui. Aussi déclara-t-il qu'il n'accepterait d'entrevue qu'à condition de voir le cacique sans escorte. Satouriona s'était trop avancé pour reculer. La curiosité et le désir de s'assurer par lui-même du nombre , de la valeur et des ressources de ces étrangers, le décidèrent.à faire litière de son amour-propre. Il accepta donc l'entrevue dans les conditions imposées par Laudonnière, et la cérémonie commença.
Satouriona était suivi par sept ou huit cents guer-
(i) De Br\, p. 7. Onusti more Indico suis divitiis, ut \yarii generis pennis, iorqinbas ex selecto concharun\ génère, armiUis e piscîum den» tibus, cingulis et sphœrulis argenteis oLlongœ et rotundœ format constanlibus, atque muitis unionibus ad entra adligatis, sed et plerique riiribns suspenderant pianos orbes eu m aureos tum argenteos et œreos. — Lemoyne, plaoche XIU.
LE CACIQUE SATOCRIOWA. 69
riers, tous de bonne apparence , bien découplés, agiles à la course , et armés de pied en cap. Vingt joueurs de cor le précédaient, qui souiTlaient dans leurs instruments (i), sans chercher à s'accorder : ils ne voulaient que faire le plus de bruit possible, et leurs joues s'enflaient démesurément quand le son s'engoufTrait dens leurs cors. C'est aux sons d'un orchestre semblable que , dans les profondeurs encore mystérieuses de l'Afrique , dans (2) TOugogo ou l'Ounyamunezi , Speke était accueilli par les souverains indigènes. Puis le cacique parut : il avait à ses côtés son premier ministre et son sorcier favori , qui ne le quittaient jamais. Il prit place dans une hutte de feuillage improvisée pour la circonstance et fit chercher I^udonnière. Ce dernier avait revêtu le splendide costume des gentilshommes de l'époque , haut de chausses brodé , pourpoint tailladé , avec manches (3) à gigot , fraise empesée et toque à plumes , l'épée au côté , le poignard à la ceinture. D'Otligny et l'interprète Lacaille furent également introduits dans la hutte de feuillage. Les deux troupes s'observaient à distance avec une égale curiosité. Les Français étaient en petit nombre , mais en bon ordre , et leurâ armes étincelaient au soleil. Les Floridiens , aux costumes bizarres, aux armes étranges, étaient groupés au hasard; et manifestaient leur surprise par des gestes exagérés.
(i) De Brt, p. 8. Siivestre quidpiam sine harmoniti vel concentu so- . nanies, scti duntaxat qua maxime poterani contfntione tibias inftantcs,
(2) Tour du monde, 1864.
(3) Lemoykb, planche XV.
Saioiiriona s'allendait à trouver une troupe pliis considérable : aussi ne dissimula-t-il pas son élonneraent et son dédain. Mais il se repentit bientôt d'aVoir cédé à cç premier mouvement d'orgueil : quand il apprit que les Français appartenaient à une grande nation , et obéissaient à un souverain autrement puissant que lui y quand- il parcourut le campement improvisé , et admira les armes à feu , quand on lui expliqua Tusage des fossés et des fortifications de campagne, sa surprise se convertit en frayeur. Avec celte mobilité d'impressions qui caractérise tous les peuples enfants, il passa sans transition de l'extrême dédain à l'extrême platitude, et fit à Laudonnière des protestations emphatiques d'amitié et des offres empressées de ser.vice. Celui-ci connaissait trop bien le cœur humain pour garder la moindre illusion sur, l'amitié soudaine du chef barbare, mais il résolut d'en profiler. Il lui fit donc, fort à propos, répondre par Lacaille qu'il avait reçu du roi de France la mission expresse de traiter avec lui, et lui annonça^ qu'il profiterait de ses offres de service pour avoir des vivres et pour activer les travaux du fort. Flatté dans son amour-propre de souverain , et tremblant pour sa propre sécurité, Satouriona promit tout ce qu'on lui demanda, annonça de prochains envois de provisions, et détacha quatre-vingts de ses plus robustes soldats pour aider les Français : seulement il rappela à Laudonnière la promesse solennelle qu'il lui avdit^ faite de Taîder contre les Thimo^onas.
LE CACIQUE SATOURIOXA. 71
Laudonnière n'avait pas oublié cette promesse : mais il était parfaitement décidé à réliider, puisqu'il ne voulait pas sortir de la neutralité. D'ailleurs il avait appris que le chef des Thimogonas j Outina , disposait de forces considérables. De plus, le pays, dont il était le souverain incontesté, passait pour renfern>er de riches gisements aurifères , et tous les voyageurs ou conquérants du seizième siècle , en débarquant en Amérique , nourrissaient l'arrière-pensée de découvrir quelque Eldorado , qui les enrichirait eux et leurs compagnons. Les dangers très-réels, auxquels il s'exposait en attaquant Outina, et la perspective séduisante de trésors inconnus à. découvrir, décidèrent Laudonnière à la prudence.
A la première ouverture de Satouriona, il avait donné une réponse dilatoire, f^e chef barbare voulut alors forcer la main à son défiant auxiliaire , et , à la léte d'une véritable armée de douze à quinze cents hommes, vint lui-même le chercher à la Caroline. Laudonnière s'était absenté, peut-être afin d'éviter toute explication. embarrassante, mais il avait confié ses pouvoirs. à l'intrépide Lacaille. Ce dernier, quand Satouriona et son armée parurent en vue de la citadelle, leur en défendit l'entrée. Était-ce mesure de précaution? Élait-cé humiliation préméditée, et dessein de montrer au chef barbare qu'on pouvait le braver impunément? On ne sait; mais Satouriona dut se résigner. On lui permit, seulement à lui et à ses principaux lieutenants, d'entrer dans la citadelle. Le
72 CBAPltRE II.
reste de Tarmée resta en dehors des fortifications. Le cacique ne cacha pas son étonnementi Cette forteresse improvisée était vraiment redoulable. Non seulement elle mettait la petite troupe des Français à Tabride toute surprise, mais encore elle était capable de soutenir un siège en règle. Comparée aux informes travaux de défense essayés par les indigènes, 'la Caroline était un chef-d'œuvre. Lacaille jouissait de la surprise peu dissimulée du cacique et de ses lieutenants. Il les promena partout , sans leur faire grâce d'aucun détail. Il se donna même le plaisir de tirer le canon en leur honneur. La détonation , répétée par l'écho de la rive et des forêts voisines, épouvanta les Floridiens qui n'étaient pas entrés dans la citadelle. Us prirent la fuite dans toutes les directions, et Satouriona fut réduit à son état-major pour escorte. Le rusé cacique était furieux et de la lâcheté de ses hommes et de la puissance de ses redoutable voisins , mais il ne perdait pas de vue le principal objet de son voyage , et rappela la promesse que lui avait faite Laudonnière. Il pria Lacaille de lui transmettre son message , et retourna chez lui pour y attendre la réponse du chef français.
Cette réponse ne se fit pas attendre. I-audonnière, pour ne pas violer sa parole , lui envoya Lacaille et quelques soldats , en s'excusant de ne pas venir luimême avec le reste de sa troupe , car il n'avait pas assez de vivres dans son fort, et les barques, qu'il avait ordonné de construire pour remonter la rivière
n*étaieiit pas prêtes. Si le cacique voulait attendre encore deux lunes , peut-être alors viendrait-il à son aide.
Sans être versé dans les usages de la diplomatie européenne, le Floridien ne s'abusait pas sur la valeur de ces protestations. Il comprit que Laudonnière ne voulait se compromettre avec personne , et cherchait à connaître davantage la situation réelle du pays, afin de vendre plus chèrement sofl alliance. Mieux valait feindre d^agréer ces excuses, et entraîner tout de suite contre les Thimogonas le petit corps auxiliaire , que laudonnière n'avait pu se dispenser de lui donner. De la sorte Teffet moral était produit sur les indigènes, puisqu'on voyait des Français au milieu de ses hommes, et qu'il pouvait annoncer provisoirement , sans être démenti , que le gros de l'armée française suivrait bientôt. Satouriona répondit donc à Laudonnière qu'il ne pouvait attendre deux lunes, et qu'il se mettait en marche.
la cérémonie du départ eut lieu en présence des iFrançais. Le dessinateur Lemoyne (i) y assistait, car il en a laissé une curieuse] description . Les chefs indiens, en costume de guerre , sont assis en rond. Ils sont tatoués et portent d'étranges coiffures , que grandissent et exagèrent des plumes, des becs d'oiseau ou des peaux de loup. Satouriona entre dans le cercle, au milieu duquel sont disposés deux grands
(i.) Lbmoyhk y planche Xf.
TV CMAPTTWM U«
VrinTM rfiiiiplU iVeiku. (lomme saisi de fureur , roulant i\i^ yMiH iMgarduy et avec des gestes d'énergumène , I0 <HiriqM0 iTiuruuire de sourdes imprécations; on dif<*il Mii<> Incantation magique , interrompue par ir«itTNu\ liurbmenISi que répètent les che& et les «iil^Uu ^n li(»urtanl *leurs armes et fraj^pant leurs (uUiHNi. <^H4<iiu) celle $orte de kardit, de pran, est Hi'hi^^Ct le 4\ici(|iie prend une lance de bois, se |omi»^ du i^Nté du sS4>)eil> et supplie cette puissante diHu>i(v de lui (iic<*Ofi)er b \ictoire contre ses ennemie. INiU il prend de Teau dans un des vases, et la j<>Uv "^i^y HCH st>)dals : « l\ub)se le sang de nos ennemis , \r<Tie^t*il, e<HiIce avec autant de fadlîtéque cette iMii (|uc je cliK(>erHe! >» U jei(e alocs dans le fea Feau i\v iuulio viiM>, Ql ajoute : «t PuisswiasrWNis éteindre l 'uiirui' (I4; iH>K ciHH.HtHN, uus^j fociïigaaft <me j'éteins
V)>u^ << Uc :uh<a uiiKQti règle avec la «fivmdte^ Sa*
ip>iMt'iK( ^liMi^x M>u anmio mi deu% corps^. Lff pvnucr
♦ «»l(.ii;^,i «hui^Uxlîvlv, le secQttd suivit la. cmière. Ils
i^»iit(uui |HHU' I9. double uUnque thi vHh^ des ih.iM..^^..u » ,. \jucxi4uc l'tM^ltttwm dtkespiiwie, ce '•'. ■ ^\*\ |Mn, luuU-, cl les.itmotmims'pmlagBs ; î 'tiiM.Kj ^[ li'j^L:4i<i(|Ui^ iitfô- wmauift.. ffoursai part»
< *'• vx . U^îiWl* »ttx usages de» f l<^fii<^ift^ ai^ms^ la ^icw i',MU* U\^i^ A lui (i), noos »f <DW^ à qnekaffiomnitSKii^ 0 ( 4(M<itrii»i (ibiM^XV,
temenls étaient soumis les cadavres des vaincus. Dès qu'un ennemi tombe y des Indiens, apostës à cet office, se jettent sur lui , le scalpent avec des roseaux , durcissent tout de suite au feu la peau du scalp , et l'emportent ainsi que les bras et les jambes coupés au ras des épaules et des cuisses. Le tronc reste seul. On i'empale avec une flèche , et on l'abandonne sur le champ de bataille. Quand le vainqueur rentra dans son village, il ordonna de planter, sur des pieux fichés en terre autour de sa hutte , les scalps durcis au feu , les bras et les jambes coupés. La tribu s'assit en rond autour de ces trophées immondes, et un sorcier (i) s'avança, tenant à la main une statuette grossièrencient travaillée qu'il accablait d'imprécations, comme s'il poursuivait en elle un ennemi imaginaire. Trois Indiens en face de lui composaient un barbare orchestre, celui du milieu frappant en mesure une pierre plate et les deux autres agitant des gourdes 'remplies de cailloux. Ces cérémonies étaient destinées à remercier les dieux de leur appui.
Quant aux victimes (2), on les enterra solennellement. Leurs veuves s'assemblèrent (3), vinrent trouver Satouriona, s'accroupirent en rond autour de lui, et le conjurèrent en gémissant de venger leurs époux. Mais leur douleur n'était qu'officielle; car elles lui demandèrent aussi la permission de se remarier en
(i) Lbmoykb, planche XVT.
; (a) 7^/., plandie XVIT.
(3) A/., planche XVITI.
temps voulu. Le cacique leur promit de les venger/ leur accorda la permission demandée ^ et les renvoya chez elles. Elles n'y rentrèrent que pour prendre les armes et la coupe de leurs maris , jqu'elles portèrent sur leurs tombes (i), puis elles coupèrent leurs cheveux, qu'elles semèrent dans le champ des funérailles. Jamais elles n'ont le droit de se remarier avant que les cheveux n'aient repoussé. Lemoyne suivait avec le plus vif intérêt ces cérémonies bizarres, et il les dessinait au fur et à mesure avec une remarquable exactitude et une naïve précision . Ces planches conservées par le hasard des temps donnent une connaissance parfaite des coutumes floridiennes.
Laudonnière avait appris avec peine la victoire de Satouriôna. Bien qu'il ne lui eût prêté que quelques hommes, des Français figuraient dans l'armée du vainqueur. Laudonnière s'était donc déclaré pour lui, et avait renoncé à la politique de neutralité qui, seule, pouvait consolider sa puissance. C'était une faute. IF lui fallait la réparer, ou sinon renoncer à propager son influence. Laudonnière pria Satouriôna de lui livrer Içs prisonniers qu'il avait encore en son pouvoir. Le cacique comprit que Laudonnière voulait les rendre, et se concilier ainsi à peu de frais les bonnes dispositions dés vaincus. Il refusa de les céder. Aussitôt Laudonnière va trouver son allié récalcitrant, escorté cette fois par une vingtaine de soldats d'élite
(i] Lemothb, planche XIX.
LE CACIQUE SAXOURIONA. 77
armés jusqu'aux dénis, et lui renouvela sa demande, mais d'un ton qui ne soufTrait pas de réplique. Si Satouriona condescendait ^ sans résistance , à un désir aussi violemment exprimé, il était perdu aux yeux de ses sujets qui n'auraient plus que du mépris pour lui. Il le comprit ainsi, mais, comme il ne se sentait pas assez fort pour rejeter cette demandé impérieuse , il recourut à la diplomatie des faibles, au mensonge. Il déclara donc que les prisonniers s'étaient enfuis dans les bois. Laudonnière ne se laissa pas tromper. Il renouvela pour la troisième fois sa demande, mais en faisant observer qu'il allait les délivrer lui-même. Satouriona, éperdu, ordonna alors à son fils de les chercher, et Laudônnièrç les ramena triomphalement à la Caroline.
C'était une bravade, mais elle était dans les usages du temps. Laudonnière avait imité les conquérants espagnols qui imposaient leur volonté aux souverains barbares, et les réduisaient à une obéissance passive. Mieux eût valu pour lui une politique plus conciliante; car Satouriona humilié, déçu dans ses espérances, ouvertement bravé au milieu même des siens , n'oublia jamais cet affront. Il n'osait pas entrer en lutte directe avec ces redoutables étrangers, mais tous les caciques qui reconnaissaient son autorité n'eurent plus, ainsi que leur chef, que de mauvais traitements à faire subir aux Français. Relations embarrassées , malveillantes, hostiles même, refus absolu de donner ou de vendre des provisions, c'est tout ce que gagna
Laudonnière à ce déploiement intempeslif de puissance. A toutes les propositions d'alliance postérieures, Satouriona répondit, lui aussi, sans franchise, et par des voies dilatoires. On eût pu en faire un allié dévoué : . ce fut un ennemi caché.
Un événement inattendu vint du reste montrer à Laudonnière combien Satouriona et ses vassaux étaient excités contre lui, et lui prouva qu'ils n'attendaient plus qu'une occasion pour se jeter sur les envahisseurs étrangers. Le 29 août, éclata un de ces terribles orages des tropiques, qui amènent de véritables catastrophes. La foudre enflamma , sur un espace considérable, les herbes sèches qui entouraient la Caroline. Les Français se virent bientôt comme au* milieu d'une mer de feu, et la chaleur, projetée par cet incendie, fut telle que des oiseaux asphyxiés (i) tombèrent dans l'intérieur de la citadelle. Les eaux de la rivière furent aussi tellement échauffées que les poissons moururent presque tous. On en trouva de quoi charger cinquante chariots (2). Laudonnière et ses soldats n'avaient pas quitté la citadelle, tant que dura cet épouvantable cataclysme. Mais les prairies continuaient toujours à brûler, et le capitaine s'imagina que les Indiens cherchaient ainsi à l'isoler, en créant entre eUx et lui comme un désert artificiel. Il allait donc envoyer quelques-uns de ses hommes, pour demander la raison de cette étrange conduite aux caciques les
(1) LiAUDONHIÈRBy p. loS.
LE CACIQUE SATOURION A. 79
plus voisins, lorsqu^on lui annonça la visite des députés d'un vassal de Satouriona.
Ce cacique 9 nommé Âllicamani, était un de ceux qui n'avaient pas voulu rendre les prisonniers d'Outina. Il se considérait si bien comme en état de guerre contre Laudonnière et les Français , qu'il avait pris les éclats répétés de la foudre pour l'explosion des canons de la Caroline, et croyait que ces canons avaient mis le feu aux prairies. Effrayé par cette démonstration, AUicamani s'inclinait devant la toute-puissance de Laudonnière, et le suppliait de l'épargner dorénavant, lui et les siens. Laudonnière se garda bien de le détromper, etluifit répondre(i) « qu'il s' estoit contenté de faire tirer jusques à my chemin de sa maison, pour luy faire cognoistre sa puissance, Tasseurant au reste que, moyennant qu'il perseverast en sa bonne affection , on se déporleroit de ne plus faire tirer à l'advenir. » Mais l'impression de terreur avait été si vive,, que le cacique s'enfonça dans les bois ; il ne se décida à rentrer chez lui qu'après deux mois d'hésitation^ ennemi déclaré de la France , et bien résolu , ainsi que tous les vassaux de Satouriona , à venger l'injure commune.
(i] Laudokhiàre, p. 107.
Laudonnière espérait au moins l'alliance d'Outina , pour lequel il avaity sans le connaître, compromis la situation de la France en Floride; une excellente occasion se présentait pour entrer en relation a\ec lui. : il s'agissait de lui rendre les prisonniers, si imprudemment arrachés à Satouriona.
D'Erlach, Vasseur, un sergent et dix soldats s'embarquèrent, le lo septembre, pour ramener les prisonniers à Outina. Ils s'enfoncèrent jusqu'à quatre-vingts lieues dans Tintérieur des terres, et furent très-bien reçus par le cacique, heureux de recouvrer des prisonniers qu'il croyait perdus, et fier d'être l'objet des prévenances de ces redoutables étrangers, dontlarenommées'étail déjà étendue au loin. Outina préparait alors une expédition contre son voisin Potavou : il pria d'Erlach de vouloir bien Taccempagner. Celui-ci n'osa prendre sur lui la responsabilité d'engager dans une expédition qui pouvait être dangereuse tous les hommes que lui avait confiés Laudonnière. Il en confia cinq au capitaine Vasseur, qu'il renvoya à la Caroline, et resta avec le sergent et les cinq autres.
C'était une imprudence que d'attaquer sans motif un puissant souverain, avec lequel on n'avait eu jus-
LE Cacique outina. 81
qu'alors aucun rapport hostile. Mais d'Erlach savait qu'on s'était déjà battu^ contre les vassaux d'Outina^ sans qu'Outina eût gardé rancune de cette agression. Polavou, sans doute, ne s'en froisserait pas davantage^ D'ailleurs il serait toujours temps de lui rendre le mérae service contre tel ou tel autre de ses ennemis , et au besoin contre Outina lui-même. Car d'Erlach, ainsi que tous ses contemporains, ne voyait dans l'Amérique qu'une mine à exploiter, et dans les Américains que des hommes de race inférieure , avec lesquels il n'était pas besoin de si grands ménagements. De plus, jamais un Français n'a résisté au plaisir de faire la guerre. Le dilettantisme militaire fut toujours de mode chez nous, et la perspective d'une campagne en pleine Amérique séduisait d'Erlach, qui n'avait pas encore eu l'occasion d'étudier sur place les mœurs indigènes. Il partit donc pour cette guerre, comme il serait allé à une belle partie de chasse. De fait le danger n'était pas plus grand pour ses compagnons et pour lui que s'il se fût agi de forcer quelque béte fauve dans son repaire. Avec leurs armes, nos compatriotes pouvaient tenir tête à des centaines d'ennemis.
Outina ne menait avec lui que deux cents de ses guerriers. Il espérait surprendre les ennemis, et avait prié les Français de se mettre au premier rang, et de décharger leurs arquebuses, dont les détonations effrayeraient sans nul doute les hommes de Potavou. Vingt-cinq lieues seulement séparaient les deux anta-
LA FLOniOE. 6
gonisles. Mais Folavou était sur ses gardes. A l'arrivée d'Outina, il s'élance hors de son \illage. Une décharge des arquebusiers arrête l'élan de ses hommes. Quand ils virent tomber, comme foudroyé à distance, le chef de la sortie, Potavou lui-même, tué par d'Erlach, les^ Floridiens furent comme saisis de terreur, et s'enfuirent dans toutes les directions. Outina et les siens n'eurent plus qu'à entrer dans le village, et à y faire des prisonniers.
Un tel service méritait une récompense. Aussi lorsque Vasseur revint chercher d'Erlach, Outina fît aux Français de riches présents, peaux tannées, instru* ments divers, et, ce qu'ils prisaient le plus, un peu d'or et d'argent. Enfin il promit à Laudonnière de lui prêter assistance au premier signal, et s'engagea à lui fournir trois cents hommes et davantage, s'il en était besoin. L'alliance offensive et défensive était donc signée : if ne restait plus qu'à la consolider.
Outina fut le premier qui réclama l'alliance des Français. Enhardi par son premier succès, il forma le projet d'une expédition nouvelle contre les caciques de la montagne, et pria Laudonnière de venir à son secours. Celui-ci avait grande envie de refuser. Mais l'alliance était. de trop fraîche date pour qu'il pût éluder sa promesse. D'ailleurs on lui avait raconté de telles merveilles sur la région des Apalaches, qu'il étouffa ses scrupules, et envoya au cacique son fidèle d'Oltigny accompagné de trente arquebusiers, et du dessinateur Lemoyne. Ce devait être pour ce dernier
LE CACIQUE OUTirCA. 83
une occasion nouvelle de connaître les mœurs et de dessiner les costumes des Floridiens. En effet c'est à lui, ou du moins à ses dessins, que nous devons les renseignements les plus pittoresques, et probablement les plus exacts sur cette expédition (octobre).
Aussitôt après Tarrivée des Français, Outina ordonna de préparer un grand feslin. D'énormes vases en argile, posés sur des trépieds, sont remplis de volailles et de gibier. Les Indiens attisent la flamme avec des soufflets, qui ressemblent à des éventails (i), et les enfants assistent, bouche béante, à ces préparatifs. Dès que les vivres sont préparés, les guerriers sont convoqués en assemblée extraordinaire. Ils prennent place dansla'case du cacique, sur des bancs en bois, et décrivent un vaste demi-cercle autour d'Outina, qui se tient au milieu. Alors on apporte la casina. C'est une potion enivrante fabriquée par les femmes, en mâchant des feuilles qu'elles laissent fermenter. Cette cuisine primitive est encore en usage dans les forêts du Haut-Âmazoné. M. Paul Marcoy (2) l'a retrouvée, avec tous ses détails de fabrication les moins ragoûtants, dans le Pérou. Il paraîtrait que les Indiens d'alors et ceux d'aujourd'hui n'ont pas une grande délicatesse : car ils absorbaient, au temps de Laudonnière , et prennent encore , de nos jours , une telle quantité de ce breuvage indigeste, qu'ils
(i) LBMOTBEy planche XXVUI.
(2) Tour du monde , n'M7î.
8Ï CUAPiTRE 111.
étaient obligés de sortir à plusieurs reprises de la case royale pour se livrer au honteux exercice tant affectionné par les Romains de la décadence au milieu de leurs orgies. A peine débarrassés,' ils retournaient boire,' et ne cessaient qu'ivres- morts. Lemoyne a reproduit avec une naïveté flamande , et un réalisme à la Téniers, les détails pittoresques de celte scène d'intérieur (i).
Mais la casina est cuvée : il s'agit maintenant d'affaires sérieuses. Les guerriers, revêtus de leur parure de combat, se rassemblent près de la case du cacique. Un orchestre bruyant annonce son arrivée. Aussitôt se forme l'ordre de marche. Oulina, peint en rouge, se tient au milieu d'un carré de guerriers : ce sont les soldats d'élite, les gardes du corps. L'armée proprement dite entoure cette réserve, mais toujours en conservant la forme d'un carré (2). Sur les ailes, quelques jeunes gens, renommés par leur agilité à la course, font le service d'espions et d'éclaireurs. Quand tout est disposé , le cacique donne le sigiial , et la colonne s'ébranle.
Le premier jour, la marche fut aisée. Mais le second jour, comme il fallait traverser des régions incultes, et que la chaleur était excessive, l'armée fut très-fatiguée par celte étape. Les Français, que ne soutenait pas Texcitalion d'une prochaine vengeance ,
(i) Lbmoynb^ planche XXIX.
(7) Id.f planche XIV.
souffraient plus que les Indiens. Le cacique, qui tenait à les ménager, donna Tordre de les porter à dos d'homme. Sur le soir on était arrivé aux limites du territoire ennemi. Outina ordonna une halte générale, et, comme il ne voulait s'engager en pays ennemi qu'avec la certitude, du succès, il demanda l'avis de son sorcier : un Romain aurait consulté les augures! Les sorciers, en Floride et chez tous les peuples sauvages (r), étaient et sont encore en grande vénération. On les nommait en Floride des iarvars. Ils cumulaient les fonctions , de prophète et de médecin. C'étaient, en général^ des vieillards : aussi leurs remèdes étaient-ils avant tout des remèdes d'expérience. Ils connaissaient les vertus des plantes , et nos médecins, si justement fiers de leur science, si dédaigneux de l'empirisme , leur doivent pourtant la découverte de quelques spécifiques, dont l'usage est. aujourd'hui journalier (2). Le sorcier d'Outina avait cent vingt ans.Jl emprunta le bouclier de d'Oltigny, traça tout autour des signes magiques, et finit par s'asseoir. Presque aussitôt il entra en convulsions (3). Sa bouche se tordit en un rictus effrayant , qui saisit d'effroi tous les guerriers. C'était le grand esprit qui prenait possession de son serviteur, et lui communiquait les secrets de l'avenir. Bientôt il s'affaissa sur
(i) Tour du monde f û® 3o8.
(2) Sassafras, quinquina, cul)èbey salsepareille, coodurango, etc.
(3) Lemotne, planche XII.
lui-même, comme épuisé par la lutte qu'il avait soutenue, et, quand il revint à la vie, il annonça à son souverain que deux mille hommes la ttendaient, et lui avaient tendu une embuscade.
Ces révélations produisirent une impression déplorable sur le cacique. H s'attendait à surprendre l'ennemi, et l'iarvar lui apprenait que son départ était connu, et qu'il ne remporterait la victoire qu'après une vive résistance. Outina, parait-il, n'était pas un foudre de guerre, car il voulut rebrousser chemin, sans même vérifier l'exactitude des renseignements fournis par le sorcier. Mais d'Ottigny n'était pas venu si loin pour battre en retraite sans seulement avoir aperçu l'ennemi. La crainte du ridicule et l'ardeur naturelle de son caractère lui firent déclarer au cacique qu'on se battrait, ou que l'alliance serait immédiatement rompue. Honteux de la leçon, et craignant que la menace ne fut suivie d'exécution, Outina donna alors le signal de l'attaque.
La bataille dura trois heures. La brillante valeur de nos arquebusiers, et l'effet prodigieux de leurs armes déterminèrent la victoire en faveur d'Outina. Mais le ôhef barbare ne sut pas ou ne voulut pas en profiter. Au lieu de suivre le conseil de d'Ottigny , et de réduire son ennemi à la dernière extrémité en marchant sur sa résidence , il aima mieux ne plus s'exposer au hasard des combats. Le chef des Français eut beau le supplier de poursuivre ses avantages : cette fois il fut inflexible; il avait hâte de mettre en
•sûreté sa personne sacrée, et aussi de jouir de son triomphe.
L*armée victorieuse revint donc au village royal. Une vingtaine de caciques s'y étaient déjà rendus pour féliciter le vainqueur. Aussitôt commencèrent les fêtes triomphales. Mais d'Ottigny ne dissimulait pas son dégoût pour le lâche qui n'avait pas voulu continuer la guerre. Il partit au bout de deux jours, malgré les instances d'Outina, et rendit compte à Laudonnière de sa mission. L'impression fut déplorable à la Caroline, et 1^ Français la dissimulèrent si peu que les caciques voisins vinrent supplier Laudonnière d'abandonner son aUié. Salouriona lui-même, espérant un retour d'amitié , fit demander en secret à Laudonnîère, s'il ne voulait pas l'aider à renverser Outina-: Laudonnière refusa. Il ne réussit qu'à s'aliéner complètement Satouriona , et à exciter les défiances d'Outina , bientôt instruit de ces négociations. Dès lors les deux puissants caciques , sans se déclarer ouvertement, devinrent les ennemis des Français.
Ainsi donc, au début, protestations de tendresse, offres de service, cadeaux réciproques; bientôt refroidissement dans les relations, puis guerre ouverte. C'est l'histoire de presque toutes nos colonies. Nous nous lions d'abord avec les indigènies , mais nous les fatiguons bien vite par nos prétentions , et nous entrons en lutte avec eux. Les Espagnols procédaient autrement. Ils massacraient par système. Les Anglais massacrent et corrompent les races indigènes, avec
lesquelles ils sont en contact. Les uns et les autres ont réussi à fonder des empires durables aux dépens des peuplades barbares. Les Français ont éclioué dans leurs tentatives. Au moins leur souvenir n'est-il pas maudit, et peut-être est-il préférable , pour Tbonneur national, de n'avoir pas réussi, mais d'avoir les mains nettes de ce sang abhorré.
Plus encore peul-élre que la mauvaise politique suivie par les Français à l'égard des Floridiens , Tindiscipline de nos compatriotes devait amener la ruine de rétablissement fondé par eux.
Loin de la métropole, dans un pays, où l'Européen , par la supériorité de ses armes et de sa civilisation, semblait le roi de la nature, le sentiment de la personnalité acquérait une intensité extraordinaire. Le dernier valet d'armée s'estimait l'égal , sinon le supérieur, du plus puissant cacique. Les merveilleuses histoires des conquistadores , ces empires détruits par des poignées d'hommes , ces richesses fabuleuses, ces populations énormes, ces villes splendides devenant la proie de cinq ou six aventuriers, tous • ces récits presque fantastiques flottaient confusément dans les esprits. Nous avons toujours eu du goût pour les aventures extraordinaires, et les compagnons de Laudonnière se croyaient tous destinés à renouveler les exploits des Cortès ou des Pizarre. Assurément celte estime de soi-même et cette confiance en ses propres forces exaltent et surexcitent les plus nobles instincts de la nature humaine , mais elles détruisent l'obéissance, et relâchent la discipline pourtant si
nécessaire y lorsque quelques liommes se trouvent en présence de véritables foules. Aussi bien cet esprit d'indiscipline était alors entré dans nos mœurs na« tionales. « Les soldalz de maintenant, écrit Brantôme (i)y sont si desraiglez et font plus proffession de brigandage que de guerre. Car dès lors qu'ils s'enroolentou marchent soubzun'enseigne, c'est à prendre qui pourra sur l'un, sur l'autre, autant ou plus sur l'amy de son party que sur l'ennemi tenir les champs. » Celle indiscipline devait être la principale cause de la ruine de nos établissements d'Amérique. A mesure qu'augmentait chez nos compatriotes le mépris pour les lâches et molles populations qu'ils exploitaient, croissait aussi leur amour de l'indépendance. Comme chez eux l'initiative était plus développée que dans toute autre race , ils voulaient tout essayer par euxmêmes , et secouaient l'autorité de leur chefs. Nous savons déjà comment les premiers colons français de la Floride se débarrassèrent , en l'assassinant , du second chef de l'expédition , le capitaine Albert. Peu s'en fallut que Laudonnière n'éprouvât le même sort. Il avait été accompagné par un certain nombre de gentilshommes, qui espéraient trouver en Amérique des trésors inépuisables. Mais la réalité ne répondait pas aux espérances. Les mines semblaient s'éloigner, à mesure qu'on en approchait (2) ; » semblables à ces
(i) Bbahtômb, Grands Capitaines françois,' édli. Lalanne, t. V, p. 38o.
(a) Gmarlryoix, Histoire de la nouvelle France, p. 64.
prétendus esprils follets qui , après avoir bien fatigué ceux qui courent pour les joindre , disparaissent au moment qu'on s'imagine les tenir. » D'ailleurs tous ces gentilshommes, si fiers, si dédaigneux de tout travail manuel, avaient, comme leurs compagnons, dû prendre part aux travaux de fortification de la Caroline. Aussi leurs rêves s'étaîent-ils brusquement dissipés, et ils s'en prenaient à Laudonnière comme s'il en eût été responsable, de leurs illusions perdues. Peu à peu les esprits s'aigrirent. Laudonnière eut le tort de ne pas assez tenir compte de l'opinion générale. Il s'était choisi des amis parmi ses subordonnés, surtout parmi les gentilshommes volontaires. Il avait ses favoris, ne vivait qu'avec eux, et affectait du mépris pour les simples (i) soldats. Ces préférences, que rien ne justifiait, excitèrent dans la petite colonie de sourdes haines et un profond mécontentement.
Une cause nouvelle de dissentiment s'ajouta à toutes les autres. Les protestants (2) de l'expédition , et ils étaient en grand nombre , se plaignaient d'être privés du ministère d'un pasteur. Ils se répandaient en plaintes sur l'indifférence religieuse du capitaine, et déclaraient à tout propos qu'ils n'attendaient plus
(i) De Bry, p. 9. ■ Laudonnîerus , niinium facilis, plane possidebatur a tribus aut quatuor gnatonibus, atque milites contemnebat, eos praesertim quos io pretio habere debebat. »
(2) /</., p. 9.... ■ ludignabantur plerîquéex his qui, secundum priorem Evangelii doctrinam, vivere se velle profitebantur, quod Verbi divin! ministro destituerentur. »
que l'occasion de se séparer avec éclat. Amours pro* près froissés^ sentiments religieux contenus, il ne manquait plus qu un prétexte pour déterminer une explosion, et, par malheur, le poids de toutes les récriminations retombait sur un homme trop faible pour comprimer cette naissante insubordination.
Un certain la Roquette, Périgourdin madré et futé comme tous ses compatriotes, avait persuadé à quelques soldats crédules qu'il avait découvert, en remontant la rivière , une mine d'or et d'argent qui rapporterait au moins dix mille écus d'or à chacun de ceux qui l'exploiteraient. C'en était assez pour dégoûter ces pauvres dupes des travaux fatigants mais utiles de la citadelle , et pour enflammer leurs convoitises. Mais, lorsqu'un certain Gendre, ou Legendre, qui cherchait à se venger sur Laudonnière de ce qu'il ne l'avait pas désigné pour rendre compte en France de ses découvertes , leur eut fait croire que Laudonnière ne cherchait qu'à les frustrer de ce gain, les esprits s'échauffèrent, et déjà s'agitait la question de pourvoir au remplacement du capitaine. Gendre, qui se sentait soutenu par les mutins, poussa l'audace jusqu'à enjoindre à Laudonnière de mener tout son monde aux mines. Laudonnière aurait dû le faire arrêter sur-le-champ, et, par cet exemple de sévérité , couper court à de semblables réclamations; mais il eut la bonhomie d'exposer ses raisons, et de s'adresser au désintéressement de ses hommes. Il leur parla des dépenses faites par le roi
pour celle expédition , et s'étonna naïvement de ce qu'ils se montrassent « beaucoup (i) plus aflfeclionnez à l'avarice qu'au service de leur prince. » Faire appel aux sentiments d'honneur et de probité , quand on parle à des hommes grossiers , dont les chimériques espérances ont enflé les désirs, c'est bien mal connaître la nature humaine ! Aussi Laudontiîère ne réussit qu'à provoquer le mécontentement général. Les soldats feignirent de se soumettre, et continuèrent les travaux de la citadelle , mais l'arme au dos , et n'attendant plus que l'occasion de s'en servir. Quant à Gendre, Laudorinière se contenta de le réprimander, et lui rendit sa confiance. Il fut payé de sa douceur par la plus noire ingratitude.
En effet, vers le 20 septembre, Laudonnière prit froid et chaud , et tomba malade. Gendre va tout de suite trouver le maître apothicaire, et le prie avec instance de mêler du poison au breuvage destiné à Laudonnière. L'apothicaire refusa avec indignation. Gendre voulut alors faire sauter Laudonnière, en cachant sous son lit un baril de poudre, auquel une traînée aurait mis le feu. Hance, le maître artificier, ne consentit pas à tremper dans cet abominable complot. Mais l'un et l'autre eurent la criminelle faiblesse de ne point dénoncer le traître. Moins scrupuleux fut un gentilhomme, Marillac, que Laudonnière avait désigné pour retourner en France.
(i) Laudonkière, p. TIT.
9% CUAPITRB IV.
En e(Tet un vaisseau y sans doute quelque croiseur, venait d'arriver, commandé par le capitaine Bourdet, qui apportait de la métropole des encouragements et des secours. Laudonnière ne trouvait pas ces secours suffisants, et il voulait envoyer à Coligny des nouvelles de la colonie. Il pria donc le capitaine Bourdet de reprendre la mer, et chargea Marillac d'une mission secrète auprès de l'amiral. Lorsque Marillac prit congé de Laudonnière, il lui communiqua un violent factum, rédigé par Gendre, et plein d'invectives contre le chef de l'expédition et ses lieutenants (lo novembre). Aussitôt Laudonnière convoque ses soldats et les prend à témoin des calomnies de Gendre. Ce dernier, prévenu à temps , réussit à s'échapper. Il supplia Bourdet de le prendre à son bord , et de le reconduire en France. Bourdet refusa. Il consentit à le transporter sur l'autre rive du fleuve. Gendre mena quelques mois la vie sauvage, mais U s'en dégoûta bientôt, et demanda pardon à Laudonnière. On ne sait si, fidèle à son caractère, Laudonnière eut la faiblesse de lui pardonner son double crime ; tout porte à le supposer.
Quelques jours après, survint un fait beaucoup plus grave, et qui pouvait entraîner de déplorables conséquences. Le capitaine Bourdet avait, en partant, laissé à Laudonnière quelques-uns de. ses matelots. Il est probable que ces matelots connaissaient déjà la mer des Antilles, et savaient par expérience combien il était facile d'y vivre aux dépens des Espagnols. Ces
nouveaux débarqués , promptement dégoûtés des travaux de la citadelle , persuadèrent à quelques-uns de leurs compagnons qu'il était préférable de courir sus aux Espagnols, et de s'enrichir en les pillant. Treize des matelots de Laudonnière se concertèrent avec les matelots de Bourdet, et résolurent de chercher aux Antilles les grandes aventures.
Tous les jours une barque allait de l'autre côté de la rivière prendre de l'argile pour faire de la brique. Sous prétexte de s'acquitter de cette besogne, ils s'embarquèrent tous ensemble, et ne revinrent pas. Leur exemple fut contagieux. Deux charpentiers flamands enlevèrent une autre barque, et, avant de s'enfuir, coupèrent , pour ne pas être poursuivis , les amarres du vaisseau stationnaire. Laudonnière fît alors construire, en vingt-quatre heures, une sorte de radeau pour courir à la recherche des fugitifs. Mais leur avance était trop considérable. Ils avaient déjà pris la haute mer.
Laudonnière avait besoin de barques pour s'enfoncer dans l'intérieur du pays en remontant les fleuves. Il ordonna donc d'en construire deux, pour remplacer celles que lui avaient dérobées les déserteurs. Cette besogne déplaisait à la plupart de ses hommes. Ils s'y résignèrent pourtant, mais avec l'arrière-pensée de s'emparer de ces barques, quand elles seraient achevées, et de s'en servir pour rejoindre leurs compagnons et exercer comme eux la piraterie. Cinq ou six d'entre eux. Fourneaux ou des Fourneaux,
Etienne de Gênes ou de Genè>*e, Lacroix et Seignore devinrent les chefs du complot. Ils n'eurent pas de peine. à persuader aux soldats qu'il était de leur intérêt a de ne plas (i) se malter ainsi à un travail abject et méchanique, attendu qu'il se présentoit une occasion la plus belle du monde pour se faire tous riches. » Ce mot de richesses sonna si bien aux oreilles des* soldats , que presque tous acceptèrent les propositions des chefs. Il y eut jusqu'à soixante vétérans qui entrèrent dans le complot. Il semble pourtant qu'un scrupule de discipline les ait retenus au dernier moment, car ils firent présenter au capitaine, par le sergent Lacaille, quelques observations sur le peu de vivres qui restaient , et lui demandèrent l'autorisation d'aller chercher des vivres dans les colonies espagnôles. Laudonnière ne voulait à aucun prix engager d'hostilités avec l'Espagne , et il se doutait du motif pour lequel ses soldats lui demandaient à partir. Il répondit (2) que mieux valait, pour se procurer des vivres, s'adresser aux Indiens qu'aux Espagnols, et que d'ailleurs on en avait pour quatre mois encore. Il refusa donc , et engagea Lacaille à user de son influence auprès des soldats, pour les ramener au sentiment de leurs devoirs. Lacaille était un honnêle
(l) LAUDOUKlf'.RE, p. 116.
(3) DeBry, p. ij. Ab ipsis suarum actionum rationes non 'esse petendas : ad annonam quod attinet, ejus se rationem habiturum. Aliquot adhuc dolia superesse mercibus plena , quae in commune conferet, ut illarum commutatione alimenta ab Indis redimi queant.
homme; il n'avait consenti à transmettre les vœux des soldats, qu'à condition de rester toujours fidèle à son serment. En effet il se contenta de communiquer les ordres du capitaine , et tout, en apparence, rentra dans le devoir.
Laudonnière se doutait pourtant de quelque trahison. Les allées et les venues des conjurés, leurs colloques mystérieux, et ce je ne sais quoi que portent sur leurs visages tous ceux qu'agite quelque grave préoccupation, avaient attiré son attention. Peut-être quelque indiscrétion avait-elle été commise, car il est bien difficile à près de cent personnes de garder le même secret. D'Oltigny connaissait aussi le complot, car on avait désiré qu'il en fît partie , et il est très-probable qu'il en avait parlé à son capitaine. Mais ni lui ni Laudonnière n'étaient fixés sur aucun détail. Les conjurés comprirent donc qu'il fallait hâter leurs dernières dispositions.
La veille du jour fixé, un des conjurés, Normans de Pompierre, qui s'était lié d'amitié avec le dessinateur Lemoyne , l'avertit que, le lendemain , sa case serait envahie, et son compagnon, fintrépide Lacaille, étranglé. Il l'engageait à s'éloigner, non pas qu'on lui en voulût personnellement; mais, dans un premier moment d'effervescence, on le prendrait peutêtre pour Lacaille, et si', par malheur, il tentait de résister, on lui ferait partager le sort de son compagnon.
Lemoyne remercia de Pompierre de cet utile avis,
et s'empressa d'en faire part à son ami Lacaille. Celui-ci , sans avertir Laudonnière , se jeta dans les bois avec ses deux frères. Il avait donné de nombreuses preuves de courage, mais, en cette circonstance, il céda à ce mouvement instinctif qui pousse même les plus braves à se mettre à l'abri. Quant à Lemoyne, comme il n'avait plus rien à craindre, il préféra rester à son poste, et. attendit les événements, se remettant à la Providence du soin de les faire bien tourner pour lui (i).
Au milieu de la nuit. Desfourneaux, tout armé, pistolet en main, envabit avec trente fusiliers le logis de Laudonnière, le surprit dans son lit, l'insulta, lui prit ses clefs, lui enleva ses armes, le fit conduire au milieu de la rivière , dans son navire , et garder à vue. A la même beure Lacroix et quinze fusiliers s'emparaient de d'Ottigny, et le désarmaient; mais il lui épargna l'affront de le jeter en* prison, et de le faire garder. Etienne de Gênes imposait les mêmes conditions à d'Erlacb. Seignore et les autres conjurés s'étaient présentés au logis de Lacaille. Ils n'y trouvèrent c[ue Lemoyne. Leur irritation fut très-vive. Lacaille était celui qu'ils désiraient le plus priver de sa liberté ; car il était actif, remuant; il avait de l'influence sur les Floridiens : on pouvait redouter sa vengeance. Les conjurés rendirent pourtant la liberté à Lemoyne et même l'usage de ses armes, à condition qu'il ne clier-
(i) Db Bby, p. i3. Dei protection i me commendans.
cherait pas à s'échapper. Quant aux autres soldats qui n'étaient pas du complot, ils furent tous désarmés, mais non maltraités.
La conspiration avait réussi. A l'exception de Lacaille, les conjurés avaient entre leurs mains tous les chefs, Laudonnière, d'Ottigny, d'Erlach. Il ne leur restait plus qu'à user de la victoire : mais ils ne se contentèrent pas d'être les maîtres ; ils gaspillèrent les provisions et* les ressources de la Caroline , et, pour donner à leurs exactions un semblant de légalité, ils forcèrent Laudonnière à tout approuver. Desfourneaux lui arracha même une commission de lieutenant, sous prétexte d'aller chercher des secours dans la Nouvelle-Espagne, en réalité pour mener dans la mer des Antilles la vie de pirate.
En effet les conjurés se fatiguèrent vite de leur oisiveté. Il leur tardait de trouver ailleurs de vives émotions, et surtout d'acquérir ces trésors, qu'ils avaient -cherchés vainement en Floride. Ils résolurent donc de s'emparer, aux dépens des Espagnols, des richesses qu'ils convoitaient. Ils équipèrent les deux grosses barques qu'on avait préparées pour aller à la découverte, et les chargèrent de provisions. Sans se préoccuper du sort de ceux qui restaient à la Caroline, ils prirent pour eux tout ce qui leur convenait , jusqu'à deux tonneaux de vin d'Espagne, qu'on avait réservés pour l'usage des malades. Ils imposèrent aux deux meilleurs pilotes de Laudonnière, Michel Vasseur et Trenchant, l'obligation de diriger ces deux grosses barques, et.
après avoir juré à ceux qu'ils laissaient à la Caroline de les massacrer, s'ils ne les accueillaient pas convenablement à leur retour, ils mirent à la voile le 8 décembre. Leur odyssée fut curieuse. Us allèrent d'abord à Cuba, et s'emparèrent de quelques caboteurs chargés de cassave, d'huile et de vin d'Espagne : puis ils débarquèrent sur divers points de l'île. Leurs descentes ne furent pas toujours couronnées de succès. Ainsi, à Arcaha , ils perdirent quatre hommes, deux tués, Doublet et le Maistre, et deux prisonniers, Estienne Gondeau et Grandpré. D'ordinaire ils revenaient à bord chargés de butin. Sur mer ils étaient plus heureux. En vue de Barracon ils capturèrent une caravelle de soixante tonneaux. Mais ces déprédations éveillèrent l'attention. L'Espagne était alors habituée à faire respecter son pavillon dans ces mers qui lui appartenaient. Troublés tout à coup dans leur sécurité commerciale, les colons s'émurent et portèrent de vives plaintes contre les pirates étrangers. Un nouvel affront acheva de les exaspérer. Un navire de charge , que montait le préfet de la Havane avec ses deux enfants, avait été capturé au cap Tiburon (i). Les pirates convinrent avec lui d'une forle rançon, mais le relinrent à bord de son navire, jusqu'à ce qu'il eût acquitté cette rançon. Ils exigeaient cinq ou six d^ ces singes, ' nommés sagouins dans l'île, et autant de beaux perroquets. Nos Français, grisés parle succès, étaient déjà ar-
(i) D'après Lesgarbot (p. 84) i préfet de la Jamaïque.
rivés à ne reculer devant la satisfaction d aucun de leurs caprices. Le hasard les avait jusqu'alors favorisés. Mais leur confiance devenait de Taveuglement, et ils allaient en être singulièrement punis.
Le préfet espagnol accéda avec empressement à
toutes leurs exigences. Il demanda seulement, pour que la rançon fût plus vite réunie , qu'on lui permit d'envoyer à sa femme un de ses enfants avec une lettre. Les pirates prirent connaissance de la^lettre, et n'y trouvèrent rien de suspect. Ils ne songèrent seulement pas que l'enfant pouvait avoir reçu des instructions secrètes. Us le laissèrent partir, et, pour être plus à portée de recevoir la somme convenue et les animaux demandés , ils s'approchèrent de la côte^ et s'engagèrent dans un golfe fermé par une passe étroite. Leurs navires étaient à l'ancre, lorsque soudain furent signalés deux barques de guerre et un gros vaisseau , qui coupaient déjà la retraite aux Français. En même temps la côte se garnissait de troupes. Les pirates étaient perdus : il ne leur restait plus qu'à se rendre. Le jeune fils du gouverneur avait rempli sa mission avec intelligence. Il avait tout raconté, et redit les ordres de son père. Ces ordres avaient été exécutés avec tant de promptitude que, dès le lendemain, la flottille française avait été cernée. Elle essaya bien de s'échapper : mais l'étroitesse de la passe et la lourdeur des navires s'y opposaient. Il n'y eut que vingt-six hardis compagnons, et parmi eux les chefs du complot, Desfourneaux, Lacroix et Etienne de Gênes, qui
réussirent à se jeter sur un pelit navire, dont ils coupèrent Fancre, et parvinrent à s'échapper. Quant aux autres, ils furent tous pris, à l'exception de six qui furent tués en se défendant, vendus, ou déportés en Espagne et en Portugal.
C'était la première punition des révoltés. Un châtiment plus terrible leur était encore réservé. Les vingtsix survivants n'avaient pas de vivres; leur navire supportait avec peine la haute mer. Il leur fallait donc ou débarquer à Cuba pour y faire des provisions, et en ce cas ils tombaient entre les mains des Espagnols , ou bien continuer leur route , et alors ils mouraient de faim, et s'exposaient à naufrager. Tout le monde commandait à bord du petit navire. La discipline n'était plus qu'un vain mot, et d'ailleurs à qui obéir? Le pilote Trenchant était un des vingt-six; il n'avait jamais cédé qu'à la force, en acceptant le commandement ou plutôt la direction d'une des barques. Il s'entendit avec cinq ou six soldats , pillards moins déterminés ou révoltés moins compromis que lés autres, et leur fit comprendre qu'ils devraient essayer de regagner la Caroline, s'ils voulaient éviter d'être pris. par les Espagnols, ou de mourir de faim, ou de naufrager. Il est vrai, qu'en abordant sur la côte floridienne, on allait au-devant d'un châtiment mérité : mais encore parviendrait-on, peut-être, à se ravitailler sans être aperçu par Laudonnière , et, dans tous les cas , on connaissait assez le caractère du chef de l'expédition, pour êlre à l'avance assuré de sa clémence, surtout quand il ver-
rait combien étaient peu nombreux les survivants de celte déplorable affaire. Les conjurés avaient d'abord refusé : mais bientôt , convaincus par les arguments de ïrencbant , ils consentirent à se diriger sur la Floride. Quelques jours de navigation les conduisirent à l'embouchure du fleuve de May. Ils débarquèrent, et s'occupèrent aussitôt des approvisionnements.
Depuis leur départ de la Caroline, de graves événements avaient eu lieu. Laudonnière avait été délivré, et avait repris l'exercice régulier de son commandement. Il devait ce bon service à l'intrépide Lacaille , qui, averti par son plus jeune frère du départ des principaux conjurés pour la Nouvelle-Elspagne , était aussitôt arrivé à la Caroline , avait excité à prendre les armes tous ceux qui n'obéissaient qu'à la contrainte , et, à leur tête, îivait délivré Laudonnière , d'Ottigny , d'Erlach et les autres prisonniers. Puis il avait engagé Laudonnière à frapper les esprits par une cérémonie solennelle, celle d'une nouvelle prestation de serment. Celui-ci comprit la portée de cet acte, et, dans la formule du serment qu'il proposa à ses hommes, il leur fit jurer d'abord de rester fidèles au roi, et en second lieu de combattre avec vaillance l'ennemi. Convaincu de la nécessité de rétablir la discipline, et en même temps d'exercer une surveillance active sur des soldats dont l'imagination travaillait, il divisa sa petite troupe en quatre bataillons, dont il confia le commandement à des lieutenants éprouvés, et tout, à la Caroline, rentra dans l'ordre accoutumé.
Ce fut alors qu'un Indien, le cacique Patica, vint avertir Laudonnière du débarquement des insurgés, et aussi de leur petit nombre. Laudonnière, saisi de pitié et toujours porté aux résolutions généreuses , voulait leur pardonner. MaisLacaille, dont les conseils étaient vivement goûtés, lui persuada qu'il fallait un exemple. Puisque la fortune lui livrait les chefs de l'expédition, ces chefs devaient périr. Autrement la discipline était ruinée, et l'avenir de la colonie française compromis. Lacaille offrit en même temps de se saisir des conjurés. L'entreprise n'était pas facile, car ces conjurés étaient braves, et ils pouvaient vendre chèrement leur vie. On convint que Lacaille, accompagné seulement de deux ou trois hommes, irait au devant des conjurés monté sur une petite barque, et occuperait leur attention pendant qu'une vingtaine de soldats se cacheraient dans les arbres du rivage, et guetteraient l'occasion favorable pour se jeter sur le navire abandonné par les conjurés, et s'en emparer.
Ce plan était bien combiné. Il fut exécuté avec bonheur. Les conjurés perdirent leur navire, et furent obligés de se rendre à discrétion en se recommandant à la générosité de leur ancien chef. Mais ils n'avaient pas d'illusions sur le sort qui les attendait : car quelques-uns de ceux auxquels pardonna Laudonnière racontèrent plus tard qu'avant d'être surpris par Lacaille , ils avaient imaginé un tribunal burlesque, devant lequel ils avaient tous comparu pour s'entendre condamner par de faux Laudonnière
OU de prétendus Lacaille. C'est ainsi que, deux siècles plus tard, les prisoaaiers de la Terreur parodiaient le tribunal révolutionnaire , et jouaient à la guillotine.
Lorsque les conjurés parurent devant Laudonnière, ils tentèrent de l'attendrir, et peut-être le capitaine allait-il céder encore à un mouvement de pitié ; mais LlUcaille le força à laisser agir la justice. Un tribunal militaire fut donc improvisé, devant lequel cfomparurent quatre chefs du complot. Desfourneaux, Lacroix, Etienne de Gênes et Seignore. Ils n'essayèrent pas de se disculper, et s'entendirent condamner à la pendaison (i). En leur qualité de vieux soldats, Laudonnière leur accorda d'être passés par les armes. Leurs complices furent acquittés. Ce fut la dernière des séditions excitées contre Laudonnière. Dès le début, il aurait dû se montrer plus rigoureux. L'exemple du capitaine Albert l'effrayait peut-être ; mais il était de son devoir de s'exposer à subir un pareil sort, et d'ailleurs l'intérêt le lui ordonnait ; car les pirateries de ces révoltés avaient soulevé dans les Antilles une indignation générale , et allaient provoquer dans quelques mois de sanglantes .représailles. I^ clémence intempestive de Laudonnière sera la cause indirecte de la prochaine ruine de notre colonie floridienne.
(i) Trois seulement, diaprés de Bby, p. 2I.
Ces déplorables événements avaient entravé les progrès de la colonie française. Laudonnière pourtant , même aux plus mauvais jours du désordre, n'avait pas cessé de songer aux instructions de Coligny, qui lui prescrivaient de reconnaître beaucoup de pays, et surtout d'entretenir des relations amicales avec les caciques de la côte et de l'intérieur. C'était peut-être le moyen le plus sur d'étendre au loin l'influence française, surtout par le contraste avec la férocité des autres colons européens. En effet les caciques voisins entrèrent en relations amicales avec les Français : entre eux et Laudonnière c'était un échange perpétuel de bons procédés. L'un d'entre eux, le cacique Maracon, qui habitait à quarante milles environ au sud de la C:iroline, lui fit savoir un jour que chez un cacique, nommé Onachaquara , vivait un Européen , surnommé le Barbu. Il croyait aussi pouvoir affirmer que, chez le cacique Mathiaca, résidait un autre Européen, mais dont il ne savait pas le nom. Ces deux Européens étaient sans doute victimes de quelque désastre inconnu, les derniers survivants d'une expédition malheureuse , peut-être des compatriotes. 11 n'en fallait pas tant pour exciter la pitié de Laudonnière. De plus, comme ils étaient depuis longtemps dans le
pays, ils avaient eu le loisir d'en étudier les mœurs et les ressources. Ils pourraient donc fournir à la colonie naissante de précieuses indications. L'intérêt , tout aussi bien que la charité, ordonnait à Laudonnière de les rechercher.
Après avoir remercié le cacique Maracon, Laudonnière fît savoir à tous ses alliés qu'il désirait vivement retrouver ces deux Européens , et promit une forte récompense à celui qui les lui ramènerait. Peu après ces deux infortunés lui furent en effet conduits, lis étaient complètement nus. Leurs cheveux et leur barbe pendaient jusqu'à terre. Ils avaient si bien adopté le genre de vie des Indiens, que ce fut pour eux comme un étonnement douloureux de se vélir de nouveau et de couper leur chevelure. Depuis quinze ans, ils vivaient de la vie américaine, et avaient oublié les usages de l'Europe, et presque la langue natale. Quand ils furent un peu remis de leur émotion, ils racontèrent qu'ils étaient Espagnols , et faisaient partie de l'équipage d'un navire naufragé sur l'écueil des Martyrs , à la pointe sud de la presqu'île de Floride , sans doute dans les parages du cap Agis, et de la passé de Bahama. Le roi, qui les avait recueillis, se nommait Calos. Comme nos Bretons du moyen âge, qui avaient inventé à leur profit le droit d'épave, ce cacique avait gardé pour lui la cargaison du navire naufragé. Il avait aussi, pour sa part de butin, retenu trois à qualre nobles Espagnoles, qu'il avait données à ses fils. Le pays était riche. Calos tirait parti des
avantages de la situalion de ses États, et faisait un grand commerce. Aux jours de fête les métaux précieux brillaient au grand jour. Les femmes en dansant suspendaient à leurs ceintures des lingots d'or massif (i) c< larges comme des assiettes w, si lourds qu'elles pouvaient à peine les supporter. Les naufragés ajoutèrent queCalos (2) « avoit un grand nombre d'or et d'argent jusqu'à en tenir dans un certain village une fosse, toute pleine, qui n'estoit moins Haute qu'un homme, et large comme un tonneau », et ils engagèrent Laudopnière à marcher à la conquête de celte toison d'or. Cent hommes suffiraient, disaient-ils, et ce serait justice, car tous les ans on immolait un captif dans un sacrifice solennel , et la victime était d'ordinaire un naufragé. Laudonnière demanda ensuite aux Espagnols s'ils avaient jamais quitté le territoire de Calos, et s'ils pouvaient lui fournir quelques renseignements sur les caciques voisins. L'un d'entre eux avait plusieurs fois servi de messager à Calos : il raconta qu'il avait souvent visité le roi Oathaqua , dont le territoire commençait à quatre ou cinq journées de marche de celui de Calos. A mi-chemin s'étendait un lac d'eau douce, nommé Serropé, large d'environ cinq lieues. Au milieu du lac était une île remarquable par l'abondance de ses dattes, et aussi d'une certaine racine, donton faisait du pain excellent. Les habitants de cette île fournissaient de ces fruits et de cette farine à tout le pays d'alen-
(i) Laudokhière, p. i3i.
(a) Id. , ibui.
leur. Aussi élaient-ils fort riches. Protégés par les eaux du lac qui leur servaient de fossés , ils avaient constitué comme une sorte de république indépendante, et parfois s'aventuraient à d'audacieuses expéditions. Ils avaient un jour dressé une embûche au cacique Oathaqua , qui conduisait à Calos une de ses filles^ à lui fiancée, et ils s'étaient emparés de là jeune fille et de ses compagnes. Jamais le beau-père et le gendre en expectative, même en réunissant leurs forces, n'avaient réussi à leur reprendre ce précieux butin. L'Espagnol donna encore de nombreux détails sur la situation respective de ces deux caciques, et sur les ressources et les productions de leur territoire. Laudonnîère les enregistra soigneusement , et se réserva d'en tirer parti en temps et lieu. Quant aux deux naufragés, il les garda avec lui, en leur proposant de les rapatrier à la première occasion ; ce qu'ils acceptèrent avec empressement.
Laudonnière avait encore entendu dire qu'un soldat , nommé Rouffi , se trouvait chez le cacique Adausta . Bouffi faisait partie de la première expédition. Il n'avait pas voulu s'embarquer avec ses camarades, ceux qui souffrirent tant de la faim, et était resté en Floride. Laudonnière députa au cacique son fidèle Yasseur, en compagnie du soldat Aymon , qui avait aussi fait partie de la première expédition , et connaissait Adausta . Le cacique accueillit très-bien les Français, mais il leur, apprit que Rouffi était parti avec des Européens, sans doute avec des Espagnols,
et avait été transporté à la Havane. Pour les consoler de leur désappointement, Âdausta fit à Vasseur et à Aymon de fort beaux cadeaux : c'étaient des fèves et du mil en quantité, deux cerfs, des peaux finement tannées, et quelques perles, mais de peu de valeur, car elles étaient brûlées. Il ajouta que, si les Français voulaient s'établir sur son territoire , il leur donnerait de grands terrains, et leur fournirait du mil. Mais Laudonnière ne répondit pas à cette ouverture.
Laudonnière avait aussi appris qu'à deux lieues environ au nord de la Caroline régnait la veuve du cacique Hiocaia. Elle passait pour la plus belle des Indiennes, et les Floridiens , d'ordinaire fort méprisants pour les femmes, avaient pour celle-ci un respect qui approchait de la superstition ; à tel point qu'ils ne soufr fraient pas qu'elle mît pied à terre, et la portaient sur leurs épaules, toutes les fois qu'elle voulait sortir. La veuve d'Hiocaia, flattée de la prévenance de Laudonnière , se montra fort gracieuse pour ses envoyés. Elle leur donna deux barques pleines de mil^ de gland, et de feuilles de cassiné, dont ils composaient leur breuvage favori. Quelques jours après la reine envoya à Laudonnière un interprète pour lui présenter ses compliments (janvier i565).
Ce n'était pas seulement avec les caciques du voisinage que Laudonnière entretenait ainsi des relations amicales. Il envoyait fort au loin quelques-uns de ses plus hardis compagnons , pour y porter le nom de la France, et ouvrir denouveaux débouchés aux colons de
la Caroline. Un de ces plus audacieux explorateurs fut La Roclie-Ferrière, genlilhomme volontaire, qui s'élait attaché à la -fortune de Laudonnière. Il avait de Tesprit, de Taisance , une singulière aptitude à se pénétrer des usages et de la langue des indigènes. Celait un de ces méridionaux fortement et finement trempés, à la fois soldats et négociants qui, au XVP siècle, fournirent à notre pays tant de héros et tant de vauriens. L austère Laudonnière, par contraste sans doute, aimait Laroche-Ferrière. Il avait pour lui de la complaisance, de la faiblesse même, à tel point qu'on était jaloux de la confiance qu'il lui accordait (i). Pourtant les détracteurs de ce jeune homme ne pouvaient s'empêcher de rendre justice à ses éminentes qualités. Il avait été déjà le principal instrument des négociations entre Outina et Laudonnière ; comme il ne jugeait pas sa tâche suffisamment remplie, il s'enfonça dans le pays, cherchant partout des alliances nouvelles , sans oublier la découverte des mines.
Ces mines, tout l'indiquait , étaient dans les montagnes dont on voyait à Thorizon se dessiner le profil azuré. Sur le territoire d'Oulina on pouvait en gravir déjà les premières pentes , et les rapports des indigènes étaient unanimes sur ce point , que là seulement les Français trouveraient les métaux dont ils paraissaient si
(i) DeBry, p. 12. • Tali pollebat auclorilale apud Laudonnierum , ut ejus coDsilium pro oraculo haberet : negare sane non velim quin dotibus jngenii prœditus esset, prsesertim industrius erat in nova ista conquisitione. »
avides. Ma iscesinontagneSylesÂpalachesd'aujourdliuiy elles appartenaient à trois rois ennemis d'Outina , à Onalheaqua, à Oustaca et à Potavou. Or on venait de faire la guerre à ce dernier, et les deux autres étaient également des adversaires implacables d'Outina. N'était-ce point procéder avec légèreté, et même s'exposer à des périls sérieux que de chercher à nouer des alliances avec des caciques qui devaient nous redouter ou tout au moins se défier de nous ?
Laroche-Ferrière ne s'arrêta pas à ces détails. Il ne songea qu'à la gloire de pénétrer dans un pays inconnu ; de plus il était excité par l'espoir d'arriver le premier à ces mines fameuses, objet de tant de convoitises. Il partit donc pour les montagnes , et visita les trois souverains, qui l'accueillirent fort bien. Ils lui donnèrent de magnifiques présents que Laroche-Ferrière envoya à son chef (i). C'étaient des boucliers d'or et d'argent qui couvraient le dos et la poitrine des caciques^ du minerai d'or, des lingots d'argent, des carquois recouverts de peaux variées, des flèches garnies d'or, des tapisseries , des plumes admirablement tissées , enfin des pierres vertes et azurées qu'on prenait pour des éméraudes et des saphirs.
Lorsqu'il apprit ces négociations , Outina fut saisi
(i) Db Bry^ p. i4. « Plani orbes aurei etargentei amplitudine mediocris lancis , quibus pectus et dorsum tegere soient in bellum profecturi , multum auri infecti cui admixtum aes, et argenti non bene excocti, misit pharetras selectissimis pellibus tectas, et omnes earum sagittas cuspide aureaarmatas.... Lapides etiam virides et cœruleos, quos nonnulH sfnaragdos et sappbiros esse censebant.
d'une froide rage contre Tintrigant qui renversait ainsi tous ses projets ambitieux. Car il avait espéré profiter de notre présence pour écraser ses ennemis. Plus sa déception fut vive, plus sa haine fut profonde. Il ne parlait à son entourage que du plaisir qu'il éprouverait à prendre et à torturer Laroche-Ferrière, qui , désormais, ne fut plus appelé par lui que Thimogona c'est-à-dire l'ennemi (i). Laroche-Ferrière se souciait peu des projets vindicatifs du cacique ; car il pouvait revenir à la Caroline en descendant la rivière. Aussi bien il réussissait à merveille dans la mission qu'il s'était attribuée. Le cacique Oustaca surtout avait été séduit par ses belles promesses et avait conclu un véritable traité d'alliance avec lui. 11 s'engageait à fournir quatre mille hommes, et, si on lui donnait seulement cent arquebusiers français, il promettait de conquérir toute la région des Apalaches, et d'en ouvrir les mines à ses alliés européens. Laroche-Ferrière envoya aussitôt son cempagnon, le Poitevin Grotauld ou Grontaut, pour demander à Laudonnière ces cent arquebusiers. De retour à la Caroline , Grotauld rencliérit encore sur les pompeux récits de son ami. Quand il eut raconté comment, au pied du mont Palasti, il avait vu les Indiens puiser dans une source (2), avec des roseaux creux , du sable où roulaient des paillettes de cuivre et d'argent, les colons de la Caroline deman-
(i) De Bay, p. i5.
(a) Lemoyite, planehe XLI. Ce procédé primitif est eDcore en usage en Californie. Cf. Tour du inonde^ n. io5, 106, 107.
LA FLOniPE. 8
dèrent tous à partir. Mais Laudonnière n'était plus en force pour conquérir avec les Apalaches tous les /iistricts aurifères et argentifères : car il avait perdu , après le départ des révoltés, au moins une centaine d'hommes, et il ne voulut point dégarnir la Caroline d'une troupe aussi nombreuse. Il pria donc Laroclie- Ferrière d'amuser le cacique avec de belles paroles y et lui fit savoir qu'il s'était trop avancé.
Moins heureux que liaroclie-Ferrière , un autre volontaire, Pierre Gambye, perdit la vie dans une de ces lointaines ambassades. Gambye avait été élevé dans la maison de Tamiral Coligny. A cette rude école il avait appHs à ne compter que sur lui-même. C'était un homme vigoureusement trempé, un de ces héros obscurs , dont les aventures défrayeraient plusieurs romans modernes. Aussi bien les descendants de ces aventuriers vivent encore. Ce sont les trappeurs franco-canadiens qui , dans le Far West américain (i), continuent la vie au grand air de leurs ancêtres, respectés des Indiens dont ils partagent la vie, redoutés des Yankees dont ils ne ménagent pas les empiétements continus. Gambye avait demandé à Laudonnière l'autorisation d'explorer le pays : mais il n'avait pas voulu de compagnon , et s'était enfoncé tout seul dans les forêts de l'intérieur. Ses explorations avaient été heureuses. Partout il avait engagé les Indiens à envoyer leurs provisions à la Caroline, en
(i) Tour du monde f n. 434*
voyagë;s de découvertes. ' 115
leur promettant qu'ils en trouveraient un débit favorable. Un cacique, Adelano, le prit en telle affection qu'il lui donna sa fille en mariage^ et lui confia coiniïie la régence de ses États pendant une absence : le cacique habitait une île délicieuse , véritable oasis de verdure ; on y remarquait une allée longue de trois cents pas et large de quinze , dont les arbres s'entrelaçaient en arcade. C'était un jeu de la nature; « mais il (i) semble que ce soit une treille faite toute à propos; je dis aussi belle qu'autre qui se puisse veoir en la chrestienté. »
La bonne fortune enivra Gambve. Il abusa de l'autorité , qui lui avait été déléguée , pour faire peser sur les sujets d' Adelano la plus intolérable des tyrannies. Ceux-ci se turent, cat ils avaient peur : mais dans leurs cœurs couvait une de ces haines lentes et terribles, comme en conçoivent seuls les peuples prinûtifs. Lorsque Adelano revint , Gambye lui demanda la permission de revoir ses compatriotes , qu'il avait quittés depuis douze mois. Le cacique le lui permit, et lui ^ prêta même une pirogue et deux rameurs pour descendre la rivière , et porter à la Caroline le petit trésor qu'il avait amassé pendant son voyage. Cette riche cargaison tenta la cupidité, des deux rameurs, qui d'ailleurs haïssaientcordialement Gambye. Au moment où Gambye, qui ne se doutait de rien, soufflait du feu pour cuire du poisson , les deux traîtres le frap-
(i) Laudonmière, p. i38. *
pèrent d'une hache , et s'emparèrent de son petit trésor (i).
La mort de Gàmbye n'était qu'un accident. D'ordinaire les caciques accueillaient avec empressement les Français, et les indigènes se pressaient autour d'eux avec une curiosité bienveillante. Aussi pénétraient-ils fort avant dans la Floride. Une de leurs plus curieuses explorations fut celle qui conduisit nos compatriotes à trente lieues au delà du territoire du cacique Mathiaca. Ils découvrirent un lac, dont on n'apercevait pas l'autre rive. Les Indiens racontaient que , même en grimpant sur les arbres les plus élevés, ils ne voyaient que de l'eau. Lescarbot (2) savait que Champlain , en remontant un fleuve du Canada , avait découvert un lac considérable; de plus les Indiens lui avaient appris que ce lac était suivi de plusieurs autres aussi étendus. Il crut que le lac découvert par les soldats de Laudonnière communiquait avec les lacs indiqués à Champlain. Mais on sait aujourd'hui que Champlain avait découvert le Saint-Laurent et la série des grands lacs auxquels il sert de déversoir. Or le Saint-Laurent est beaucoup trop éloigné de la Floride, pour qu'on s'arrête un instant à l'hypothèse de Lescarbot. D'après Charlevoix (3) ce lac est celui que découvrit Soto, en approchant des Âpalaches. Mais le pro-
(i) Lbmoyhb, planche XLII. LvuDonifiÈRBy p. i4o. (a) Lescabbot, ouv. cit., p. 7a.
(3) Charlevoix y ouv. cit., p. Sf^.
blême n'est pas résolu , puisqu'on ne sait pas quel est ce lac. En consultant les cartes modernes, on ne trouve guère que le lac Okechobée, dans Tétat actuel de la Floride, qui réponde à la description de Laudonnière, ou plutôt de ses soldats. Ce lac a été récemment exploré par G. K. Allen et quatre autres voyageurs. Il est protégé par des marécages bourbeux et des fondrières. Il a 65 milles de long sur 3o de large. Trois îles sont baignées par ses eaux. L'une d'entre elles présente à l'admiration des visiteurs un confus entassement de rochers gigantesques. Au sud du lac s'étend une forêt d'acajou et de magnolias séculaires , dans laquelle on trouve des araignées énormes, puisqu'elles ont jusqu'à deux pieds de long. Leurs membres sont puissants, leurs yeux entourés d'un cercle jaune ponceau très-brillant, et leur corps rayé de bandes jaunes et rouges. Le pays est abandonné, mais on y trouve pourtant des restes de constructions humaines. Nos compatriotes n'explorèrent pas ce lac, et retournèrent à la Caroline, mais après avoir visité successivement les caciques Chilili , Enecaque ou Enegnape , Patica ou Patchica , et Choya ou Coya. Partout ils furent bien reçus. Outina lui-même, malgré son dépit contre Laroche- Ferrière, et la malveillance de d'Ottigny et de Laudonnière, fit bon accueil à leurs messagers. Peu à peu le pays était mieux connu , et nos voyageurs rapportaient à la Caroline de précieux renseignements, que Laudonnière enregistrait avec soin , et dont il se ré-
servait de tirer parti , dès que les circonstances le lui permettraient.
Mais de graves préoccupations détournèrent Laudonnîère de toute entreprise sérieuse. La famine était imminente , et, avant tout , il fallait ne pas mourir de faim.
En effet, les Français, sous Laudonnière comme sous le capitaine Albert, n'avaient point tiré parti de la fécondité et des inépuisables richesses du sol floridien. Que des gentilshommes n'aient pas cru convenable de courber leur front sur la terre, on le comprend à la rigueur, surtout si Ton tient compte des préjugés de l'époque. Mais tout le monde n'appartenait pas, dans la Caroline, aux premiers rangs de la société. Il y avait parmi les colons des ouvriers, des matelots, de simples soldats, et eux aussi mouraient de faim par leur faute. En quittant sa patrie pour s'établir au nouveau monde, tout Européen croyait alors pour ainsi dire monter en dignité, et, du haut de son orgueil, rougissait des travaux dont il s'honorait dans son pays. De plus la fièvre de l'or avait grisé tout le monde. N'est-ce vraiment pas une honte que de s'abaisser à cultiver la terre, lorsque demain , aujourd'hui peut-être , on découvrira quelque mine fantastique? On est à la veille de bâtir l'édifice gigantesque de sa fortune , et on sèmerait du blé ! Un contemporain, Lescarbot (i), a naïvement décrit cette singulière erreur économique, qui amena tant de
(i) Lf.scakbot, ouv. cit., p. 54o.
120 CHAPITBE VI.
désastres au XVI* siècle. « S*ils ont eu de la famine , écrit-il , il y a eu de la grande faute de leur part de n'avoir nullement cultivé la terre j laquelle ils avoient trouvée découverte. Ce qui est un préalable de faire avant toute chose, à qui veut s'aller percher si loin de secours. Mais les François et presque toutes les nations du jourd'hui ont celle mauvaise nature qu'ils estiment déroger beaucoup à leur qualité de s'addonner à la culture de la terre , qui néantmoins est à peu près la seule vacca^ion où réside l'innocence : de là vient que chacun fuiant ce noble travail, cherche à se faire gentilhomme aux dépens d'autrui; on veut apprendre tant seulement le métier de tromper les hommes, ou se gratter au soleil. »
Aussi bien ce n'est pas au XVF siècle seulement que de semblables aberrations ont compromis la fondation et la durée de puissantes colonies. En i848 , lorsque furent découverts les champs aurifères de la Californie, des milliers d'Européens partirent pour ce pays des merveilles. Ils ne rêvaient que mines d'or, mais ils n'avaient pas songé aux brutales nécessités de la vie. Combien d'entre eux moururent de faim à côté de leurs trésors ! Ceux-là seuls firent fortune qui eurent la sagesse ou de cultiver la terre ou de vendre aux mineurs, à des prix exorbitants, des vivres, des vêtements, de grossiers instruments. La Floride fut la Californie du temps. Nos Français se croyaient tous sur le point de devenir millionnaires, et ils manquèrent mourir de faim.
Les Indiens leur avaient bien promis des vivres pour le mois d'avril , mais rien n'arrivait. Peu à peu les dernières provisions disparurent, et, au mois de mai, la famine éclata.
Les Indiens , au reste , n'avaient rien fait pour la conjurer.. L'agriculture chez eux , et en général chez tous les sauvages, n'était guère en honneur. Ils ne connaissaient guère que ]e mil, le maïs, et encore ils abandonnaient ces travaux à leurs femmes. Leur plus vive imprécation contre un ennemi mortel était qu'il fût réduit a labourer un champ. Aussi, malgré la présence des étrangers, ils s'étaient contentés de pourvoir à leurs besoins immédiats , sans se préoccuper autrement de l'impérieuse avidité des Français. Ils résistaient donc à leurs sollicitations , et comme ils s'aperçurent bientôt de la détresse de nos compatriotes, ils en profitèrent pour leur vendre très-cher le rebut de leurs provisions.
Il peut sembler étrange que les Français, campés sur les rives d'un fleuve poissonneux, n'aient pas au moins essayé de garnir leurs tables de poisson. Mais, toutes les fois qu'il ne s'agissait pas de partir en course lointaine ou de faire la guerre, ils ne savaient que dormir et perdre leur temps à la Caroline. On eut dit vraiment qu'ils dérogeaient , en jetant à l'eau quelque filet, ou quelque ligne. Les Indiens profitèrent encore de cette insouciance coupable pour leur vendre trèscher des poissons qu'ils venaient pécher jusque dans les eaux de la Caroline. A peine s'ils daignaient de
temps à autre utiliser leurs loisirs par quelque partie de chasse. Mais les ressources de la chasse étaient toujours précaires , et , pour peu que les Indiens ne voulussent plus leur vendre de provisions , ou que^ leurs marchandises s'épuisassent, leur perte était assurée.
La famine dura six grandes semaines à la Caroline ( i ) , « pendant lequel temps les François ne pouvoient travailler, et s'en alloient tous les jours sur une montagne en sentinelle pour voir s'ils découbvriroîent point quelque vaisseau François. » Mais leur espoir était toujours déçu. Au reste ce n'est pas au seizième siècle seulement que nos colons ont eu le tort de compter uniquement sur les secours de la métropole , qui semble prendre à tâche de les oublier.
Les forces s'épuisaient. Il fallait prendre un parti. Laudonnière demanda donc aux charpentiers s'ils pouvaient réparer le seul navire qui leur restait , et le mettre en état de les ramener en France. C'était le navire Breton , commandé par Vasseur. Les charpentiers s'engagèrent à le lui livrer pour le 8 août , en l'exhaussant d'un pont, mais à condition qu'ils seraient aidés par une partie de la garnison. Laudonnière accepta leurs offres, sans seulement remarquer qu'on allait entreprendre un travail autrement pénible que si on se fût résolu à creuser et à ensemencer le sol. Mais tous étaient aveugles. La fortune était à
(i) Laudonnière, p. i45.
LA FAMiNB ET LA GUERRE. 123
leurs pieds : ^Is s'obstinaient à la chercher dans ces mines introuvables.
Avant que le navire fut achevé, il fallait vivre. On se partagea la besogne. Les uns coupèrent du bois dans les forets, les autres le débitèrent en planches ; ceux-ci firent du charbon, ceux-là amassèrent de la gomme pour calfater. Laudonnière et une trentaine de soldats remontèrent la rivière pour trouver des provisions. Mais ils ne rencontrèrent que des framboises, des graines petites et rondes, insipides et malsaines, enfin des choux palmistes. De retour à la Caroline, quand furent distribuées ces misérables provisions qui n'étaient propres qu'à augmenter les souffrances en les prolongeant^ un grand découragement s'empara de tous, et, comme la faim est mauvaise conseillère, on résolut de prendre par la force ce qu'on ne pouvait obtenir par la douceur.
Les Indiens avaient connaissance de noire épuisement et de nos souffrances. Ils commençaient à manquer de respect : non-seulement ils n'apportaient plus à la citadelle aucune provision, mais encore ils se moquaient de notre détresse. Ils n'approchaient plus que hors de portée de nos armes à feu, et profitaient de la misère de nos compatriotes pour leur vendre à des prix exorbitants les plus minces provisions. Les soldats, forcés par la nécessité, donnaient jusqu'à leurs vêtements, et, quand ils se récriaient sur la cherté des marchés: « Mange ta marchandise, répondaient les Floridiens, nous mangerons noire
poisson; puis (i) ils s'esclatoient de ry*e, et se moquoient de nous à gueule bée. » •
Les soldats avaient été plusieurs fois tentés de se faire justice, et de punir durement les cruelles railleries des Indiens : Laudonnière les en avait toujours détournés. Mais Tirritation croissait de jour en jour. Ils proposèrent à leur capitaine de se saisir par force des caciques des environs, et de les rançonner. Laudonnière les supplia de ne point se porter à ces extrémités, qui ruinaient à tout jamais l'influence française en Floride, et le forçait à substituer à la poli^ tique des ménagements celle de la conquête brutale : mais, comme il les vit parfaitement décidés à ne^ pas tenir compte de ces observations, et que d'ailleurs il était lui-même profondément irrité de la mauvaise volonté des caciques, il leur promit de faire un dernier appel à la bienveillance de ces caciques, et, en cas de refus, de punir leur arrogance.
Outina était celui au secours duquel ils étaient allés le plus souvent. Ce fut à lui que s'adressa en pre-. mier Laudonnière. Outina n'osa refuser ; mais il s'exécuta à coîitre-cœur. Il n^envoya que douze à quinze sacs de glands, et deux de pinocqs, petits fruits verts qui croissent parmi les herbes des rivières, et ne sont pas plus gros que des cerises. Encore fallut-il donner en échange plus de marchandises et de vêtements que n'en comportait ce maigre cadeau.
(i) Laudovitièrk, p. 149.
LA FAtflNE ET LA GUERRE. 125
Peu après, Outina fit demander a Laudonnière de lui prêter quelques-uns de ses soldats pour châtier uo de ses vassaux révoltés, nommé Astina. Il s'excusait en même temps de la petitesse de son envoi, et prétendait qu'il s'était à peine réservé de quoi faire les semailles. Laudonnière feignit de goûter ces raisons, et lui envoya le renfort demandé. D'Ottigny avait été chargé de cette expédition ; mais Outina profita de sa présence pour le promener à travers toutes les tribus révoltées. D'Ottigny consentait à se battre contre un vassal insurgé, mais il ne voulait pas servir d'instrument à l'ambition du cacique. Dès qu'il s'aperçut du singulier rôle qu'on lui faisait jouer, nonseuleiiient il se refusa à toute expédition nouvelle, mais encore jura de punir Outina de sa mauvaise foi, et de le ramener prisonnier à la Caroline.
Laudonnière devait une réparation d'honneur à son plus fidèle, à son plus brave lieutenant. Ses soldats le suppliaient de frapper un coup, qui rétablirait le prestige de la France, et forcerait de nouveau les Indiens à fournir des vivres k la Caroline. L'occasion semblait excellente pour punir une insulte, et en même temps pour ramener l'abondance dans la citadelle. Laudonnière connaissait l'histoire de son temps. Il savait que Cortez et Pizarre avaient rétabli leurs affaires en s'emparant de Montézuma et d'Atahvalpa. La cause était détestable, le prétexte illusoire, mais ce n'est pas d'aujourd'hui que la force prime le droit. Il se mit donc lui-même à la tête de cin-
quante hommes d'élite, répartis en deux barques, avec lesquelles il remonta la rivière, et s'empara d'Oulina, au milieu même dé' son peuple, sans éprouver de résistance.
L'effet moral était produit : le plus grand chef de la contrée était prisonnier de la France. Quelles seraient les conséquences de cet acte d'autorité ? Le rétablissement de l'influence française, ou la guerre ? Dès le lendemain cinq à six cents Indiens vinrent annoncer que le cacique ennemi Potavou profilait de l'absence d'Oulina pour mettre le pays à feu et à sang : ils réclamaient donc le secours de la France. Mais celte attaque était bien prématurée. Comment, en Tespace de quelques heures, Potavou avait-îl appris la capture d'Oulina , et surtout comment avait-il réuni assez de monde pour ravager son territoire ? Laudonnière éventa la ruse. Il répondit aux Floridiens qu'il attendrait avant de se décider, et bien lui en prit ; car des embuscades avaient été disposées par les Indiens, et la petite armée française, hors des remparts de la Caroline, eût été infailliblement massacrée.
Les Floridiens, comme tous les sauvages, sont trèsaccessibles aux impressions extérieures. La capture d'Oulina les avait déjà ébranlés. La perspicacité de Laudonnière les frappa d'admiration, et tout aussitôt les vivres affluèrent à la citadelle. Mais ils prirent une détermination qui devait rendre inutile l'acle audacieux des Français. Mesurant nos compatriotes à leur
cruauté, ils s'imaginèrent qu'Oulina était leur victime, et procédèrent à son remplacement. Le iDeaupère du prisonnier réussit à faire nommer un de ses petits-enfants. Mais on apprit bientôt qu'Outina vivait, et même qu'il était fort bien traité par les Français. Ses amis lui rendirent visite; ses ennemis au contraire, et surtout Satouriona, supplièrent Laudonnière de le mettre à mort, ou tout au moins de le leur livrer ; dans l'espoir de le fléchir, ils envoyèrent à la citadelle beaucoup de provisions. Mais dès qu'ils eurent compris que Laudonnière ne livrerait jamais son prisonnier, dès que les sujets d'Outina , de leur côté, eurent la persuasion qu'il ne périrait pas, les vivres diminuèrent de nouveau , d'autant plus que la saison des semailles approchait.
La famine éclata pour la seconde fois, et elle fut terrible, « si grande qu'on faisoit bouillir et piler dans un mortier des racines pour en faire du pain... les autres prenoient du bois d'esquine, le battoient et en faisoient de la farine... mesme cette misère fut telle, qu'il s'en rencontra un, lequel esplucha parmy les ordures de la maison toutes les arrestes de poisson qu'il peut trouver, lesquelles il fait seicher et mettre en poudre pour en (aire du pain (i). » Au commencement de juin, on trouva un peu de mil dans la haute rivière : il était temps. Depuis quatre jours, les soldats n'avaient pris que du pinocq, et
(i) LAUDoniTièRE, p. i55-i5fi.
quelque peu de poisson : mais ils se jetèrent avec tant d'avidité sur cette nourriture fortifiante qu'ils en furent tous incommodés : ils ne songèrent même pas à garder des grains pour en semer. Ils mangèrent ou plutôt gaspillèrent tout avec une étonnante insouciance.
Une nouvelle razzia, opérée sur les terres du cacique Âdelano, produisit le même résultat. On eut du grain pour quelques jours, mais les provisions furent presque aussitôt épuisées. Seulement les défiances des indigènes étaient excitées. Ruiner ainsi leurs champs, c'était les exposer eux-mêmes à une prochaine famine. Aussi les Floridiens, exaspérés par les ravages des Français, mais trop faibles pour se venger autrement que par Tassassinat, les guettèrent avec la patience de chasseurs à l'affût. Un jour deux charpentiers s'étaient éloignés de leuts compagnons, et mangeaient du mil dans un champ. Ils furent tués à coup de flèches par les deux fils du cacique Emola. On ne put que retrouver leurs cadavres. D'autres Français furent surpris, et dangereusement blessés. La guerre n'était pas encore déclarée, mais aux relations cordiales du début avaient succédé des rapports difficiles. Les Français étaient alors réduits à vivre de rapines, et l'orage s'amassait autour d'eux. On venait d'apprendre à la Caroline que, sur le territoire d'Outina , le mil avait atteint sa maturité. Le cacique, que désolait sa captivité, et qui s'attendait, d'un jour à l'autre, à tomber victime de la fureur des Français, leur promit de rem-
plir leurs greniers, s'ils consentaient à lui rendre la liberté. Laudonnière accepta une proposition, qui lui convenait si bien, et envoya quelques-uns de ses hommes chercher les provisions promises. A l'approche des Français tout le* monde s'était enfui. Était-ce frayeur réelle, ou bien les Indiens s'étaient-ils embusqués dans les bois pour surprendre la petite troupe ? On ne l'a jamais su. -Mais les Français crurent à la trahison, et, quand ils rentrèrent à la Caroline, furieux de leur déconvenue, irrités des plaisanteries de leurs compagnons, ils voulaient punir Outina de sa connivence réelle ou prétendue, et ne parlaient de rien moins que de le tuer. Laudonnière dut intervenir pour arracher à la mort son prisonnier. Cet otage était précieux pour lui : car il n'avait pas oublié les déplorables conséquences qu'entraîna pour Corlez le meurtre de Montézuma, et savait que les Floridiens le respecteraient , tant qu'Outina serait en son pouvoir.
Une quinzaine s'écoula. Le cacique alors pria Laudonnière de le faire reconduire chez lui. Le mil était parfaitement mûr, disait-il, et il s'engageait à en procurer aux Français : sinon il s'exposait à l'avance au dernier supplice. 11 fallait ou accepter sa proposition , ou mourir de faim. Laudonnière prit quelques otages, et d'Ottigny, avec une trentaine de soldats, fut chargé de reconduire le souverain indigène.
Pas un Floridien ne se présenta sur le passage de la petite troupe, et, quand on arriva au village, pas
L4 FLOniDE. 9
i30 CUAPITRE VI.
une raain ne s'offrit à eux, pas une case ne s'ouvrit. Les femmes et les enfants avaient disparu. Les Indiens seuls restaient, tous en armes, raides, menaçants. On arriva à la case d'Outina. Les principaux Indiens l'y attendaient. La conférence s'engagea sur-le-champ. Les Français se plaignirent de l'accueil qu'ils recevaient, les Indiens se répandirent en invectives sur leur mauvaise foi. Ils croulaient bien, pubque le cacique l'avait promis, livrer des sacs de mil, mais c'était à contre-cœur, et pour sauver leur chef bien-aimé. L*! conférence dégénéra bientôt en discussion violente. Outinan'aurait eu qu'à faire un signe, etla batailiecommençait. Mais il avait donné sa parole; il se devait à lui-même et à ses propres intérêts de ne pas la violer. Peut-être aussi se souvenait- il que sa vie avait dépendu de ces Français qui étaient aujourd'hui en son pouvoir, et il avait gardé bon souvenir des procédés gracieux de quelques-uns de nos compatriotes à son égard. Il rompit donc l'entretien, et, prenant^à part d'Otligny, l'avertit de s'en aller au plus vile; car il connaissait assez ses sujets, pour savoir à l'avance que la guerre était considérée comme déclarée.
D'Ottigny était l'homme du devoir. Il aurait pu battre immédiatement en retraite, et se sauver lui et ses compagnons. Mais il se croyait forcé de remplir jusqu'au bout sa mission, et de rapporter à la Caroline les provisions qu'on y attendait. Peut-être aussi, dans son naïf orgueil de«soldat, et avec la conscience
de la supériorité de ses armes et de la discipline eu- . ropéenne, méprisait-il trop ses ennemis, quel que fut leur nombre. Il s'imagina donc que les Indiens n'oseraient pas Tallaquer^ et persista à ne partir qu'avec les sacs de mil. Ces sacs n'étaient pas prêts, et les Indiens n'obéissaient à Oulina qu'avec répugnance. Us s'étaient même déjà jetés sur un Français isolé, et l'auraient égorgé sans l^secours de ses amis : cette tentative d'assassinat ne changea rien aux dispositions de d'Ottigny. En vain le cacique vint-il l'avertir qu'on avait trouvé plantées en terre des flèches couronnées de cheveux, ce qui était le signe des déclarations de guerre. En vain lui apprit-il que des embuscades étaient dressées dans le bois, que le nombre des Floridiens en arnles augmentait d'heure en heure, et que la retraite par la rivière serait bientôt coupée par les troncs d'arbre que ses sujets jettent dans son lit : D'Ottigny resta sourd à tous les avertissements ; il ne donna le signal du retour à la Caroline, que le 27 juillet 1 565, après que les charges de mil furent prêtes.
La retraite fut désastreuse; mais les Français s'y signalèrent par leur bravoure. Chacun d'eux portait un sac de mil , et ils se disposaient à déposer ces sacs dans leurs barques, et à regagner paisiblement par eau la citadelle. Avant de retrouver ces barques , ils devaient parcourir à travers les bois un espace assez considérable. A. peine s'étaient-ils engagés dans la forêt qu'ils furent assaillis en face par une troupe de
132 CHAPITRE Tl.
quatre cents Floridiens, qui, sans se laisser arrêter par les affreux ravages causés dans leurs rangs par les armes à feu , et protégés d'ailleurs par des troncs d'arbre , les criblèrent de flèches. Les Français avaient déposé leurs sacs pour se défendre. A peine avaientils dispersé cette première troupe qu'une nouvelle attaque se dessina sur leurs derrières , et que les premiers assaillants revinrent à la charge. Pris en tête et en queue, les Français durent partager leurs forces , et les Floridiens les atteignirent avec plus de facilité. Ils triomphèrent pourtant de cette doublé attaque , et reprirent leur marche. Mais les Floridiens s'acharnaient à leur poursuite; toujours repoussés, et avec des pertes énormes, ils étaient remplacés par de nouveaux assaillants. Le courage des Français fut à )a hauteur de l'opiniâtreté des Floridiens. Admirablement conduits par d'Oltigny, qui lem* donnait lexemple de l'héroïsme , ils ne faiblirent pas un instant. Cette retraite fut pour eux (i) la noche triste des Espagnols de Cortez. Ils auraient pourtant succombé au nombre , car les attaques se multipliaient, et depuis neuf heures du matin jusqu'à la nuit ils s'étaient battus , si d'Oltigny ne s'était avisé d'un expédient ingénieux, celui de rompre les flèches qui tombaient autour d'eux. Dès lors les Indiens ne pouvaient plus renouveler leur armement, et, au bout
(i) pRESCOTT, Histoire de la conquête du Mexique, traduction A. Pi-
CUOT.
d'un certain temps, ils seraient réduits à l'inaction. Par malheur il était déjà bien tard. Deux Français avaient été tués, Jacques Salé et Lemesureur, et vingtdeux blessés, dont plusieurs grièvement, et parmi eux d'Ottigny et le dessinateur Lemoyne. Enfin on ne rapportait que deux charges de mil au heu d'une tren* taine. Tous les blessés avaient abandonné les leurs, et quelques-uns avaient été frappés si dangereusement , qu'ils avaient besoin du secours de leurs compa^ gnons.
Tel avait été le déplorable résultat de cette expédition : une trentaine de Français hors de combat, la guerre déclarée aux Indiens , et la famine en perma^ nence à la Caroline, jusqu'au moment où les charpen-* tiers auraient achevé de réparer le navire, qui permettrait aux soldats deLaudonnlèreetà Laudonnière lui-même de rentrer en France.
Mais les cliarpentiers ne s'étaient « engagés que pour les premiers jours du mois d'août , et il fallait attendre encore une quinzaine. De plus on devait charger de provisions le navire libérateur, et tout le pays était en armes contre les Français. On réussit pourtant à trouver quelques sacs de mil aux villages de Saranaï et d'Émola. Dans la rivière de Somme (Iracani), l'intrépide Vasseur qui la remontait avec deux barques, assista à une grande assemblée de trois puissants caciques , Athore , le fils de Satouriona , notre ancien allié , Âpalon et Tacadocorou : ces petits souverains indigènes célébraient une de ces fêles in-
diennes, oii riiospilalitë est de rigueur envers les étrangers.
Malgré les sentiments de haine ou de défiance qu'ils nourrissaient à Tendroît des Français , ils ne les laissèrent cependant point partir sans les admettre à la fêle. Vasseur, par son habileté et sa valeur, s'était assuré un certain prestige sur les Indiens. Il fit appel à leur générosité ou à leurs superstitions, peut-être même à leur cupidité , et réussit à charger de vivres ses deux barques. C'était une ressource inespérée. Quelques razzias exécutées aux environs de la citadelle achevèrent de compléter l'approvisionnement. Dès lors on chargea le navire , et tout se diposa pour le départ.
Laudonnière ne voulait pas laisser derrière lui une citadelle , dont les Espagnols ou les Indiens se seraient emparés après son dépari . Comme il nourrissait Tarrière-pensée du retour, il ne tenait pas à trouver la ' place prise. 11 ordonna donc de démolir la Caroline; mais ce lui fut un véritable crève-cœur. Car il renonçait ainsi à des projets longtemps caressés et longuement mûris. I^ nécessité l'exigea. Il se résigna. Aussi bien ses -compagnons étaient également tristes. Il est dans la nature humaine de s'attacher aux lieux oii l'on a vécu, même aux lieux où l'on a souffert. « Cependant (i) il n'y avoit celuy de nous qui n'eust un extresme regret d'abandonner un païs.de vérité fort'
(i) Laudonnièbe, p. 169.
LA FAMINE ET LA GUERRE. i2^
riche et de bel espoir, auquel il avoit tant endure pour découvrir ce que par la propre faute des nostres il falloit laisser... Je laisse à penser combien il nous touchoit au cœur de nousesloigner d'un lieu abondant en richesses , pour auquel parvenir et faire service à noslre prince, nous avions laissé nostre propre pais , femmes, enfans, parens et amys, et avions passé par dessus les périls de la mer, et estions là arrivés comme en un comble de tout souhait. »
On était arrivé au 3 août. Laudonnière allait donner le signal du départ , lorsque soudain furent signalées quatre voiles à Thorizon. Etaient-ce des amis ou des ennemis? des Français qui venaient en aide à la colonie naissante, ou des Espagnolsqui voulaient la ravager? Pendant quelques instants un singulier mélange de joie et de crainte agita nos compalriotes. Ils avaient tout à espérer ou tout à redouter. Bientôt ils sortirent de leur anxiété. Une barque se détacha de la flottille et se dirigea sur la terre. Laudonnière envoya aussitôt une chaloupe a sa renconlre, mais, par mesure de précaution , fit prendre les armes à tout son monde. Les nouveaux arrivés étaient des' Anglais, qui venaient renouveler leur provision d'eau fraîche. Ils furent trèssurpris, ou feignirent de Têtre, à la vue des Français. Laudonnière les accueillit avec plaisir, et pria leur capitaine de débarquer.
Ce capilaineétait le célèbre John Hawkins. 11 était né à Plymoulh en i52o. Son père, William Hawkins , était un marin distingué, fort aimé par Henri Vlll. John
136 CHAPITBE VK
avait profité de la faveur et des leçons de son père (i). Il était devenu un des meilleurs marins de sa nation et de son temps, et avait obtenu de la reine Elisabeth le privilège de la traite des nègres. L'Angleterre , qui, de nos jours , s'est honorée en entreprenant une véritable, croisade contre cet odieux commerce, le favorisait alors. Hawkins était à sa seconde campagne , et la reine éprouvait si peu de scrupule à l'encourager qu'elle lui avait donné pour armoiries un nègre à micorps, de couleur naturelle, lié d'un cercle. D'ordinaire nous nous figurons un négrier sous les traits les plus* repoussants ; mais Hawkins était un gentleman accompli , tel que ses contemporains Drake et Raleigh , et, s'il avait de la cruauté , il la réservait pour sa marchandise noire. Dès qu'il apprit que nos compatriotes étaient comme abandonnés sur le sol floridien , il s'empressa de courir à leur secours. Il cédait ainsi à ce mouvement de générosité qui , plus tard , le portera à fonder à Chatam un hospice , véritable hôtel des Invalides , pour les matelots vieux et infirmes.
Depuis sept mois les Français n'avaient ni mangé de pain de froment, ni bu de vin. Dans le récit de son voyage, inséré dans le fiuneux recueil d'Hackluyt, Hawkins prétendit que les Français, avec les raisins du pays, avaient fabriqué vingt pièces d'un vin qui valait celui d'Orléans. Mais la Floride n'a jamais produit de raisins, et, jusqu'à ce jour, toutes les ten-
(i) Hagkluyt, Collection of voyages, l. III, p. 5or, 5ao, 583, 690.
tatives pour avoir du vin ont échoué dans ce pays* Ce vin devait être une boisson fermentée, dont la couleur et l'odeur se rapprochaient peut-élre du vin de France y mais ne pouvait être pris pour du vin que par des Anglais, très-médiocres connaisseurs en pareille matière. Ce qui le prouverait encore, c'est que nos compatriotes burent avec avidité le vin que leur distribua le capitaine.
Là joie des Français fut si vive, que, pour célébrer l'heureuse arrivée des Anglais , ils sacrifièrent leurs dernières provisions, et jusqu'aux, moutons et aux poules qu'ils avaient soigneusement réservés. L'abon* dance régna de. nouveau dans la Caroline , et les malheureux délaissés oublièrent dans les plaisirs de la bonne chère leurs souffrances passées. Les Indiens, témoins des protestations d'amitié dont Hawkins accablait I-audonnière, le prirent pour son frère, et crurent que la Caroline était ravitaillée pour longtemps. Aussitôt les vivres reparurent , et avec eux les offres de service et les assurances d'un entier dévouement. Mais le temps était pai^é des ménagements et des alliances. Les Français ne cachaient point leur désir de quitter une. terre maudite, oii ils n'avaient éprouvé que des déceptions. Hawkins, bientôt informé de ces dispositions, leur proposa de les prendre à bord de ses vaisseaux et de les ramener en France. Était-ce générosité de sa part, ou plutôt désir de débarrasser la Floride de colons qui pourraient entraver l'Angleterre dans • l'accomplissement dé ses futurs
desseins? Les soldats et les officiers de Laudonnière croyaient à générosité de l'Anglais : Laudonnière y qui n'était plus au courant de la politique européenne , flairait vaguement un piège , et tout d'abord repoussa les offres d'Hawkins (i). « Car je ne sçavois en quel estât estoient les affaires des François avec les Anglois y et encore qu'il me promist sur sa foy de me descendre en France avant que d'approcher d'Angleterre, si est-ce que je craignois qu'il ne voulust attenter quelque chose en la Floride au nom de sa maistresse. »
A celle nouvelle la mutinerie des Français ne connut plus de bornes. Ils ne parlaient plus de rien moins que de déposer Laudonnière. Quelques-uns réclamaient des mesures plus énergiques. Laudonnière essaya de les prendre par l'amour-propre y mais le mot magique de retour, Tespérance de revoir promptement la patrie avaient comme enivré nos compatriotes. Les officiers, consultés par Laudonnière, se déclarèrent aussi pour le retour. Laudonnière , à moins de rester seul à la Caroline , n'avait plus qu'à se résigner. Au moins chercha-t-il à sauvegarder l'honneur national, et, plutôt que d'accepter Toffre anglaise , il demanda à Hawkin^ de lui céder un des navires de sa flotte.
Hawkins y consentit : cette condescendance a lieu de nous étonner. Peut-être n'agissait-il que par calcul, dans Tespérance de conclure un marché avantageux
(l) LvtJDOHKifeRK, p. 173,
el de se défaire d'un mauvais navire, ou bien encore obéissait'il aux instructions secrètes de la reine , qui lui prescrivaient de faciliter le départ des Français, pour laisser la place nette aux Anglais. On le croirait volontiers; car il vendit ce navire à Laudonnière au prix dérisoire de sept cents écus. Il lui donna en plus vingt barriques de farine , six de fèves, six poinçons de sel , un quintal de cire pour faire de la chandelle, cinquante paires de souliers, une jarre d'huile, une jarre de vinaigre, un baril d'olives, un baril de biscuit blanc et beaucoup de riz. Laudonnière n'avait pas assez d'argent (i); tnaisil lui céda en gage quelques canons.
Hawkins était arrivé le 3 août en vue de la Caroline. 11 repartit le 7. Aussitôt les Français, avec une activité fiévreuse, convertirent la farine en biscuit, préparèrent les futailles nécessaires pour les provisions d'eau , et entassèrent à fond de cale tout ce qu'ils purent emporter. Ils décidèrent même à les accompagner quelques couples d'indigènes, qu'ils eurent soin de choisir parmi les mieux faits et les mieux portants.
C'était l'habitude invariable des navigateurs du temps. Ces indigènes étaient comme la preuve vivante de la découverte. D'ailleurs ils apprenaient à apprécier la grandeur et la force des pays européens, et, de retour en Amérique, ife étendaient
(i) De Bry, p. 21. Ali()i]ot tormenla senea arrhaboDis loco accepit.
liO CHAPITRE VI.
au loin par leurs ^récits , et au besoin par leurs amplifications, la toute-puissance de la métropole.
Tout était prêt le :k8 août. On n'attendait plus pour partir que le vent favorable et la marée. Laudonnière allait donner le signal du départ j quand soudain Vasseur et Verdier, capitaines désignés des deux navires y signalèrent des voiles à Tliorizon. Cette fois c'était une expédition française , et le chef de l'expédition était Ribaut en personne
I.e départ fut aussitôt contremandé ! Ce fut un malheur y car le nombre de ceux qui reverront la France sera bien faible. Presque tous les compagnons de Laudonnière et tous ceux qui allaient débarquer avec Ribaut étaient réservés à une catastrophe tragique. Ils devaient périr victimes de la cruauté et du fanatisme espagnols.