‹ Histoire de la Floride françaiseChapitre 57 sur 72 · HISTOIRE MÉMORABLE · texte numérisé non relu

HISTOIRE MÉMORABLE

DU

PAR LE CHALLEUX.

Le Roy et plusieurs princes et seigneurs en son éonseil , auparavant que les troubles et tumultes de la guerre civile s'eslevassent en ce royaume, avoit arresté d'envoyer un bon nombre d'hommes avec plusieurs navires en Tune des contrées des Indes, nommée la Floride, nouvellement cognue et descouverte par les François, pourquoy l'éditde pacification (i)publié de l'autorité de SaMaiesté, le propos se continua, et pour exécuter l'entreprise, lean Ribaut, homme de cœur et de conseil, et grandement exercé en la marine, fut mandé à la cour et receut la commission du Roy de faire équipper sept navires, qui portassent hommes, vivres et munitions par de là, l'honorant du titre de son lieutenant, et chef de tous ces gens de guerre, qu'il luy avoit commandé lever, à l'expédition d'une telle entreprise, et luy fut expressément défendu de n'attenter aucune descente en quelque autre pays ou isle que ce fust, singulièrement en nulle qui seroit sous la seigneurie du Roy d*Espagne, ainsi que singlant la grand'mer Oceane, il fist route droit à la Floride. Les nouvelles de ce voyage à faire furent incontinent divulguées par tout, et plusieurs furent persuadez à se submettre au commandement de ce capitaine, et sous l'autorité du Roy, menez toutes fois d'alSections diverses, car les uns estoyent incitez d'un désir honneste et louable d'avancer en la cognoissance de l'univers^ pour en rapporter la science que le cœur de l'homme bien assis désire naturellement, ayant opinion qu'à cela la navigation leur apporteroit grand avantage, les autres eschauffez encor en leur cœur guerrier, si rendirent aussi : aimans mieux encourir la fascherie des eaux, que posans les armes se retirer à leur pre-

(1) Paix d'Âmbolse,' qui termine la première gaerre civile.

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mière condition. Ce qui pouvoit aussi bien fort imiter les uns et les autres, c^estoit le bruit qui couroit par deçà, c*est à savoir que la Floride promettoit le suffisant contentement de tout ce que l'homme pourroit désirer en la terre, d'autant que ce pays recevoit du ciel une CaiTeur et demeure singulière, quand il ne seroit ne glacé ne gelé de la roide froidure du Septentrion, ne rosty et bruslé de l'ardeur du Midy : que les champs sans estre labourez ou ancienement exercez, produisent assez de quoy sonstenir etsuffisamment entretenir la vie du peuple qui y habiteroit : qu'il semble que pour en faire un pays des plus fertiles et riches de toute la rondeur des terres, ne seroit requis sinon qu'hommes deligens et industrieux qui employassent la bonté et graisse de la terre à l'utilité du genre humain, qu'ayant son estenduedeTAquilon au Septentrion, quasien pareille longitude que nostre Europe, et la latitude de 23 degrez, souvent qu'elle est frappée des rayons de son haut soleil, reçoit en elle force chaleur, laquelle toutes fois est tempérée, non seulement de la fraischeur de la nuit ou de la rosée du ciel, mais aussi de gracieuses pluyes en abondance, dont le gazon en devient fertile, voires de sorte que Therbe forte y croist en hauteur admirable, qu'elle est riche d'or et de toute sorte d'animaux : qu'ayant les champs pleins et spacieux; ceneantmoins aussi ses montagnes sont assez hautes, les fleuves plaisans à merveille, arbres divers, rendant la gomme odoriférante. Que tout cela considéré, ne pouvoit autrement advenir que l'homme ne trouvast là grand plaisir et singulière délectation.

Plusieurs donc alléchez de telles promesses, aucuns aussi d'un avare désir de se faire riches en ce voyage, à cause de l'or, se rendoyent par troupes en ceste ville (1), où la monstre se devoit faire, pour en choisir ceux qui, au iugement du lieutenant du Roy en ceste part, se trouveroyent les plus idoines à continuer l'entreprise. Or, elle ne fut pas si tost mise en effect, comme aucuns le desiroyent, et ceux principalement qui avoyent receu les soldats en leur hostel; car ils estoyent ennuyez d'avoir hommes qui fassent telle chère sans payer leur escot, combien qu'on leur promit avec asseurance, qu'en bref temps ils seroyent contentez et satisfaits, et furent quatre. mois et plus en ceste ville à faire la piaffe; et finalement ils furent obligez, par serment solennel, de se porter fidèlement au service du Roy, recevant la paye pour six mois, ce qui ne vint pas au contentement du coronal, car environ le mois de may, que de reehef le dénombrement des

(l) Dieppe.

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hommes se devoit faire pour embarquer, aucun de ceuxmesmes qui avoyent touché la paye^ se formans une conscience d'un si long Yoyage^ estonnez aussi de la force barbare de la mer, changèrent incontinent leur propos, et se retirèrent secrètement sans passer plus outre. Or^ pour aller au devant de ceste dissolution et desbauchement d'hommes qui se promettoit^ ils furent de rechef instamment appelez^ et leur fut commandé que tout incontinent et à la même heure s'embarquassent; qui fut le 40* jour de may, etdemeurasmes en ceste rade jusques au 22« jour du mesme mois^ attendant quelques bestiails et farines. Le nombre des hommes qui montèrent pour le voyage estoit de trois cens^ compris aucuns artisans avec leurs familles; et comme nous attendions le commandement et commodité de nostre lieutenant du Roy^ et vent favorable, le mardis 22 dudit mois, no'fusmesassaillis de vents impétueux, souiïïantsd'une part et d*autre, de sorte que les vagues s'entrerencontroyent d'une façon indicible; et donnèrent telle frayeur à nos mariniers, qu'ils ne trouvèrent autre remède ni moyen propre, sinon couper les caf)les, quitter les ancres et nous abandonner au gré du vent,le plus violent qui fust, un vent de nord est, lequel nous chassa de telle vitesse, qu'incontinent nous volasmes au Havre-de-Grace, et là demeurasmes trois jours, attendans nouvelles de Dieppe, par un brigandin que nous y envoyasmes exprès; et puis nous appareillasmes de ceste rade le 26 du mesme mois; et comme nous tendions à singler droit à nostre route, nous trouvasmes incontinent vent contraire, et nous commanda d'aller terrir et poser les ancres en l'isle Wich, l'une des contrées d'Angleterre, où les Anglais voulurent cognoistre de nostre entreprise; et nous ayans cogneus s'olSrirent à nous faire plaisir. Or du jour que nous arrivasmes là, qui fut le 28 de ce mois, nous y demeurasmes ancrez iusques au 14 de iuin, et le iour mesme nous eusmes le vent nord est à souhait et levasmes les voiles pour chasser droit à la Floride, laquelle nous appellions comme une nouvelle France, et demeurasmes singlant lagrand'mer Oceane deux mois entiers, premier que puissions avoir aucune cognoissance des terres de la Floride, réservé Tune des isles de Entilles, appellée des paysans Yocaiouques (i), et en françoisla Grand-Lucoise; aucun des nostres la voulurent appeler du nom de Catherine la Royne, mère du Roy; et disent qu'elle est de 27 degrez de latitude; nous trouvasmes aussi quelque navire

(1) Sans doute le groupe des Gaicos, dans Tarchipel des Lucayes.

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k deux ceaU lieues de là yen Veau, mais nous ne l'approchasmes de plus près que de trois ou quatre lieues.

Lorsque no* fusmes arrivez en la terre de la Floride, qui fust le 14 d'aousty nous apperceusmes le feuq' les Indes nous faisoyent;nou8en- Toyasmes le brigandin qui descouvrit une petite ririere, et an dessus da rembracheure s'y trouvèrent quelques sauvages qui troquèrent quelque argent à de la marchandise que nous avions portée de ce pays, et disoyent que l'aident leur estoit demeuré d'un navire là eschoûé, revenant des Entilles; no 'y trouvasmes aussi un seul Espagnol eschappéd'un naufrage il y avoit vingt ans passez, lequel nous recueillismes avec nous, et nous enquismes s'il auroit entendu quelque chose des François, et où ils pourroyent estre campez; lequel nous respondit ne rien savoir autre chose que ce qu'il avoit entendu de« sauvages, c'est qu'ils estoyent placez à cinquante Iteîies plus nord que le lieu où nous avions terri. Or de là nous resinglasmes loin au longde la coste, qui nous sembla basse et la terre sablonneuse, plantée d'arbres fort petits, et y sont aussi les marées qui viennent du sudoest, assez petites, et à mi-chemin de là nous descouvrimes une rivière que nos gens auparavant ayoyent appeUee la rivière de May , où mesmes les marées ne sont grandes, qui viennent du nord nord est, et peut-on voir, à cause de la basse eau, la bouche des ancres, et avons esprouvé qu'à trois ou quatre lieues de la terre, il n'y a. que sÛL ou sept brasses d*eau ou environ ; il me souvient aussi qu'entre la rivière de May, et une autre qu'on appelle d'Ay, nous en cogneusmes une autre qui demeure nord de celle de May environ deux lieues, et la mouillaos l'ancre chasque nuict à huit ou neuf brasses d'eau, trouvions fonds de sable, aucunes fois de graviers, et aucune fois de vase, nous sondasmes aussi la rivière des Dauphins, et la trouvasmes haute sur la barre de deux brasses; mais la mer y croist de trois quartiers de brasse ; et après que nous eusmes, le long de la coste, regardé à descendre, le 27 d'aoust no' vinsmes mouiller à la rade de la rivière de May, à sept brasses d'eau, demeurant de l'eau à la terre environ deux lieues. Le mercredi, 29 du mesme mois, nous cntrasmes trois des petits navires et chassasmes amont la rivière, droit au fort de la Carreline, que nos genz avoyent auparavant basti pour leur estre lieu d'asseurance et de retraite, place assez commode, tant pour la rivière qu'elle.a d'un costé et le bois de l'autre, qui n'est distant que d'un bien petit quart de lieue, et le champ entre le fort et le bois, et un coslau fort plaisant tout couvert d'herbes fort grandes et expresses, et n'y a chemin au bois, sinon que la lar-

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geur d'un pas d'homme que nos gens aroyent fait pour aller à la fontaine dans le bois.

Quand donc nous fusmesarrivezpres d'icelle place, nostre lieutenant fist descharger et porter les yivres au fort^ et autres munitions pour recréer la place^ et commanda que nous artisans, femmes et petits enfans, y allissions^ et nous y fait conduire par le sieur d'Ully^ de Beauchaire et autres, ausquels aussi il laissa la garde de son plus précieux bagage. Ceux qui nous attendoyent au fort furent grandement resîouys de notre Tenue, car ils estoyent angoissez et troublez d'estre si longtemps sans rien ouïr de la France : et qui plus augmentoit leur douleur, ils estoyent sans vivres, mais qu'ils se vousissent renger à ]a façon de vivre des palsans sauvages^ desquels encor ne pouvoyent-ils rien avoir, si non par courses, avec force et violence, comme plus amplement nous dirons en son lieu.

Or 'quand nous fusmes de séjour, le consideray la forme des babitans de la terre, qui me sembla bonne et assez humaine^ car les hommes sont droits et quarrez, et d*un taint tirant au rouge. l'ây entendu dire qu'ils ont Roys en chasque village, et pour ornement il ont le cuir marqueté d'une estrange façon; ils n'ont aucun accoustremefit, non plus les hommes que les femmes; mais la femme ceint un petit voile de pellisse de cerf ou d'autre animal, le nœud bastant le costé gauche sur la cuisse, pour couvrir la partie de sa nature la plus honteuse; ils ne sont ne camus ne lippus, ains ont le visage rond et plain, les yeux aspres et vigoureux; ils nourrissent leurs cheveux fort longs, et les troussent proprement à Tentour de leurs testes, et ceste trousse de cheveux leur sert, comme de carquois, à porter leurs flèches quand ils sont en guerre ; c'est merveilles que soudainement il les ont en main pour en tirer loin et droit au posible. Quant aux mœurs, ils sont dissolus, ils n'enseignent point leurs enfans et ne les corrigent aucunement, ils prennent sans conscience et s'attribuent tout ce qu'ils peuvent secrètement emporter. Chacun a sa femme propre, et gardent le mariage voire avec toute rigueur. Ils sont en guerre contre les pais frontiers, qui sont de divers langagesti Les armes les plus insignes sont arcs et flèches; leurs demeures sont de figure ronde et quasi à la façon des colombiers de ce pais, fondées et establies de gros arbres, couvertes au dessus de feuilles de palmiers, et ne craignent point les vents et tempestes; ils sont souvent faschez de petites mouches, lesquelles ils appellent en leur langage maringouSj et faut qu'ordinairement aux maisons ils facent feu, et expressément sous leurs lits, afin d*estre délivrez de eeste ver-

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mine; fls disent qu'elles piquent fort asprement, et la partie de la chair touchée de leur morsure deTient comme celle d'un ladre. Ils n'estiment rien plus riche ou plus beau que plumes d'oiseaux de diverses couleurs; ils ont en grand prix petits calcules, qu'ils font d'os de poissons et autres pierres verdes et rouges ; leurs Titres sont racines, fruits, herbes et poissons de diverses sortes, et le poisson leur est fort gras qu'ils sorissent, et l'appellent en leur langue bouquané; ils en tirent la graisse et s'en serrent au lieu de beurre ou d'autre sausse ; ils n'ont pas de blé, mais ils ont le mil en abondance et croist à la hauteur de sept pieds; il a son tuyau gros comme celui d'une canne, et son grain est gros comme un poisi, l'espy long comme d'un pied; sa couleur est ainsi que celle de la cire récente ; le moyen d'en user est premièrement de le froisser et résoudre en farine; puis après le deffontpar meslinge, et en font leur migan, qui ressemble le risque l'on sert en ce pays; il le iaut manger aus^tost qu'il est fait, parce qu'il se change incontinent, et n'est point de garde ; ils ont force yignes bastardes, rampantes àl'entour des arbres, ainsi que nous voyons en quelques contrées de ce royaume; mais ils n'ont pas l'usage d'en tirer le vin ; leur boisson, qu'ils appellent cassmnet, se fait d'herbes composées, et m'a semblé de telle couleur que la cervoise de ce pays; l'en ay gousté et ne l'ay point trouvé fort estrange. Quant au pays il me semble montueux, et y a beaucoup de forests, qui peut bien estre cajase de tant de bestes sauvages, lesquelles ils disent porter grande nuisance à ceux qui ne se donnent garde. le laîsseray à dire beaucoup de choses des animaux estranges, desquels seulement i'ai ouy parler; ce m'est assez de raconter ici ce que i'ay veu et qui me semble digne de mémoire, pour la postérité ; et singulièrement des crocodilles (i) que l'on voit assez souvent sortir du sable pour aller à leur proye. Nous en avons veu plusieurs, mesmes un mort;, et avons mangé de sa chair, qui nous sembla tendre et blanche comme celle d'un veau, et quasi de mesme goust ; il avoit esté tué d'un coup de barque bouzade, porté entre deux escailles; que s'il n'eustété là frappé, ses escailles autrement sont assez fortes pour le garentir de tous coups ; il avoit la gueulle fort grande et les maschouëres renversées d'une horrible façon, desquelles les dents s'entretenoyent ainsi qu'un peigne, et pouvoit ouvrir la gueulle assez grande pour dévorer une génisse; il estoît long de corps de douze à treze pieds; il avoit les iambes fort courtes à la proportion du corps;

(1) Caïmans.

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ses ODgles estranges et cruels, sa queue forte et longue, en quoi gist et consiste sa \ie et sa principale défense. Ausèi ie n'ay veu en sa gueulle aucune apparence de langue, si elle n'estoit cachée en ^on palais, car il avoit (comme i'ai dit) la maschouëre de dessus dessous, chose monstrueuse, et qui seulement à regarder pouvoit donner frayeur aux hommes ; i'ai yeu aussi un serpent mort, ass ez près du bois, qui a^oit esté tué par l'un de nos gens duquel les sauvages vindrentcoupper la teste, et l'emportèrent are cun grand soin et diligence; ie n'ay seu savoir la] raison pourquoy ii;avoitaiIes|par lesquellesil pouvoit aucunement voltiger sur la terre. Aucuns des [nostres estimoyent que les sauvages faisoyent cela par quelque superstition, et à ce que l'en ay veu, ils ne sont pas sans opinion de divinité, mesmes aussi ay-ie pris conjecture de quelques circonstances que facilement on les pourroit dresser, non seulement à civilité et honnesteté, mais aussi à saincteté et religion, si le décret du Seigneur le permettoit; car aussitost que la cloche du fort avoit sonné pour faire les prières, ils se tournoyent en la place, et là comme nous dressoyent les mains au ciel, voire avec révérence et attention.

Ce temps a^rès notre coronal estoit après pour s'acquitter fidele-> ment de sa charge, et donnoit ordre que la place fust tellement remparée et munie, qu'elle servist après de sauvegarde, si d'aventure les sauvages nous eussent voulu courir sus, lorsque le lundi, troisième de septembre, arrivèrent, près de nostre equippago, cinq navires Es pagnols. L'Admirai se monstrant à la grandeur de quatre cens tonneaux, la barque de cent cinquante, suivis de trois patenas qui vindrent mouiller l'ancre à l'enfonseure de nos quatre navires, environ les neuf heures du soir. La nuictils parlementèrent ensemble, et sur ce que les nostres demandèrent pourquoy et à quelle Qn ils les cherchoyent, respondirent qu'ils estoient ennemis et que la guerre estoit suffisamment déclarée. Lors les nostres regardant à la force des Espagnols, à leur envie et mauvais vouloir, déshabillèrent et mirent les voiles .haut, et les Espagnols firent chasse après eux; mais ils ne les peurent avoir à la voile. Par quoy ils se retirèrent en la rivière des Dauphins; car là ils avoyent délibéré de foire descente, après avoir CQmmuniq[ué de nostre ruine avec les sauvages, comme l'issue de leur entreprise l'a fait finalement cognoistre ; et de ceste rivière envoyèrent de leurs hommes par embuscade, autant que ils pensèrent estre de nécessité pour exécuter leur entreprise. Et avons entendu depuis des sauvages qu'ils estoyent en armes environ six cens hommes; tost après trois de noz navires revenus à la rade, car /a Trinité,

k6k^ VOYAGE EN FLORIDE

nostre admiralle, avoit esté emportée Tcrs Teau ; le capitaine lean Ribauise délibéra avec ces trois d'aller trouver les Espagnols, après avoir résolu en son conseil qu'il estoit nécessaire de se monstrer contre eux sur les eaui, sinon que nous vousissions encourir la perte de nos vaisseaux. Car nos hommes estant à terre^ rien ne les eut empesché d'aborder noz navires, de les crocher, qui nous sembloit une perte intolérable^ pour ce regard principalement; c'est à savoir que n'aurions pour l'avenir commodité d'envoyer en France, pour faire entendre à la maiesté du Roy, de Testât de notre entreprise. Parquoy le lundi, dixièmejour de septembre, trois heures après midi, le capitaine et lieutenant de Roy voulutrecevoir ses hommes, et après les avoir exhortez de bien faire pour le service du Roy, s'embarqua ensemble avec eux; prenant pour sa défense, non seulement les soldats qu'ils avoyent nouvellement amenez, mais aussi les plus signalez de ceux qui tenoyent la place auparavant, nommèrent (1) l'enseigne, caporal etsergent du capitaine Laudonière. Ce capitaine, ennuyé de n'avoir entendu nouvelles de France et fasché d'estre privé de vivres, un peu auparavant que nous fussions là arrivez, pensoit à retourner, et cependant ne se soucioit beaucoup si ceux de sa com pagnie faisoyent choses aux sauvages ; de quoy leur bonne affection se destournast des François; ains il les permettoit forcer et amener prisonniers dans le fort, prendre et ravir leur mil et autres choses que la nécessité, laquelle ne peut estre so'aucune loy, leur commandoit. Et d'autant que le désir de se venger est naturellement planté au cœur de l'homme, mesme aussi l'appétit commun à tous les animaux de se défendre, son corps et sa vie et de destoumer les choses qui semblent apporter quelque nuisance, il ne faut douter que ce sauvage ne complota et prattiqua avec l'Espagnol, comme il se pourroit délivrer de ceste gent, de laquelle il estoit et en son corps en ses biens travaillé. Le mardy, onziesme de septembre, à huict heures du matin ou environ, lorsque nos gens estoyent assez près des Espagnols^ se leva un tourbillon de vent qui dura longtemps, avec de grosses pluyes, esclairs et tonnerres ; de sorte qu'à la fois l'air estoit comme en feu, et les parties effrayées des menaces du ciel s'escarterent ; les nostres trois navires furent contraints de ponger; et les autres, admirai et barque espagnole, de faire le ventbon ; et dura la malice de ce temps jusques au vingt troisième jour de septembre. Or les Espagnols descendus à terre eurent asse; de loisir de nous

(1) D*ErUch, d*Oulgny, LacaiUe.

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espionner et mesmes de s'informer des moyens qu'ils tiendroyent pour nous surprendre, estans bien advertis que nos forces estoyent sur les eaux^ et que le reste, qui estoît demeuré au fort, estoit composé partie de malades, encore altérez de l'air de la mer : partie aussi d'artisans, de femmes et petits enfans, le tout montant au nombre de deux cens quarante âmes, recommandées à la garde et diligence du capitaine Laudaniere qui ne se doutoit aucunement qu'aucune force peust venir par terre pour les endommager. Parquoy la garde leva pour s'en aller rafraischir, à cause des mauvais temps qui avoient continué toute la nuict, un peu devant soleil levant, la pluspart des nostres au fort dormans et en leurs iicts ; le guichet ouvert, l'Espagnol ayant tracassé bois, estangs et rivières, conduit par le sauvage, et arrivé le jeudi vingtième jour de septembre au matin, temps fort pluvieux, et entrent sans nulle resistence dans le fort, et font une horrible exécution de la rage et furie qu'ils avoyent conceue contre nostre nation ; c'estoit lors à qui mieux mieux esgorgeroit hommes, sains et malades, femmes et petits enfans, de sorte qu'il n'est possible de songer un massacre qui puisse estre esgalé à ceslui-ci, en cruauté et barbarie.

Aucuns des nostres les plus habiles sortans de leurs Iicts s'escoulerent, et se sauvèrent de vistesse dans les navires qui estoyent en la rivière, laissez du coronal à la garde de laques Ribaut, capitaine d'un navire nommé la Perle, et de Loys Ballard, son lieutenant : les autres surpris sautèrent par dessus la pallissade, singulièrement

le capitaine Laudunière se sauva par la, avec celle qui le servoit à la chambre. le fus aussi surpris allant à ma besongne, le fermoir à la main ; car sortant de la cabane, ie rencontray les ennemis, et ne treuvay autre moyen deschapper, sinon tourner le dos et me haster au possible de sauter aussi par dessus la palissade; car i'estoye aussi poursuivi de pas à pas d'une picque et pertizane, et ne say comment autrement, sinon de la grâce de Dieu, mes forces se redoublèrent, de moy, dis-ie, povre vieillard que ie suis, et tout gris : toutes fois ie sautay le rampart, ce qu'à loisir ie n'eusse peu faire en rampant, car il estoit élevé de huict à neuf pieds, et lors ie me bastay de me sauver au bois : et comme i'estoye assez près de la rive du bois, à la dislance d'un bon trait d'arc, ie meretournay vers le fort et m'arrestay un peu de temps sur la coste, et d'autant plus hardiment, parce que personne ne me poursuivoit. Et comme de cest endroit, tout le fort, mesmes la basse court, me fut descouverte, aussi vi-ie là une horrible tuerie, qui se faisoit de noz gens,

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et trois enseignes de nos adversaires plantées sur les rampars. Ayans donques perdu toute espérence de Toîr noz gens ralliez^ ie resignay tous mes sens au Seigneur, et me recommandant à sa miséricorde, grâce et faveur^ ie me lançay dans le bois, car il me sembloit que ie ne pourroyc trouver cruauté plus grande entre les bestes sauvages que celle des ennemis : laquelle i'avoye veu se desborder sur les nostres.

Or la misère et angoisse en laquelle ie me trouvay lors pressé et enserré, ne voyant plus en terre moyen de salut, sinon que le Seigneur de grâce spéciale et pardessus toute opinion d'homme me delivrast; me- faisoit ietter souspirs et sanglots, et d'une parole rompue de destresse, crier ainsi au Seigneur : 0 Dieu de noz pères, et Seigneur de miséricorde, qui nous as commandé de t'invoquer, mesmes du profond des enfers et des abysmes de mort, promettant incontinent ton ayde et ton secours, monstre moy pour Vesperance que i'ay en toy quel chemin ie doy tenir, pour venir à fin de ceste misérable vieillesse, plongée au gouffre de douleur et d'amertume. Au moins fay que sentant Teffect de ta mercy, Tasseurance que i'ay de tes promesses conceùe en mon cœur, ne me soit arrachée, pour l'appréhension de la cruauté de ces bestes sauvages et furieuses d'un costé, et de tes ennemis et les nostres d'autre : qui nous en veulent plus, pour la mémoire de ton nom qui est invoqué sur nous q' pour autre; chose : ayde-moy, mon Dieu, assiste-moy, car ie suis tant affligé que plus n'en puis. Et cependant que ie faisois ce discours, traversant le bois fort espès et comme tissu de ronces et espines, au dessous des hauts arbres, où il n'y avoit chemin ne sentier aucun, à peine avoy-ie tracassé le chemin de demie heure, quand ie vins à entendre un bruit comme de pleurs et gemissemens d'hommes, qui estoyent à l'entour de moy. Et m'avançant au nom de Dieu et en ,1a confiance de son secours, ie descouvri l'un de nostres, nommé le sieur de la Blonderie, et un peu arrière de luy, un autre, nommé maistre Robert, assez cognu de no' tous, d'autant qu'il avoit charge de faire les prières en nostre fort. Tost après nous trouvasmes le laquais du sieur d'UUy, le neveu de M. Lebeau^ maistre Jaques Tousé, et plusieurs snitres : et nous assemblez conférions de nos misères, en commun, en délibérions de ce que nous aurions à faire pour sauver noz vies : l'un des nostres, assez estimé d'estre fort exercé en leçon des Escritures saintes, proposa quasi en ceste manière : Frères, nous voyons en quelle extrémité nous sommes, quelque part que nous tournions les yeux, nous ne voyons

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que barbarie. Le ciel, la terre, la mer, les bois, les hommes : bref rien ne no* favorise : que savons-nous si nous re'ndans à la miséricorde de l'Espagnol, il nous fera grâce? Bien encore qu'il nous tue, ce sera pour souffrir un peu de temps : ils sont hommes, et ce peut faire que leur fureur appaisee, ils nous receuvront à quelque composition ; autrement que pourrions-nous faire ? Ne vaut-il pas mieux tomber en la main des hommes, qu'en la gueuUe des bestes sauvages, ou bien se laisser mourir de faim en ceste terre estrange ? Après qu'il eut ainsi par^B, la pluspart de notre compagnie fut de son advis, et loua son conseil. Nonobstant que ie remonstrasse la cruauté encore toute sanglante des adversaires, et que ce n'estoit point seulement pour une 'cause ou débat humain qu'ils avoyent exécuté d'une telle fureur leur entreprise, mais principalement pour Tadvertissement qu'on leur avoit jionné, que nous serions de ceux qui seroient reformez à la prédication de l'Évangile; que nous serions lasches de regarder plustost aux hommes qu'à Dieu qui fait vivre les siens au milieu de la mort, et donne ordinairement son assistance lorsque l'espérance des hommes est en défaut. Aussi alleguoy-ie quelques exemples de TEscriture à propos de Joseph, de Daniel, d'Ëlie et des autres prophètes, mesme des apostres, comme de saint Pierre et de saint Paul, qui tous ont esté tirez hors d'afflictions voire par moyens extraordinaires et estranges au sens et à la raison de l'homme : son bras, disoy-ie, n'est amoindri ni affoibli aucunement, sa main est toujours une. Ne vous souvient-il point, disoy-ie, de la fuite des Israélites devant Pharaon ? Quelle espérance avoit le peuple d'eschapper des mains de ce tyran puissant et cruel ? Il leur marchoit quasi sur les talons. Devant eux ils avoyent la mer, aux deux costez les montagnes inaccessibles. Quoy donc? celui qui a ouvert la mer pour faire la voye à son peuple, et pour puis après engloutir ses ennemis, ne pourroit-il nous conduire par les lieux champestres de ce pays estrange ? Quoy que ietinse tels propos, six de la compagnie suivirent la première proposition, et nous abandonnèrent pour se retirer à la part de noz ennemis, espérant trouver grâce devant eux; mais ils cogneurent incontinent et par expérience, quelle folie c'est de se fier plus aux hommes qu'aux promesses du Seigneur. Car estans sortis hors le bois, comme ils descenioyent au fort, ils furent incontinent saisis des Espagnols, et traittez à la façon des autres. Ils furent donc esgorgez et massacrez, et puis traînez au bord de la rivière, où les autres tuez au fort estoyent par monceaux.

lé ne veux pas ici me taire d'un exemple d'extrême cruauté, laques Ribaut^ capitaine de la Ferle^ tenoit les navires à Tancre^ à cent paspres de ceste boucherie, où il receut beaucoup de ceux qui eschapperent de ceste tuerie. Or les Espagnols ayant le cœur gros à cause de leur victoire, et acharnez à partner le reste des François, braquèrent les canons du fort contre les navires et batteaux; mais à cause du temps pluvieux, et que les canons aussi estoient mal apprestez, ils ne feirent aucun dommage à nos gens; mais ils firent marcher une trompette iusqu*à eux pour les sommer de se rendre. Et quand ils veirent que cela ne les intimidoit aucunement, ils envoyèrent un de leurs hommes iusquesaux navires, mettant en avant l'authorité de Don Pèdre de Malvando, coronal' de leur compagnie, pour composer avec noz gens, à telle condition qu'ils quittassent les navires et qu'ils se retirassent avec les batteaux, leurs bagues sauves, aux autres navires qui estoyent bas à l'anbouchure de la rivière, distant du fort environ deux lieues, à quoy nos gens respondirent qu'il y eust aucune guerre entre eux, que depuis six mois ils avoyent reçeus commandement du Roy pour faire ce voyage, que tant s'en faut qu'il fust entrepris pour faire tort ou exaction à aucun, quand il leur estoit expressément défendu de Sa Maiesté, et mesmes de son Admirai, de ne faire descente en aucune terre d'Espagne, ni mesmes en approcher de peur de les offenser. Nous avons gardé et observé inviolablement le commandement du Roy et ne pouvez dire contre nous que nous ayons esté cause du massacre que vous avez fait de nos hommes contre tout usage de guerre, ce qui nousfait seigner le cœur et de quoy vous pourrez bien vous ressentir en temps et lieu. Quant au navire que vous demandez, vous auriez plus tost noz vies; et où vous n' voudrez parforcer, nous employeronsle moyen que Dieu et nature nous a donné pour nous défendre. L'Espagnol retourné rapporta que noz gens ne se mouvoyent pour rien, ains qu'ils estoyent délibérez de se bien défendre. Lors ceste furieuse troupe reietta sa colère et sanglant despit sur les morts, et les exposèrent en monstre aux François qui restoyent sur les eaux, et taschoyent à navrer le cœur de ceux desquels ils ne pouvoyent, comme ils eussent bien voulu, desmembrer les corps ; car, arrachant les yeux des morts, les fichoyent au bout des dagues, et puis avec cris, hurlemens et toute gaudisserie, les iettoyent contre nos François vers l'ean.

Quant à nous qui demeurasmes au bois, nous continuasmes à traverser, tirant à nostre iugeraent au plus près de la mer. Et comme

PAR LE CHALLEUX. * 469

il pleut à Dieu de conduire noz pas et dresser noz voies, bientost nous parvinsmes à la croupe d'une montagne, et de là commençasmes à voir la mer. Mais il y avoit encor grande distance ; et qui pis estoit, le chemin que nous avions à tenir se monstroit merveilleusement estrange et diffioile; premièrement, la montagne de laquelle descendre il nous estoit nécessaire, estoit de telle hauteur et si roide qu'il n'estoit possible à hommqs, en d^cendant, se tenir debout, et iamais n'eussions osé nous mettre à descendre sans l'espérance que nous avrions de nous contretenir par les branches des buissons qui estoyent fréquens sur le costau de la montagne, et pour sauver la vie, n'espargnant point les mains, lesquelles nous avions toutes gastees et .sanglantes, mesmes les iambes et quasi tout le corps deschiré. Or, descendus que nous fusmes de la montagne, no' perdismes la veûe de la mer, à cause d'un petit bois qui estoit contre nous planté sur une petite colline, et pour aller au bois il nous falloit traverser une grande pree toute de vase et de fondrière, couverte de roseaux et autres sortes d'herbes fort estranges; carie tuyau estoit dur comme bois, et les feuilles nous découpoyent pieds et iambes iusques au sang, estans tousiours en Teau iusques au fourc, et qui redoubloit nostre misère et calamité, lapluye tombait tellement du ciel sur nous que, comme en un déluge, nous estions tout ce temps-là entre deux eaux; et plus nous marchions avant, aussi nous trouvions l'eau profonde. Et lors pensant bien estre au dernier période de nostre vie, nous embrassasmes l'un l'autre, et d'affection commune nous commençasmes à souspirer et crier au Seigneur, accusant noz péchez, et recognoissans sur nous la rigueur de ses iugemens. Hélas! Seigneur, disions-nous, que sommes-nous plus q'povres vermisseaux de terre ? Noz âmes, toutes altérées de douleur, se rendent entre tes bras; ô Père de miséricorde et Dieu de charité 1 délivre nous de ce pas de la mort; ou si tu veux qu'en ce désert nous tirions le dernier soupir de la vie, assiste-nous à ce que la mort, de toutes choses la plus terrible, nous venant saisir, ne nous estonne davantage, mais que nous demeurions fermes et stables au sens de ta faveur et bienveillance que nous avons tant et tant esprouvee à cause de ton Christ, pour donner lieu à l'esprit de Satan, esprit de desespoir et de deffiance; car, soit que nous mourions, nous protestons maintenant devant ta maiesté^ que nous voulons mourir à toy ; soit que nous vivions, ce sera pour raconter tes merveilles au milieu de l'assemblée de tes serviteurs.

Nos prières faites, nous marchâ^mes à grand' peine droit au bois

tant que nous arrivasmes près d'une grosse rivière q' couroit au milieu de ceste pree ; le canal estoit assez estroit, mais fort profond^ et Veau y coulloit de grande vitesse, d'autant que tout le champ pendoit verslamer. Ce fut une autre augmentation de noz angoisses, car il n'y avoit homme des nostres qui osast entreprendre à passer la rivière à nage; mais en ceste confusion de noz pensées^ quant à trouver moyen de passer outre, il me souvint du bois que nous avions laissé derrière nous; après avoir exhorté mes frères à patience et à continuer à bien espérer du Seigneur, ie retoumay au bois, et y coupay une longue perche, avec un fust d'un fermoir assez grand qui me demeura en la main, de l'heure que le fort fut pris, etretournay aux autres qui m*attendoyent en grande perplexité. Or ça, disie, frères, essayons si Dieu, par le moyen de ce baston, nous voudra donner quelque avantage à parfaire nostre chemin. Lors nous couchasmes la perche dessus l'eau; l'un desnostres, et chacun à son tour, le tenant par un bout et entrant eij Feau, portoit la perche quant à soy ; et au milieu du canal, comme nous en perdions la veûe, ie poussasmes de force assez près de l'autre rive, où il print terre à l'aide des cannes et autres herbes qui estoyent de l'autre bord; et, à son exemple, passasmes ainsi un à la fois; mais ce ne fut pas sans grand péril et sans boire beaucoup de ceste eau salée, voire et tellement que nous, venans à Tautre bord, nous avions le cœur tout espousseté, et estions ainsi affadis comme si nous eussions esté à demi noyés. Apres que nous fusmes revenus et que nous eusmes repris courage, tendans toujours à ce bois que nous avions remarqué proche de la mer, la perche mesme no' fut nécessaire à passer un autre bras d'eau, qui ne nous donna pas moins de fascherie que le premier; mais, grâces à Dieu, nous le passasmes et entrasmes lé soir mesme dedans le bois, où demeurasmes la nuict en grande crainte et tremblement, estant debout contre les arbres. Et combien que nous fussions travaillez tant et plus, si n'avions-nous pas volonté de dormir. Car quel pourroit estre le repos des esprits en telle frayeur. Mesmes no' vismes environ le poinct du jour une beste grande comme un cerf, à cinquante passes près de nous, qui avoit la teste fort grosse, les yeux flamboyans et sans silles, les oreilles pendantes, ayant les parties de derrière eminentes. Elle nous sembla monstrueuse à cause de ses yeux fort estincellans et grans à merveilles : laquelle toutesfois ne s'approcha de nous pour nous faire aucune nuisance. Le iour venu nous sortismes du bois et revismes la mer, à laquelle nous aspirions après Dieu, comme au seul

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