‹ Histoire de la Floride françaiseChapitre 58 sur 72 · PAR LE CH ALLEUX · texte numérisé non relu

PAR LE CH ALLEUX

moyen de sauver noz vies; mais nous fumes de rechef faschez et troublez, car nous apperceusmes un pays de mareses et lieux fangeux^ plein d'eau et couvert de roseaux, comme celui que nous avions passé le jour précédent. Nous marchasmes donc au travers de ceste pree, et assez près de la route que nous avions à faire. Nous apper* ceusmes parmi les roseaux une troupe de gens que nous estimions estre de prime face noz ennemis, qui fussent là venus pour nous coupper chemin ; mais quand nous eusmes veu de près que ils estoyent désolez comme nous, nuds et effrayez, nous entendismes incontinent qu'ilz estoient de noz gens; aussi estoit-ce le capitaine Lauduniere, sa fille de chambre, Jacques Morgues de Dieppe, François Duval de Rouen, le fils de la Couronne de fer de Rouen, Nigaise de la Grotte, Nicolas le menuzier, le trompette du sieur de Lauduniere et autres, qui tous ensemble, faisoyent le nombre de vingt-six hommes. Sur la délibération de ce que nous avions à faire, deux de noz gens montèrent au couppeau de Tun des arbres le plus haut, et descouvrirent l'un de noz petits navires, qui estoit celui du capitaine Maillard, auquel ils donnèrent le signal, pour lequel il fut adverti que nous avions besoin de son secours. Lors il nous fait arriver sa petite barque; mais pour approcher du rivage il nous estoit nécessaire de traverser des roseaux et autres deux rivières semblables à celles que nous avions passées le jour précèdent. A quoi nous furent grandement utiles et nécessaires lapçrche quei'avoye couppee l'autre matin, et deux autres desquelles ceux du sieur de Lauduniere avoyent fait provision, et vinsmes après près de la barque, mais le cœur nous faillit et de faim et de travail, et fussions demeurez là, sinon que les matelots nous eussent preste la main, qui se monstrerent fort secourables, et nous portèrent les uns après les autres iusques dedans la barque, et nous rendirent tous au navire où nous fusmes bien et chèrement receus ; ils nous donnèrent pain et eau, et après avoir mangé nouscommençasmes petit à petit àreprendre force et*vigueur quinous fut argumenttrès certain de recognoistre le salut du Sei* gneur, lequel nous avoit sauvez contre l'espérance d'une infinité de dangers de mort, desquels nous avions|esté environnez et assiégez de toutes pai*ts, pour luy en rendre grâces' et louanges à iamais. Nous passasmes ainsi toute la nuict, racontans les merveilles du Seigneur, et nous consolasmes le^ uns les autres en la souvenance de nostre salut. Et, le iour estant venu, laques Ribaut, capitaine de la Perle, BOUS aborda pour conférer avec nous de ce que nous pourrions faire, et du moyen que nous pourrions tenir pour sauver le reste de

noz hommes et les vaisseaux. Et alors il fut remonstré le peu de livres que nous avious, noz forces rompues, noz munitions et ap* parats de défense saisis, Tincertitude de l'estat de nostre coronal^ ne sachant 8*îl estoit eschoûé en quelque costé^ au loin arrière de nous, emporté de U tourmente. Nous conclûmes donc que nous ne pourrions mieux faire que d'essayer de retourner en France, et furent d'adyis les plus grands de nostre compagnie de séparer en deux parties ceux qui estoyent eschappez de la ioumée du fort^ et que Tune demeurast en la Perle, et l'autre se retirast sous la charge du capitaine Maillard. Or le ieudi, vingt cinquième iour du mois de septembre, nous partismes de ceste coste à la faveur d'un gros vent du nord, estans délibérez de nous retirer en France; et, dès le premier jour, noz deux navires ont esté tellement escartez, que plus ne nous sommes entre-trouvez sur les eaux.

Nous singlasmes cinq cens lieues assez heureusement; et alors ^ un matin, environ soleil levant, fusmes assaillis d*un navire Espagnol, lequel nous soutinsmes au possible, et les canonnasmes d'une telle sorte que nous les rendismes subiects à nostre dévotion et les batismes tellement qu'on voyoit le sang regorger par les naugeres; nous les tenions ainsi comme rendus et descendus tout bas; mais il n'y avoit aucun moyen de les cramponner, à cause du temps qui estoit fort impétueux ; car il y avoit danger en les cramponnant s'entrefroisser, qui eust esté pour nous enfondrer et faire couler bas, eux aussi se contentans de ceste charge nous donnèrent congés et les laissasmes ioyeux, et remercians Dieu, de ce qu'aucun de nous ne fut blessé en ceste escarmouche ne tué , si non nostre cuisinier. Le reste de nostre navigation a esté sans aucune rencontre d'ennemis; mais nous avons esté fort tourmentez des vents, qui nous ont maintes fois menassez de nous jetter à la coste d'Hespagne, qui eust esté le comble de noz malheurs , et la chose que nous avions en plus ^grande horreur. Noua avons aussi enduré sur les eaux beaucoup d'autres choses, comme froit et faim, car^ il faut bien entendre que nous autres qui estions eschappez de la terre de la Floride , n'avions pour tout vestement ou accoustrement , tant pour le jour comme pour la nuict , fors que la simple chemise, ou quelque autre petit haillon , qui estoit bien peu de chose pour nous défendre à rencontre de l'iniure du temps : et qui pis est, le paûi que nous ihangions , nous le mangions fort escharsement , et estoit tout corrompu et gasté, mesmement aussi l'eau que nous avions estoit toute empuantie , de laquelle néantmoins no' n'a*

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Yions pour tout le long de la iournée que plein une petite tasse.

Geste mauvaise nourriture a esté cause que nous estans descendus à terre , sommes tombez en beaucoup de diverses maladies , lesquelles ont emporté plusieurs des hommes qui estoyent en nostre compagnie^ et fusmes pour la fin de ceste navigation périlleuse et lamentable, rendus à la coste de la Rochelle, où nous avons esté receus et traittez fort humainement et gracieusement de habitants du pays et de ceux de la ville, nous donnant de leurs biens autant que nostre nécessité le requéroit : et assistez que avons esté de leur grâce, nous avons eu assez de quoy chacun retourner en son pays.

Nous avons dit de lean Ribaut qu'il s'embarqua avec l'eslite de nos soldats pour aller trouver les Espagnols , et les ayant cerchez par Tespace de cinq jours ne les trouva pas, mais il rencontra l'Admirale de son équippage, nommée /a Trinité, et résolu de continuer à défendre la coste contre la descente des Espagnols, ignorant ce qui nous estoit advenu au fort, entra dedans : pour, selon la discipline ordinaire en mer, mieux commander à tous ses hommes : le temps leur estoit fort fascheux, d'autani que le vent estoit merveilleusement impétueux, et plouvoit incessamment. Le cinquième iour la tempeste se redoubla, et les pressa de telle sorte, qu'onques ne se peurent garder d'estre eschouez à la coste, au dessus de la rivière de May, environ cinquante lieues : les vaisseaux furent tous ronipus, et leurs munitions perdues : les hommes toutes fois vindrent tous à terre, réservé le capitaine La Grange, qui se jetta sur un mast, et fut englouti des eaux : homme entre les autres lequel est à regretter, tant pour le bon conseil et adresse qui estoit en luy, que aussi pour les fruicts de son aimable accointance, tant il estoit commode à dresser les hommes pour les rendre vertueux et semblables à luy.

Noz gens alors e^ans sauvez à terre de la furie des ondes , se trouvèrent incontinent en une autre fascherie : car à la faim qui les tenoit ils n'avoyent aucun remède, sinon qu'ils le prinssent tel que la terre le. leur présentoit, c'est à savoir, herbes, racines ou autres telles choses, desquelles ils pensassent appaisser leur abbayant estomach. Il n'y avoit aussi de quoy satisfaire à leur soif : sinon des vieilles cisternes, où l'eau estoit fort trouble, mesmement l'escume qu'elle iettoit, pouvoit tant seulement au regarder faire des plus sains les plus malades : neantmoins la rage de leur grande famine les emportoit à tout avaler, combien qu'il leur semblast fort estrange, et furent en telle misère l'espace de huict iours entiers. Le neufième iour ils trouvèrent d'aventure une barque assez petite, et

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turent de cela aucunement recréez^ espérans que par ce moyen ils pourroyent faire entendre leur naufrage à ceux du fort. Or entre eux et le fort, il y avoit distance de douze lieues par terre , et cinquante par mer, et eust fallu qu'ils eussent traversé la rivière des Dauphins qui est fort profonde et large, environ d'un grand quart de lieûe, parquoy sans vaisseau ce leur estoit une chose impossible de passer outre. Quand donc ils eurent recouvré la barque, ils la calfadërent de leurs chemises en lieu d'estouppes. Adonc le capitaine lean Ribaut , de sa grâce et modestie accoustumée, en appela plusieurs de son conseil^ et leur fist environ telle remontrance : Compagnons et amis, il n'y a moyens de continuer la vie en telles misères et calamitez : la mort nous seroit plus à souhaitter, que de vivre estans chargez de telles afflictions, sinon que nostre bon Dieu nous a donné la foy de sa providence, pour attendre le secours tel qu'il luy plaira nous donner^ et cependant c'est à nous d'employer tout nostre entendement, si nous pourrons trouver l'issue de ces angoisses, le suis d'advis qu'il y en ait quelques uns d'entre nous, lesquels par ceste petite barque tendent par devers le fort, à fin d'avertir noz gens qu'ils nous viennent donner secours en ceste extrême nécessité. Et sur le champ iettant grosses larmes commença à invoquer le nom de Dieu , se prosternant à terre, et tous ceux aussi de sa compagnie. Les prières estant faites, ils comment cérent à regarder qui seroit le plus idoine à faire le voyage; et nommèrent Thomas le Yasseur de Dieppe, à qui lean Ribaut donna charge, qu'au plus tost il fist entendre à nos gens en quel désastre ils estoyent tombez, et allèrent avecques luy, Vincent Simon, Michel Gonor et autres jusqu'au nombre de seize. Noz gens, comme i'ay dit ci devant, estoyent du costé de la rivière au delà du fort, et le iour mesme veirent de l'autre costé vers le fort une trouppe d'hommes en armes, l'enseigne desployee. Après qu'ils eurent cognu par conjectures, autant qu'ils en peurent prendre, en telle distance de lieu , que c'estoyent Espagnols, noz François en telle abysme d'angoisse, pour extrême recours envoyèrent à nage quelques uns de la compagnie, pour leur faire offre de se rendre leurs vies sauves. Les déléguez furent reçus de prime face assez humainement Le capitaine de ceste compagnie espagnole, lequel se faisoît nommer Vallemande, protesta en foy de gentilhomme, chevalier et chrestien , de sa bienveillance envers les François , mesmement aussi que c'estoit la façon qui avoit esté de tout temps pratiquée en la guerre que l'Espagnol victorieux se contentast, à l'endroit du

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François principalement^ sans passer plus outre : exhortant en truchement, afin q' tous fussent persuadez de ceste belle promesse, que iamais il ne Toudroit faire faire en cest endroit, de quoy les nations

. se puissent en après ressentir^ et prestement fis! accoustrer une barque, en laquelle il commanda qu'il y eust cinq hommes Espagnols qui entrassent dedans^ et qu'ils passassent outre à noz gens^ ee qu'ils firent. Or estans passez et la harangue faite de la part du capitaine Vallemande^ le capitaine lean Ribaud entra des premiers dans la barque avec les autres, jusques au nombre de trente^ qui fut receu de Yallemande assez humainement ^ mais les autres lesquels estoyent de sa compagnie furent menez assez loin arrière de luy et liez tous , deux à deux, Jes mains derrière le dos.

Alors le reste des nostres passoit, trente à la fois, cependant que Yallemande faisoit entretenir de paroles feintes et simulées ce bbn capitaine lean Ribaut, lequel s'attendoit simplement à la foy de ce Yallemande, à laquelle il s*estoit rendu. Or les nostres estans tous passez furent ainsi liez ensemble deux à deux, et comme ils es'toyent tous ensemble , François et Espagnols, cheminoyent vers le fort : le capitaine lean Ribaud et autres nommeiment le sieur d'Ottigny, quand ils veirent ainsi les nostres estans couplez ensemble, commencèrent à changer de couleur, et de rechef se recommandèrent à la foy dudit sieur de Yallemande qui les asseuroit : leur disant, que ces liens estoyent seulement pour les mener iusques au fort en asseurance et que là il leur tiendroit ce qu'il avoit promis : et comme

' ils estoyent assez près du fort, il commença à s'enquérir de ceux qui estoyent matelots, charpentiers de navire, canoniers et autres, lesquels seroyent utiles aux offices de la marine, lesquels estans choisis se trouvèrent le nombre de trente hommes, et bientost après voici une compagnie du fort, laquelle compagnie venoit à rencontre de noz gens, lesquels on faisoit marcher arrière du sieur de Yallemande et de sa compagnie, ainsi comme on feroit un trouppeau de bestes lequel on chasseroit à la boucherie, lors à son de phiffres , tabourins et trompes, la hardiesse de ces furieux Espagnols se desbende sur ces povres François , lesquels estoyent liez et garottez ; ia c'estoit à qui donneroit le plus beau coup de picque, de hallebarde et d'espée, de sorte .qu« en demye heure ils gagnèrent le champ et emportèrent ceste glorieuse victoire, tuans ceux la vaillamment qui s'estoyent rendus, et lesquels ils avoyent receu à leur foy et sauvegarde.

Or durant ceste cruauté le capitaine lean Ribaud fait quelques

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remontrances à Vallemande , pour sauver sa vie : mesmes le sieur d'Ottigny se iettant à ses pieds ^ Tappelloit de sa promesse : mais tout cela ne servit de rien : car leur tournant le dos marcha quelques pas arrière d'eux, et Tun de ses bourreaux frappa par derrière d'un coup de dague le capitaine lean Ribaud, tellement qu'il le fist tomber par terre, et puis bien tost après redoubla deux ou trois coups, tant qu'il luy eust osté la vie.

1^ Voilà quel a esté le traitement que les nostres (lesquels s'estoyent rendus sous ombre de bonne foy) ont reçu de TEspagnol et pour combler leur cruauté et barbarie : ils ont rasé la barbe du lieutenant du Roy, pour faire monstre de leur expédition et l'ont bien tost après envoyée à Civile (i), ainsi comme aucuns de noz matelots réservez et employez pour ce mesme voyage, nous ont ces iours passez ffdèlement raconté , nommément Christophe le Breton du Havre de Grâce, lequel s'est secrettement retiré de Civile à la ville de Bourdeaux, et s'est fait porter par les navires de Bourdeaux à Dieppe, et pour le trophée de leur renommée et victoire, démembrèrent le corps de ce bon et fidèle serviteur du Roy , et firent de sa teste quatre quartiers lesquels ils fichèrent en quatre picques, et puis les plantèrent aux quatre coings du fort.

(1) Séville.

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