ET DE JEAN DE PARME
Enthousiasme. — Entre l'Ordre des Frères Mineurs, tel qu'il était aux environs de i25o, et la Fraternité de la Pénitence agenouillée en 1209 devant Innocent III, il y a la même différence qu'entre le chêne géant de la forêt et l'humble fruit qui, puisant sa nourriture dans les profondeurs du sol, lui donna naissance. La graine dont le petit pauvre d'Assise avait ensemencé le champ de l'Eglise, s'est développée conformément à sa nature propre ; elle s'est assimilé des éléments qui ont modifié son organisme ; elle a fatalement subi l'influence des circonstances et du milieu ambiant, et, peu à peu, le germe vital, par sa force intime, a fait craquer la frêle enveloppe qui l'enserrait trop étroitement.
La bure franciscaine se rencontre maintenant partout : sur les autels où elle est déjà canonisée dans la personne de son fondateur (1228)^ de saint Antoine de Padoue (1288) et de sainte Claire (i255) ; dans les chaires des
Universités et des Cathédrales, dans les tribunaux de l'Inquisition, au chevet des malades et des lépreux, sur les champs de bataille, sur les sièges épiscopaux ou dans les conseils des rois ou du peuple. On la voit encore au milieu des Croisés, en Espagne et en Allemagne, en. Terre-Sainte et au Maroc, en Egypte et à Tunis, à la cour des empereurs de Nicée et de Constantinople et jusqu'en Asie à Karakorum en présence de Giiyiik, Grand Khan des Tartares. La gloire, si méprisée par le Poverello est vehue à sa famille.
Devant ce spectacle, Jourdain de Giano, acteur et témoin à l'époque héroïque des commencements de l'Ordre, ne pouvait retenir son admiration. Dictant ses mémoires en 1262, quarante et un ans après son entrée en Allemagne, il disait; « Quand je considère la simplicité des Frères qui furent envoyés en Allemagne avec moi, et la gloire actuelle de notre Ordre, je loue, rempli de confusion, la clémence divine, et je ne puis m'empêcher de vous rappeler cette parole de l'Apôtre : Voyez, mes frères, votre vocation ; car ce ne sont pas des sages selon la chair qui façonnèrent votre Ordre, ni des puissants qui l'imposèrent par la violence, ni des nobles qui le firent respecter en le protégeant, c'est Dieu qui a choisi ce que le monde estime insensé pour confondre les sages (I Cor. I, 26-29) '• '^
En 1243 2j alors qu'il n'était encore qu'un écolier de l'Université de Paris, Jean de Fidenza, le futur saint Bonaventure, revêtait la bure franciscaine, pénétré sansdoute du même sentiment, car il écrira plus tard à un Maître en théologie qui cherchait sa voie : « Ne te trouble pas de ce que les Frères furent au début des gens simples et illettrés, au contraire, cela doit davantage t'inspirer
1 Giano, p. 2.
2 A. Callebaut, g. m.. L'entrée de saint Bonaventure dans l'Ordre des. F. M. en 1243 (Fr. Fr., t. V, 1921, p. 41-51).
confiance en cet Ordre. Je confesse devant Dieu que ce qui me fit chérir par dessus tout la vie franciscaine, c'est qu'elle ressemble dans son origine et ses progrès à celle de l'Eglise. L'Eglise commença d'abord avec d'humbles pêcheurs, et se développa ensuite avec des docteurs célèbres et habiles. De même, dans l'Ordre de saint François, des savants n'ont pas dédaigné de se joindre à la compagnie d'hommes simples... Je t'en prie, mon très cher, ne sois pas trop attaché à ton sens propre, ne te crois pas plus prudent ni meilleur que tous ceux que le Seigneur a appelés à cette vie, et s'il t'appelle, ne refuse pas 3. »
Bonaventure croyait à la possibilité d'allier la pauvreté évangélique et une discipline rigoureuse avec le culte de la science. Cette possibilité, si douloureusement débattue jadis entre saint François et ses premiers disciples lettrés, était devenue une opinion courante dans l'Ordre entier, mais particulièrement vivace dans la province d'Angleterre 4.
Ainsi triomphait l'idéal des clercs. Ils avaient rêvé de bien servir l'Eglise et de mettre leur riche savoir sous la garde de la pauvreté. Au regard de Jourdain de Giano et de Thomas de Gelano, tous deux ouvriers de la première heure, comme à celui de saint Bonaventure et d'Adam de Marsh, cet idéal si grand et si noble ne paraissait pas incompatible avec celui de saint François, si grand et si noble aussi dans sa simplicité. Le vieux chroniqueur, le biographe officiel, le jeune étudiant et le célèbre docteur
3 Epistola de tribus quaestionibus, dans S. Bonavent. Op. omn., t. VIII, P- 336- — Thomas de Celano exprime un émerveillement semblable à celui de Jourdain de Giano et du jeune Bonaventure dans le prologue de son Tractatus de miraculis.
* Voir plus haut, p. 64-69, 81-96, et dans Brevi^er, Monum. fr., t. I, p. 195, ce trait de la vie du savant Adam de Marsh qui refuse, par fidélité à sa vocation, une somme importante que lui avait fait remettre l'archidiacre de Northampton, et qui, d'accord avec tous les. Frères, la lui renvoie sans retard.
les unissaient dans un même amour et un même enthousiasme.
Opposition. — Certains Frères, soucieux de ne pas transgresser les volontés du fondateur n'éprouvaient ni cet amour ni cet enthousiasme. Loin de les séduire la gloire qui les couvrait leur faisait peur. Ils vivaient près du berceau de l'Ordre, dans la province d'Ombrie^ dans la Marche d'Ancône et en Toscane. Après le Chapitre de 1239, la nouvelle que l'Ordre des Frères Mineurs venait de se muer en un Ordre de Clercs semblable à l'Ordre des Frères Prêcheurs suscita, on l'imagine facilement, une tristesse intarissable dans tous les ermitages de ces Provinces. Les Parères qui avaient eu le bonheur de voir et d'entendre le fondateur de l'Ordre y étaient encore nombreux. Frère Egide(t 1262), Frère Ruffin (f 1270), FrèreLéon(t 1271), sainte Claire (f i253) racontaient volontiers comme Bernard de Quintavalle (f entre 1241 et 1246) leurs souvenirs 5. Ces récits des temps héroïques frappaient les imaginations, éveillant dans les âmes le regret d'une liberté, d'une originalité et d'une simplicité qui semblaient à jamais perdues. Frère Egide, plus que tous les autres, donnait libre cours à son ironie contre les savants, les prédicateurs sans vertu 6 et les constructions nouvelles qu'il aurait voulu supprimer toutes, à l'exception, rapporte Ubertin de Casale, de la basilique d'Assise, à cause de la vénération qu'elle inspirait au peuple à l'égard de saint
5 Salimbene (p. 39) dit : Vîdi etiatn... Bernardum de Quintavalle cum quo in conventu Senensi una yeme habitavi, et fuit intimus meus amicus, et michi et aliis juvenibus de beato Francisco multa magnalia referebat, et multa bona ab eo audivi et didici. Salimbene conversa aussi avec Frère Léon (ibid., p. 195).
^ Anal, fr., t. III, p. 86; voir aussi Eccleston, p, 65, Ubertin de Casale, Arbor vitae, L. V, cap. 3, ]esus Franciscum generans, fol. 2162 et le dialogue avec saint Bonaventure que Frère Egide termina en s'écriant : Pauvre vieille femme, simple et ignorante, aime le Seigneur Dieu et tu pourras être plus grande que Frère Bonaventure (Anal. fr. t. III, p. ici).
François 7. Frère Egide n'était sans doute pas le seul à déplorer la disparition des usages primitifs tels que lessoins aux lépreux, le travail avec les artisans et les paysans,, la vie itinérante à travers les champs et les bois. Ces récits^ des premiers compagnons de saint François volaient de bouche en bouche, s'amplifiaient et se chargeaient en cours de route de réflexions amères. Le cri de Frère Egide : « Paris, Paris, pourquoi détruis-tu l'Ordre de saint François ? » se répercutait dans les solitudes de l'Italie centrale, où sous couleur de piété filiale, s'organisaient desfoyers de résistance à l'action de l'EgHse sur les Mineurs. On y murmurait contre tous les changements. Il semblait à ces bons Frères que c'était anéantir l'œuvre de saint François que de l'adapter à la réalité toujours mouvante de la vie. Réagir contre toute innovation, rétablir la famille franciscaine dans l'état de sa naissance, entreprendre de faire remonter le fleuve vers sa source, paraissait être à ces. pieux murmurateurs un devoir de conscience. Et comme leurs protestations et leurs avertissements restaient sans, aucun résultat, ils affectaient à leur tour de ne tenir aucun compte des déclarations pontificales de la Règle. Ils méprisaient et rejetaient tout ce qui était nouvellement institué et communément suivi dans l'Ordre ; ils se prétendaient naturellement meilleurs que les autres, et, en voulant vivre à leur guise, ils croyaient se conduire spirituellement 8.. Ils tombaient ainsi dans des singularités répréhensibles que Thomas de Celano signale sans ménagement 9.
La secte des Spirituels, qui à la fin du XI 11^ siècle troublera si gravement la famille franciscaine, fait ici son. apparition en face de la majorité des Frères qui suivent la
"^ Ubertin de Casale, Arhor vitae, ibid. fol. 216^.
8 XXIV Gêner., p. 263.
9 II Cel. 28, 32, 33.
vie commune et que l'on appellera bientôt la Communauté 10.
Craintes. — Au sein de la C.ommunauté elle-même, les esprits n'étaient pas cependant parfaitement rassurés sur la légitimité de toutes les conséquences que nous avons vues découler de l'évolution. On réussissait aujourd'hui (pendant cette période de 1239-1257 que nous étudions) à adapterssans violation flagrante de l'esprit du saint fondateur, la vie intérieure de l'Ordre à sa prodigieuse activité extérieure et scientifique. Mais qu'en serait-il demain ? On se trouvait engagé sur une pente glissante où l'on était exposé au péril de trouver bientôt la Règle absolument impraticable. Rien de moins chimérique que ce danger. Thomas de Celano y fait de fréquentes allusions. Après avoir raconté la vision des miettes de pain, dont François fit une hostie, image de la Règle, il ajoute : « Cette Règle qu'ils avaient jurée, les Frères de ce temps-là, prompts à tous les sacrifices, ne la trouvaient ni trop dure, ni trop sévère » (II Cel. 209). Les mitigations qu'elle avait déjà subies ouvraient la porte à un relâchement progressif dont l'inquiétante perspective jetait un grand nombre de Frères dans l'anxiété. Ils se racontaient entre eux cette autre vision du saint fondateur : « Une nuit qu'il terminait une prière, il s'assoupit peu à peu et s'endormit. Il vit en songe une dame qui avait un aspect extraordinaire. Sa tête était d'or, sa poitrine et ses bras d'argent, son ventre de
10 Cette division n'est pas particulière à l'Italie; elle dut se produire aussi dans d'autres Provinces, mais avec moins d'acuité. Pour l'Allemagne, nous avons le témoignage de Jourdain de Giano, qui, au sujet de Frère Godefroy, élu Provincial en 1243, écrit (p. 60) : Hic vif in comedendo et bihendo temperatissimus fuit, communitatis amator et singularitatum persecutor. — Le mot spirituel ne prit la signification précise d'opposition à la vie commune qu'au commencement du XIV^ siècle. Jusqu'alors il désignait ordinairement les personnes adonnées à la vie intérieure (cf. Archiv. f. Litt. u. Kirch., t. III, p. 600 s.).
cristal et ses jambes de fer. Remarquablement belle, elle était couverte d'un manteau sordide. » Beaucoup, dit Thomas de Celano, interprétaient ce rêve à leur manière, les uns l'appliquaient à saint François lui-même, d'autres à la pauvreté, d'autres enfin à l'Ordre des Mineurs, voulant y voir, comme dans la vision de Daniel (Daniel II, 3 1) un présage de sa destinée à travers les temps (II Gel. 82). Tant d'interprétations nous montrent à quel point les ■esprits étaient divisés » 1 .
Les principales divergences de vue portaient sur les dispenses du Testament de saint François et de la Règle, sur la pratique de la pauvreté, sur l'étude, sur l'obligation du travail manuel, sur l'acceptation des privilèges, sur les litiges avec le clergé séculier. On retrouve presque tous les dissentiments et toutes les opinions suscitées par ces questions dans V Exposition de la Règle par les Quatre Maîtres à laquelle nous avons emprunté déjà plus d'un renseignements. C'est un document précieux sur l'état
11 La chronique de Thomas d'Eccleston nous renvoie elle aussi à plusieurs reprises l'écho des scrupules que faisaient naître les changements et les agrandissements des couvents.
C'est tantôt un Frère qui apparaît après sa mort à son custode et qui lui dit que les Frères ne seront pas damnés pour leurs excès dans les constructions de nouveaux édifices, mais qu'ils seront cependant gravement punis. C'est Guillaume de Nottingham, l'un des chefs les plus actifs et les plus intelligents de la Province d'Angleterre qu'il gouverna pendant quatorze ans (1240-1254), qui remplace par zèle de la pauvreté des murs de pierre par des murs de terre, alors qu'Agnello avait fait le contraire (Eccleston, p. 29, 39, 55). Guillaume de Nottingham disait encore à quelqu'un qui lui reprochait de n'avoir pas clôturé le couvent de Londres : a Je ne suis pas entré dans l'Ordre pour bâtir des murs. » Il avouait d'ailleurs qu'il était bon de bâtir des édifices suffisamment grands pour enlever aux Frères à venir la tentation de les faire encore plus grands. Un autre religieux racontait que saint François, lui étant apparu, lui avait montré un couvent dont les murs étaient faits de branchages et de terre en disant : « C'est ainsi que devraient être toutes les maisons des Frères » (Ibid., p. 57). Celle que l'on construisait vers 1230 à Vauvert pour les Mineurs de Paris parut à quelques-uns si contraire à la pauvreté qu'ils priaient saint François pour qu'elle s'écroulât, et c'est ce qui arriva (Ihîd,, p. 59).
d'âme qui, vers 1240 et au delà, régnait dans l'Ordre franciscain, et plus particulièrement dans les milieux favorables à l'évolution, les milieux universitaires 12.
A quels conseils évangéliques sont tenus les Frères Mineurs (Ghap. I) ? N'y a-t-il pas danger, soit pour la pure observance de la Règle, soit pour la bonne renommée de l'Ordre, à accepter des privilèges ? Que faut-il entendre par les mots : nécessité, chaussures, viîeté des vêtements (,Chap. II), pécune, deniers, personne interposée (Ghap. III) ? Est-il permis de faire des provisions, de recourir aux amis spirituels pour d'autres nécessités que le soin des malades et la fourniture des vêtements (Ghap. IV)? Les Frères peuvent-ils recevoir des matières premières qui, transformées par leur travail, pourront être échangées
12 Voici dans quelles circonstances VExpositio quatuor Magistrorum fut composée. Le Chapitre des Définiteurs réuni à Montpellier vers 1241 ordonna à tous les Chapitres provinciaux de désigner quelques religieux choisis parmi les meilleurs et les plus prudents pour donner des solutions sur la pratique des points douteux de la Règle (Eccleston, p. 88). ■L'Expositio IV Magistrorum est la réponse de la Province de France à cette ordonnance. Les Quatre Maîtres différemment énumérés dans le prologue des différentes éditions que nous connaissons, Monumenta Ordinis, éd. de Salamanque, 1506, Spéculum Minorum, éd. de Rouen, 1509, Firmamenta, éd. de Paris, 1512, et de Venise, 1513; J. Fodéré, Narration historique, Lyon 1619, p. 78, seraient d'après Angelo Clareno {Expos, reg. éd. Oliger, p. 52), la Chronique des XXIV Généraux (Anal, fr., t. m, p. 247) et d'après Barthélémy de Pise (Liber de conformitate, dans Anal, fr., t. IV, p. 337 et 379) : Alexandre de Halès, Jean de la Rochelle, Eudes Rigaud, plus tard archevêque de Rouen, et Robert de la Bassée (sur ce dernier. Cf. Arch. fr. hist., t. X, 1917, p. 229). Ils travaillaient sous la présidence de Geoffroy de Brie, custode de Paris. Le prologue fait entendre nettement que le travail des Quatre Maîtres n'est que la réponse de la Province de France à la demande du Chapitre des Définiteurs, une consultation, et non pas, comme semble l'avoir cru le P. Hilarin de Lucerne (Histoire des Etudes, p. 224) une exposition officielle faite au nom du Ministre général. Les réponses des autres Provinces ne sont pas connues. D'ailleurs cette consultation n'eut pas de suite immédiate. Peut-être servit-elle à montrer la nécessité de recourir au Souverain Pontife pour obtenir une nouvelle Déclaration authentique de la Règle. Le recours eut lieu, et Innocent IV répondit par la Bulle Ordinem vestrum (1245) que nous avons analysée plus haut, p. 193-199.
contre d'autres choses nécessaires (Ghap. V) ? A q\u appartient la propriété des meubles ? Est-il permis aux Frères d'acheter, de vendre, d'emprunter, d'échanger, de donner, de mettre en gage, d'avoir des revenus fixes, des champs, des vignes ? Jusqu'où s'étend l'usage pauvre (Chap. VI) ? Le Chapitre général est-il au-dessus du Ministre général (Chap. VII I) ? Qu'est-ce qu'observer spirituellement la Règle (Chap. X) ? Telles sont quelques-unes des questions qui tourmentaient alors la conscience franciscaine et que les Quatre Maîtres cherchent à résoudre.
La solution ne leur apparaît pas partout avec clarté. Quelquefois ils s'en remettent à la sagesse du Ministre général, ou bien ils insinuent qu'il serait prudent de demander des éclaircissements au Souverain Pontife. Toujours ils s'efforcent de tenir le juste miheu et de distinguer ce qui est donné comme conseil de ce qui est imposé comme précepte. Ils font preuve d'un souci réel de fermer la bouche aux détracteurs en conciliant la plus parfaite fidélité à la Règle avec la prospérité de l'Ordre et sa bonne renommée. Très curieuses sont à ce sujet les réflexions qu'ils font quand ils parlent des dispenses qui permettent aux Provinciaux de recevoir les postulants et d'examiner les prédicateurs par des délégués. On y sent, une appréhension très forte des dangers occasionnés par les privilèges même les plus légitimes. « Ces privilèges, disent-ils, sont pour les malveillants une occasion de nous diffamer. Et d'ailleurs, que ce soit vraiment des privilèges, beaucoup de Frères en doutent. Si la déclaration apostolique de la Règle est observée (il s'agit ici de la Bulle Quo elongati qui maintenait pour les Provinciaux l'obligation de recevoir eux-mêmes les postulants), ce ne sera pas sans un grand dommage pour l'Ordre, car on ne pourra pas envoyer au Ministre les hommes de valeur qui désirent entrer chez nous, et qui souvent ne veu-
lent pas attendre son retour. Si, au contraire, nous nous conformons au privilège (la Bulle Gloriantibus vobis qui autorise la réception des postulants par des délégués du Provincial), ceux de nos ennemis qui ont eu connaissance de notre Règle et de la déclaration pontificale, nous accusent de relâcher la Règle suivant notre utilité par l'obtention des privilèges. En outre, plusieurs Frères estiment qu'on ne peut en sûreté de conscience s'éloigner, à cause d'un privilège, si important soit-il, de l'intention de la Règle qu'ils ont vouée, parce qu'ils craignent que plus tard on arrive de la même manière à en corrompre la pureté » i3. ,
Les divers pai^tis. — Ainsi donc à mesure que s'accentuait le mouvement de l'évolution, s'accentuaient aussi la joie de quelques-uns, l'opposition de quelques autres, les inquiétudes d'un grand nombre. Les uns apercevaient une déviation, où d'autres voyaient un progrès. Les conséquences de ce progrès pour ceux-ci étaient une nécessité inéluctable et pour ceux-là un coupable relâchement. Les partis se formaient. Entre deux minorités, dont l'une était constituée par les premiers Spirituels acharnés dans la résistance à tout changement, et dont l'autre englobait les religieux qui sollicitaient volontiers des adoucissements
^3 ({ Super quibus malivoli homines nos infamant, et quod privilegiurn ^it, fratres quamplurimi dubitant. Nam si apostolica expositio teneatur (Bulle Quo elongati), non erit sine magno detrimento religionis. Natn ad Ministrum mitti non possunt persane utiles que Ordinem petunt, et adventum Ministri nolunt multotiens expectare. Si vero privilegiurn (Bulle Gloriantibus) teneatur, objiciunt nobis malivoli qui régulant et expositionetn regulae noverunt, quod per privilégia impetrata ad nostram utilitatem regulam relaxamus. Insuper non videtur securum aliquibus fratribus recedere ab intentione regulae quam voverunt ob tanti alicujus privilegii impetrati, quoniam consimili moda tintent in posterum corrumpere régule veritatem. » (Spéculum Minorum, Salamanque, 1506, tract. III, f. 19'). Au sujet de l'approbation des prédicateurs, mêmes réflexions : « Timetur autem a multis quod similiter per alia itnpetranda privilégia, posset tota perfectio Ordinis in posterum relaxari n (ibid. f. 22^^).
à la Règle '4, se plaçait la Communauté, formée de la majorité des Frères qui acceptaient toutes les transformations, mais non pas sans concevoir des craintes et des scrupules au sujet de l'interprétation et de la pratique de la Règle.