AVANT-PROPOS
Le Irrre dont nous ofTrcms la traduction a paru en Âllemagne il j a quelques années, sous le titre de : Dentsche Geschichte im ISeitdUer germanischer Staotenbildtmg (Histoire allemande, à Tépoque de la ft>nâationi des Etats germaniques). Le succès qu*îl obtînt répondit aux espérances qu'avait conçues Fauteur en écrivant cette histoire pragmatique du peuple allemand.
Voltaire avait dit : «* Le but de Thistoire n'est pas de » savoir en quelle année un prince indigne d'être connu » succéda à un prince barbare chez une nation grosse siére. Si Ton pouvait se mettre dans la tâte la suite » chronologique de toutes les dynasties, on ne saurait n que des mots. Autant il faut connaître les grandes n actions des souverains qui ont rendu leurs peuples n m^lîeurs et plus heureux, autant on peut ignorer 5» le vulgaire des rois qui ne pourrait, que charger la
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» mémoire. » Dociles à cet avis, de nombreux historiens ne se sont pas contentés d'énumérer les faits et les gestes des conquérants, d'enregistrer le nombre des batailles, des victoires et des défaites qui avaient eu jusqu'alors le privilège d'occuper presque exclusivement l'histoire, ils ont étudié la marche des progrés moraux, scientifiques et industriels des peuples, et signalé, à la reconnaissance publique, des acquisitions à coup sûr plus précieuses que toutes les conquêtes dues à la force matérielle ou à la science militaire. Mais parmi les sciences morales, l'économie politique seule peut-être n'avait pas encore été appelée à guider les recherches de l'historien et à éclairer ses jugements, bien que son origine remonte aux premières manifestations de l'humanité. Dès son apparition sur le globe, l'homme a produit et consommé, et il n'était pas possible que deux êtres humains vécussent sur la terre d'une vie commune sans que de leurs besoins réciproques ne surgit la nécessité de l'échange. Durant l'enfance de l'humanité, la famille fut, comme elle l'est encore, une petite société économique. A mesure que se développa l'existence des peuples, ces rapports mutuels s'accrurent et prirent une place toujours plus importante dans la vie des nations. On peut donc s'étonner à bon droit que jusqu'à présent, à de rares exceptions près, les historiens n'aient point considéré la science de l'économie politique comme un des guides les plus sûrs pour la recherche des causes qui accélèrent ou retardent la marche des peuples dans la voie du progrès, ni tenu suffisamment compte de l'influence exercée sur la société en général par les idées et les institutions éco-
— m — nomiques. M. Max Wirth inaugure donc en quelque sorte une méttode nouvelle. Recherchant les causes intimes des grands événements historiques qu'il dégage des influences extérieures considérées trop souvent comme leur principal mobile, il fait ressortir plutôt le développement de la science économique. Au lieu d'attribuer les événements politiques au hasard ou de les faire dépendre du caprice d'un despote ou de la hardiesse d'un esprit aventureux, il approfondit les causes réelles des évolutions des peuples. Tout en exposant les faits de l'histoire, il examine attentivement les progrès réalisés par l'activité productive des peuples, à la faveur desquels les hommes et les nations se rapprochent davantage du but élevé de la civilisation. L'auteur se préoccupe non
moins des réformes introduites ou à introduire dans la législation, qui seule peut affranchir complètement les hommes des entraves trop souvent opposées à l'essor de leurs facultés créatrices ; il indique les premiers progrès réalisés par les sciences qui doivent, en mettant les forces de la nature au service de l'homme, le soustraire aux travaux grossiers et abrutissants, et le rendre apte aux plus nobles créations. Il montre l'augmentation progressive de la somme de production obtenue par les améliorations introduites dans l'économie agricole et forestière, industrielle et commerciale, dans le mode des transports, du crédit et des assurances. Il analyse les bienfaits de renseignement religieux et profane, énumère les créations successives des institutions d'utilité publique et rend un juste hommage aux travaux historiques et littéraires dont nous sommes redevables aux intelligences
supérieures du moyen âge. L'abondaooe des matériaux recueillis pour cette histoire, l'exactitude scrupuleuse avec laquelle Fauteur expose le résultat de ses savantes et intéressantes reclierches concernant les institutions, les mœurs et les coutumes nationales, permettent au lecteur de s'initier aux détails les plus intimes de la vie des Germains de cette époque.
L'Introduction contient l'exposition des principes qui doivent guider la marche de l'humanité dans la voie du progrès matériel, moral et scientifique. M. Max Wirth s'y est inspiré des idées libérales et élevées qu'U a prises pour guides dans le cours de son livre. Le développement donné dans cette>dQtroduction à l'analyse des lois naturelles ée l'observance desquelles dépendent le bonheur et la grandeur morale des peuples, nous autorise à croire que l'auteur ne s'est pas contenté de porter ses investigations sur les premiers siècles da l'histoire de l'Allemagne. Nous exprimons l'espoir que ce livre renfermant toute la période historique écoulée entre le moment des premières apparitions des Germains sur le théâtre du monde civilisé, et celui du partage du royaume des Francs, sera suivi de la publication d'études qui formeront le complément de cette histoire du peuple allemand. Ajoutons en terminant que notre traduction qui a obtenu Ts^^probation de M. Max Wirth s'est trouvée, grâce à ses soins, enrichie de plusieurs notions dues à des découvertes faites par la j^ience depuis l'apparition du texte allemand.
INTROPUCTION
Depuis que les esprits sérieux s'occupent de Thistoire de rhumanité, la recherche des causes de Télévâtion et de la décadence des nations a été généralement considérée connue un des problèmes les plus importants de cette histoire. Cette importance s'accroît encore lorsque, comme il arrive à l'époque actuelle pour l'Allemagne. un peuple semble avoir atteint le point culminant de son existence, alors qu'il s'agit pour lui ou bien de prendre dans la famille des peuples le haut rang que lui assigne son génie, ou bien de disparaître, en ne contribuant plus qu'à la grandeur matérielle d'autres nations •
Aussi longtemps que l'histoire me fut qu'une sorte de chronique, un récit d'événements politiques détachés, Texpérience acquise par les fautes du passé ne seryit guère; en matière politique, comme du reste dans toutes les branches de l'activité humaine, l'étude des
principes nécessaires aux progrés delà civilisation et la connaissance des lois de la nature sont inxlispensables. Il appartient à la science seule de déterminer les conditions réelles du développement des peuples, et d'approfondir la vérité. Le progrès véritable, 1 élévation intellectuelle de l'humanité et le perfectionnement des peuples dépendent entièrement de la marche de la science. La vérité scientifique est une, et ne peut être approfondie que par de longues et laborieuses études. L'erreur est le point de départ, et la vérité, le bul. Lorsque, faisant abstraction de letat primitif de l'homme, nous le prenons au début d'une société civilisée, la législation nous 'appaniît d'abord entachée d'erreurs et s'épurant ensuite, grûce aux progrès de la science ; cette transformation se manifeste par la disparition successive des institutions vicieuses. Il suffira de citer l'abolition de la corvée, de la dime, des prohibitions en matière commerciale, des lois usuraires, des privilèges attribués aux corporations. A côté de ces progrès dus à la science, se rencontrent des innovations qui sont comme le produit de Fégoïsme ou des préjugés des gouvernements et des factions; progrés le plus souvent illusoires, parce qu'ils n'ont point passé au creuset de la science. Celle-ci, en effet, ne procède pas des aspirations des hommes de pouvoir ou de parti; elle est le fruit du travail et des spéculations des grands esprits de toutes les nations.
Dans le cours de Texistence de l'humanité, toute génération s'appuie sur la génération précédente, et chacune fait son profit des vérités découvertes antérieurement. Il en résulte, en exceptant toutefois les périodes iatarmédiaires de décadence, dues à des causes
particulières, que le progrès de la civilisation se relie à Texistence n^âme du genre humain dont le développament, semblable au cours des étoiles, suit une marche incessante. Les générations paraissent et disparaissent, selon la judicieuse comparaison d'Homère, comme le feuillage des arbres. Qu'importe que telle branche périsse ou que telle autre soit greffée sur le tronc? L'arbre ne cessera de croître, jusqu'à ce que, s'élevant à une hauteur majestueuse, il s étale dans toute la splendeur de son épanouissement. Toutefois ce développement de rhumanité s'opère dans un espace de temps si considérable, que les siècles n'y semblent que des heures et que les plus grandes époques historiques n*y apparaissent qiie comme des jalons ou des points de repère.
Les progrès de l'humanité seraient de mince valeur pour des générations considérées isolément, si chacune d'elles n'avait le droit d'en profiter pour s'assurer à ellemême la plus grande somme de bonheur.
Ici apparaît l'importance de la science historique. Elle indique les moyens les plus efficaces de nous faire éviter les erreurs, les vices,- les crimes mêmes inhérents aux législations , en un mot, tous les obstacles aux progrès de la civilisation.
Toutefois, le progrès dû à la connaissance de la vérité n*est pas uniquement le fruit d'études philosophiques isolées ; il faut aussi que la généralité des esprits en soit imprégnée. C'est pour cette raison que l'applica* tion de la vérité scientifique ne donne pas partout les mêmes résultats. En général, les études physiologiques démontrent que l'égalité des facultés naturelles ^hez tous les hommes n'existe pas; non-seulement les individus sont très-diversement doués au
physique et au moral; mais, de plus, certaines souches ou races de peuples sont, sous ces deux rapports, plus avantageusement douées les unes que les autres. Un même système politique, appliqué à tous les peuples, engendrerait inévitablement les plus grandes injustices, et la législation qui ne tiendrait aucun compte de l'inégalité dans la répartition des dons naturels chez les individus, qui refuserait, par exemple, sa protection à des êtres faibles sous prétexte qu'elle n'est pas nécessaire à des êtres plus forts, cette législation serait le comble de riniquité.
Loin de favoriser cette inégalité naturelle, parmi les hommes, la législation doit s'eflforcer de l'atténuer. Il ne faut pas qu'elle accorde aux forts, aux puissants, aux riches, des privilèges qui accroîtraient, au détriment des petits, des feibles et des pauvres, les avantages matériels ou moraux qu'ils tiennent de la nature ou du hasard de la naissance. La législation doit tendre surtout à créer des conditions moyennes.
Il faut qu'elle ait constamment en vue la loi économique fondamentale, par laquelle l'individu, maintenu en activité par les deux termes de l'antithèse, le travail et la jouissance (1) se trouve, grâce à cet équilibre, dans un état d'harmonie qui détermine le bonheur de la vie. L'un de ces termes ne doit pas exister à l'exclusion de l'autre. La jouissance non interrompue par le travail entraîne nécessairement la satiété, le dégoût, la mollesse, le vice, la maladie, la corruption. D'autre part, le travail incessant fatigue, affaiblit l'homme au moral et au physique, abrège ses jours. Les hommes s'épuisent également par ces deux. excès ; ils y perdent,
(1) M. V^irth's Gnmdz. d. Nationalôkonomie I. 2. Édi^ p. 4. et. 481 ; 11. 1. Édit. p. 44.
tout à la fois, le désir et la force d'atteindre à la plus haute perfection physique et morale qui, en leur imprimant le sceau de la véritable supériorité, peut seule leur faire produire de précieux fruits pour la civilisation. L'excès de pauvreté ou l'excès de richesse, en déterminant la prépondérance du travail ou celle de la jouissance, favorise les mauvais penchants de l'honmie. C'est ainsi que la paresse, l'égoïsme, le désordre, la violence , le mépris du * droit , l'immoralité , en un mot, tous les vices, tous les crimes, se rencontrent plus fréquemment parmi les classes ou très-riches, ou très-pauvres, que parmi les classes moyennes. Une sage répartition entre le travail et la jouissance produit des effets contraires.
Les heureux résultats de l'éducation, de l'économie et du développement intellectuel se manifestent particulièrement dans les conditions moyennes. L'inégalité naturelle des forces physiques et morales n'entraîne que trop souvent, vers l'un ou l'autre extrême, des hommes* diversement doués sous le rapport de la naissance» de la force, de l'esprit ou de la fortune. Il ne faut donc pas que la législation favorise encore cetie inégalité, en accordant, dans la société civile, une place privilégiée à celui qui, déjà, jouit de ces avantages, dus à des circonstances qui lui sont étrangères. Il ne faut pas que la législation vienne restreindre encore, pour le pauvre ou le faible, les ressources qui lui ont été réparties avec tant de parcimonie ; c'est pourquoi les monopoles „ les privilèges de toute sorte, d'une part, et, de l'autre, les bornes mises à la liberté individuelle, à l'emploi des forces naturelles» à la liberté da travail et du comioerce sont autant de sources d'injustices et de souffrances.
Il y a une autre loi de développement, importante à constater : c'est la loi par laquelle Thumanité croît en nombre et en lumières. Les générations s'appuyant les unes sur les autres, toute génération nouvelle profite des expériences acquises et des progrès accomplis par la génération précédente.
L'homme apparaissant sur cette terre, dénué de ressources, condamné à se procurer par son travail des moyens quotidiens d'existence» il a fallu qu'une longue période s'écoulât avant que la race humaine se fût suffisamment perfectionnée, pour acquérir, par son travail, et conserver, par sa prévoyance, ce qui lui était indispensable pour ne pas vivre au jour le jour. Tout indique que la race humaine est originaire d'un pays où les hommes, à l'abri des frimas, trouvaient en toute saison des moyens d'existence indispensables. Les civilisations les plus reculées, dont nous ayons connaissance, se sont épanouies sous l'influence de climats chauds ou modérés.
L'augmentation du capital et celle de la population amènent, simultanément, la nécessité de mettre plus de terres en culture et le- besoin de fonder des colcmies. Aux premières époques historiques l'eau fournit le moyen de transport. La construction d'un radeau formé de bois flottants exige moins de sagacité que celle d'une roue. Des branches, des arbres, des planches durent offrir, aux premiers hommes, des moyens de transport. Il n'y a pas loin de la construction d'un radeau à celle d'un bac ou d'un esquif. L'eau présentait un mode de cheminement plus facile que tout autre; de fortes charges pouvaient être transportées ainsi d'un endroit à l'autre, sans interruption; tandis que le charriage
ne pouvait convenir que pour les petites charges, surtout avant rétablissement des routes pavées (l).
On attribue généralement, à la découverte de nouvelles co:itrées, une grande infiaence sur la marche de riiumanité. Ces découvertes dépendent dos améliorations introduites dans les moyens de transport et surtout des progrès de la navigation. On peut dire que le développement d'un peuple progresse en raison de ses modes de transport et que les peuples modernes, grâce aux bateaux à vapeur, aux chemins de fer et aux télégraphes, sont aussi supérieurs aux anciens Romains, que ceux-ci le furent, grâce à leurs routes pavées, aux peuples asiatiques. Il est permis de croire que la civilisation relativement avancée qui distingue les Chinois des autres peuples de l'Asie est due à leur système de canalisation.
Les diflicuUés que présentait le transport par terre et le temps qui s'écoula jusqu'à l'établissement de routes battues et de chaussées expliquent suffisamment, pourquoi la migration et la colonisation des tribus emmenant, hors de leur pays d'origine, femmes, enfants, armes, ustensiles et bagages, s'effectuèrent originairement par eau. Dans les principales migrations de peuples, aux temps les plus reculés, la colonisation se faisait le long des mers, et dès que les rivages maritimes furent peuplés, dans les Iles aroîsinantes, sur les bords des fleuves et des rivières.
(1) Cette amélioration daiiH les moyens de transport fut introduite d'abord par les Romains, sur une vaste échelle, et abandonnée après la décadence do Rome. Ce ne fut guère qu'au xvm» siècle que les routes pavées furent établies dans les pays civilisés. Elles y ont été rempbvcées par les chemins de fer, alors que les bateaux à vapeur accomplinsent uue révolution semblable dana la navigaticn.
Les tnontagnes ne furent occupées qu*âprès les rivages et les vallées.
Les études géographiques, les monuments historiques et linguistiques désignent TAsie centrale comme le I berceau de la race humaine, ou tout au moins, et avec certitude comme celui des peuples de la race caucasienne. Si nous suivons la colonisation en remontant aussi loin que le permet, l'histoire, nous reconnaissons que, partout, elle s'effectua d'abord le long des côtes de la mer, puis en amont des fleuves, incorporant successivement l'intérieur du pays dans le réseau d'occupation. Ainsi procédèrent les Phéniciens sortis de l'Asie Mineure : ils fondèrent des colonies au nombre de cent vingt-cinq sur les côtes de l'Europe, le long de la mer Méditerranée, et sur les côtes de l'Afrique, jusqu'à Sierra Léona.
Dans la Grèce, les Pélasges . s'établirent aussi d'abord sur les côtes de la mer et dans les îles ; en Italie, leurs colonies étaient en général établies sur la mer. L'Afrique, l'Amérique et l'Australie nouç présentent aujourd'hui un spectacle analogue : la colonisation a lieu d'abord sur les bords de la mer, ensuite le long des fleuves. Il est permis de croire que la race humaine s'est étendue de la sorte de l'Orient vers l'Occident. Des premières colonies, sortirent d'autres colonies, comme sortent^ de souches particulières, des familles, des races, des tribus, des nations. De la patrie que quittèrent les premiers colons, abandonnant leur berceau comme des essaims d'abeilles s'élancent hors de leur ruche, naquirent d'autres mères-patries ou berceaux de peuples. L'Inde, l'Asie Mineure, la Grèce, les pays du Caucase, l'Arménie, la Scandinavie, enfin l'Europe occidentale depuis la découverte de l'Amérique, surtout
les pays de pure origine germanique ont successivement rempli ce rôle.
L'influence du climat et celle du sol agissent, on Ta souvent dit, sur le développement des peuples. L*excès de la chaleur et du froid, l'excessive sécheresse et l'excessive humidité sont également préjudiciables à la prospérité de Thomme, au double point de vue moral et physique.
Les habitants des zones tempérées, comparés à ceux des régions polaires on tropicales , en sont une preuve évidente. Les habitants des zones glaciales et torrides sont, par des motifs contraires, inférieurs aux habitants des climats tempérés, non-seulement quant à la force physique, mais aussi et surtout quant au développement intellectuel. Rappélons-nous la loi de l'antithèse entre le travail et la jouissance, et nous trouverons la raison de cette infériorité dans l'extrême facilité, pour les uns, dans Textrême difficulté, pour les autres, de se procurer les moyens d'existence. Les premiers sont plus indolents à cause de Texcessive chaleur du climat, et aussi parce que, la nature leur fournissant presque toutes les choses nécessaires à leur existence, ils se • trouvent dispensés de grands efforts. Les autres, au contraire, s'abrutissent sous le poids de privations excessives et par l'effet d'un travail absorbant qui ne leur laisse ni le temps, ni les forces nécessaires pour s'occuper de leur développement intellectuel.
Les classes qui se retrouvent aux extrémités opposées de la société dans les climats modérés nous fournissent matière à des observations analogues. L'extrême facilite de se procurer une grande somme de jouissances, chez les classes supérieures, les rigueurs du travail et les privations réservées aux classes inférieures y
sont, pour les uaes et les autres, de? obsLacles à leurs progrès; taudis que parmi les classes moyennes, rintelligence de Thopame acqi^iert plus sûremsut son complet épanouissement.
Abstraction faite de la supériorité des races, les impressions produites parla nature extérieure exercent aussi une grande influence sur le développement de riiomme. Toutefois les aspects pittoresques de la nature impressionnent plus profondément l'homme qui les admire par intervalles que celui qui les a constamment sous les yeux. Ceux qui vivent au milieu des si)ectacles les plus admirables de la création finissent par perdre le sentiment de leurs charmes et le pouvoir de les décrire poétiquement. L'immensité de la nature leur pèse plus qu'elle ne les élève; ils n'éprouvent pas le besoin de donner à leur imagination des aliments que leur fournit tout ce qui les entoure. II en est autrement des habitants des pays où la nature n'offre pas ces grands spectacles; ceux-ci, à cause de la monotonie des contrées où ils vivent, sont amenés à se replier sur eux-mêmes et poussés à développer leurs plus hautes facultés. Parmi les hommes d'une môme race dont les uns habitent la plaine et les autres les montagnes, les premiers auront l'intelligence plus éveillée que les seconds. Une autre cause encore favorise le développement scientifique des premiers. Les préjugés et les superstitions sont les plus grands obstacles à la propagation des lumières; or, rien ne fournit un aliment aussi riche à la superstition que les spectacles grandioses de la nature et les phénomènes qui toujours se reproduisent plus fréquemment dans les contrées pittoresques, tels que les avalanches tombant des glaciers, lafFaissemeut des montagnes, les inondations, les tremblements de terre, les tempêtes.
Toutes ces catastrophes accablent Thomme qui se sent impuissant à les éviter. Porté à les attribuer à des causes surnaturelles, il devient superstitieux. Les matelots et les montagnards le sont à Texcès.
Mais d'un autre côté, le voisinage des montagnes ou de la mer, la lutte perpétuelle de Thomme contre les déments d'une nature sauvage, fortifient le corps de celui qui vit, pour ainsi dire, seul avec elle.
I-rO développement de la civilisation sV)père d'après une autre loi encore, celle de la sociabilité. L'homme, étant né pour la société, se perfectionne avec elle. Plus la société sera nombreuse, plus le travail sera divisé, plus la production et la richesse seront grandes, plus nombreux aussi seront les moyens de développer et de perfectionner les forces intellectuelles. Les pays trèspeuplés sont en général plus riches, plus puissants, plus civilisés que les autres, les conditions d'existence étant, du reste, les mêmes pour les uns et les autres. Les villes offrent, en une plus large mesure que la campagne, les avantages de la culture intellectuelle; car les fruits les plus parfaits de la civilisation mûrissent surtout dans les grands centres. Quoique le rebut de la population y af&ue, on n'y constate pas relativement ni plus de crimes, ni plus d'immoralités. L'opinion contraire a dominé ; la statistique l'a reléguée parmi les préjugés.
La loi sociale trouve ses limites naturelles dans le droit individuel qui lui est opposé.
La violation de ces limites dans l'un ou dans l'autre sens est également condamnable. Exercée contre l'individualité d'une nation, elle dégénèreen esprit de conquête et aboutit fatalement à la ruine morale et matérielle. Exercée contre les particuliers, elle mène au despotisme qui.
exploitant la popîQation au bénéfice d'un petit nombre de privilégiés, fait obstacle au libre épanouissement des intelligences et conduit les nations à leur décadence.
Il est une autre loi du' développement qui se manifeste dans la nature entière, comme dans la société : c'est la loi d'après laquelle l'action de forces contraires amène le mouvement et la vie. Lorsque les forces, qui tendent à dominer, sont contenues par la résistance d'autres forces soumises à une activité réglée et productive, il en résulte une action d'épuration mutuelle qui préserve l'homme de l'engourdissement et de la corruption. Après avoir vu fonctionner cette loi entre le travail et la jouissance, nous la retrouvons maintenant l'équilibre entre la société et l'individu. Déterminer les bornes de chaque force et les droits réciproques, rétablir l'équilibre entre les lois sociales et les lois de la nature, voilà la tâche la plus importante de la politique. Nous faisons allusion ici aux conditiona d'harmonie à établir entre le riche et le pauvre, le fort et le faible, les supérieurs et les inférieurs dans l'ordre social ou dans Tordre intellectuel, entre la jeunesse et la vieillesse.
Deux éléments se distinguent dans l'essence du gouvernement : l'élément conservateur et l'élément progresrsiste. Tous les deux ont leur origine dans l'antithèse de la vieillesse et de la jeunesse. Par sa nature même, la vieillesse est disposée à conserver ce qu'elle possède: certaine du présent,, elle attend peu de chose de l'avenir qui ne lui offre que des incertitudes. Le souvenir de ses jouissances les plus chères la rattache au passé ; elle craint de se voir privée du fruit de ses soins et de ses travaux, en un mot, elle veut le repos. La jeunesse, au contraire, ne rêve que changements, améliorations.
innovations; elle veut acquérir tout d'abord la fortune, les honneurs et les fonctions, et se procurer des moyens de jouissâiice. L'avenir s'oflfre à ses yeux comme un pays plein de magnificences vers lequel elle n'a qu'à tendre les brais. L'une oul'autre de ces dispositions contraires exercerait une influence pernicieuse sur la société, si elle y dominait seule. Sous l'autorité exclusive de la vieillesse, les formes existantes seraient conservées aussi longtemps qu'elles ne tomberaient pas d'elles-mêmes en décomposition ou qu'elles ne se trouveraient point brisées parle développement organique de la nation. Sous la domination exclusivedela jeunesse, l'on aurait à compter avec d'innombrables projets, avec les expériences, les méprises et les erreurs dçms les innovations, avec les décisions précipitées et les témérités, avec le gaspillage du capital et des forces nationales. Dans ces deux cas, la décadence de la société serait inévitable. L'harmonie s'y établit, au contraire, par l'influence mutuelle de la vieillesse et de la jeunesse ; elles se contrôlent réciproquement, tiennent en échec leurs tendances respectives, et laissent à la généralité le bénéfice de leurs qualités utiles.
' Plus cette harmonie est complète, plus l'équilibre entre les deux extrêmes est judicieusement établi^ et plus la société est florissante. Au contraire, l'Etat éprouve d'autant plus de préjudice, que l'une de ces antithèses domine l'autre. Arrive-t-il qtfun gouvernement tienne opiniâtrement à ses anciennes formes, se refusant trop longtemps à les renouveler, la jeunesse opère ânalement, par la violence, la réforme désirée. Celle-ci a-t-elle été trop précipitée, la réaction surgif. Un fait du reste est acquis, c'est que toutes les grandes réformes sociales, les grands exploits ne se sont accomplis
que par la jeunesse sous la direction d'hommes compétents et d'un âge mûr.
Ce que nous disons de la vieillesse et de la jeunesse s'applique également aux contrastes que nous présente la société sous le rapport du rang, de la position ou de la fortune. Les riches, les nobles, les détenteurs de monopoles ou de privilèges, les fonctionnaires, les dignitaires, en un mot les possesseurs du capital ou du pouvoir sont, comme les vieillards, très-peu favorables aux innovations qui, ne pouvant leur apporter aucun bénéfice, ne servent qu'à les troubler dans la jouissance de leurs privilèges.
D'autre part, les déshérités de la fortune ou du sort, n'ayant aucun .intérêt au majntien d'une situation qui n'a, pour eux, que des rigueurs et des privations, entrevoient dans tout changement, dans toute innovation, quelque chance d'amélioration. Sous la domitaation exclusive des premiers, nous retrouvons le despotisme, l'oppression et l'exploitation des masses par quelques individus privilégiés qui, dans l'intérêt de leur domination, ont grand soin de tenir le peuple dans l'obscurantisme, afin que, ignorant ses forces, il ne songe point à s'affranchir. Sous la domination exclusive du prolétariat, d'incessantes expérimentations, faites d'après des systèmes fantaisistes, substituées aux vrais principes économiques, sans parler d'autres inconvénients, inquiéteraient les personnes et les propriétés, réduiraient inévitablement le capital intellectuel et matériel de la société et tariraient la source même des moyens de civilisation. Ici encore, il s'agit de maintenir l'équilibre entre les deux extrêmes.
L'action harmonique et réciproque des contrastes constitue l'unité ; dans les formes organiques, elle crée Tin-
dîvidu. L'État, le peuple, la nation se composent d'hommes, vîvantsoiisrinfluence de cette même loi. Les peuples sont des individus organiques et, comme tels, comme au reste tout organisme, ils ont une existence limitée; ils naissent, se développent et meurent. La durée de leur vie dépend autant de la richesse de leur tempérament que du discernement avec lequel ils observent les lois de la nature. L'individualité des peuples se manifeste par l'exercice régulier de leurs aptitudes matérielles et intellectuelles.
Les différents âges des peuples se déterminent d'après l'état d'avancement de la langue, de la littérature, de la science, des arts, de la technique, de l'agriculture, de l'industrie, un commerce, de l'éducation, de la religion, de la constitution politique, des mœurs, de la richesse, on un mot, d'après toutes leurs conditions intellectuelles, économiques et politiques ; c'est sur ces données que repose toute l'organisatiœi de l'Etat. Cette thèse admise, l'opinion est fixée, la compétence du gouvernement reçoit sa délimitation normale et le doute sur l'opportunité des formes spéciales à lui donner, est levé. Non-seulement le ^gouvernement ne doit pas entraver l'essor des forces individuelles ; mais il faut qu'il seconde, dans son ensemble, le libre développement de toutes les forces matérielles et morales, et qu'il respecte les droits du citoyen et ceux de l'individu.
Le devoir du gouvernement ne consiste pas seulement à protéger les personnes et les propriétés contre les ennemis du dedans et du dehors ; mais encore à ne point entraver plus qu'il n'est nécessaire Texercice des droits naturels des individus, dans l'intérêt des droits de tous. Le gouvernement doit veiller au maintien des limites posées par les lois de la nature ; il ne faut pas
qu'une des parties de Torganisme se trouve favorisée aux d*épens des autres. Le bien de tous l'emporte sur celui des particuliers.. Si certaines classes ne doivent pas être favorisées au détriment des autres, le droit du particulier peut se trouver également restreint dans de larges proportions par le droit de tous.
Chez l'individu, tous les membres du corps doivent remplir leurs fonctions spéciales et ont droit à des soins spéciaux, dans l'intérêt de lorganisme général; de même l'Etat peut régler les droits des citoyens et réclamer l'emploi de leurs forces dans l'intérêt de la communauté. C'est ce qui légitime, par exemple, l'expropriation pour cause d'utilité publique, le service de la défense nationale, les impôts destinés à subvenir aux charges publiques.
Quant à la forme du gouvernement la plus convenable, elle dépend essentiellement du degré d'avancement de la nation. Durant son enfance, le peuple réclame, dans l'intérêt de son éducation, une tutelle plus étroite. Cette éducation est dévolue à certaines classes privilégiées, le plus souvent à des prêtres : c'est la théocratie. Ceux-ci peuvent être assimilés aux nourrices qui, pour inspirer la sagesse aux enfants, mêlent maintes fables à leurs utiles leçons. A mesure que le peuple jprogresse, le soin de son éducation se trouve déyolu à des tuteurs politiques, et ce n'est qu'après avoir atteint un certain âge, que nous appellerons sa majorité, qu'il aspire à décider lui-même de son sort. Dès lors le gouvernement n'est plus que l'exécuteur de sa volonté. « Le roi, » selon le sage dicton de Frédéric le Grand, « devient le premier serviteur de l'État. » En d'autres termes, l'absolutisme cède la place au gouvernement représentatif, l'esclavage et le servage à la
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bourgeoisie indépendante, Taristocratie à la démocratie. Toutefois cette émancipation ne s*opère presque jamais sans secousses violentes. L'attrait de la domination, pour ceux qui Tezercent, est si grand qu'ils ne s'en dessaisissent que contraints par la force. Aussi ne trouvons-nous les tuteurs ecclésiastiques ou séculiers que fort rarement disposés à émanciper leurs pupilles. Plus la résistance est longue, plus les catastrophes sont violentes. D'une part, la jeunesse ambitieuse aspire à faire de nouvelles conquêtes matérielles et intellectuelles ; de l'autre, les détenteurs du pouvoir, irrités d'être troublés dans leur placide habitude du commandement et dans leur jouissance, voire même dans la perspective des faveurs célestes qui leur semblent réservées, ne s'att^hent qu^vec plus de ténacité aux débris de leur fortune passée. Ossifiés par la vieillesse, arrêtés dans leur développement intellectuel par la mollesse et l'apathie, conséquences du monopole, leur infériorité ne lutte qu'avec plus d'entêtement contre la force juvénile de la nation. Les phénomènes que Ton constate chez les vieillards se reproduisent chez les peuples devenus vieux : abaissement de la force productrice dans le domaine intellectuel et matériel, maintien opiniâtre des formes anciennes^ immobilité. Néanmoins cet état peut se prolonger longtemps et demeurer prospère, en vertu même du degré d'énergie qu'une nation a su déployer pour atteindre son apogée. D'un autre côté, l'existence d'un peuple peut se trouver violemment abrégée, soit par des catastrophes étcangères, soit par son propre fait. Ce cas se produit chez les races trop faibles pour conserver leur autonomie dans le voisinage de nationalités fortement trempées; ou bien encore chez les peuples qui ont cessé de suivre les lois deT la civilisation : la fin prématurée de Rome,
due à cette dernière cause nous en office un des plus £rappants exemples. La chute de ce peuple remarquable qm, sous: tant d'autres rapports, fut un agent de la chîlisation, doit être attribuée en partie à cette cause. Au lieu de respecter les nationalités étrangères, Rome les absorba et s'efforça de conquérir la domination du monde entier. An lieu d'établir à l'intérieur l'équilibre entre lés classes, une juste mesure entre le travail et la jouissance, une minorité aristocratique et privilégiée se plut à opprimer la majorité du peuple, jusqu'à ce que mise en possession de l'autorité par là violence, la démocratie, à l'exemple de l'aristocratie, revêtît la forme impériale et s'assura la domination permanente. Mais l'équilibre ne fut pas rétabli. La lutte était portée sur un autre terrain. La rapidité des bouleversements dans les conditions et lès fortunes était devenue extrême ; le millionnaire de la veille pouvait se relever pauvre le lendemain, et réciproquement ; l'exploitation de la majorité parla minorité n'en demeura pas moins la règle, et la masse du peuple devint finalement si indifférente au sort de l'État, qu'elle n'opposa plus aucune résistance à l'invasion des Germains.
Les conditions de la vie constitutionnelle des petrples ne dépendent pas seulement du degré de leur développement, mais aussi de la nature du sol, du climat et de la race. Telle race bien douée, se distinguant par i^a sagacité, peut, à coup sûr, se passer d'une tutelle moins longue que telle autre race inférieure en intelligence. Elle peut supporter plus de liberté. Une part d'action plus large peut être dévolue aux habitants des climats rigoureux, eu égard aux privations qu'ils endurent et aux difficultés qulls éprouvent à se procurer les moyens
de subsistance les plus indispensables. Dans les climats chauds et fertiles, où le sang circule rapidement dans les veines, où les passions s'agitent avec violence, où l'oisiveté engendre plus facilement les excès, les populations au contraire doivent être soumises à une tutelle plus sévère. Des peuples maritimes, habitués à retremper, dans leur lutte avec le plus impétueux des élément^, leurs forces, leur énergie et leur sang-froid et même à mettre la mer entre eux et leurs adversaires, sont plus' difficiles à soumettre au joug d^un Conquérant que ceux. du contin^it. Les montagnards, protégés par la nature même de leur pays, dans leurs luttes défensives, sont plus difficilement domptés que les habitants des plaines.
Trouvant dans la configuration .du sol qu'il occupe ses moyens de défense, tel peuple, quoique inférieur en nombre au peuple agrei^seur, parviendra à conserver son indépendance. Là où le pays se trouve partout ouvert à l'attaque, la défense exige une population beaucoup plus nombreuse. C'est ainsi que des peuples relativement inférieurs en n<^mbre maintiennent plus longtemps leur indépendance dans les îles et sur les montagnes, que sur la terre ferme et dans les plaines. En outre là stabilité et la durée sont surtout le partage des États où la majorité de la population appartient à une seule et même race ; si cette race est à la fois la plus énergique et la-plus intelligente, elle s'assimilera successivement les souches plus faibles qui l'avoisinent.
On peut dire que les progrès de la civilisation se mesurent à l'étendue des États. L'exagération de l'agglomération est aussi pernicieufee que l'exagération de l'individualisme. Les États trop grands sont aussrpeu favorables au développement de la civilisation que les États trop restreints. Les premiers sont, parlaconscience
même de leurs forces, entraînés aux violences, à la guerre, disposés à opprimer les peuples voisins et à accaparer la domination universelle. La crainte salutaire de rétranger ne contribuant pas à maintenir l'union dans rÉtat, des oppositions et des partis s*y forment: les passions les plus violentes viennent y troubler le développement matériel et intellectuel et amènent la guerre civile. Toutes les monarchies universelles, Rome surtout, en ont offert de frappants exemples. Les États trop restreints sont; de leur côté, peu favorables aux intérêts de la civilisation ; les ressources du gouvernement y sont trop faibles, les hommes de talent y manquent de Tespace nécessaire pour le développement de leurs aptitudes, la population y a généralement les sentiments plus étroits et Tesprit plus borné.
Nous abordons ici la question du degré d*utilité ou d'inconvénients que présente la centralisation. Dans un pays en possession de conditions favorables à la bonne constitution de TÉtat, telles qu'elles résultent de la nature du sol, du climat, de la supériorité de la race et de l'état intellectuel du peuple, les fonctions publiques ne doivent être le partage du gouvernement qu'autant que les individus, les associations, les conmiunes et les provinces ne soient pas aptes à gérer leurs affaires.
Dans un État normal, l'action du gouvernement peut se limiter à ce qui concerne la politique extérieure et la défense du pays, la protection du droit, les intérêts commerciaux, industriels et agricoles. Le gouvernement doit s'abstenir de toute immixtion dans l'administration des revenus des associations et des communes ou dans leurs affaires spéciales, en tant que celles-ci n'empiètent point sur les droits d'autrui. L'autonomie doit être la base d'un État régulier et
ciTilisé ; elle repose sur la loi naturelle et économique de la division du travail. Les fonctionnaires s'acquitteront d'autant mieux de leur tâche qu'elle sera plus restreinte >; pouvant consacrer plus de temps à étudier tout ce qui s'y rapporte, ils la rempliront avec plus de soin et de promptitude. Si, au contraire, toutes les affaires se trouvent concentrées entre les mains du gouvernement, celui-ci, éôrasé sous le fardeau, ne parvient ni à connaître exactement la véritable situation des choses, ni à mener ponctuellement et promptement les affaires à bon terme (1).
Les Etats se trouvent plus ou moins éloignés de cet idéal d'autonomie, selon que les conditions de la loi naturelle y sont plus ou moins observées. Dans les États où la population est ignorante et insouciante, le gouvernement y règle les affaires mieux qu'elle ne le ferait elle-même. L'autonomie la plus complète ne reste pas moins l'idéal des États. Elle est le lien naturel entre la société et les intérêts privés. Dans un Etat régulier, l'intérêt de l'individu se confond avec celui de la société ; le gouvernement ne s'arroge là aucune des fonctions que rempliraient aussi bien les particuliers ; il se contente de faire respecter le droit de ces derniers.
(1) Sous le règne de Louis-Philippe en France, on a fait le relevé du nombre des démarches que doit fiaire une commune avant d'obtenir du gouvernement la permission, par exemple, de restaurer un pont ou de réparer le toit ô^une école. On compta jusqu'à cent rapports émanant des parties en cause. {Qtogr, Wanderungen^ d'André, 1 vol., p. 59*63). Une année entière s'écoulait avant la réception d'aucune réponse, le ministère ayant 38,000 communes sous sa juridiction; la surcharge du travail pouvait faire rejeter arbitrairement la demande en autorisation, on bien elle pouvait être consentie après ^;ant de lenteurs, que le dégât avait eu tout le temps de s'accroître et que la somme destinée au travail était devenue insuffisante. Et pourtant les ressources de la commune étaient, là, seules en cause.
D'autre part, Tindividu y es^ assez intelligent pour comprendre que le sacrifice exigé de lui par TÉtat comme ressource, n'est pas une restriction de ses droits, mais une avance destinée à favoriser équitàUement ses intérêts.
Mais lorsque le gouv^nement cherche à s'immiscer partout dans l'activité privée, les particuliers s'imaginent que les intérêts de la société ne peuvent prospérer qu'aux dépens des leurs. Le gouvernement intervient-il arbitrairement dans le domaine privé des citoyens, leur imposant des sacrifices tels que, les trouvant intolérables, ceux-ci finissent par abandonner le pays, ce gouvernement porte contre lui-même une main homicide.
L'autonomie procure aux petits peuples et aux tribus inhabiles à travailler à leur propre développement intellectuel, la possibilité de former de grands Etats au moyen de la confédération. Lé gouvernement fédératif libre, en accordant l'autonomie aux peuples fédérés, élève au rang d'Etats civilisés et puissants des nationalités diverses qui n'auraient pu, avec le système de centralisation, former un grand État qu'au prix de l'abandon ou de la compression de leur liberté.
La morale« la justice et la probité politiques sont les conditions essentielles de la conservation des peuples et des États. Plus la morale est relâchée dans une nation, plus le peuple y dégénère, plus aussi y déoroissent, en même temps que les facultés physiques et intellectuelles, les ressources productives et la force de résistance contre les ennemis extérieurs. L'expérience a prouvé que, bien qu'ils paraissent du reste dans des conditions normales, la chute des empires et l'anéantissement des peuples ne se produisent ordinairement qu'à la suite de l'énervement des races par Timmoralité. Toute race se
distinguant par la pureté de ses moeurs et la vigueur de son tempérament retrempe, au contraire, ses forces xiai^ts elle-même et triomphe des plus grandes vicissitude^. La chute des gouvernements peut être amenée par leurs injustices à Tégard d'autres nations, ou de leurs propres sujets. La prolongation de ces injustices amèae la coalition de ceux qui se trouvent lésés contre celui qui cause le dommage, et le gouvernement qui foule aux pieds les droits des citoyens rend ceux-ci si indifférents aux intérêts de l'Etat, qu'au moindre péril, ils Tabandonnent à lui-même. Ce ne furent pas seulement les légions de Rome qui conquirent le monde, ce fut aussi le droit romain. Les Romains établirent leur domination dans la plupart des possessions hors de l'Italie, par cela même qu'ils respectèrent davantage Ja justice et Maintinrent le droit plus intégralement que ne ' le faisaient les gouvernements indigènes. Mais l'égoîsme croissant de l'empire romain et son immoralité amenèrent sa chute. La probité politique est un des moyens les plus sûrs, les plus infaillibles du maintien des États ; c'est la politique la plus conservatrice. Il faut bien le reconnaître , ce principe n'a été jusqu'à présent qu'exceptionnellement mis en pratique ; les hommes d'Etat ont eu, généralement, plus de belles paroles que de conscience. Il y eut même des époques où la classe dominante étalait sans vergogne l'opinion, que, pratiquement, la politique ne devait point rejeter les moyens déshonnêtes. Se flattant de quelques succès passagers, ces mêmes moralistes tenaient pour bornés les hommes d*État fidèles à la morale. Et comme l'opinion se propage de haut en bas, ce cynisme a trouvé des disciples dans les couches inférieures du peuple, et le dogme du succès est devenu une sorte de culte de Baal où Tauto-
rite de la morale est dédaignée et les résultats, quelque éphémères qu'ils soient, seuls pris en considération. Sans doute nous retrouvons dans tout succès la puissance d'une force réelle ; seulement, il est douloureux de le reconnaître, le succès d'ordinaire rencontre dans toutes les voies de l'activité humaine d'autant plus d'obstacles que le but à atteindre est meilleur et présente plus de chances de durée.
Il est pénible de penser que ce même Schiller, dont la mémoire est vénérée dans le monde entier, ait dû fuir sa patrie, il y a quatre-vingts ans, pour mettre sa carrière de poète à Tabri de la persécution, et que la plupart de ceux qui aujourd'hui acclament son génie réserveraient peut-être le môme sort à tout autre génie contemporain. Cette fâcheuse disposition ressort d'une cause que déjà nous avons signalée, à savoir que l'humanité marche des ténèbres vers la lumière; elle disparaîtra en raison des progrès de la civilisation. La maxime que l'honnêteté est la meilleure des politiques est à recommander aux gouvernements dont le système a, en vue, un long avenir. Ils doivent être convaincus qu'un succès momentané, qui ne s'appuie pas sur ce principe, est de mince valeur, et ne tarde pas 4 entraîner de graves inconvénients. Malgré des succès passagers^ les gouvernements ont toujours expié leur mauvaise foi.
Nous ne saurions omettre de signaler ici encore une loi qui correspond à celle de la pesanteur dans le monde physique, c'est la loi de la force. L'humanité atteindrat-elle ce degré de perfection, où les malentendus entre les gouvernements et les peuples se dissiperont par la seule force de la raison et de l'équité? C'est une question que nous laissons ouverte. Mais on ne saurait nier
le fait : la force est un des facteurs les plus essentiels de l'action gouvernementale; le peuple le plus fort contribue à décider du sort d'un peuple plus faible; dans rintérieur des États, souvent on abuse, au détriment de la société, d*un pouvoir dépourvu d'autorité morale, enfin souvent aussi les questions les plus importantes sont celles que tranche seule la violence. Le sentiment moral proteste contre cette prépondérance de la force. Sous un gouvernement régulier, là force n'est que la résultante de l'opinion publique; elle lui sert d'agent ; elle est l'expression ' de l'état intellectuel du peuple. Chez un peuple inculte, le pouvoir revêt une forme brutale et violente; elle est plus douce et plus humaine chez les peuples civilisés. Les abus excessifs du pouvoir, les brutales "bravades du droit du plus fort disparaîtront en raison du progrès de la civilisation. Qiii veut ou renverser ou limiter un pouvoir existant dans un Etat ne peut parvenir à son but qu'en ralliant à ses vues, à ses projets, Topinion publique ou tout au moins la grande majorité du peuple. Du degré de développement intellectuel chez un peuple dépendra la durée d'un pouvoir ou plus judicieux, ou plus aveugle. Chez les peuples privés d'intelligence et de moralité, les tendances mauvaises prévaudront davantage; le contraire arrive chez les nations qui progressent. 11 n'est pas exact de dire que les événements historiques sont amenés par l'action arbitraire de telle puissance ou de telle autre. Ces événements ne sont que le résultat définitif de longs etforts antérieurs. Il faut que le peuple, ou tout au moins une partie du peuple ait été longtemps à l'avance instruite et dirigée vers un but déterminé, soit par les méditations des penseurs, soit par l'effet de longues soufirances ou d'abus graves, pour que les
révolutions, prenant une forme matérielle, puissent définitivement s'accomplir.
Il est à remarquer que les représentants des forces populaires, lorsqu'ils ont mené à bonne fin quelque événement préparé de longue main, en revendiquent souvent pour eux seuls la gloire ; tels gouvernements pour des réformes législatives qui leur furent arrachées, tels généraux à l'occasion de victoires remportées sans leur participation directe; alors que les véritables triomphateurs sont ces travailleurs infatigables, poètes, savants, inventeurs, artistes, en un mot les grands esprits qui furent les premiers à guider les peuples et à réunir les éléments des succès remportés. Les chefs appelés à achever l'œuvre récoltent ; ils ne sèment point. Telle est, en général, la marche des choses. Durant les époques intermédiaires, souvent les générations souffrent longtemps des abus de la force, alors que celle-ci se trouve aux .mains d'hommes intellectuellement inférieurs au degré de civilisation du peuple : les révolutions sérieuses exigent beaucoup de temps et de grands efforts. En politique, le mal résulte non pas seulement de l'étroitesse d'esprit ou de l'ignorance des détenteurs du pouvoir, mais aussi du fait de ceux qui, étant en possession de privilèges et de dignités, se laissent dominer par les passions et les faiblesses humaines et conduire par des agents incapables plutôt que par des conseillers responsables, soumis au libre contrôle du public. L'attrait offert par le pouvoir est si grand que les esprits fortement trempés seuls parvi^mentàne s'en point enii;rer. D'un autre côté, le domaine ouvert à l'activité du pouvoir est vaste ; ceux qui en sont revêtus, n'étant point en mesure d'exercer seuls la surveillance des affaires, doivent s'en remettre à des agents non moins difficiles à
contrôler. Là môme où un despote veut agir utilement, il fait parfois le bien à quelques-uns aux dépens du plus grand nombre, parce qu'il est très-difficile d*étre juste en même temps pour tout le monde. Là même où le pouvoir personnel veut favoriser la généralité, il engendre le mal quand il se trompe, et son action est d^autantplus malfaisante, qu'il est pénétré de Thonnêteté de ses intentions. Sous l'empire de cette conviction, il poursuit son œuvre avec moins de scrupules qu'un gou- ▼em^nent qui a la conscience des mesures égoïstes dont il Boaintient l'application.
Le monopole et le pouvoir ont pour effet aussi d'énerver leur possesseur : tantôt il abandonne l'État à ses propres forces alors qu'il devrait le diriger, et tantôt il pèse sur lui quand il devrait l'abandonner à lui-même. Le remède à ces inconvénients inséparables du pouvoir absolu, c'est la critiqii^e publique, le contrôle du peuple entier et de ses représentants. Le souverain ne parvient point à contrôler tous ses fonctionnaires ; le peuple a oe pouvoir; la voix populaire avertit le potentat qu'en s^enivrant de la puissance, il court à l'abîme. Plus le niveau de civilisation d'un peuple est abaissé, moindre est le nombre de citoyens capables de contrôler le cbef de la nation ; plus le peuple est immoral, lâche, ignorant et léga*, moins la critique et le contrôle seront efficaces vis-à-vis de l'autorité. Plus, au contraire, une nation est morale, courageuse, intelligente, plus la surveillance publique sera active et plus le pouvoir sera contenu. Même dans les États les plus despotiquement administrés, il arrive que le souverain prête l'oreille à un certain nombre de conseillers et subit de salutaires avis. Mais ia dignité d'un peuple éclairé n'admet pas que ce contrôle soit abandonné au seul hasard. Il doit réclamer
comme un droit Texercice de ce contrôle par l'intermédiaire de ses représentants. Chez tous les peuples civilisés, la* représentation nationale est une nécessité. Il serait désirable, pour le dire en passant, de voir leurs constitutions instituer en principe des jurys indépendants devant lesquels tout fonctionnaire, depuis ceux de la police jusqu'à ceux des ministères, pussent être attraits pour le fait d'avoir violé la loi. L'établissement constitutionnel du droit de contrôle sur le pouvoir souverain enlève aux luttes qui se produisent pour la possession du pouvoir et la direction des affaires publiques, leur caractère violent et les transporte dans le domaine des discussions légales et ^régulières. Au lieu de se traduire par des révoltes, des guerres civiles, des persécutions et des exécutions publiques, ces compétitions ayant pour objet la prospérité publique et la réforme des lois, en rapport avec les besoins du peuple, ces compétitions, disons-nous, ont lieu sur un terrain éminemment intellectuel. Là, dès hommes intelligents, en échangeant leurs idées pratiques et leurs lumières, s'éclairent mutuellement et éclairent le peuple. Il importe que les formes sous lesquelles se développent les nations, comme au reste tous les éléments composant la vie de l'homme, soient, après une certaine période, améliorées et renouvelées, à la condition que les innovations soient l'objet d'un examen approfondi sous toutes leurs faces. Le succès est plus assuré lorsqu'il est permis au peuple tout entier d'exprimer son opinion par ses représentants, par la presse, par les libres discussions des assemblées publiques. Plus cette faculté est restreinte dans un gouvernement, plus celui-ci est sujet à commettre d'erreurs, exposé qu'il est à refuser des réformes nécessaires et à fermer les yeux aux transformations commandées par
le degné d'avancement du peuple. De pénibles convulsions ont accompagné souvent Tintroduction du progrès dans' Torganisme s^ocial, sous un gouvernement despotique. La forme qui ne convient plus à Tâge du peuple se brise sous la pression de son développement; c'est à peine si, dans une période de mille ans, il se rencontre un seul monarque assez bien doué pour être, dans le sens moral du terme, le véritable chef de son peuple. Discussions libres des idées, liberté de la presse et de la parole, droit d'association, droit de réunion, représentation nationale, tels sont les drcdts indispensables d'un État civilisé. Sous l'égide de ces droits, les formes du gouvernement et les- institutions publiques s'améliorent et se renouvellent par des moyens pacifiques, sans sacrifices d'hommes ni de capitaux, en même temps que la science se développe et que se perfectionne l'organisation de la société. Dans ces conditions, chaque I réforme doit se produire dès que la majorité du peuple , est convaincue de sa nécessité. Les masses sont moins promptes à reconnaître la vérité que les hommes de i science. Ordinairement, l'introduction d'une réforme se fait alors désirer plus longtemps que ne le souhaiteraient les esprits inexpérimentés et actifs. Mais elle ne doit pas non plus se faire attendre jusqu'à ce qu'une révolution vienne briser les anciennes formes. Le gouvernement j assupie ainsi moins de responsabilité. Il est plus fort tant ! à l'intérieur qu'à l'extérieur. Le peuple jotiit de plus de liberté et aussi de plus de sécurité pour les personnes et les propriétés, la vie y est plus sereine. Dans l'activité I matuelle des esprits libres, l'intelligence publique atteint une puissance féconde, sous le rayonnement de laquelle mûrissent les fruits les plus précieux.
L'usage de la force brutale s'est conservé longtemps
dans les rapports réciproques cLes Etats. La forœ y prime le droit plus que dans les rapports des citoyens entre eux; maiç là aussi, l'arbitraire n'a point la perspective d'un succès durable. Pour qu'un État poissant parvienne à maintenir sa domination ou son influence sur des Etats plus faibles, il faut qu'il puisse les appuyer sur des motife d'utilité et sur des principes de loyauté; dès que l'oppression atteint un certain degré, les petites nations et même de plus grandes éprouvent Je besoin de s'unir entre elles, et souvent elles arrivent à constituer une puissance équivalente à celle du dominateur. Les tribus germaniques en ont agi ainsi à l'égard des Romains. Il peut arriver encore qu'une tribu soit absorbée par une race à son déclin. Cette circonstance ne peut se produire que dans les cas suivants : lorsque la race qui décline était trop restreinte pour avoir une existence indépendante, en rapport avec Taccroissement de la culture et de la population de la contrée qu'elle habite ; lorsqu'une race, se trouvant dans un état complet d'inculture, reçoit en quelque sorte son éducation d'un Etat voisin (fui lui est supérieur; en troisième lieu, lorsqu'un peuple civilisé, approchant de sa fin politique, alimente par ses dernières ressources un peuple plus jeune que lui.
Dans ce dernier cas, le peuple le plus jeune sera conquis par la civilisation du peuple qui disparaît. L'histoire prouve que, excepté durant de oourtes périodes ou durant des vacillements dans le cours du développement de l'humanité, la moralité triomphe toirjours, et que tel peuple civilisé ne disparaît eaitièrement que lorsque, moralement déchu, il ne présente plus que l'image de la décrépitude intellectuelle et matérielle.
Aussi longtemps qu'un peuple progresse ou qu'il ne
se trouve pas du moins à ce degré de décadence, il n'a rien à redouter pour son existence.
Nous Toici arrivés à une loi plus importante encore : la loi qui règle ]e mode de transmission de la civilisa*tion d'an peuple plus ancien et plus perfectionné à un peuple plus jeune et plus inculte ; loi qui détermine la manière dont une nation, supérieure eii intelligence ou parfaitement orgsmisée au point de vue de son gouvernement politi({ue, exerce sa prépondérance sur un peuple voisin, barbare ou politiquement désorganisé. Les peuples civilisés et plus anciens tiennent, en quelque sorte, à l'égard de peuples plus jeunes, la place de parents. Les peuples jeunes s'instruisent par l'expérience de leurs devanciers ; ils en profitent à leur tour dans la plénitude de leur indépendance et selon leurs aptitudes propres.
L'histoire des développements de l'humanité nous mcHitre cette transmission de la civilisation, s'opérant avec une régtdarîté remarquable.
Originaire d'un climat tempéré, la race humaine 8 est répandue successivement au loin. I7Asie fut primitivement le berceau de la civilisation, qui de là fut transportée en Egypte, où en se développant, elle revêtit • une forme nouvelle.
Les Égyptiens furent les instituteurs des Grecs qui devinrent ensuite ceux des Romains. Les Grecs, si richement doués, après avoir perfectionné leur éducation d'après la civilisation égyptienne, créèrent ces magnifiques œuvres de la pensée qui, aujourd'hui encore, servent de type à tous les peuples cultivés. Politiquement désorganisés, les Grecs furent absorbés, il est vrai, par Torganisnie comrpacte de l'empire romain ; mais les Romain$ n'en furent pas moins subjugués par l'esprit de lar
Grèce. Le réel anéantissement des Grecs ne date que de leur décadence morale et économique. Les Romains furent à leur tour les instituteurs des autres peuples de l'Europe. L'Église chrétienne qui, dans la moitié du premier millénaire de notre ère, recueillit la succession romaine, exerça son rôle d'éducatrice surtout par la civilisation, romaine. Plus de quinze siècles se passèrent avant que les peuples de TOccident eussent atteint leur majorité et qu'ils se fussent émancipés. C'est de la réforme que date le développement libre des peuples de pure origine germanique et celui des races romanogermaniques ou romano-celtico-germaniques qui forment la famille des peuples civilisés actuels.
Depuis lors, TÉglise romaine a cessé d'être la tutrice des peuples, il dépendra de sa sagesse de rester leur amie.
Il ressort de la marche de la civilisation, que l'histoire présente le spectacle de plus ou moins longues périodes ascendantes ou descendantes. C'est dans Y âge viril des nations que se rencontrent les points culminants du mouvement à la faveur duquel Tesprit humain produit ses plus beaux fruits. L'enfance et la vieillesse des peuples, au contraire, coïncident avec les lignes inférieures ou décroissantes. Nous remarquons encore qu'à leur début comme vers leur fin, les périodes de progrès et celles de décadence marchent parallèlement. C'est pourquoi, dans ces périodes de transition, pendant lesquelles les vieux éléments vont à la décadence ^et les jeunes éléments au progrès, nous rencontrons les contrastes les plus étranges. La faiblesse sénile y apparaît à côté de la force juvénile ; l'abattement moral à côté dé l'espérance ; la superstition, le mysticisme à côté des hardiesses de la libre pensée ; la cruauté à côté de la
tolérance ; l'immoralité, la bassesse du cœur, l'égoïsme, la cupidité à côté de Tesprit de sacrifice, de la pureté des mœurs et de la noblesse des sentiments ; voilà pourquoi aussi nous entendons porter, sur ces époques, des jugements si contradictoires, les uns prédisant la chute, et les autres, l'élévation de la nation. On se heurte là contre un tel contraste d'opinions optimistes et pessimistes, que le jugement de plus d'un, historien au sujet des véritables causes du phénomène reste indécis. Pour bien apprécier la marche de la civilisation, il faut tenir compte même des plus courtes périodes de son développement, surtout aux époques où le progrès marche activement ; où, à la suite des grandes découvertes, l'esprit mûrît plus rapidement et plus sûrement. Mais à ces mômes époques, chaque grand élan, chaque mouvement énergique est suivi d'une lassitude temporaire, d'une réaction dont la durée est en rapport avec celle de l'effort accompli. Ces courtes périodes de progrès et de réaction se constatent surtout en Allemagne et en Angleterre, à l'époque de la réforme.
Depuis un siècle on a pu observer chez nous quatre époques semblables durant lesquelles se manifesta pendant quelques années un mouvement plus actif dans l'esprit de la nation, se révélant par des progrès particuliers ; puis survenait une réaction pendant laquelle le peuple, après avoir été comme paralysé, reprenait force et courage. Ainsi qu'il en est de la vie qui, peu à peu, s'épuise, pour renaître ensuite de la corruption môme, ces périodes de défaillance sont parfois une épreuve utile pour protéger le peuple contre la légèreté et l'esprit d'inconséquence. Contenu, refoulé sur lui-môme, il est amené à retremper ses forces, à étudier les fautes du passé et à chercher le moyen de les réparer.
On s*est plaint souvent que. alors, que de toutes parts la civilisation introduisait des innovations, la politique seule se mouvait toujours dans le même cercle. Sans avoir à ,se préoccuper de nouvelles créations, la politique cependant est susceptible de grands progrès. C'est un rôle qu'elle n*a pas toujours compris. Ou elle était routinière, ou bien, prenant des allures purement théoriques, elle devenait un laboratoire de projets et de systèmes. L'idéal de l'art politique consiste à donner à l'Etat une organisation en harmonie avec les lois de la nature et de la civilisation, analysées par la science. Nous avons exposé les principales de ces lois; les règles qui en découlent font l'objet de la science économique et de l'écon omie politique.
Les formes des gouvernements, comme les systèmes économiques, suivent une marche régulière. A l'état pastoral succède l'état agricole ; ensuite se développent les métiers, le commerce et la grande industrie; avec le capital s'accroît le nombre d'hommes aptes aux travaux de l'esprit; les ressources de la civilisation, en augmentant sans cesse, rendent plus accessibles aux classes les moins favorisées, le bien-être et l'éducation ; à leur suite 'l'influence politique se répartit au même degré dans les masses. De même les rapports de droit et d'autorité se modifient entre les diverses classes de citoyens, entraînant des modifications dans les formes des gouvernements. Nous trouvons, pendant l'enfance de la civilisation, l'esclavage chez les peuples pasteurs-, et c'était là déjà un progrès sur l'état des peuples sauvages qui, ne sachant pas nourrir leurs prisonniers de guerre, les massacraient ou les immolaient à leurs dieux. De riches possesseurs de troupeaux, en petit nombre, gouvernaient le peuple sous la forme patriarcale.
Dans l'état agricole, le sort de la population non libre s'améliore; colons ou serfs, les hommes y acquièrent une sorte de sous-propriété, et d'esclaves deviennent tributaires ; les moyens de jouissance se multipMent, l'attachement au sol s'affermit ; le capital se constitue ; le besoin des plaisirs de l'intelligence commence à se produire. Toutefois, la puissance politique y reste encore entre les mains du petit nombre et appartient à l'aristocratie.
Avec l'accroissement successif du capital et des besoins, naissent et fleurissent le commerce et les professions industrielles ; alors les moyens de subsistance se multiplient, ainsi que le nombre d'individus indépendants, instruits, capables d'exercer une influence dans la société. Le pouvoir poUtique ' devient le partage de la classe moyenne; le développement de la vie éco^ nomique va de pair avec l'éducation et l'émancipation politiques de la société.
La liberté et le droit dont un petit nombre d'hommes seulement jouissent au commencement delà civilisation, deviennent, à son somjziet, le partage de tous; et cette situation ne tend à disparaître que lorsque, soit décrépitude, soit perturbation dans son organisme, le peuple n'est plus à la hauteur de ses institutions. -
Il est, toutefois, des races et des peuples si heureuse- ment doués que, malgré leur grand âge, ils conservent toutes leurs forces, comme certains hommes à robuste constitution : ces peuples ne risquent, dans leur vieillesse, ni de perdre la Uberté, ni de retomber sous ie despotisme, spectacle que nous ofirent trop souvent les nations mal organisées au point de vue. des lois de l'économie politique.
Le progrès dans les formes du gouvernement fait
'passer celui-ci des mains de Taristocratie à celles de la démocratie. Nous voyons ainsi se succéder régulièrement la théocratie, le patriarcat, la féodalité, ïes gouvernements militaire, financier et constitutionnel. En^énéral, -chaque peuple conserve la forme de constitution qui correspond davantage à son degré de civilisation et à ses aptitudes intellectuelles. Toutefois, grâce aux progrès >de la science, il semble que les peuples civilisés actuels tendent à la réalisation d'un idéal de gouvernement supérieur à celui de l'antiquité. Le gouvernement représentatif, établi d'après les principes de la justice et ^e l'économie sociales, paraît supérieur aux constitutions ' libres de l'antiquité et ne présente point leurs inconvé' nients. Dans un gouvernement normal qui reconnaît, au peuple et à ses représentants, les droits que nous avons rappelés plus haut, la forme monarchique peut offrir les mêmes avantages que la forme républicaine, pourvu que les membres du gouvernement responsable puissent être remplacés, selon les circonstances et d'après la volonté du peuple ou de ses représentants.
Au point de vue économique* la forme monarchique présente cet avantage, que le souverain, plus semblable à un emphytéote qu'à un fermier à court terme, se trouve, en vue des intérêts de ses successeurs, plus disposé à augmenter qu'à dissiper le capital du pays et à favoriser, dans les limites de son pouvoir, le bien-être et le perfectionnement du peuple.
La république n'a de garantie contre les abus, que lorsque le peuple est familiarisé avec l'habitude du gouvernenâent et de la liberté, et qu'il en est digne; lorsqu'il possède assez de patriotisme et d'intelligence jpour ne point se laisser sacrifier à l'intéï'êt d'un seul.
Une comparaison entre la Suisse depuis 1848
et les républiques du Sud de T Amérique, prouve la. valeur de notre opinion : tandis que les dernières sont en décadence, la première se rapproche d'un état supérieur de liberté.
La supériorité de la nouvelle civilisation sur celle de l'antiquité est due à la liberté du travail et aux immenses progrès des sciences positives. La ruine de la civilisation ancienne fut amenée par l'absence de la liberté du travail. C'était la conséquence logique de la loi des contrastes. Il était inévitable qu'une société» dans laquelle- le travail était le partage exclusif des uns, et où la jouissance était réservée uniquement aux autres, finît par s'écrouler d'elle-même. La- décadence devait être d'autant plus rapide, que les classes élevées se réservaient les plaisirs de la vie et en excluaient les classes inférieures. Les classes laborieuses, formant la grande majorité du peuple, n'avaient aucun intérêt à maintenir l'ordre de choses existant; étrangères ày l'amour de la patrie, elles accueillirent les Germains^ ces ennemis de Rome, comme des libérateurs.
La civilisation moderne est fondée sur la liberté da travail; et si l'équilibre n'est pas encore complètement établi entre le travail et la jouissance, il est permis d'espérer qu'un jour, grâce au développement de la civilisation, cet équilibre sera à peu près obtenu. Par la concurrence et la liberté du travail, les hommes se trouvent tout à la fois stimulés à perfectionner leurs facultés, à améliorer et à augmenter la production. La haine entre les différentes classes s'affaiblit, et avec l'augmentation des ressources et du bien-être, s'accroît aussi l'amour de la patrie.
La liberté du travail se trouve efficacement protégée par les progrès de la science. Découvertes et mises en.
action par la science, les forces de la nature mettent de plus leur activité au service de rhomme. Celui-ci, afiranchi d*un travail abrutissant, peut se livrer alors à de plus nobles occupations. D'autre part, graduellement soustraite à Finfluence de l'erreur et à l'arbitraire , réglée ^elon les principes scientifiques, l'organisation de la société et du gouvernement se perfectionne. Conformément au principe de la division du travail, la science enlève peu à peu au gouvernement une part d'action, en discutant, élucidant, fixant elle-même dans son sanctuaire les basesdes loiset des institutions. Dansles États modernes, en Allemagne surtout, la science agissant Ubrement dans des associations et des cr^grèsd^hommes spéciaux pour la préparation des lois, a assumé la part la plu& laborieuse de la tâche de l'Etat et a fourni , par T& même aux gouvernements, la possibilité d'accorder plus d'attention aux détails d'exécution .
Le principe de l'association contribue de la sorte à affermir Torganisation intérieure de la société, tout en exerçant le peuple à se soutenir par ses propres forces, sans le secours d'une tutelle ou d'une autorité supérieure, et à gérer lui-même ses propres affidres. Cette éducation toute nationale doit préserver le pays des dangers intérieurs et extérieurs , tandis que tout pays étranger à ce self-govemment est, au contraire, exposé à s'égarer et à tomber dans le désordre. Au point de vue économique, le principe de l'association offre le troisième facteur de cette triade à laquelle l'humanité est redevable de ses plus grands succès : la liberté du travail donna l'essor à la force humaine, la science rompt le charme qui retenait captives les forces de la nature, Fassociation protégé les hommes* eoctre les hasards et fes risques, contre le manque des msaoupoes auquel les
exposent les conditions de leur naissance ou le milieu dans lequel ils vivent. Par la réunion de petites ressources, parfois sans valeur en elles-mêmes, Thomme dépourvu, par sa naissance, de toute fortune ou crédit, produit une force collective qui lui fournit le capital nécessaire à ses affaires, ou le moyen de se garantir contre les désastres de l'incendie, des naufrages, de la grêle et des épidémies. C*est au moyen de la réunion de petites forces isolées, grâce aussi aux progrès de la science que peuvent se fonder tous ces grands établissements de commerce qui assurent à notre époque un avantage si marqué sur l'antiquité. Dès à présent, on peut ainsi reconnaître les grandes lignes tf un mouvement de civilisation dont le point culminant ^st encore séparé de nous par des intervalles indéterminés, mais qui surpassera en éclat et en grandeur les époques les plus brillantes de la civilisation antérieure.
Si nous appliquons les lois de la civilisation au sujet qui nous occupe, nous reconnaîtrons que la race des Germains, spécialement le peuple allemand, dont nous nous proposons de retracer l'histoire, est doué, par la nature, de toutes les aptitudes et de toutes les forces requises pour répondre aux nécessités d*an Etat modèle et revendiquer une des premières places dans l'ère de la nouvelle civilisation. Disons aussi que| les Allemands possèdent, avant tout, à un degré supérieur la pensée créatrice, cette force à laquelle semble appartenir surtout Tavenir.
Pour comprendre notre assertion au point de vue économique, qu'on veuille bien se souvenir que l'économie publique, de même que l'économie privée, marche de la culture extensîve à la culture inten-
sive (1). La politique des gouvernements a pour objet, dans le principe, la conquête; le gouvernement croit ne pouvoir plus avantageusement augmenter sa force qu'en agrandissant son territoire; mais avec les progrès de l'éducation et de la science, on acquiert la conviction que la force des Etats se développe davantage par la culture intensive, c est-à-dire par l'action de toutes les ressources du pays, par l'augmentation de la population et de la production. La culture extensive domine d'abord aussi dans l'économie rurale. Les agriculteurs se préoccupent avant tout d'augmenter l'étendue de leurs propriétés. Mais à mesure que la population s'accroît, on reste convaincu que la culture intensive oiFre de plus grands bénéfices. Il est évident que lorsque la terre entière sera cultivée, la culture extensive devra être remplacée partout par la culture intensive. L'accroissement du revenu ne s'opère plus alors par voie de rayonnement au dehors, mais par le développement intérieur. Il ne peut plus, dès lors, se réaliser ni par la seule violence, ni par le rude travail corporel de l'homme. Il ne sera pas non plus le fait des conque-
(1) On appelle culture extensive en économie rurale, ceUe qui poursuit le plus grand produit net possible avec le moins de capitaux, par rapport à l'étendue du terrain ; elle consiste donc à cultiver le plus de sol possible avec le moins de capitaux possibles en circulation, en abandonnant la terre à sa fécondité natureUe au moyen de la jachère, qui en renouvelle la force. Ce genre de culture n'est possible que là où le sol est à bas prix et la population clair-scmée. Dans les populations plus denses et là oîi les terres ont une gi*ande valeur, au contraire, le propriétaire est intéressé à retirer de son bien, petit et cher, le plus grand produit; il y doit consacrer beaucoup de capitaux, varier les fruits de la terre, recourir au drainage, aux engrais artificiels, aux machines, en un mot à tous les moyens qu'offrent le capital et la science pour faire produire le plus possible aux petits domaines; il faut qu'il les agrandisse intérieurement ou, ce qui rewent au même, qu'il les rende plus productifs : c'est ce qu'on appelle la culture intensice.
rants ni des colons; maïs il résultera de l'habileté, de l'activité du peuple, de son perfectionnement moral, de sa puissance d'invention. Mais, de même que l'économie rurale intensive, peut porter le revenu du terrain même à un taux au moins dix fois plus élevé que ne le fait la culture extensive, l'augmentation de la puissance et de la fortune, au double point de vue matériel et moral, peut s'élever, chez les peuples, à un degré inappréciable bien plus par la culture intensive, que par la culture extensive. Limitée sous le rapport de l'espace, la terre peut grandir à l'infini et offrir aux hommes, d'inépuisables sources de civilisation (1). Cet important mouvement a déjà jeté ses racines' dans tous les anciens États civilisés ; mais le plus brillant développement lui est réservé dans l'avenir. Par lui, la science découvrira toujours de nouvelles combinaisons de la matière ; par lui, la technique inventera sans cesse des instruments plus ingénieux, qui permettront d'économiser les forces matérielles de l'homme; par lui, l'humanité se trouvera de plus en plus en état de tremper ses forces intellectuelles, de les mettre 'plus exclusivement eu oeuvre , de leur demander des produits de plus en plus perfectionnés; par lui enfin , les peuples, qui sont les mieux doués sous le rapport des facultés créatrices de l'intelligence , attein-
(1) Le développement de l'industrie cotonnière, dans ce siècle, nous fournit la preuve la plus évidente de cette loi. La production s'en est tellement accrue par l'introduction des machines à filer, qu'aujourd'hui, en supposant la suppression de ces machines, il faudrait les popu« lations réunies de l'Autriche, de la Prusse et de la France pour effectuer le travail obtenu par enriron 500,000 ouvriers secondés par les maclûnes. L*exploitation intensive de l'agriculture anglaise produit plus à elle seule que la culture extensive de tout le continent américain.
dront les points culminants de la civilisation. Or, même à l'étranger, on n'a jamais contesté que les Allemands ne le cèdent à aucun autre peuple en puissance intellectuelle et en esprit dïnvention , et que sous ce rapport ils marchent conjointement avec leurs frères les Anglo-Saxons et avec les Français, à la tête de la civilisation. Dans de telles circonstances, un avenir long et brillant est réservé au peuple allemand, pourvu qu'il n'anéantisse pas lui-même, par la violation déloyale et brutale des lois de la civilisation, les avantages qu'il tient de la nature, pourvu que, convaincu des fautes de son passé historique, il sache les éviter à l'avenir.
Nous verrons comment les Allemands, apparaissant d'abord en tribus isolées, se réunirent et formèrent de plus grandes associations par Teffet des invasions de Rome, et comment, après avoir détruit l'empire romain, ils se trouvèrent eux-mêmes enveloppés par la civilisation romaine. Il est à remarquer que l'une de ces peuplades, après avoir soumis entièrement la Gaule , et s'être corrompue au contact des principe^ de Rome, essaya à son tour de violer les lois civilisatrices, en s'efforçant de fonder un empire. Nous verrons comment, après la, division du royaume des Francs en différents États qui, par leur étendue, le nombre et l'origine de leur population, présentaient les bases d'un développement normal, les empereurs allemands s'efforcèrent de fusionner de nouveau et d'après une direction uniforme, l'assemblage orga* nique des souclies alkmandes et de quelle manière cette sage politique fut abandonnée; comment, durant des siècles, le fantôme de la monarchie universelle apparat encore ; comment les souverains allemands négligèrent les intérêts réels de l'Allemagne pour poursuivre la
fiction de la couronne impériale de -Rome, et comment roablî et la violation des lois de la civilisation provoquèrent de toutes parts le mâine résultat. Au lieu d'une plus complète fusion des quatre races principales de l'Allemagne, leur séparation fut plus prononcée encore par rapport à la langue, au commerce et à la politique; les chefs des tribus étant, à cause de leurs intérêts personnels, plus enclins à seconder la prospérité du peuple à l'intérieur et à favoriser sa répulsion naturelle contre des guerres étrangères et contre la grande politique de Tempire. Il arriva alars qu'à l'aide de cette persistante violation de la loi sociale, le système des petits États séparés prévalut de plus en plus et finit par détruire la fédération constituée sous Tinfluence des principes politiques de Rome.
D'un autre côté, nous verrons comment Rome, maté* tériellement vaincue parles Germains, les subjugua moralement, à son tour, par Tinfluence de TÉglise, et comment l'Eglise , héritière de sa civilisation et de sa politique, se chargea, par une conséquence toute naturelle , de l'éducation du peuple germanique , et la façon dont ce peuple, arrivé à l'âge de sa majorité, congédia son institutrice, celle-ci ne consentant pas à abdiquer volontairement. Nous constaterons comment depuis la réforme, le peuple remué dans le plus profond repli de son âme, développa, de plus en plus vigoureu*sement en lui-même, l'esprit individuel et le génie indér pendant, se débarrassant, d'âge en âge, du bagage de Técole et des réminiscences des préceptes de Rome. La nation allemande lanoée dans un développement orga^ nique et irrésistible, les quatre principaux idiomes firent place à une langue écrite qui fraya le chemin à une littérature générale; celle-ci prit un dévdoppement si
prompt et si merveilleux que le monde jusqu'alors n'avait présenté aucun exemple ni d'une telle force d'extension, ni d'une telle abondance, ni d'un tel élan intellectuel. Nous étudierons la manière dont s'opéra cette marche de développement, grâce à laquelle la nation germanique constitua son unité morale par des lions organiques indissolubles; comment cette union rassembla en un faisceau tous les intérêts matériels, et comment finalement la conscience de la nécessité de l'unité politique pénétra dans la nation, alors que les formes extérieures de son organisation contrastaient encore d'une manière si outrageante avec ce mouvement.
Nous ne saurions douter que l'humanité ne marche vers une époque où les forces de la nature domptées par la science faciliteront, par leur merveilleuse coopération, la victoire et le règne des lois de la Providence, et où l'homme se trouvera en quelque sorte transporté dans un monde meilleur. Ce sera l'époque où la réalisation politique de l'unité nationale sera proche ; avec elle luira une nouvelle ère de paix pendant laquelle le peuple allemand, ennobli par de longues souffrances, redevenu, sur le terrain politique, l'égal des autres peuples civilisés, apportera un poids considérable dans la balance du progrès et du développement complet de la civilisation. Car quoique les politiques .contemporains puissent nous taxer d'idéologue, la paix permanente ne nous semble pas moins le sort futur de l'humanité ; nous puisons cette conviction dans cette solidarité du capital intellectuel de l'humanité qui a fait que, à toutes les époques, chez tous les peuples, dans toutes les parties du monde, des hommes ont travaillé par leurs méditations, leurs inventions, leurs découvertes et leurs ensei-
gnements philosophiques, au profit de toute la race humaine. Les hommes qui inventèrent la charrue, ^ récriture, les machines à vapeur. Celui qui lança dans le monde la pensée libératrice de l'amour fraternel ont affranchi de l'impuissance, des ténèbres et de l'erreur, des millions d'êtres vivants et à naître, tout en leuç frayant les voies vers la liberté et le bonheur.