‹ Histoire de la fondation des états germaniquesChapitre 2 sur 22 · ÉVÉNEMENTS POLITIQUES · texte numérisé non relu

ÉVÉNEMENTS POLITIQUES

Dsfttis let orif inc* kittoriqnct JiM^n'ai paruga de l'empire de» Fimms

(1 14 ev.' i.' C. — U3 »p. J.-C.}.

Origine des Gtermains.— Leurs premières colonisatioiis.

Le centre de l'Europe nous présente un pays remarqua- 1 ble par ses délimitations et sa constitution topographiques. Setendant, d'un côté, des Vosges à la Vistulc, de l'autre, des Alpes à la Baltique, ii est entrecoupé de fertiles plaines et de pittoresques vallées et jouit d'un climat tenapéré, favorable au développement physique et moral de l'homme. Le peuple qui occupe ce pays n'en est pas originaire ; aux premières époques historiques, le Nord de l'Allemagne, quoi qu'en disent les historiens romains, était seul occupé par la race germanique, provenue d'autres contrées.

Les premières traditions de l'histoire nous représentent les Germains venant des côtes de la mer Baltique et de la Scandinavie et se répandant comme un flot tumultueux sur le Sud-Ouest de l'Europe ; après avoir erré dans diverses directions durant cinq siècles, ces peuples se fixèrent finalement dans d^ nouveaux établissements, avec leurs armes et leurs charrues. Rien de plus merveilleux dans l'histoire que l'apparition de ces peuples sortis de régions inconnues et

faisant, comme par enchantement, leur entrée sur la scène du monde. Ces fiers et hardis étrangers surpassaient, tant par leur remarquable beauté et leur force corporelle, que par leur courage, toutes les races connues, à celle époque, des peuples civilisés. Leur taille gigantesque, le feu de leur regard, leur audace belliqueuse étonnèrent les Gaulois et les Romains. La blancheur éclatante de leur teint, leurs cheveux d'un jaune dor, leurs yeux bleus, en un mot, tout leur aspect contrastait tellement avec celui des Occidentaux, de petite taille, au teint bruni, aux cheveux noirs et bouclés, qu'aux yeux des nations civilisées de cette époque, cette race fit Peffet d une apparition sortie dune autre sphère. Les facultés morales de ces peuples répondaient à leur force physique. Étrangers aux institutions sociales d'alors, les Germains révélaient néanmoins par leurs lois, par leurs mœurs et par leurs usages, les plus nobles penchants. Chez eux, la femme n'était point, comme chez les peuples contemporains, la servante de rhomme, mais sa véritable compagne, prenant à ses côtés sa part du bonheur ou des infortunes domestiques et partageant aussi, avec lui, les joies et les périls du combat. La peine de mort n'était appliquée chez eux qu'aux traîtres, et en outre, aux prisonniers de guerre, dès qu'on les sacrifia aux dieux. Chez eux la personne était inviolable, et leur jurisprudence ne permettait d'arrêter Findividu que dans le cas de flagrant délit. L'usage adopté par les Romains d'exposer les enfants ou d'en limiter le nombre leur était ii>connu . Malgré leur dédain pour la mort et la passion de la gloire qui les faisaient se précipiter avec intrépidité au combat, à la grande stupéfaction des Romains, ils tenaient toutefois en plus grande estime que ceux-ci la vie de l'homme. La liberté était envisagée, par eux, comme le plus grand des biens. Leur constitution politique, plus libérale et plus susceptible de développement même que celle de la Rome civilisée, émanait de ce sentiment. L'harmonie de leur langage fut admirée par les Romains, si difficiles pourtant à ce sujet. En un mot, ces « Rarbares » étaient si avantageusement doués, qu'en peu d'années, ils obtenaient souvent, au service de Rome, les plus hautes charges du commandement.

Cette race ne pouvait pas provenir originairement des froides contrées du Nord; elle avait du se développer sous un ciel plus clément. Il est établi par les lois naturelles que lorsque , à l'origine , les hommes se trouvaient totalement dépour\^us des ressources alimentaires et des instruments qu un long travail seul procure, ils n'avaient pu séjourner dans des contrées où la neige couvre et la gelée durcit le sol, pendant la moitié de Tannée. Ces pays-là ne pouvaient être colonisés, comme nous lavons remarqué dans l'analyse des lois du développement, que lorsque les hommes s'étaient procuré les ressources nécessaires à l'agriculture et le capital exigé pour les approvisionnements d'hiver. Cette race devait donc être originaire d'un pays où les rigueurs de l'hiver étaient inconnues et où la table de la nature se trouvait dressée en toute saison. Les pays caucasiens étant considérés, dès cette époque, comme un des berceaux de peuples, la plus noble des races d'hommes en a conservé le nom. Les traditions de la Grèce et celles de tous les peuples de l'Asie Mineure désignent aussi l'Arménie comme le lieu de la renaissance de la race humaine après le déluge.

Si nous étudions les populations qui, aujourd'hui encore, habrtent les pays du Caucase, nous trouvons, dans ses vallées peu accessibles et dans ses hautes plaines, une race d'hommes que protégeaient d'immenses montagnes, des rochers escarpés, des cascades et des ravins contre les flots tumultueux des peuples qui tourbillonnèrent autour d'elle, il y a des milliers d'années ; or, cette race nous intéresse à^juste titre et à un haut degré.

Inclinant par leur position plutôt vers l'Asie que vers l'Europe, ces hautes montagnes sont habitées par un peuple qui, n'ayant aucun des caractères propres aux autres tribus asiatiques, présente au contraire une analogie remarquable avec la race germanique pure. Les mœurs, les coutumes judiciaires, les institutions politiques y sont, les unes, presque identiques à celles des Germams primitifs de Tacite, les autres, presque conformes aux anciens codes allemands. On y retrouve la même liberté civile, les mêmes distinetions sociales, la même jurisprudence, la vengeance du sang, le Wehrgeld, propre aux tribus germaniques

(amendes et indemnités pour sévices corporels et pour meurtres), la même multiplicité de tribus et de chefs de tribus, la même vie domestique, la dot (Morgengabe), la liberté d'allures accordée aux jeunes filles, contrairement aux usages de TOrient et le caractère fougueux et guerrier propre à la race germanique. Ce sont là des traits de ressemblance qui ne se sont jamais rencontrés à ce degré chez des peuples de souches différentes. Ce rapprochement seul nous permetti*ait d'assigner une même origine aux Germains et aux Caucasiens, si d'autres observations relatives au langage ne venaient aussi témoigner de l'identité de leur origine indo-germanique, et nous faire, pour le moins, supposer que dans cette grande migration (1) préhistorique des Indo-Germains vers le Nord-Ouest, un certain nombre d'entre eux se sont arrêtés et fixés au Caucase.

Déjà Hérodote présume que, dans les temps préhistoriques, des peuples de race germanique habitaient daiis le voisinage du Caucase, et il place les Gètes aux bouches du Danube et sur les bords de la mer Noire (environ 500 ans avant J.-C), où, après les avoir perdus de vue pendant quelque temps, l'histoire les retrouve de nouveau avant le i**' siècle de notre ère. D'après Tacite, des Gothons habitaient au r' siècle le bas Danube, et d'après Ptolomée, des Gothons résidaient sur les bords de la Vistule. Quelques siècles plus tard, ces mômes noms de peu- ♦ pies se retrouvent en Scandinavie, tandis que Pythéas mentionnait déjà 300 ans avant J.-C. la présence des Gothons sur la' Baltique. La tradition des Goths de la mer Noire, dont l'identité avec les Gètes est à peu près prouvée, et de laquelle, du reste, les Romains ne doutaient pas, assigne leur origine à la Scandina\ic. Les traditions des peuples Scandinaves indiquent l'Est et l'Asie et mentionnent même, avec une certaine précision, plusieurs mouvements de ces

(1) Sortie de Cacbemir ou de Tune des trois grandes montagnes du centre de VAsie, THimalaya, le Karakorum ou le KûnlÛn. L'ancienne langue du sanscrit, quoiqu'elle fût la plus riche (elle comptait 112,000 mots, tandis que la langue grecque n'en comçte qu'environ 92,00 '; la langue allemande environ 82,(X)0; la langue anglaise 41,000, et la langue française environ 29,0(.K)), n'avait point aexpression pour le mot mer. On en conclut que cette langue existait avant que les Arias fassent descendus de ces contrées vers la mer.

peuples, opérés, en sens inverse, entre la Baltique et l'Asie. De plus, les sources historiques du m* siècle démontrent qu'à l'époqiie de ces marches de peuples pénétrant de la Baltique jusqu'au Rhin, des relations commerciales réciproques existaient déjà entre les pays du bas Danube et ceux de la Scandinavie. On raconte que les Hérules, battuspar les Longobards , se divisèrentv : les uns s'établirent sur le bas Danube, les autres émigrèrent vers la presqu'île Scandinave. Les premiers, après avoir massacré leur roi et éteint ainsi la race de leurs princes, envoyèrent une ambassade en Norwége,pour y réclamer un nouveau roi parmi leurs alliés ; mais le prince obtenu étant mort en route,, l'ambassade s'en retourna, afin d'y aller quérir un autre chef; celui-ci arriva à bon port. Pour effectuer ces deux voyages, il fallait, attendu qu'une traversée par mer était nécessaire, que le commerce entre le Danube ou la mer Noire et la Baltique fût établi depuis plusieurs siècles déjà, eu égard à la lenteur du développement industriel de Vépoque. -%

Nous connaissons donc deux sources hors desquelles le 1 flot des peuples se précipita sur l'empire romain, à savoir les pays de la Baltique et les contrées voisines des bouches du Danube et de la mer Noire. Il est avéré encore que les Gotbs qui, partis de la mer Noire, envahirent l'empire romain, étaient considérés, à cause de leur langage, comme appartenant à la souche des tribus germaniques, voisines de la Baltique. Rappelons-nous que les populations ger- ^ maniques n'ont pu provenir du Nord et jetons maintenant un coup d'œil sur la carte. ElîTsupposant que la voie du Sud leur eût été fermée, le chemin longeant le Dnieper paraît être le seul qu'eussent pu prendre les peuples, qui, quittant la mer Noire, se trouvèrent amenés, volontairement ou non, à émigrer. Rappelons-nous que les fleuves et la mer sont, à l'origine de toute civilisation, les voies qu'utilise d'abord le commerce et que les premières colonisations, fixées d'abord le long des côtes, s'étendent ensuite , dans les vallées des fleuves. La Russie et l'Amérique nous "^ donnent aussi la preuve qu'au premier degré de la culture extensivc^ le transport par charriage s'opère plus aisément au travers des steppes et des prairies, que lorsque

• —«files progrès de lagriculture ont livré déjà une grande partie du sol à la charrue. Le charriage par nos chemins vicinaux est, dans les saisons pluvieuses^ plus pénible qu*il ne lest au travers des steppes de la Russie ou des plaines de l'Amérique. Ainsi s'expliquent ces marches rapides de peuples durant les premiers siècles de notre ère. Aucun flot de peuples émigrants ne parait s'être dirigé, dans les temps préhistoriques, en amont du Danube; le cours de ce fleuve était sans doute interrompu et trop rapide; le sol, peu favorable à la marche et un espace plus long et plus montagneux restait à parcourir pour atteindre la mer Baltique. On peut conjecturer encore que ces pays, qu'ils évitaient, avaient été colonisés déjà par des populations qui, comme celles établies au sud des Balkans, avaient résisté victorieusement aux efforts des barbares, lorsque ceux-ci tentèrent de les en expulser. Soit que les tribus qui occupaient les côtes septentrionales de la mer Noire se fussent vues forcées d'abandonner leurs foyers, par l'excès de leur population ; soit qu'elles eussent dû fiiir à la suite de quelque événement semblable à l'invasion de Darius racontée par Hérodote, à l'époque où furent vaincus les Gètes, réputés^par eux-mêmes invhicibles ; soit que le commerce, l'attrait de forêts giboyeuses ou tout autre appât les eût arrachés \ leur pays d'origine, la carte ne nous indique aucune voie plus aisée ni plus rationnelle que celle du Dnieper. Les petites embarcations y pouvaient naviguer jusqu'au 54" latitude Nord. Quelques jours de route restaient à faire pour atteindre la Duna, qui a soa embouchure à Riga. Nous retrouvons donc, pour aller de la mer Noire à la Baltique, un cours d'eau navigable, interrompu par quelques journées de voie de terre. Si toutefbis, semblables en cela aux pionniers de l'Amérique, les émigrants ne voulurent point utiliser ces cours d'eau, ceux-ci leur traçaient un chemin vers la Baltique (les bords du Dnieper, puis ceux de la Duna ou de la Vistule), au travers des vastes plaines de la Russie qui, loin d'entraver leur marche, leur offraient incomparablement moins de difficultés et une distance bien plus courte que la vallée du Danube # Tenant compte de toutes ces cireonstances et de ces conjectures, il ne nous est pas permis de douter que

les populations germaniques gui, venues du Nord, allèrent heurter aux portes de Rome, ne soient primitivement sorties de la mer Noire et du Caucase, avant de s'être établies dans les contrées de la Baltique. La blancheur du teint eV la couleur blonde des cheveux des Germains indiquaient, du reste, que cette immigration remontait à plusieurs siècles. Il allait, en effet, qu'un long temps se fût écoulé pour que les neiges du Nord les eussent ainsi pâlis. Nous en retrouvons.une preuve encore dans le M% du commerce établi par les Phéniciens qui allaient chercher l'ambre jaune dans les contrées de la Baltique; c'est ce que prouve aussi une relation malheureusement incomplète, due au mathématicien et géographe Pythéas qui, probablement chargé par le gouvernement de Marseille (300 ans avant J.-C.) de nouer des relations commerciales, visita le Nord de l'Europe et donna, par ouï-dire, les premières notions sur rislande (Thpte), où dans les plus longs jours, le soleil ne quitte pas l'horizon, tandis qu'il décrit de visu les granges de la Baltique (1).

Il est hors de doute que les habitants de la Baltique, en relations de commerce avec les Phéniciens, étaient des peuples agricoles. On peut conclure aussi que c'étaient des Germains par le fait que, deux cents ans plus tard, les Cimbres et les Teutons sortirent de la Baltique et que leurs voisins de l'Est, les Scythes, les Sarmates, comme aussi leurs voisins du Nord étaient encore des peuples pasteurs. Nous croyons pouvoir comprendre parmi ces derniers les ancêtres des Lapons qui se trouvent aujourd'hui dans les mêmes conditions. Il est probable que ces indigènes furent repoussés dans le Nord par la première immigration de peuples; peut-être aussi qu'une partie d'entre eux furent faits esclaves. Durant leur migration, les Germains pénétrèrent dans la population indigène, se dirigeant les uns vers le Nord, les autres vers le Sud, repoussant ou assujettissant les habitants.

En admettant que la. population indigène du Nord-Est de l'Europe se soit trouvée encore à l'état pastoral, et que

(1) Lafonne de leur contraction teppa k Phénicien ; dans les pagn méndionauz civilisés, la grange était construite comme eUe Test encore ai^nrdlnii en Angleterre et en Bnssie, c^^est-à-dire en forme de meule.

les Germains se fussent précédemment initiés à Tart de Tagriculture dans leur patrie de l'Orient, on s'explique la facilité avec laquelle ces colonnes d'émigrants allemands pénétrèrent par la Russie jusqu'à la Baltique, s'emparèrent des côtes et s'y colonisèrent d'une manière permanente.

L'existence des routes, suivies par ces peuples au travers de la Russie, se trouve confirmée par la circonstance, qu'au i** siècle, après J.-C, une route commerciale trèssuivie, partant de Hambourg et de la Baltique, s'en allait il travers de la Russie jusqu'à Nichni-Nowgorod, et de là vers l'Orient. Elle continua à être fréquentée pendant plusieurs siècles, alors que la voie par le Danube était encore d'une faible importance. Cette route commerciale pouvait même exister depuis longtemps sans avoir été connue. Il est à remarquer que nul plus que les commerçants ne cherche à dérober ses ressources à la connaissance du public. Les Hollandais procédèrent de la sorte pour leur irafic avec le Japon, lorsque la navigation fut établie autour du Cap ; à l'exception de quelques privilégiés et de quelques savants, le monde commercial ignora longtemps l'existence de ce passage. Il n'y a donc paslieu de s'étonner si durant l'antiquité, la publicité , faisant défaut, l'existence d'une route commerciale est restée inconnue pendant plusieurs siècles.

Les Phéniciens, dont les courses sur la Baltique étaient entourées de mystère, pouvaient avoir obtenu les premières indications certaines sur les peuples de la Baltique, durant leurs voyages. Quoique celui de Pythéas, coïncidant à peu près avec la ruine de Tyr, ce ioyau des Phéniciens détruit par Alexandre, eût étié interrompu, il est toutefois probable que le commerce fut maintenu par leurs colonies et surtout par Marseille avec la même activité et avec le même mystère, et que les habitants de la Baltique se trouvèrent pourvus, par le moyen des navigateurs et des colporteurs phéniciens, des armes et des vins du Midi, dont les peuples du Nord étaient si avides, et en échange desquels ils donnaient leur ambre et leurs fourrures. Ce commerce réciproque suppose l'existence d'une ancienne .route à travers la Russie que la géographie et les légendes ;germaniques semblent, du reste, indiquer.

Nous avons, en outre, comme témoignage, un événement historique plus récent et plus significatif encore, constatant le fait de relations mutuelles établies entre le Nord-Ouest de l'Europe et l'Orient. C'est la grande migration d'un essaim de Gaulois qui se dirigèrent par le Danube vers la mer Noire, dans le voisinage de laquelle ils s'établirent sous le nom de Galates.

Admettant donc que la migration des Germains s'est dirigée du berceau de l'humanité vers la Baltique, nous nous expliquons la parenté que les historiens de l'antiquité ont constatée entre les Germains, les Afghans, les Perses, les Thraces et les populations qaucasiennes retenues chez elles ou dispersées par le torrent des peuples se précipitant de l'Est à l'Ouest. Cette grande migration coïncida proba-^ blement avec l'arrivée des Pélasges en Grèce. Ce fut alors une de ces grandes époques historiques durant lesquelles les peuples, dominés par des idées et des aspirations nouvelles, changent de résidence, de religion, de constitution politique et prennent possession de nouvelles parties du j monde. L'histoire nous en fournit deux exemples : l'époque de la migration des peuples, proprement dite, et l'époque des découvertes qui, inaugurée par celle de l'Amérique, ne semble point terminée encore, -^

Dans de telles circonstances, les hommes sont saisis d'un \ désir si violent de migration, qu'ils tentent les entreprises les plus hardies. Leur penchant naturel à augmenter leurs ressources, leurs possessions ou leur puissance étant d'une nature extensive, et le penchant à la direction intensive ne se produisant que plus tard, à la faveur de l'ennoblissement de l'esprit et de plus délicates conceptions de l'intelligence, alors seulenàent que tout le pays est occupé, il en résulte que le cours de l'accroissement et de la colonisation de l'humanité suit sans cesse une marche extensive.

Cette disposition à l'émigration est l'image en quelque sorte d'un réseiToir d'où s'échapperait l'élément liquide longtemps contenu, rompant à la fin ses digues, inondant . le pays et ne laissant derrière lui qu'une quantité d'eau insuffisante pour les besoins de la contrée. C'est ainsi que dans ces grands mouvements de migrations, les pays d'origine se dépeuplent souvent plus qu'il ne le faudrait.

Les causes extérieures de ces migrations peuvent être de nature différente. Parfois elles sont amenées par Fambition d'un conquérant ; parfois aussi par les inondations, par la famine, par l'épidémie ou encore par la soif de la possession territoriale ou de l'or ; l'attrait des aventures même peut donner parfois l'impulsion à ces masses en fermentation. On les voit alors, durant des siècles, se. pousser et se renverser jusqu'à ce qu'elles s'établissent enfin dans de nouvelles résidences. C'est Torigine de la nation germanique. Ces mômes motifs déterminant le mouvement expansif des peuples amenèrent les expéditions des Cimbres et des Teutons, comme au reste la colonisation de l'Islande et la conquête de l'Angleterre par les Normands. Quel qu'en eût été le motif apparent, le penchant à l'extension en fut partout le mobile.

Nous ne connaissons des tentatives précédentes de migrations et de colonisations des Germains que ce que les écrivains romains ou grecs nous cil ont raconte. Toutefois, il nous est permis de croire que cette race a toutes les qualités voulues pour contribuer à répandre au loin la civilisation, mission qui semble lui être spécialement dévolue. Ce penchant à propager la culture se manifeste d'abord par la force brutale ; il s'explique par le désir de posséder la fortune ou la puissance. Aussi loin que Ton remonte aux sources historiques, on trouve une certaine analogie entre ces migrations antérieures, d'une part, et les expéditions des Normands et la colonisation de l'Islande, de l'autre.

Lorsqu'en Norwége, Harald, à la belle chevelure, eut forcé successivement les nombreux chefs des tribus norwégiennes et les rois des cantons'qui, jusqu'alors, revêtus d'un droit identique, vivaient indépendants les uns à côté des autres, à reconnaître sa suprématie, les plus fiers d'entre ceux-ci préférèrent s'expatrier et s'en aller fonder des colonies dans des pays habités ou déserts encore. Les uns se firent pirates, et selon l'euphémisme de cette époque, Wickinger, rois des mers; d'autres devinrent colonisateurs, en Islande, d'où le peu de chrétiens qui s'y trouA'aient, s'éloignèrent à l'arrivée des païens germaniques. D'autres encore devinrent les conquérants de la Sicile, de la Nor-

mandie, et plus tard de l'Angleterre. Le droit du plus fort répondait encore si bien au caractère de l'époque et à celui du peuple, qu'en Islande plusieurs d'entre les nouveaux colonisateurs appelèrent en duel les propriétaires primitifs, afin de décider, par ce moyen, de la possession de la colonie. L'achat des biens ne conférait qu'un droit de mince valeur, et la donation entraînait, avec- elle, unecei^ laine dépendance. Toutes ces entreprises de migrations et de colonisations s'effectuaient d'abord par un certain nombre de pionniers formant des familles ou des suites; plus tard, ces familles cherchaient à se fusionner et formaient des cantons et des tribus, jusqu'à ce que la force des circonstances nécessitât leur réunion en un plus grand ensemble politique.

Cette marche de développement effectuée sous l'influence des lois de colonisation nous donne une idée assez exacte de l'évolution des établissements des peuples germaniques, après l'arrivée de ceux-ci sur la Baltique. Les données historiques postérieures qui la confirment et l'intelligence du cours normal des événements nous permettent de relier les fragments historiques de cette époque et de leur assigner ensuite leur véritable sens.

Initiés à l'art de la navigation parles Phéniciens, les Germains paraissent s'y être bientôt perfectionnés, car ils devinrent plus tard de hardis explorateurs maritimes. Les nombi'eux essaims de peuples qui, dès le \f siècle de notre ère, se transportèrent sur la Baltique, prouvent l'état florissant de la navigation à cette époque, car ils font supposer la réunion d'un nombre considérable de vaiisseaux.

Si maintenant nous reprenons la carte, nous trouvons, | vis-à-vis de Riga, à l'embouchure des grands cours d'eau qui vont du Sud à la Baltique, l'île de Gothland, et vis-à-vis de celle-ci la province suédoise de Gothland et la ville de Gothenburg. Ce sont les seuls endroits où le nom des Goths se soit conservé. Il fut mentionné déjà au iv^ siècle avant J.-C. et au ir siècle après J.-C, et généralement dès que ces contrées se trouvèrent signalées dans l'histoire. Les Guthons de Pythéas et les Gothons de Tacite, ou les Gjlbons de Ptolomée, nous semblent être identiques.

quoique ces deux derniers historiens transportent aussi ces peuples sur la Vistule et sur le Danube ; ils occupaient en effet le territoire sur lequel dut se précipiter le torrent des peuples, après que ceux-ci eurent quitté leurs anciennes résidences. Nous ne déciderons pas si ces émigrants se risquèrent, à l'origine, sur la mer ou s'ils s'acheminèrent successivement vers la Suède, longeant les côtes de la Baltique, parce que, selon la tradition, le pays, formant d'abord un ensemble, avait été disjoint du côté du Sund et du Beit à la suite d'une très-haute marée (1).

La colonisation opérée par le moyen de la navigation nous semble Fhypothèse la plus probable. Les lois de culture et les circonstances exigeaient que, dès qu'ils eussent abandonné les plaines de la Russie, les colonisateurs se dirigeassent vers les côtes méridionales de la Baltique, atteignissent le Jutland^, se transportassent en Seeland, et laissant partout des établissements, s'avançassent jusque Lsur les côtes de la mer du Nord. Les Celtes, qui avaient fait irruption dans le Nord avant les Germains, avaient été refoulés vers la Gaule et vers la Bretagne par un nouveau flot de peuples; mais ceux-ci, affaiblis par l'éloignement, furent forcés à leur tour de se retirer devant les masses compactes d'autres arrivants.

r Lorsque le mouvement de la colonisation se fut étendu sur toutes les côtes, les émigrants durent se diriger en amont des fleuves. Gomme les inondations sont plus à redouter dans les contrées basses que dans les territoires élevés, il fallait que ce mouvement de colonisation, lé torrent des émigrants se dirigeant de TEst à l'Ouest, s'appuyât davantage sur les fleuves de FQuest; en outre, la nature du sol et celle du climat favorisaient évidemment cette direction.

On ne s'étonnera donc pas si, dans de telles circonstances, à la faveur de l'extrême fertilité du sol et de la douceur du climat, les populations germaniques se sont, à l'origine des temps historiques, avancées, en amont du Rhin, de l'Ems, du Wéser, de l'Elbe, de l'Oder et de la Yistule, plus ou moins au delà du centre de l'Allemagne actuelle. De ce mode de développement ressort clairement

(1) Nous Beriong tenté de reporter cette catastrophe à une époque antérieure.

- este principe économique des frontières adopté par les peuples germaniques au i*" siècle et que constatèrent Tacite et Ptolomée. G*est pour cela que les plus anciennes données historiques mentionnent, du reste, les Germains sur le Rhin et sur la Yistule, aussi bien que dans le Danemark et dans la Suède actuels; cest aussi pourquoi» la population germanique tendait à descendre plus vers le Sud du Rhin et de l'Elbe que vers les contrées de rAllemagne comprises entre ces fleuves, et que les volées voisines des fleuves et. les plaines du Nord de l'Allemagne se trouvaient très-peuplées déjà, alors que, depuis la Thuringie jusqu'au lac de Constance et le haut Rhin, il y avait encore d'épaisses forêts vierges dont la plus grande partie était inhabitée. Il s'ensuivit que la colonisation des bords des petites rivières et des pays intermédiaires ne se fit que plus tard, que les contrées longeant la mer et celles de l'intérieur à l'Ouest furent colonisées avant celles de l'Est, quoique la migration provint de cette direction, et que les colonisateurs parvinrent à s'affermir plus tôt sur les bords de la mer et sur les rives du Rhin que dans l'intérieur de l'Allemagne où ils errèrent longtemps, sans parvenir à fixer leurs nouvelles résidences (1).

Avant notre ère, des tribus gauloises, les Boîens et les Helvétiens, avaient séjourné dans l'Allemagne actuelle du Sud-Ouest, au Sud des avant-postes des colonies germaniques. Elles furent expulsées par les Suèves venus du Nord, et, entre vainqueurs et vaincus, il se fit un grand vide. Ces tribus germaniques attachaient une certaine ambition à ce que la terreur qu'elles inspiraient convertit leur voisinage en désert. Peut-être aussi espéraient-elles, à, la faveur de cette circonstance, fonder plus paisiblement leurs établissements. Cette contrée déserte, qui s'étendait depuis la contrée du Mein jusqu'aux extrémités méridionales de

(1) On attribue à Texpression aUemande ^ schweifen nnd schweben » '^va^ vient-)», Torigine du nom de «SuèTes», d'après Torthographe grecane dorique Su&ben, Suaben. Ce nom s'est conservé dans la Souabe Mstuelle. Toutefois il ne servait pas jadis à désigner seulement une tribu, Jiuûs bien l'agglomération de toutes les popmations de Tiutérieur d^ rAllemagne, dont quelques-unes^ détachées successivement et désignées géomphiquement par les Romains, se trouvaient fixées dans les mêmes uinxtes, relativement à rAllemagne, qu'eUes le furent plus tard.

— «4 — la forêt Noire et de la Rauhe-Alpe, fut de aonveaa rqpeapiée, mais assez faiblement, par des prolétaires gaulois, après l'arrivée des Romains sur le Rhin. Elle fut incorporée, au r^ siècle, dans l'empire romain, sons le nom de r-,^ ù<< -sfc Zehntland, et abritée contre les populations germaniques . N> du Noi'd par un long rempart-frontière fortifié. Chassés de >-^ L»^ — jg^pg foyers, les habitants primitifs se réfugièrent chez leurs l-c-c**>*4'0 compatriotes : les Helvétiens, dans la Suisse actuelle (1);

les Boïens, dans la Bohême. Les autres s'établirent au delà des Alpes, dans le Nord de l'Italie où leurs descendants setant jetés dans des luttes intérieures, tant6t d'un côté, tantôt de l'autre, sont, pour ce fait, mentionnés à diverses reprises dans l'histoire romaine. Tandis qu'il ne se trouvait point de Germains établis dans le voisinage de l'Allemagne centrale au Sud du Mein, aux époques les plus reculées, ceux-ci faisaient irruption à l'Est sur l'Elbe et sur ses affluents et en amont du Moldau . A l'Ouest, pénétrant plus profondément vers le Sud, ils s'avancèrent sur la rive gauche du Rhin, jusque dans la contrée de Strasbourg et de Baie. Arrivés là, ils chassèrent ou soumirent les Gaulois, jusqu'à ce qu'ils se vissent arrêtés eux-mêmes dans leur marche par l'arrivée des Romains conduits par Jules César. Sur la rive gauche du Rhin, les Germains s'avancèrent angulairement de l'embouchure du Rhin jusqu'au delà de Strasbourg vers le Sud. Là seulement les tribus germaniques furent soumises par les Romains, après que ceux-ci eurent conquis la Gaule, tandis que jamais l'Allemagne actuelle du centre ne subit leur joug, ni ne leur permit de fonder des établissements permanents ; elle ne toléra non plus la présence de leurs armes sur ses frontières que durant deux campagnes d'été. Les colonies romaines étaient restreintes au Zehntland, au territoire des rives droites du Danube, non occupé par les Germains, et à la rive gauche du Rhin, colonisée par des Germains et qui plus tard fut

(1) La Soiase aeplentrioiialeaTait été colonisée dansieB temps les dîna recula par un peuple accole (eeltique) comme rindiqnent les pilotu de cités lacustres mises récemment aa jour sur les bords des lacs. On j a retrouvé du blé et des fruits carbonisés, des poires, des eeriaes et des hadies en pierre de Nefrid, tonte semblable à cette pierre rare qui ne se reacontre que dans la haute Asie et dans la Noavelle-Zélaiide. Ces instrumenta prouvent que les haMtents des eités laensferes étai^ent originaires de l'Asie.

divisée en deux provinces romaines : la haute Germanie [Germania superior, plus tard, prima) y de Bâle à Mayence; et la basse Germanie (Garmanta inferior, plus tard, secunda); ce dernier territoire s'étendait depuis Mayence jusqu^à Tembouchure du Rhin. Toutefois les Germains habitant cette province n'étaient pas, à vrai dire, des sujets romains. Les plus importantes de ces populations concédaient aux Romains le droit de conscription et les aidaient à combattre pendant la guerre ; mais lautorité de ces derniers sur elles / Q allait pas au delà. ;:^

Les Romains semblent avoir suivi leur politique ordi- \ naire à l'égard des provinces soumises, en cédant en pro- sJ^ i , priété une partie du territoire aux citoyens romains ou, r-"^*^ pour mieux dire, aux soldats. Ainsi seulement peut s'expli- •^ j \ quer le fait de l'existence de ces nombreuses colonies ro- fv^l^^*^ i maines sur la rive gauche du Rhin . (Le Zehntland avai( été même déclaré, par Rome, propriété du gouvernement.) Tacite, parlant des Bataves, dit clairement que formant d'abord une^tribu de Cattes, et repoussé par la guerre civile dans ses résidences de la rive gauche du Rhin, où il constitua une partie de l'empire romain, ce peuple, conservant toutefois l'honneur et la fierté de son origine, avait refusé de payer le tribut et n'avait point admis chez lui le percepteur des impôts ; semblable à ces armes réservées uniquement pour le combat, dispensé des taxes et des charges, il ne prêtait son concours aux Romains que pendant la guerre seulement. Les Mattiachères se trouvaient dans les mêmes conditions. C'était la seule population qui, sur la rive droite du Rhin, eût reconnu la domination romaine. Les Mattiachères habitaient les environs de Wiesbaden et probablement aussi le Rheingau. Ce petit peuple comptait à peine deux mille hommes aptes à porter les armes, et pourtant les Romains paraissaient si fiers de le ranger parmi leurs tributaires, que cette circonstance amena le laconique écrivain romain à faire cette pompeuse remarque : « La grandeur du peuple romain a étendu le » respect de l'empire au delà des anciennes frontières et » même jusqu'au delà du Rhin ! Ce sentiment de respect » peut se constater chez ceux qui, établis sur l'autre rive » du Rhin, se trouvent en communion d'esprit et d'opi-

» nions avec les Romains ; pour tout le reste, ils sont » semblables aux Bataves, seulement d'un tempérament » plus vigoureux, à cause des conditions de leur sol et » de leur climat. »

Rapprochons ce jugement de cette autre assertion du grand historien des conquérants de l'univers, constatant avec une joie ironique l'anéantissement des Bructëres par les Chamaves et les Angrivariens. « Soixante mille Ger- » mains étaient tombés, en cette circonstance, peut-être » par la grâce des dieux, non par l'épée des Romains, mais » ce qui est plus satisfaisant, par les armes allemandes et » à la grande joie des Romains; car si l'amour de ces der- » niers pour la patrie faiblissait, il leur resterait encore la » haine des peuples entre eux. Rien ne pouvait être plus » favorable aux futurs destins de Rome que la ciiscorde en- » tre ses ennemis. » C'est ainsi qu'un rayon de l'admiration qu'inspiraient nos ancêtres, à leurs adversaires mêmes, . pénètre jusqu'à nous à travers les siècles. Cette race devait en effet être supérieurement douée pour que l'historien des Romains civilisés en parlât en ces termes, alors qu'elle était encore plongée dans l'ignorance et dans la barbarie.

Faut-il s'étonner après cela si les tribus de la gauche du Rhin se sont montrées fières, jusqu'à l'orgueil, de leur origine germanique, et si même, des populations mêlées en partie à celles des Gaulois se glorifièrent de leur origine allemande? /

Il semble que le nom de « Germains » doive son origine au respect qu'inspiraient aux Romains et, avant eux, aux Gaulois, leurs voisins de l'Allemagne si bien doués au moral et au physique et si renommés pour leur courage et pour leur amour de l'indépendance. Il est à peu près certain que ce nom fut donné aux Allemands par les Gaulois, soit que ceux-ci aient trouvé eux-mêmes le mot, soit qu'ils l'aient employé pour désigner une arme spéciale, en usage chez les populations guerrières allemandes. C'est ce qu'indiquent les analogies. Une réunion nombreuse de populations suèves étaient désignées sous le nom de (c Marcomans » (Markmànner, correspondant au mot Markgenossen, associés pour la propriété des marches);

celui des Germains peut provenir également du mot « Wehrmânner » (1).

Les Allemands ne prirent l'habitude de se servir du nom de « Germains » qu'après que les Gaulois, d'abord, et les Romains, ensuite, le leur eussent donné. Chez eux, le nom de famille avait peu d'importance ; l'essentiel était le nom, propre à la tribu générale, ou celui de ces petites peuplades réunies en associations.il serait difficile de remonter à l'origine de chacun de ces noms ; on sait seulement que les petites peuplades ou parties de tribu avaient une certaine propension à joindre à leur nom, celui des fleuves ou des vallées dans le voisinage desquels se trouvaient leurs cantons, et que les associations de tribus se plaisaient à ajouter, au leur^ une dénomination rappelant leur manière de vivre ou bien leurs conditions sociales ou militaires : ainsi firent les Suèves, les Marcomans, les Alamans et, peut-être aussi, les Francs et les Saxons. Nous ne rechercherons point l'étymologie des autres noms de tribus, nous y trouvant peu encouragés par de précédents exemples d'analyses philologiques de lettres ou de caractères alphabétiques.

Ce serait s'aventurer que de refuser aux premières tribus germaniques le sentiment de leur identité et la pratique des

(1) Les philologues refusent d'admettre que « man n provienne du mot "Mann» (homme); mais les Anglais s'étant accordé cette latitude, on voudra bien la concéder aussi aux Allemands. Du mot allemand « Wehr ^ provient le mot « Guerre ». « Ger », signifie javelot, lance. On peut en conclure que les Graulois donnèrent aux Allemands le nom de *^ Germains n, soit à, cause du nom de leur arme principale qui était la lance, soit parce que ceux-ci leur étaient apparus sous leur redoutable aspect guerrier, en tant qu'hommes portant des armes. L'opinion émise par Strabo, c'est-àdire que les Gaulois leur donnaient le nom de « frères » (Germani) nous paraît inadmissible, ces peuples n'avant eu entre eux aucune relation unicale, tout au moins avant l'arrivée des Romains, et la langue latine leur ayant été inconnue jusqu'alors. Si les Romains avaient d'abord transporté au latin le mot celte ** Briider », frères, leurs auteurs, et Tacite surtout, auraient mentionné le fait. De plus, il est fort peu probable qu'une semblable traduction ait pu être admise aussi promptement et simultanément chez les Gaulois et chez les Allemands. Il ressort avec certitude, de certains passais de l^acite, bien qu'incomplets, que tout au moins les Allemandd qui franchirent d'abord la rive basse de la gauche du Rhin et qui repoussèrent les Gaulois (les Tongreâ), furent désignés sous le i^om de Uermains, et que les Gaulois eifrayés donnèrent ce nom aux hommes à javelots, aux hommes de guerre (Speer ou Wehrmânner), L'explication la plus simple nous paraît toujours ta plus probable.

alliances nationales. Le fait récemment constaté que le nom de « Teutons », n'était point exclusivement celui dune population isolée, mais qu'il se retrouvait chez diverses tribus, et qu'il fut attribué, en outre, par des historiens grecs et romains à "plusieurs contrées, fait présumer que les Germains aussi auraient eu à l'origine une désignation nationale. Tacite dit que les Allemands célébraient dans leur chant (c'était leur seul mode de tradition historique), le dieu né sur la terre « Tuisko ». Laissant de côté la terminaison que les Romains avaient coutume d'ajouter, nous arriverions très-aisément au mot « Deutsch » (allemand), alors même que celui-ci n'eût pas été l'expression officielle dont on se servit, avant la division du royaume des Francs, pour désigner l'Allemagne (Dejutschlaud).

Tacite dont nous invoquons le témoignage avec un respect croissant, à mesure que nous pénétrons le sens des anciennes sources historiques allemandes, et que les études des savants et des économistes nous initient au développement intime des peuples. Tacite nous donne les premières notions sur l'existence des diverses tribus allemandes non-seulement distinctes sous le rapport de la puissance de l'aspect ou du caractère, mais encore d'origine différente. Le fils de Tuisko, le dieu né sur la terre, s'appelait « Mann ». Il eut trois fils qui engendrèrent la race des Germains. Celle-ci se divisa en trois branches : les Ingavons, les Hermions et les Istavons. Tacite ajoute formellement que d'autres traditions attribuent à ce dieu un plus grand nombre de fils et signalent un plus graud nombre de tribus, parmi lesquelles sont mentionnées surtout celles des Suèves et des Vandales. Ces grandes tribus se subdivisèrent ensuite en plus petites populattons. Un fait remarquable reste acquis, c'est que ces associations de tribus formées en vue de la domination menaçante de Rome, pendant l'immigration des peuples, c'est-à-dire les Francs, les Saxons, les Alamans et les Bavarois, ont conservé jusqu'aujourd'hui certaines particularités distinctes dans leur physique, dans leur caractère et dans leur dialecte. Cette circonstance prouve qu^une différence évidente existait entre les divers rameaux de la race germanique ; dès les temps primitifs elle fut constatée par les Romains.

La division des principales tribus faite par Tacite n*est pas complète. Il dit d une manière générale que les Ingavons habitaient le voisinage de l'Océan , que derrière eux se trouvaient les Hermions et plus loin encore les Istavons. Les données etluiographiques des anciens écrivains étant très-vagues , et la plupart des noms des diverses populations ayant disparu ou s'étant foîidus dans le nom collectif de plus grandes tribus, ces indications n'ont pour nous que fort peu de valeur. Il convient toutefois de faire une exception à l'égard des tribus qui se sont maintenues jusqu'à nos jours (les Frisons, les Cattes ou Hessois), et de celles, dont la fusion dans de plus grandes associations de tribus est maniifeste; il en est ainsi des tribus des Sicambres et de toutes les populations du Rhin, qui entrèrent dans la ligue des Francs, et de celles des Chérusques qui firent partie de la ligue des Saxons.

Pour se faire une idée bien exacte des établissements germaniques fondés dans les derniers et les premiers siècles avant et après Jésus-Christ, il est nécessaire de suivre la marche principale des Germains, sans s'arrêter à l'énumération de toutes les petites divisions de tribus. Mentionnons d'abord que, dès que le monde civilisé d'alors se fut un peu plus familiarisé avec la géographie de l'Allemagne qu'il ne l'était, par les notions fugitives, consignées dans les bulletins de César (1), il connut les fleuves et les torrents du Rhin, du Mein, de la Moselle, de la Lippe, de TEms, du Wéser, de l'Elbe, de l'Oder, de la Vistule, du Danube et du Moldau. L^idéè que l'on se faisait des pays situés au delà des montagnes était, paraît-il, très-vague; probablement parce que l'Allemagne était couverte de forêts. L'imagination transportait les limites des montagnes bien au delà de leur conformation naturelle. C'est ainsi qu'on attribua des limites diverses à la forêt hercynienne. On désigna parfois, sous cette dénomination, la

(1) Césax même, sons la conduite duquel des Romains vinrent au Rhin pour >la première fois, était si prévenu contre les Germains, qu'il se les représentait comme des sauvages recouverts de peaux dé bêtes, tandis que ceux-ci portaient des fourrurres, mais peu connues, il est vrai, des Romains. Ils fabriquaient néanmoins des étoffes de toile et probablement, de laine. Peut-être que les vêtements des serfs consistaient en peaux de moutons, comme c'est Tusa^e encore parmi les paysans russes et polonais, et que le général romain jugea tous les Germains d'après eux.

forel; Noire, la Rauhe-Alpe, le Odenwald, le Spessart, le Vogelsberg et les montagnes du Rhœn, tandis que parfois aussi on en détachait les montagnes de Âbnopag où le Danube prend sa source. Le nom de Melibocus que porte actuellement le plus haut sommet de la Bergstrasse a été attribué au Harz. D'un autre côté, le Riesengebirge ou mont des Vandales, les montagnes de la Saxe, le Fichtelgcbirge et la forêt de la Thuringic n'étaient que superficiellement connus. Notre observation s'applique particulièrement au Taunus, sous le nom duquel les Romains n'ont pas compris seulement, comme on le fait aujourdliui, le penchant Sud-Est de la montagne, mais toutes les montagnes jusqu'au Westerwald et peut-être même jusqu'aux Sept- Montagnes ; car chaque fois que les Romains revenaient du bas Rhin, après leurs expéditions contre les Cattes, ils n'auraient pu arriver aussi rapidement du Nord à la Lippe et à rOsning. Les Romains connaissaient plus exactement les Alpes qui n appartenaient pas encore alors au territoire allemand.

Au f^ siècle avant J.-C, on transportait, généralement, les frontières de l'Allemagne, du Rhin et de ses confluents jusqu'à la Vistule, et de la Baltique au Danube. Toutefois, il est probable qu'elles s'étendaient aussi au Nord-Est, jusqu'au delà de la Vistule, et de la Baltique jusqu'à la Scandinavie. D'autre part, la frontière méridionale n'atteignait pas tout à fait le Danube. La frontière méridionale des établissements germaniques allait du Rhin à la Vistule en forme d'angles; les populations s'étant avancées dans les vallées fluviales, les territoires les plus spacieux et les plus fertiles, tels que ceux du Rhin et de l'Elbe, formaient celles des extrémités qui s'avançaient le plus dans le Sud. Le Zehntland, qui était la frontière Sud-Ouest de l'AIlcmagne, comprenait la plus grande partie de la llesse- Darmstadt actuelle, Baden, le Wurtemberg et une partie de la Bavière. Cette frontière était garantie par un rempart-frontière^ qui protégeait en outre quelques-uns des cNstriets de la rive droite du Rbin, soumis à la suprématie de Rome ; il traversait le centre de l'Allemagne actuelle du Siid-Ouesl, depuis Ratisbonne jusqu'à Cobgne, et constituait, pour les colonisateurs romains ou pour les colo^

nies placées sous leur protectorat, une paissante défense contre les attaques des AUemauds. Ce rempart-frontière consistait en une chaîne de places fortes^ de citadelles et de forteresses reliées entre elles par des remparts et des fossés, ainsi que par une chaussée bâtie. Les débris de cette œuvre colossale existent^encore et sont connus sous différentes dénominations (palissades, murailles du diable, etc.); le nombre en est si grand, qu'il 9 été permis aux explorateurs de l'antiquité d'établir avec exactitude la directicm de ce rempart-frontière. Il s'étendait en forme d'angle aigu, à trois milles au Sud-Ouest de Ratisbonne, longeaiM; Kelheim et Eichstadt et se développant vers le Sud-Ouest, par le Ries-Souabe, près de Nordlingen au delà des hauteurs de la Rauhe-Alpe, traversant le territoire des sources du Jaxt et du Rocher, entre EUwangen et Aalen, allant vers le haut Necker et longeant ensuite Gmunden et le monastère deLorch, à travers du Murgau. De là, il se dirigeait au delà du Jaxt, du côté du Nord, vers Miltenberg sur le Mein, et ensuite par le Wetterau, au delà de la Laha et de Bad-Ems, vers Cologne. J

Pour ce qui concerne la forme extérieure des établisse^ mcHls germaniques, on en retrouve les traits caractéristiques dans le développement des Marken (réunion de plusieurs communes); on y voit par quelles transformations successives se formait la naticTli, les familles devenant des races, les races, des tribus, les tribus, des peuples, et ceux-ci, finalement une nation.

L'agriculture et Télève des bestiaux composant les principales branches de l'industrie des Allemands, ceux-ci établissaient, en général, leurs résidences soit dans le voisinage, soit' au centre de territoires ruraux. Dans telle contrée prédominait la constitution des villages, dans telle autre, celle de la ferme ; toutefois dans les villages, les maisons ne se trouvaient point bâties en lignes, attenantes les unes aux autres; mais chacune d'elles, selon le caprice ou les dispositions du propriétaire, s'élevait dans un jardin ou dans le voisinage d'une source ou d'un ruisseau . Sur les bords des fleuves^ où la facilité des communications ; par eau Êivorisait l'échange de plus grandes quantités de produits, et dans l'intérieur de rÀllemagne même* le oom^

.merce dut, alors même qull ne consistait que dans réchange des objets de consommation, transformer en marché des villages avantageusement situés , qui peu à jpeix s'accrurent et devinrent des villes. Ptolomée eu compte quatre-vingt-quatorze, parmi lesquelles se trouvaient déjà les villes actuelles de Aurich , Lubeck , Gamin , Wolgast, Golberg , Wirsitz , Graudenz , Utrecht , Burtscheiâ , Ems, Jtfinden, Hasselunne, Giessen, Garlshafeii, Meissen, Liegnitz, Kalisch, Munden.

L'opinion jadis admise, que l'Allemagne n'avait pas de "villes, dans les temps primitifs, repose sur un malentendu. Tacite dit seulement que les Allemands n'avaient point de grandes villes {urbes). Evidemment leurs villes ne pouvaient être comparées aux villes romaines, quant à la grandeur, à la beauté, aux aisances, à la disposition des maisons. Elles avaient probablement plutôt l'aspect que ' présentent les bourgs et les villages actuels de nos pays <le montagnes et se trouvaient ainsi dans un état tr^- ^inférieur, par rapport aux magnifiques cités romaines i situées dans les territoires du Rhin et du Danube. De «ette époque datent nos plus belles villes du Sud et de l'Ouest de l'Allemagne : Vienne, Salzbourg, Bregenz, Constance, Ratisbonne, Augsbourg, Kempten, Straubing, Passau, Parthenkirchen , Feldkirch, Memmingen, Wangen, Strasbourg, Mulhouse, Brumat, Rheinzabern, Breisach, Spire, Sels, Worms, Oppenheim, Baden-Baden, Wiesbaden, Bingen, Goblence, Andernach, Bonn, Cologne, Neuss, Zullich, Duren, Juliers et une foule d'autres encore, moins J importantes.

. La division des colonisations allemandes, à leur origine, d'après les tribus dont les traces se retrouvent aujourd'hui encore et qui forment essentiellement la nation allemande actuelle, indique que les populations qui plus tard r reparaissent dans l'histoire sous le nom collectif de Francs habitaient, dès le ni* siècle, le territoire du Rhin, depuis son embouchure jusque vers Strasbourg. Les Romains nous font connaître une grande quantité de noms, propres ;aux cantons appartenant à ce territoire, tandis qu'ils comj)rennent sous un nom plus général les tribus habitant plus à l'Est, et avec lesquelles ils se trouvaient en relations

moins suivies. Parmi ces premières petites tribus rhénanes^ se trouvaient, tout à fait au Sud, sur les rives du Rhin, les. Yangiones, les Tribotes et les Némètes; plus loin, àr rOuest, et sur le territoire de la Moselle, les Trévires et les Nerviens; plus loin encore, et en descendant, les Ubiens, transplantés jadis, pour se défendre contre les Allemands de TEst, de la rive gauche du Rhin à la rivd^ droite, et au centre desquels s'éleva la ville romaine, Cologne (Golonia Agrippina). Au delà de la contrée des Ubiens, et parmi ceux-ci mêmes, sur la rive droite du Rhin, sa^ trouvaient les Usipiens et les Teuchtères, entre lesijuels avaient résidé les Bructères ; mais ces derniers avaient étéchassés par les Gham^ves «t les Angrivariens. Plus loin* encore et plus bas se trouvaient les Turbantes, les Marses et enfin les Sicambres qui paraissent avoir formé plus tard la principale tribu des Francs. Au v* siècle après J.-G., le roi Clovis fut salué encore par un évèque romain du titrede « généreux Sicambre ». A FOuest et en aval du Rhin, se trouvaient, sur le Delta rhénan, les Bataves; au Nord- Est, les Frisons touchaient aux Francs et aux Bataves. Ges derniers ont conservé, sauf quelques insignifiants changements concernant leurs frontières, toutes leurs anciennes résidences entrecoupées de vastes lacs, de golfes et degrands canaux, sur lesquels naviguaient les flottes ro-

r maines. Touchant vers le Sud au Zehntland, et à côté des petites tribus susdites, résidaient à TEst les Gattes ou- Hessois, habitant les parties septentrionales des deux Hesse* actuelles, tout près du Rhin, mais probablement un peu plus vers le Nord que ne se trouve la Gurhesse actuelle*

j Ils touchaient là aux Sicambres, aux Ghauques et aux Chérusques. Les Gattes, ainsi que les Thuringiens qui sont mentionnés, pour la première fois, deux siècles plus tard, disparurent pendant une certaine période» dans la ligue franque, pour reparaître ensuite indépendants sur la scène du monde, longtemps après la division du royaume des Francs. L'admirable tableau esquissé par le grand historien romain correspond aujourd'hui encore au caractère d'un peuple qui ne le cède en riefl aux plus nobles nations pour sa bravoure, sa droiture» sa sagesse et l'indépendance de son esprit, mais qui.

plus qu'aucune autre nation « fut éprouYé par {^adversité.

Les dattes résidaient, selon Tacite, è lextréfliité Nord-* Ouest de la forêt hercynienne (à laquelle il faut supposer retendue que nous lui av<MQS donnée pins haut), dans un pays de collines salubres, moins exposées aax émanations des marais que tous les autres bas-fonds allemands.

Si à cette description territoriale, l'on reconnaît la Hesse, l*on ne reconnaîtra pas moins la population actuelle dans le portrait de ses daranciers, lorsque nous dirons que ceux-ci se distinguaient déjà par leur beauté physique, la vigueur et la souplesse de leurs membres, par la Qerté et larrogance de leur physionomie^ par leur grande énergie, ainsi que par l'activité de leur intelligence, par leur perspicacité et par leur sagesse, pour autant toutefois qu on en pouvait atteadre du degré de développement des Germains, à cette époque. Us élisaient eux-mêmes leurs comités de direction et. leur obéissaient, se soumettant au régime d'ordre établi par eux-mêmes. Us savaient tirer un utile parti des circonstances, ajourna* à point l'attaque, dédder le moment favorable à an.e entreprise et se fortifier dans lombre ; n'es* comptant point d'avance le succès, ils envisageaient leur propre puissance d'action comme en étant une des conditions principales. On remarquait en eux cette disposition émanant d'une discipline sévère, qui consistait k leur faire attacha plus d'importance au mérite des généraux qu*au nombre des soldats de l'armée. Tandis que les Teucbtères, qui habitaient à l'Ouest du pays des Cattes, étaient réputés pour d'habiles eâvaliers, la principale force de ces derniers eottsistait dans l'infanterie, dont les soldats portaient, outre leurs armes, des outils en fer et des vivres. Cette prévoyance leur était suggérée par leur art militaire. Alors que d autres populations faisaient dépendre tout le succès du résultat d'une seule bataille, les Cattes ne commençaient que fort raremmt une campagne régulière par des coups de main. Quoique peu nombreuse, leur cavalerie se distinguait par la promptitude avec laquelle elle s'entendait à utiliser la victoire ou à se retirer, en cas de défaite. Chez tous les peuples germaniques, le courage était tenu en haute iSsUme, mais surtout chesi les Cattes, où il était d'usage

que la plupart des adoLesceots prêtassent uae sorte de serment de bravoure : ils s'engageaient à ne se raser la chevelure et la barbe que loi'squ'ils auraient tué un premier eûnemi. Sur le trophée sanglant de Tadversaire vaincu, ils se dépouillaient de leurs cheveux et de leur barbe et croyaient avoir ainsi payé la dette contractée à leur naissance, et s'être rendus .dignes de la patrie et de leurs ancêtres. Les lâches et les faibles devaient conserver leur chevelure intacte jusque dans la vieillesse, afin de servir d'exemples à leurs compatriotes. Tel héros adoptait parfois le signe infamant de la domesticité, soit un anneau, soit une chaîne. de fer, et ne sen débarrassait qu'après avoir accompli quelque glorieux lait d'armes. Au jour de la bataille, la troupe de ces assermentés, qui se distinguaient par leur aspect sauvage, donnaitle signal de l'attaque et combattait aux premières lignes. Un peujJe à l'esprit aussi guerrier devait nécessairement négliger les travaux sédentaires ; aussi ni l'économie domestique, ni l'agriculture n'y étaient guère l'objet de leur sollicitude. Comme chez tous les peuples non civilisés, l'accumulation des capitaux y était à peu près inconnue. L'hos^ pitalité était exercée chez eux d'une feçon toute prodigue ; les Cattes festinaient à leur tour dans les maisons de leurs amis avec un si grand abandon, qu'on eût dit qu'ils y gas^ pillaient leurs propres ressources.

Touchant à l'Ouest aux Sicambres et aux Frisons, les Cbauques liabitaient tout le pays compris entre les frontières septentrionales des Cattes et l'Ouest de la mer allemande. On présume qu'ils formèrent une des parties principales de la ligue franque, lorsqu'ils s'avancèrent plus tard vere l'Ouest. Le portrait qu'en a esquissé l'historien romain se rapporte davantage à celui des Saxons, que nous a laissé Thistoire et que rappellent, aujourd'hui encore, les tribus de la basse Saxe, conservées dans toute la pureté de leur origme. Il est plus que probable que les Chauques formèrent exactement les frontières des Saxons et celles des Francs postérieurs avec lesquels ils se fusionnèrent ; ils se divisèrent ensuite en même temps que ces peuples. Tacite, parlant des Chauques, dit que : « C'était un peuple nombreux, » noble, d'une nature plus pacifique que celle des Cattes » et qui préférait protéger sa grandeur par l'équité . Exempts

» de tout désir d'agrandissement, comme aussi de toute » faiblesse, les Chauques vivaient paisiblement, sans pro- » voquer la guerre, ni nuire à leurs voisins par la rapine. » Ce fait si particulier de ne point étaler leur supériorité au moyen de violences peut être envisagé comme le caractère distinctif de leurs mœurs nationales. Toutefois, lorsque les circonstances l'exigeaient, ils prenaient promptement les armes et mettaient sur pied de nombreuses armées de cavalerie et d'infantericr Quoique les Romains exaltèrent les Chauques au-dessus des ÇÎiérusques, parce que les premiers étaient depuis longtemps leurs alliés, la description qu'ils font du caractère de ceux-ci rappelle néanmoins, à plus d'un litre, celui du peuple bas-saxon. Les Cattes et les Chauques touchaient à l'Est aux Chérusques qui peuvent être regardés comme la souche principale de la ligue saxonne postérieure. Les Chérusques se sont le plus illustrés parmi toutes les tribus des temps primitifs : ils anéantirent une puissante armée romaine, forcèrent deux autres à la retraite, et sans aucun doute, ils détournèrent ainsi de l'Allemagne le sort réservé à la Gaule. On les appelait aussi (( les Bons et les Justes » . Toutefois les Romains, pour des motifs aisés à comprendre, ne les aimèrent pas; ils parlèrent d eux avec une rage mal déguisée, en signalant leur décadence postérieure.

Les Cimbres résidaient dans le Jutland, au Nord de la contrée des Chérusques, des Foses et des Saxons habitant à côté des premiers. Depuis la grande migration, les Cimbres ayant erré encore pendant douze ans en Espagne, en Gaule et dans le Nord de Fltalie, s'étaient trouvés si affaiblis par ces pérégrinations, qu'à la suite de leur défaite par Marins, ils ne conservèrent plus qu'une faible importance politique. La petitesse de cette tribu l'empêchant de nuire aux Romains, leur historien s'abandonne à toute son admiration pour sa grandeur déchue. « Aujourd'hui la » nation est petite, dit Tacite, mais sa renommée est im- » mense. Les traces de son ancien héroïsme, les vestiges » des camps retranchés sur les deux rives du Rhin, et dont » rétendue publie la force de ce peuple puissant, existent » encore. »

Les Romains connaissaient peu de chose concernant

les tribus habitant plus loin à TEst, qu'ils confondaient dans le nom collectif de fiuèves, quoiqu'ils reconnussent que ceux-ci ne formaient pas, comme les Catles et les Frisons, une tribu nationale isolée, mais qu'ils se divisaient en tribus indépendantes, sous des dénominations particulières. Le nom de « Suèves » semble avoir embrassé sous cette désignation générale toutes les tribus allemandes, de la réunion desquelles sortirent postérieurement, d'une part, les Alamans, de l'autre, les Bavarois. Il y avait en outre parmi eux les Burgondes, les Rutilères dont les frontières de l'Est touchaient à la Vistule; puis les Vandales, les Longobards, les Quades, les Osères, les Burières, les Rugières, les Marcomans et les Lygières. Ainsi que nous l'avons fait remarquer déjà, les bords de la mer Baltique, ceux de la mer du Nord et le territoire du Rhin furent couverts de nombreux établissements permanents: La colonisation des territoires des rivières voisines et celle de l'intérieur de rAUemagne, à l'Est surtout, semble s'être effectuée avec indécision. Nous verrons plus tard comment, pendant la migration des peuples, les armées envahissantes se du rigèrent de l'Est et du Nord-Ouest vers le Sud-Ouest, tandis que les tribus allemandes du Nord-Ouest de l'Allemagne se maintinrent avec fixité dans leurs résidences, comme firent les Frisons. D'autres n'avancèrent que fort peu vers le Sud-Ouest ; ainsi firent les Cattes et les autres populations appartenant à la tribu des Francs. D'autres encore, tels que les Saxons et les Angles, envoyèrent Fexcédant de leur population acquérir de nouveaux territoires dans des pays étrangers.

Tacite mentionne une particularité propre aux Suèves : « Ils rassemblaient, dit-il, leurs cheveux en arrière et les » nouaient. » Par l'adoption de cet usage, les Suèves se distinguaient des autres Germains, et parmi eux, les nobles de ceux qui ne l'étaient pas. Toutefois les jeunes gens seuls de quelques-unes des tribus alliées suivirent cette coutume, tandis que les Suèves disposaient de la sorte, jusque dans leur vieillesse, leur remarquable chevelure. Les principaux d'entre eux l'ornaient tout particulièrement et se servaient dune pommade jaune, d'invention allemande; semblables en cela aux Indiens de l'Amérique, ils atta-

cbaieut ane grande imporUace à ce geare d'oroemenUtioQ en temps de guerre. »

Tacite désigne la tribu des Semnones comme la plus ancienne et la plus noble parmi celles des Suèves; leur mm rappelle en allemand celui des conducteurs de troupeaux ott pâtres (Sennen). Il est permis de supposer que les Allemands de 1 Est sadonnaient plus à lelève des bestiaux qu à ragriculture, ou bien que, se trouvant encore dans la période de transition de Fimmigration, ils n étaient pas à cette époque aussi affermis dans leurs résidences, en tant que propriétaires fonciers, que les Germains du Nord- Ouest.

L opinion de César concorderait non-seulement avec ce qui précède, mais s'expliquerait de manière à ne plus contredire les données d autres auteurs, comme ce fut le cas jusqu'il présent. César dit que les Suèves consommaient peu de blé, mais qu'ils se nourrissaient en majeure partie de lait et de viandes que leur fournissaient leui*s troupeaux et la chasse. Ils fortifiaient leur corps par cet exercice et acquéraient ainsi cette élévation de taille et cette vigueur qui impressionnèrent si vivement les Gaulois et les Romains. Le généi*al romain représente les Suèves comme étant le peuple allemand, à coup sûr, le plus important et le plus guerrier d'entre tous ; ils habitaient une centaine de cantons et pouvaient, en cas de gueiTC, mettre en campagne, chaque année, tout autant de milliers d'hommes. Ceux d'entre eux qui restaient au logis devaient pourvoir à leur subsistance et à celle de l'armée. L'année suivante, ils se mettaient à leur tour en campagne. De cette façon, ni l'économie rurale, ni la sécurité militaire n'étaient en souffrance. César raconte plus loin qu'ils ne possédaient pas la terre labourable sous forme de propriété privée et divisée, et qu'ils ne séjournaient pas plus d'une même année au m^me endroit, à cause des défrichements successifs du sol: Toutefois, comme nous l'indiquerons plus tard, lorsque nous nous occuperons du détail des conditions économiques. César ne connut ces indications que par ouï-dire et ne les recueillit que peu scrupuleusement ; peut-être aussi fut-il mal renseigné. Ce passage des Commentaires peut s'expliquer par le fait que ces populations, comme le foui

aujoui*d*hui eneore leurs descendants habitant les montagnes, faisaient produire simultanément, au sol labourable, des produits d'hiver et d'été, de sorte que la propriété pariicttUère de chacun n'était guère reconnaissable, dans ces champs de blés, pour les marchands colporteurs étrangers auxquels nous devons ces premiers renseignements ; tandis qu'à l'époque de la moisson, les propriétaires individuels reconnaissaient aisément leurs champs aux bornes-pierres et engrangeaient leurs récoltes.

II faut admettre que le système de la jachère ^tait déjà en vigueur, car César dit que chaque année les champs étaient alternativement cultivés ; or l'abandon des anciennes résidences et la mise en culture de nouveaux terrains, lorsque les anciens sont épuisés, ainsi que cela se pratique dans les colonisations occidentales de l'Amérique, ne peuvent s'opérer que durant de plus longs intervalles de temps (1).

Le genre de commerce entretenu par les marchands des provinces voisines de l'empire romain avec les Allemands de l'intérieur du pays prouve que ceux-ci faisaient un bien plus grand cas de la propriété mobilière. L'empire romain fourmillait alors de commissionnaires et de colporteurs de toute espèce, surtout d'origine grecque, phénicienne et israélite. Ces marchands fournissaient, parait-il, aux Allemands, des objets de luxe et accompagnaient aussi leurs expéditions militaires ; déjà César constate que l'armée leur vendait son butin. Il est vrai que celui-ci ajoute que les Allemands ne ressentaient pas le besoin de l'importation ni des marchandises étrangères, ni des excellents chevaux gaulois ; ils se contentaient de leurs petits chevaux d(Hitun usage journalier prolongeait la durée. Mais comme environ deux cents ans plus tard, d'après le témoignage de Tacite, on ne disposait pas de numéraire dans l'intérieur de

(1) Une sorte de communauté concernant la propriété foncière, telle qu'on la retrouye actuellement dans les communes de la Russie, existait probablement oheE les Suèves. En Russie, les champs sont partais entre les habitants pour des périodes de trois, cinq, dix et vingt années. Quelques vestiges de cette coutume se retrouvent encore chez les desoendîuits desSuèves, dans quelques communes de la Suisse allemande (cantons des Grisons et de Berne), où une partie du sol labourable est partagée entre 1^ habitants pour les termes de trois, cinq et dix années, et même pour la via donmte dje Toccupant.

TAIlemagne et que Ton y avait recours à rechange, les indigènes devaient donner leur butin de guerre en retour d une valeur équivalente, consistant eiTmatières importées. Il est hors de doute que les négociants romains réussissaient à faire accepter aux barbares allemands des objets de fantaisie et d autres produits de Tindustrie romaine, comme le font aujourd'hui les Yankees qui importent les marchandises anglaises dans les colonies de TOuest de TAmérique.

Le fait que Tacite concède cent cantons aux Semnones, « parce quils se considéraient comme la tribu principale des Suèves », alors que César les attribue aux Suèves en général, prouve que les Romains ne possédaient que des données assez vagues sur les tribus de FEst. Nous connaissons un fragment de document relatif au culte religieux des Semnones. Des envoyés de toutes les tribus alliées se réunissaient dans un bois sacré, à une époque déterminée, afin d'offrir de solennels sacrifices, dans lesquels on n'immolait que des criminels et des prisonnière de guerre. Ces envoyés ne s'approchaient de l'endroit sacré qu'avec un religieux effroi; tous étaient enchaînés et semblaient se courber sous la puissance de la Divinité. Si, par hasard, l'un d'eux venait à tomber, il ne lui était permis ni de se redresser, ni de se faire relever; il fallait qu'il se traînât jusqu'à l'endroit sacré pour témoigner ainsi, symboliquement, de sa dépendance ou de sa soumission à l'égard de Dieu, le père commun de tous les hommes.

Parmi les Suèves, habitant le* Nord, se trouvaient, sur la droite de l'Elbe centrale, les Longobards qui, vu leur nombre restreint relativement à celui des Semnones, possédaient de plus fortes qualités; quoique entourés de beaucoup de populations plus puissantes, ils maintinrent leur indépendance, non par leur condescendance, mais par leur hardiesse et par leur courage dans les combats. Plus loin, au Nord, résidaient encore six autres populations, parmi lesquelles se trouvaient les Angles. Ceux-ci semblent s'être plus tard avancés davantage vers l'Ouest et s'être joints à la ligue des tribus saxonnes, tandis que les Longobai*ds (1), ainsi que la plupart des tribus souabes,

(l) Le nom de ^ Longobards » ne provient pas, comme on le croyait

abandonaèreut totalement leur patrie et que les Slaves, qui les suivaient, occupèrent ensuite l'espace laissé vacant par eux. On ne connaît rien de particulier, concernant ces tribus suèves du Nord, sinon que leurs populations adoraient généralement Hertlia (d*aprè^ la prononciation la plus récemment adoptée Nerthus), la Mère de la terre. Ils croyaient que la Déesse s'ingérait dans les affaires des hommes et qu'elle descendait parmi eux. Dans une île de rOcéan{4), il y avait un bois sacré où se trouvait un chariot couvert de toiles auquel un prêtre consacré avait seul la permission de toucher. Celui-ci connaissait le moment de l'apparition de la Déesse dans le sanctuaire; il suivait dans une profonde adoration le chariot sacré attelé de vaches. Il y avait des jours fériés et des places pompeusement décorées, honorées de la présence du char. A ces époques de Tannée, les armes étaient déposées; toute épée était enfermée; on ne connaissait alors que paix, tranquillité el relations amicales, jusqu'à ce que le prêtre eût rendu au temple la Déesse rassasiée du commerce des humains. Le chariot, les vêtements et, si l'on en veut croire la tradition, la Divinité elle-même étaient ensuite lavés dans la mer; les esclaves employés pour ces ablutions étaient alors, pour le seul fait d'en avoir été témoins, engloutis par les flots. La population éprouvait tout à la fois le sentiment d'un secret effroi et celui d'une curiosité anxieuse. Quel pouvait être ce secret terrible que ne devaient pénétrer les esclaves qu'à l'heure de leur mort?

A partir de la contrée habitée par les Suèves du Nord et dans la direction du Nord-Est se trouvaient des pays et des habitants presque entièrement inconnus des Romains.

jadis, de lears longues barbes, mais des " longs bords » (langen Bœrde, nves de TËlbe) du canton c[u'il3 habitaient. Le même nom se retrouvait ^8 deux districts, l'un situé au Rhin, le Lahngau et le Battengau; l'antre, à TElbe, le Laingau et le Barden^u. En AUemand "• Bard n signifie " bord, frontière » (de là le mot français << bord n). Le nom de ^ Bard n se retrouve plusieurs fois aux frontières du Nord de Tltalie, dans les Alpes ; dans la vallée d'Aoste, c'est le nom d'un château, et celui d'un glacier, au Mont-Oenis.

(1) Il n*e8t pas fisicile de désigner exactement cette île (peut-être Bugen); du reste, il y en avait plusieurs dans le voisinage des bords delà mer du Nord et ae la Baltique que l'on envisageait comme sacrééë; parmi celles-ci se trouvait Helgoland (ou plutôt Ueuigland, terre sainte), dont le nom témoigne encore de son caractère.

On peut affirmer avec certitude que les frontières de l'Ailemagne atteignirent la Yistule. Les limites de la Germanie s'étendaient tout aussi loin en aval du Danube. Bien près de là, séjournaient les Hermundes, dans la contrée du haut Palatinat (rOberpfalz). Ceux-ci entretenaient des relations amicales avec les Romains qui se trouvaient probablement à Ratisbonne. A côté deux habitaient les Nariskères, et plus loin les Marcomans; le^ Quades résidaient dans la Bohême qu'ils avaient enlevée au i** siècle de notre ère aux Boïens, auxquels le pays devait son nom (Boiheim). Ces peuples, ainsi que les tribus habitant plus loin, vers le Sud-Est, étaient gouvernés par des rois hérèditaires. Toutefois leur libellé nationale ne s'en trouvait pas restreinte, comme elle leût été par les constitutions tyranniques de la Grèce ou par le despotisme de l'Orient. Au iV siècle, les Marcomans et les Quades avaient encore pour rois des princes de la maison de Marbod. Vers le milieu de ce siècle, ils tolérèrent déjà des rois étrangers ;* toutefois ceux-ci ne puisaient leur influence que dans le protectorat romain, qui venait en aide à ses protégés plus souvent par le moyen de l'argent, que par la force des armes. Plus loin et en deçà de ces peuples, habitaient les Marsinicns, les Gothins, les Osères et les Burières ; au delà du Riesengebirge et en dehors des Karpathes, les Vandales et les tribus de peuples lygiques ; derrière ceux-ci et au bas Danube, les Gothons, qui étaient ou identiques aux Gètes (Goths), ou leurs alliés. Ces derniers habitaient cette même contrée au VI* et au i*' siècle avant J.-C. Il semble que dans cette région et dans celle du bas Danube, des tribus de provenance germanique s'étaient mêlées déjà à des peuples de race étrangère. Tacite n'accorde pas le titre de Germains aux Gothins ni aux Osères, en partie parce qu'ils ne parlaient pas l'allemand et en partie parce qu'ils payaient un tribut aux Quades et aux Sarmates. Il refuse de plus ce nom aux Gothins, parce que ceux-ci travaillaient dans les mines de fer.

Les Romains rangèrent aussi les habitants de la Suède parmi les populations germaniques et mentionnèrent leurs flottes nombreuses « dont les vaisseaux marchaient aussi aisément en arrière qu'en avant. » Ils placent sur les côtes

— Sade la Baltique, du côté septentrional, les Esthen, chez lesquels on trouvait 1 ambre jaune, et derrière ceux-ci, les Peucines, les Vénètes et les Finnois. Toutefois Tacite est tenté de ranger ces trois dernières tribus parmi les Slaves. Ptolomée signale dans l'Allemagne du Nord-Est plusieurs ' autres tribus encore, parmi lesquelles celle des Teutons. Mais leur nom ayant généralement disparu, elles n'ont pour nous aucune importance. Il ressort des rares données ethnographiques que nous avons rappelées dans Fexposé des principes, que le noyau du peuple allemand, aussi longtemps que celui-ci ne toléra ni le despotisme à Vintérieur, ni celui de l'étranger, occupa l'Allemagne du îiord actuelle, et que les tribus habitant la rive gauche du Rhin qui acceptèrent le protectorat romain, se trouvèrent, sous leurs rois héréditaires, dans un état de liberté nationale plus limitée, que les tribus du Nord, leurs alliées.

A lepoque oii les Romains pénétrèrent jusqu'au Rhin, rensemble de la population du territoire de la Germanie, y comprenant celle du Danemark et de la partie de la Scandinavie alors habitée, pouvait difficilemeiit être évaluée à plus de dix millions d'hommes, dont la moitié environ se composait d'esclaves et de serfs (1). Le nombre de ces derniers paraît s'être augmenté encore, à la suite des guerres survenues, soit entre les tribus allemandes, soit contre des adversaires étrangers, comme aussi par d'autres circonstances, dans de plus fortes proportions que celui des hommes libres. En outre, cette population ne se trouvait pas réunie sous l'autorité d'un gouvernement central, mais divisée en innombrables tribus indépendantes qui, pour se décider à sallier eu vue d'une défense commune, devaient en éprouver une nécessité absolue. Enfin quelques-unes de ces tribus habitant aux frontières se trouvèrent forcées de résister aux pressants

(1) Le nombre des hommes libres relativement à celui des serfs et des esclaves est porté par J. G. A. Wirtli de 1 à 25; mais ce chiffre paraît à coup gûr trop élevé. Les doctiments seuls concernant les donations an vm* siècle nous en fournissent d^& la preuve. Ils attestent que Ton ^^omptfdt souvent de 25-50 et plus encore de serfs sur un domaine; mais ce calcul ne peut être accepté qu'à titre d'exception ; les riches seulstKmvant £ûre des donations, ceux-ci formaient natur^ement, surtout SOOans wparaYant, la minorité.

dangers venant de l'extérieur, tandis que les autres, témoins de leur défense, restaient inactives.

Maintenant, si Ton considère, d'autre part, le colosse qui se préparait à combattre les Germains, c est-à-dire cette puissance souveraine, maîtresse de la Bretagne, de la Gaule, de la Grèce, de l'Espagne, de l'Italie, du Nord de l'Afrique, de l'Asie Mineure et du territoire du Danube, si l'on se représente le prestige de cet empire absolu, disposant d une population de cent vingt millions d'hommes, le rouage d'un gouvernement centralisé, les trésors, la grande quantité d'armes et toutes les ressources de la civilisation que possédait Rome, on s'étonnera moins, peut-être, que des rois allemands se soient mis jadis sous le protectorat romain et que des princes allemands, tel que Ségeste, doutant de la force de résistance de leur peuple, aient cherché leur salut dans la trahison.

Et pourtant, ce petit peuple mit le colosse romain en pièces!

Luttes entre les Grermains et les Romains.

Les Romains avaient reçu leur éducation des Grecs; s'étant développés plus tard par eux-mêmes, ils étendirent leur influence sur la plus grande partie du monde connu. Par leur centralisation politique, leur système de liberté, leur jurisprudence et leur forte organisation militaire, due à une discipline inflexible et à une tactique supérieure, les Romains assurèrent leur domination sur les autres peuples divisés entre eux et moins bien organisés à l'intérieur. Les luttes de partis, les compétitions pour le pouvoir, le mépris du droit, les concussions et la décadence des mœurs ouvrirent en Grèce et en Asie Mineure la voie à la domination romaine, plus juste, plus morale, tout au moins à l'origine, que celle de ces Etats et

fàcilitèreat son ^ivénemeat dans d'autres contrées moins bien pourvues des ressources de la civilisation, ou nom politiquement centralisées.

Les Romains conquirent ainsi le monde par Tépée et la charrue, dictèi'eut leurs lois, propagèrent la culture et se firent, en quelque sorte, les défenseurs de la civilisation.

Pour mainJLenir la paix à l'intérieur, Rome ayant à repousser, de sonseia, les éléments de discorde se trouva parla même entraînée à étendre au loin sa puissance. Toutefois les motifs mômes de cette extension et les vices de son organisation intérieure devinrent la cause de sa décadence. Semblable à ces voluptueux qui, enfants, ont joué le rôle d'adolescents, et à l'âge de l'adolescence, celui d'hommes faits et que. surprend la décrépitude de. la vieillesse au moment où Thomme se développe ordinairement dans toute la plénitude de sa farce, Rome, par la violation des lois de culture, marchait à sa ruine, bien avant d'avoir atteint le dfegré supérieur d'un organisme complet. Jetons un coup d'œil sur les causes de cette chute prématurée, afin de nous faire une idée de la puissance avec laquelle vint se mesurer le nouveau peuple germanique.

L'esclavage fut surtout une entrave aux progrès du gouvernemeait de Rome et à ceux du monde ancien en général. Cette institution doit inévitablement corrompre tout État dont elle est une des bases ; l'esclavage ébranle l'équilibre harmonique, nécessaire entre le travail et la jouissance. Les riches, qui ne prennent de la vie que les plaisirs, s'amollissent dans la volupté et la fainéantise ; abandonnés dans lesmoments critiques par la population esclave, ils finissent par succomber sous les attaques des adversaires étrangers.

L'organisation intérieure de Rome était entachée de grands défauts qui, quoique confondus dans la centra- Osation et dans la politique de conquête, et n'exerçant point une action immédiate, n'en existaient pas moins. La constitution de Rome présentait l'inconvénient d'être plus jQunicipale que gouvernementale. Il était regrettable aussi que l'Etat ne consistât point en une race entièrement homogène, et que la race latine, même après s'être assimilée à celle de Rome, se trouvât en grande minorité, relativement AUX autres races soumises à la domination romaine. Dès

qu'elle fut en possession de la puissance et de la richesse, Rome favorisa, à l'excès, le développement du luxe ; pour subvenir à ses exigences, la corruption fut exercée d'une façon si déplorable, que finalement des sénateurs eux-mêmes se laissèrent séduire par des souverains étrangers. Tout emploi, tout acte politique, souvent même la décision de la paix ou de la guerre fut mise à prix. Tandis que la race dégénérait par l'effet de la dissolution des mœurs, la population générale diminuait par cette même cause et par suite du mépris pour le mariage et de la limitation du nombre d'enfants, en vue de conserver les grandes fortunes nécessaires pour le déploiement du luxe.

Il arriva aussi que la race latine, dans laquelle se recrutaient tous les •fonctionnaires du vaste empire et la plus grande partie de l'armée, se trouva décimée, autant par son éloignement de l'Italie que par suite des guerres. Des aventuriers, des spéculateurs, des brigueurs de places, des histrions, des chevaliers d'industrie accourus de toutes les contrées du monde, des esclaves affranchis surtout se précipitèrent tous à la fois sur l'Italie et sur Rome. Se jetant tour à tour dans les partis aristocratique ou démocratique, ils y acquirent, à la faveur de leur coalition, une grande importance politique sans y apporter le patriotisme qui distinguait encore les Romains, malgré tous leurs défauts.

La scission entre l'aristocratie et la démocratie remonte à l'époque la plus reculée. La constitution de Rome était basée sur la domination de cei'taines familles, possédant presque exclusivement le pouvoir politique et la propriété foncière. Cette aristocratie, si opiniâtrement attachée à ses privilèges, écrasa de plus les plébéiens par l'imposition d'indignes lois usuraires. Ces derniers composaient surtout les rangs inférieui's de l'armée, tandis que les patriciens s'y réservaient presque toutes les places d'officiers. Il n'est donc pas étonnant que, dès que les circonstances donnèrent aux plébléiens un représentant habile et que ceux-ci eurent conscience de leur force, ils s'efforcèrent de secouer ou, fout au moins, d'alléger le joug qui pesait sur eux. Cette scission à l'intérieur devint, à vrai dire, pour Rome, le motif principal de sa politique de conquête. Les patriciens cherché-

rent tout à la fois à détourner, à l'extérieur, Tattention des plébéiens et à les satisfaire en leur concédant de nouveaux territoires. Une loi avait établi que le tiers du pays conquis serait considéré par les vainqueurs comme bien de TEtat romain et partagé entre les légionnaires. L'économie extensive de l'époque permettait cette disposition, grâce à la transformation de l'exploitation et n'exigeait pas que le peuple subjugué fût chassé pour cela de ses foyers. Le sénat romain s'empara d'abord de toute ritalie et successivement des autres provinces, dès que iltalie fut soumise à la domination de Rome qui, sur ces entrefaites, était devenue la capitale de l'univers connu. Le prolétariat se comptant par centaines de milliers d'hommes, il devint impossible de transplanter tout ce monde dans les colonies; or» il ne restait plus de sol vacant en Italie. Le partage gratuit des vivres parut un expédient politique de pacification, au moyen duquel les difiTérents partis s'efforçaient d'obtenir la faveur du peuple ; appUquant à l'Etat les doctrines communistes, ils en hâ tinrent la ruine. Le désordre s'accrut de telle sorte, qu'à l'époque où Jules César s'empara de l'autorité, on distribuait gratui* tement du froment à 320,000 citoyens, nombre qui fut réduit par lui à 150,000. La production se développa dans les mêmes conditions. L'industrie des métiers ne fut plus exercée que par des esclaves et par des affranchis, le commerce, pardes affranchis et par des étrangers, surtout par des Grecs et par des Juifs. Le trafic de l'argent seul restait entre les mains de riches capitalistes romains, formant à côté des patriciens une seconde aristocratie, plus déplorable que la première, car il leur arrivait fréquemment de spéculer sur les charges officielles dans les provinces et de ruiner le peuple au moyen d'affaires financières qui les enrichissaient. En ce qui concernait l'agriculture, la propriété foncière se concentrait de plus en plus entre les mains d'un petit nombre de propriétaires, qui faisaient cultiver leurs grandes propriétés (latifundies) par des esclaves,, afin d'en retirer le plus de bénéfice possible. En outre, la quantité des jardins, des immenses viviers et des parcs artificiels s'augmentait sans cesse, tandis que le nombre des petits propriétaires indépendants, formant jadis le

naym des légions romaines, dîminnaît ^mït façon 4éplorable. On ise 'vit bientôt obli^ de reeniter la pks grande partie de larmée dans 'les provinces et d'enràler au fnofneot en danger des affranchis et même des esdaves. Rome et la race latine ne parvenatefnt plus -qu'à ^rand'peine à fournir les ofRciers. Des populations «étrangères, réeemment soumises, furent prises à la solde, et opposées auK iH)uveaux adversaires. Mais tandis que, guidée par le désir d*apais^, au moyen de dérivatsts, les troubles iniériears et de garantir les frontières de Femptre, mue par rasabition de se créer une gloire durable, Rome combattait ses ennemis extérieurs, se les assimilait ou s'en faisait des alliés, le nombre des opposants s'augmratait sans cesse à rintérieur. La population formée de Romains, proprement dits, était si induite, que ceux-^ ne sutfBsatent plus à maintenir Fautorité; le nombre des esclaves soumis s'étant, au contraire, contint»ellement accru par de perpétuelles et cruelles guerres, et la grande masse delapopolaftion ne possédant aucune propriété foncière, vivant dans nsie complète indifférence à Fégard du gouvernement, il arriva que lorsque parurent les Germains, ceux-d n'eurent qu'à faire disparaître les possesseurs des grandes propriétés, cest-à^jdire que la population ne fit que changer de martres. Cette évolution explique la facilité avec laquàle les conquérants germaniques s'affa^mire^it d'vne manière permanente en Italie et dans les Gaules. Sans :a;voir atteint encore son point culminant, cette situation était en voie d'accomplissement lorsque, pour la première fois, les Romains s'inquiétèrent sérieusement de l'existence des Germains.

 l'époque où les Phéniciens et les Grées cobnisdîent les bords de la Méditerranée et que les Romains rassemblaient les diverses nationalités en une unité politique, les tribus germaniques acbevaient de coloniser les bords de la Baltiqiiie et ceux de la mer du Nord. Les armées des deux races s'avançaient les unes contre les auti^. D'une part se trouvait une naition andenne, fornëe de diverses populations, vigoureusement développée à ia laveur d'un «dimaft tempéré ot pour^nie ée toutes les resfloufoes de koivilisafeion; de l^aulre s'avançait un peuple

jeone, homogène, retardé datiisr mn àé^of^m&oA par kft ngueurs du dknat, mai» préservé d'ime maiurité précoea ei rieheoieAt doté par ki nature. Cétai«nt Les Germaûis. En Vao: IM a^aat J..-C.^ le» Bomakis i!«çuveot les pre^ l mières Mtions sur Teodstenee des Germains ; ils apprireati qu une iffiftortante' expédition mililakre, formée de populayoQ& étrangères,. cherchaiL à: forcer s«ir le Danuîbev lesi firoBti^'es septentrionales de lempire. Les données histor nqaes ne permettent pas de préciser la contrée d'oà sortait cette expédition ; toutefois la plupart des coiijeetures indiquent le Nord. Plusieurs siècles plus tard, on désigna TAllemagne da Nord eomme étant la résidence des populations belliqueuses, eoiinues sous les noms de Cimbres et de Teutons. Il est à supposer que ces derniers», appartenant aux tribus suèves comprises dans le mouvement de la. eolofiisation, remontèrent les fleuves à l'Est» surtout l'Elbe, et chassèrent les Helvétiens et les Boïens, de UAllemagne du Sud. Les- Gimbres et les Teutons ne formaient point une simple suite militaire ; ils eheminaieut avee femmes et enfants, armes et bagages qu'ils emmer naient dans des espèces de c^ibanes roulantes, réclamant partout du terrain pour leurs établisaement&. Ils ne se battaient que lorsqu'on le leur refusait. Leui? but était de aer procurer de^ nouvelles résidences et de former de nouvelles^ eoiimies. U n'est pas aisé, néanmoins, de discerner avee précision la principale cause àe leur émigi^ation.. D'après la tradition, ces peuples* furent contraints de fuir leur pays^ à cause d'une grande inondation. Toutefois, l'étude de l'histoire naturelle fait remonter, à une époque bien ani^ rieure, une eatastrépbe semblable , qui eut lieu dans le Jutkind et dans la Zélande.U est bien plus probable que eette émir gration fut amenée- par l'aceroissement de la populatioa daas les colonies allemandes du Nord. La transmission ordinaire des biens sur la tète d'un seul fils, comme c'était, parattr-il^ dès Ichcs l'usage, a pu faire aussi que les; cadets, de familles se soient trouvés, eu égard au système d'économie extensive d'alors, natureUement portés à acquérir des pro^ prîètés foncières indépendantes. Il est à présumer eacora qu'on homme supérieurement doué ou quelque aventuriea? eotrepreaftnt deanatt^ dans^ ce cs^,. Timpulsion et fournis*-

sait le plan d'une expédition militaire que venaient renforcer les habitants des tribus vaincues ou ceux des pays au travers desquels s'efTectuait la marche. Nous retrouvons, mille ans plus tard, un exemple de ces expéditions dirigées par des fils puînés, s*expatriant avec femmes, enfants, serviteurs et tout ce qu'ils pouvaient emporter, dans le but de conquérir de nouveaux territoires. Les expéditions des Normands ne furent pas autre chose. On eût pu comparer ceux-ci à des essaims d'abeilles dépossédées de leurs anciennes ruches, en quête d'autres demeures.

En l'an 114, les Gimbres, remontant l'Elbe, s'étaient heurtés en Bohême contre les Boîens. Repoussés par ceux-ci vers la source de l'Elbe, ils s'étaient dirigés en aval du Danube vers Noricuum (Carinthie, Styrie, Krain}, frappant de contributions les contrées qu'ils parcouraient. Le consul romain, Papirius Carbo, qui se trouvait dans le voisinage à la tête d'une armée , alla occuper aussitôt les passages des Alpes, afin de défendre l'Italie contre toute invasion. Les Gimbres ne l'attaquant pas, il entra avec eux en négociations et les surprit alors à l'improviste.

Les Romains, envisageaient dès lors la préseiice d'une peuplade guerrière dans leur voisinage comme une atteinte à leurs prétentions à la suprématie, pour le maintien de laquelle ils ne reculèrent pas même devant l'infamie. Mais ie général romain se trompait à l'égard des Gimbres. Ils prirent si promptement et si résolument les armes, se défendirent avec tant d'énergie, que l'armée romaine ne <lut son salut qu'à un violent orage survenu tout à coup.

Quoique par cette brillante victoire remportée prèô de Noreja (113 ans avant J.-G.), l'Italie restât ouverte, la troupe des émigrants, pour des motifs inconnus, mais sans doute pour se fortifier, car il lui arriva, en effet, des renforts considérables fournis par les populations gauloises qu'elle côtoya, la troupe des envahisseurs, disons-nous, se dirigea de nouveau en amont du Danube, le long du penchant septentrional des Alpes, vers le haut Rhin, où elle se réunit à une autre expédition d'émigrants germaniques. G'étaient les Teutons qui, venus par une route inconnue, mais probablement du Nord, refoulant devant

eux les Helvétiens, étaient arrivés sur le haut Rhin dans le but de pénétrer dans la Gaule dont les plaines leur avaient été sans doute représentées comme dés endroits favorables pour leurs établissements.

Afin de protéger leurs frontières du côté de la Gaule méridionale, les Romains envoyèrent le consul Silanus avec une forte armée contre les masses guerrières germaniques qui, dans les années 411 et 110, parcoururent la plus grande partie des Gaules en les pillant, tournant seulement les villes dans lesquelles les populations en fuite trouvaient asile.

Vaincus d'abord au bas Rhin, par les Belges mêlés aux populations allemandes, repoussés ensuite énergiquement dans le Nord, les Romains parurent aux yeux des Allemands des adversaires dont ils obtiendraient plus aisément tout ce qu'ils exigeraient. Us réclamèrent d'abord, du général romain, des territoires et des villes pour s'y établir, en retour de quoi, ils s'obligeraient au service militaire. Le consul les renvoya au sénat romain. Une ambassade de Teutons se rendit à Rome; mais le sénat ne voulut ou ne put consentir à leur demande ; les patriciens ne disposaient même pas d'une quantité de terrains suffisante pour satisfaire les plébéiens. C'est ainsi que jadis abandonnée à ses propres forces, Rome dut renoncer presque malgré elle à entrer en relations amicales avec les Germains; de semblables relations devaient amener plus tard sa ruine. Ayant essuyé ce refus, les Germains prirent les armes et mirent complètement en pièces(109 à lOî) avant J.-C.) trois armées consulaires. Deux ans après la défaite de Silanus, le consul Lucius Cassius perdit (107) dans le voisinage du lac de Genève une bataille et y laissa la vie, et en l'an 105, les armées des généraux Cœp'io et Manlius, combattant séparément par des motifs de jalousie, furent presque entièrement détruites par les Gimbres et par les Teutons auxquels s'étaient joints les Tiguriniens-Celtes et les Ambroniens. Le nombre des Romains exterminés à cette occasion fut évalué à 8Û,000 hommes; mais ce chiffre était exagéré, comme l'étaient au reste les chiffres de tous les rapports de cette époque ; il eût été tout à fait impossible de procurer les ressources nécessaires à une aussi grande masse

de troupes, eu égard aux moyens^'éfectueux du commerce d'alors (1). Gâepio fut le seul chef qui repassât le Rhône. Il ftit, pour ce fait, dépouillé de sa fortune et retenu en prison pendant dix années. Rome et toute l'Italie tremblaient alors comme aux époques de Brennus et d'Annibal. Tous les yeux se tenaient fixés sur le vainqueur de Jugurtha, comme sur le seul homme capable de conjurer le péril. L'infatigable Marins fut envoyé au delà des Alpes, avec tous les jeunes gens capables de porter les armes et rassemblés en grande hâte. Sur ces entrefaites, leâ Allemands, en cam-pagne depuis dix ans, habitués à la vie d'aventuriers. Vêtaient dirigés, par la Gaule méridionale, vers l'Espagne^ pillant, sur leur passage, les provisions de blé, dévastant les moissons, emmenant les troupeaux et frappant de contributions les contrées qu'ils traversaient. Repoussées ensuite par les Ibériens-Gelles, les armées allemandes se disposèrent finalement à s'établir dans la Gaule méridionale. Marius les rencontra sur le Rhône; il avait eu le temps, grâce à l'expédition des Allemands en Espagne, d'exercer son armée et de resserrer les freins de la discipline.

Les chefs des suites militaires allemandes s'étaient-ils convaincus qu'ils ne pourraient occuper des territoires d'une manière permanente, qu'après avoir battu les Romains en Italie, ou bien hésitèrent-ils à fixer le choix de leurs résidences avant d'avoir vu le pays de la vigne que des marchands marseillais leur avaient appris à connaître, par Timportation du vin dans la Gaule, quoiqu'il en soit, ils se décidèrent à marcher vers ritalîe, abandonnant sur le Rhin leurs bagages les plus lourds, à la garde d'une troupe de 6,000 Cimbres et Teutons (c'est de leur fusion que provint, plus tard, la peuplade des Adualiques). Les Cimbres se séparèrent des Teutons, probablement à cause de la difficulté des approvisionnements. Les premiers devaient pénétrer en Italie par le passage à l'Est des Alpes (le Brenner), les seconds, par les passages à l'Occident, au travers des Alpes maritimes. Les Teutons refoulèrent Marius sur le Rhône et lui offrirent la bataille. Celui-ci évita

(I) L'appréeiation des forces aUemandes paraît non moins exagérée > dnrant les camiMLgnes du moven âge, les armées étaient réguUèrenient deux et trois fois moins nombreuses qn*bn ne se les représentait.

le combat, youfeiiit d'abord faurillariser sa jeune armée avec Taspect formidable de ce» géants dont la valeur intrépide avait anéanti déjà quatre armées romaines ; il dési^ rait aus^ habituer ses soldats à leurs sauvages cris de gnerre qui, depuis douze ans, retentissaient dans ta moitié deTEurope.

Les Teutons et les Ambroniens, leurs alliés, après avoir vainement assailli le camp, perdirent patience et se dirigèrent vers ritalie, côtoyant, six jours durant, les Romains auxquels ils offraient ironiquement de se charger de leurs mes^ges pour leurs femmes. Ils arrivèrent aini^ lentement an fleuve Argenteus (probablement à Argentière, au-dessus d'Avignon) ; mais en même temps qu'eux y arrivait Marius, qui jugea le moment opportun pour tenter une action décisive. Déjà vers l'heure du crépuscule, alors que les soldats allaient s'approvisionner d'eau, un engagement avait eu lieu à l'improviste. Des Teutons surpris en se baignant avaient été attaqués et refoulés ; mais des femmes, armées en toute hâte d'épées et de haches, se tenant sur les chariots formant barricades, les avaient renvoyés au combat. Les Allemands avaient coutume de ranger en cercle leurs chariots destinés au transport des femmes^ des enfants, des armes et des bagages; ils formaient ainsi une sorte de muraille autour du camp, tandis que les Romains élevaient chaque soir des palissades en terre autour dn leur. Marius disposa tout pour le combat du lendemain.

L'armée romaine passa la nuit dans une grande anxiété provoquée par les cria sauvages que poussaient les ennemis-. Dès avant l'aurore, Marius fit sortir du camp le lieutenant Mareellus avec 3,000 hommes, tous les hommes de la ^uite et les chevaux du train. Donnant à cette troupe l'apparence d'an corps d'armée, Mareellus, après avoir traversé la forêt, devait tomber à l'improviste sur les Allemands. Il avait reçu l'ordre de les attaquer pendant la bataille, à un rownent donné. Au lever du soleil, Marius, après avoir fait distribuer des vivres à son armée, la plaça sur une colline et offrit le eombat. Dès que les Teutons, que leurs victoires précédentes et la lenteur des Romains avaient rendus pré^ somptueux, aperçurent leurs adversaires,, quoiqu'à jeun, ils se précipitèrent sur eux avec une ardeur sauvage, et

sans tenir compte de Favantage de la position de Tarmée ennemie, rangée sur la hauteur. Les efforts qu ils firent pour gravir la montagne et le besoin de nourriture les eurent bientôt épuisés ; de son côté, le général romain envoyait sans cesse contre eux des troupes fraîches. Exténués, les Allemands durent finalement faire retraite le long' de la vallée et lorsque l'armée de Marins s'élança derrière eux, la déroute devint générale, la bataille était perdue. Toute l'armée des Teutons fut massacrée ou . faite prisonnière ; parmi les captifs se trouvait leur duc ou roi Teutobach (1). Les femmes, pour échapper aux violences des vainqueurs, se donnèrent la mort. Cette bataille mémprable eut lieu Fan 102 avant J.-C.

L'été suivant, les Cimbres éprouvèrent le même sort en Italie; s'ils étaient restés réunis aux Teutons, il est probable que les Romains ne seraient point parvenus à les vaincre.

Les Cimbres auxquels s'étaient jointes quelques tribus celtiques, principalement les Boïens et les Tiguriniens avaient traversé le Brenner durant Fhiver, se servant de leurs boucliers comme de traîneaux pour descendre les pentes escarpées et recouvertes de neige, au grand étonnement des Italiens stupéfaits de tant d'audace. Ils rencontrèrent, dans la vallée de FAdige, une armée romaine commandée par Catulus. Suivant l'ancienne coutume militaire, lorsque les armées se trouvèrent en présence, un des guerriers allemands appela le plus valeureux d'entre les guerriers romains en combat singulier. Lucius Opimius accepta le défi. L'habileté et la supériorité des armes triomphèrent de la force naturelle : le Cimbre fut tué. Mais tous les soldats romains n'égalaient point ce premier champion. L'armée de Catulus fut complètement battue, et celui-ci ne parvint qu*à grand'peine à en sauver quelques débris auxquels il fit franchir FAdige. Une légion entière se serait trouvée isolée des autres sans la présence d'esprit du commandant Petreius Atinatus. Arrivé au pont en même temps que les Cimbres, il se jeta au milieu des ennemis, tua leur chef qui hésitait à passer, et

(1) C'était une sorte de géant qui parvenait à sauter par-dessns planeurs cheraux.

atteignit heureusement le camp avec sa légion. Ce fait d'armes lui valut la couronne d*herbages tressés ; c'était la plus haute distinction militaire que donnât Rome. Les légionnaires s'efforcèrent de conserver le pont, afln- d'empêcher le passage des Cimbres ; mais les Allemands, utilisant leur force musculaire et leur haute stature, lancèrent dans la rivière des arbres et des quartiers de rochers, et la traversèrent ensuite, soit à gué, soit à la nage. A la vue de cet acte de témérité, les Romains prirent la fuite. Au lieu de poursuivre le cours de leurs succès, les Cimbres perdirent leur temps à faire le siège des forteresses établies sur l'Adige et laissèrent même les soldats de ces garnisons se retirer librement, par égard pour leur valeureuse résistance, exigeant seulement d'eux qu'ils déposassent les armes. Tels étaient les Allemands; quoique incultes, ils surpassaient toutefois en. générosité les Romains, qui presque toujours vendaient leui*s prisonniers, à titre d'esclaves, ou les passaient au fil de l'épée.

Les Allemands envahirent les plaines de la Lombardie et s'établirent chez les habitants de cette contrée, se gorgeant du vin et des fruits indigènes dont l'usage jusqu'alors leur était inconiui. C'est ainsi que se relâcha la discipline parmi eux, durant leur séjour de quelques mois dans ce pays.

Les Cimbres auraient voulu s'établir d'ulie manière per- ^ manente dans une contrée qui leur offrait tant d'attraits. Aussi lorsque Marins, qui avait traversé les Alpes au printemps, les rencontra dans la haute Lombardie, les Germains lui envoyèrent une ambassade chargée de réclamer, de lui, une partie du territoire pour eux et leurs frères les Teutons. « Vous y resterez à jamais, » lui répondit Marius. L'apparition des envoyés allemands enchaînés par son ordre, donna aux Cambres l'explication de ces paroles. L'armée allemande ne songea plus dès lors qu'à se venger. Le chef de l'armée des alliés, Bojorix, probablement le prince des Boiens, qu'une connaissance supérieure de la tactique romaine avait élevé à ce poste, se rendit à cheval au camp ennemi, pour offrir aux Romains le choix du jour et du lieu du combat. Cet acte d'une courtoisie exagérée causa la perte de l'armée allemande.

Marius fît préparer pendant la nuit la nourriture de ses

soldats et choisit à la pointe du jour la position la plus favorable, de mafiière à exposer les^ Allemands au yent et aux rayons du soleil. Renforcée des débris de raraiée de Catulas et de toute la réserte. Tannée rornsme q«î comptait 50,000 bommes d'élite, outre la cavalerie et rinËtnterie légère, se trouvait ainsi l»en snpéneure en nombre à éelle des Allemands. Marias prit le comomndement spécial d'une troupe d archers ; cette arme n existait pas dans l'armée des Gimbres, ou seulement en nombre trèsrestreint. Le général romain avait fait en outre préparer de longues lances terminées par des crochets, destinées à enlever les boucliers des soldats ennemis rangés aux premières lignes. De leur côté, les Allemands se trouvaient mieux équipés que précédemment. Leurs armes d'attaque et de défense s'étaient perfectionnées, grâce, au butin de leurs victoires antérieures et au talent des armuriws romains et gaulois, qui se trouvaient parmi leur» prisonniers de guerre. Une troupe de cavaliers, forte de 6,000 hommes, étaient armés de cuirasses, de boucliers de longues épëes, de javelots et de poignards, et portaient des casques d'airain décorés de figures d'animaux sauvages. Pour Ëiire plus d'impression sur l'ennemi, les hommes les pkis grands et les plus forts se trouvaient placés aux premiers rangs de rinfanterie. On les avait attachés par des liens les ans aux autres, afin de leur ôter toute^ possibilité de fuir.

Lorsque les Allemands cherchèrent à pénétrer angulairement dans les rangs ennemis, Marins fit reculer le centre de son armée jusque dans le voisinage du camp, afin de lui faire trouver son point d'appui dans les retranchements. Favorisé dans ses opérations par un épais brouillard, il prit les Germains dans les deux flancs. Au dél^ut de la bataille, le soleil levalit dis^pa le brouillard et étincela de telle sorte sur les casques d'acier des Romains, qu'au dite des prisonniers, il semblait aux Allemands que le ciel fut tout en flammes. Alors s'éleva un vent impétueux qui, soulevant la pousttère, acheva d'aveugler les soldats allemands. Une pluie de flèches lancées par les Romains occasionna dans leurs rangs de grands ravages. Toutefois, les Gimbres restèrent inébranlables et la bataille se prolongea jusqu'au milieu du jour. L'ardeur du soleil d'Italie (29 juil-

let 401), dont rinflueâoe devait surtaat être âtale-aux Germains habitués à un climat froid, triompha finalement de leurs forces. Peut*ôtre aussi leur vigueur ordinaire se trouvait-elle amoindrie par Tabus qu'ils avaient fait de vins capiteux.

Leurs lignes fléchirent dès que leur front de bataille fut enfoncé et que les plus valeureux d'entre leurs guerriers eiirent péri. Mais derrière Tarmée, s engagea un genre de ûOQibat ioconam jusqu'alors des Romains. Couvertes d'habits de deuil, les femmes allemandes recommencèrent la bataille; descendant de leurs barricades formées de elia* riots, elles repoussaient au combat leurs p^es, leurs époux, leurs frères* et leurs fils, tuaient les fuyards, et, armées de lances et d'épées, elles résistaient à l'attaque des Romains qui s'avançaient contre elles. Marius leur ayant refusé la liberté et la sécurité de leur honneur, elles immolèrent leurs enfants et se tuèrent elles-mêmes, préférant la mort à Tignominie. Leurs maîtres morts, les chiens sortant de dessous les chariots, opposèrent à leur tour une sorte de résistance. Soixante mille Cimbres périrent, dit-on, dans cette journée. Quarante mille d'entre eux, la plupart jeunes encore, furent vendus comme esclaves. Malgré cette héroïque défense, les Romains n'évaluèrent qu'à trois cents le nombre de leurs soldats tués. La séparation des deux faibus allemandes et la supériorité de la tactique romaine OGCâsionnèrent dans cette circonstance la destruction des armées allemandes.

Revenue de son effroi, Rome, au milieu même de l'ivresse de son triomphe, ne songeait point encore sans émotion à l'ennemi qu'elle avait vaincu. Trente ans plus tard, durant la guerre des esclaves, oUe devait l'essentir les effets de la baine des fils de ces ^Germains. Quoique élevés dans l'esclavage, ceux-ci surent conserver, au milieu des chaînea, leur courage traditionnel, et le souvenir de cette époque irniheureuse, se perpétuant à travers les siècles, fut comme le pressentiment du sort que réservaient à Rome leurs béroiqueB desoendants.

Rome #e trouva depuis «i bouleversée à rintérieur par des oompétèUctts et des querelles de partis, qu'elle ne soQ(^ m à poorsuivce Ta^rantage obtenu sur les Germains,

ni à les attaquer dans leurs propres foyers, afin de leur enlever à jamais le désir de revenir inquiéter l'empire. Cette tâche devait s accomplir à une autre époque.

Le réservoir des peuples du Nord semblait inépuisable ; à peine trente ans s'étaient écoulés depuis la bataille des Cimbres, que de nouvelles peuplades suèves s'avancèrent vers le Rhin. A cette même époque, s'éleva une rivalité parmi les populations gauloises, au sujet de la prépondé- , rance politique. L'une d'elles, les Séquaniens, appela à son aide, contre les Héduéens (72 avant J.-C), un héros suève en renom, autour duquel s'était réunie une nombreuse suite militaire. Les Séquaniens subirent les conséquences ordinaires de l'appel aux armes étrangères. Le général suève Arioviste se fixa dans leur pays, détacha à son profit des parties du territoire et se fit donner des otages.

Les Héduéens et les tribus celtiques, leurs alliées, furent battus à plusieurs reprises et forcés d'abandonner au général allemand une partie du territoire, des hommes et des chevaux, ce qui ne contribua pas peu à fortifier sa position. Arioviste laissa aux Séquaniens leur indépendance et. leur accorda la suprématie sur la tribu voisine ; mais en apparence plutôt qu'en réalité, car il retint la véritable puissance entre ses mains. Ce prince qu'accompagnaient au début 15,000 hommes seulement, fit venir successivement ses compatriotes en troupes d'émigrants, jusqu'à ce que réunis au nombre de plus de 400,000 familles, les Suèves formèrent un Etat particulier. Ils prélevèrent un tribut sur les Héduéens, prirent aux Séquaniens les deux tiers de leur territoire et se disposèrent à pénétrer plus avant dans la Gaule. Lorsque le nombre des émigrants se fut considérablement accru, larrogajice d'Arioviste ne connut plus de bornes. Le bruit s'étant répandu que de nouvelles tribus suèves s'avançaient du Nord, tandis que des Helvétiens, devenus trop nombreux pour l'étendue de leur pays, se dirigeaient du Sud-Est vers le Rhin central, les Héduéens se décidèrent à appeler finalement les Romains à leur secours. Le sénat romain, préoccupé de ses querelles intestines; ne prêta d'abord aucune attention à leurs propositions. Arioviste fut même admis au nombre des princes, amis de Rome. De plus, lorsque César péné-

tra dans la Gaule, se disposa à la soumettre et à expulser les Allemands de la rive gauche du Rhin, le parti aristocratique à Rome noua avec le prince suève des négocialions secrètes et lui promit une riche récompense s'il parvenait à vaincre César ou à s en débarrasser autrement. Le prince barbare dut frémir d'indignation en constatant une aussi profonde corruption.

César se dirigea d'abord contre les Helvétiens qui, ligués avec les Boïens et d'autres peuplades habitant entre ces peuples, à l'Est, se disposaient à conquérir de nouvelles résidences dans la Gaule. Il semblerait aussi qu'un grand mouvement d'émigration dut avoir eu lieu vers cette époque en Orient. Les Boïens, chassés probablement de leurs possessions par les Marcomans venus du Nord, se retirèrent vers le Sud, dans la direction de la Styrie, assiégèrent Noreja et se liguèrent ensuite avec les habitants de cette ville. Leurs succès exercèrent de l'influence sur les populations occidentales qui, redoutant sans doute de nouveaux conflits avec les Germains arrivant du Nord, se décidèrent à émigrer.

Plus de 300,000 hommes s'étaient ainsi récemment introduits dans la Gaule, lorsque Césany arriva de son côté, à la tête d'une armée considérable. Grâce à la promptitude et à l'habileté (|e ses manœuvres, il réussit à diviser l'armée des alliés et à les battre isolément, dans la contrée comprise entre la Saône et le lac de Genève. Il renvoya ensuite les débris de cette armée dans les résidences abandonnées. Les Boïens seuls obtinrent une part de territoire chez les Héduéens.

A la suite de cette victoire, les Héduéens réclamèrent, avec plus d'instances encore, le secours du général romain contre les Allemands. César accueillit leur demande et se dirigea immédiatement contre Arioviste. Alors eurent lieu des négociations qui n'amenèrent d'autre résultat, que de décider César à expulser les Allemands de la province qu'ils possédaient depuis quinze ans, tandis qu'Arioviste était fermement résolu à s'y maintenir. Ces négociations n'avaient probablement eu d'autre but que de permettre aux adversaires de reconnaître la position réciproque de leurs armées, afin de saisir le moment favorable à l'attaque. César,

décidé à en finir par une grande bataille, savança en haie dans la contrée de Besançoa. Obligé de 6 y arrêter pendant quelques jours afin de s y approvisionner, César constata que l'armée romaine ressentait à Taspect des Germains les impressions de frayeur produites jadis par les Gimbres. Les Gaulois et les fournisseurs de larmée faisaient constamment à celle-ci, au sujet des Germains, de merveilleux récits concernant leur haute stature, leur bravoure et leur habileté dans le maniement des armes. Quoique ayant rencontré souvent ces farouches guerriers, ils ne s étaient point encore accoutumés, £youtaient-ils, à l'expression redoutable de leur visage et au feu de leur regard. César reconnaît lui-même que ces récits avaient complètement démoralisé l'armée. Cette terreur se manifesta d'abord chez les jeunes officiers inexpérimentés qui -n'avaient suivi César que par aflection. Les uns réclamèrent des congés; d'autres, retenus par le sentiment du devoir, ne parvenaient qu'à grand'peine à dissimuler leur effroi, et tout eu cherchant à s'étourdir par l'usage du vin, ils ne considéraient pas moins leur fin comme prochaine. Ces dispositions fâcheuses se communiquèrent bientôt aux sous-oiBciers et aux soldats. La plupart d'entre eux jSrent leur testament. Averti de ces dispositions par les plus déterminés, qui exprimaient ouvertement la crainte que l'armée, s'abandonnant à sa terreur, ne refusât l'obéissaiice, César i*assembla tous les offici»^, et donnant cours à son indignation, il leur rappela ses victoires précédentes et la défaite des Cimbres et des Teutons, adversaires tout aussi redoutables que ceux qu'il s'agissait de combattre. Il termina en annonçant la résolution formelle de marcher à l'ennemi avec la lO^^Jé^fion seule, si l'armée manquait du courage nécessaire. Grâce à cette énergie dont les hommes supérieurs sont seuls capables, l'elroi général se dissipa soudainement. La 40'' légion envoya à César une députation composée d'officiers, afin de lui témoigner sa reconnaissance, et tel fut l'enthousiasme de rarmée,''qu'elle aspira dès lors au combat aussi vivement qu'elle l'avait redouté jusqu'alors.

Quand César eut rejoint l'armée allemande, il chercha à se &ire attaquer d'abord, afin de pouvoir utiliser la supériorité de la tactique de ses légions, et atténuer ainsi

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l'avantage (pi*avaît sur celleshci la cavalerie ennemie. Dans Famée des alliés, se trouvait un corps d*élite composé de cavaliers, de fantassins et même d'une eat^orie de guerriers que Ton pourrait comparer à nos dragons actuels. Ils combattaient entremêlés; les fantassins se tenaient à la crinière des chevaux, couraient à côté âes cavaliers et prenaient leur place au besoin ; ils se protégeaient ainsi réciproquement durant la bataille. Ce corps, formé de i2,000 bonmies, infligea, pendant quelques joiu*s« dans de petites r^icontres. de graves pertes aux Romains, peu familiarisés avec ce genre de lutte.

Pendant cinq jours , César tint son armée en ordre de bataille devant les retranchements du camp, afin de provoquer lattaque du côté des adversaires. Le général allemand cherchait à retarder le moment du conâ)at, à cause d'une idée superstitieuse qui faisait envisager certains jours, comme néfastes. Des prêtresses avaient conseillé de ne point livrer de bataille pendant la décroissance de la lune, lostruit de cette superstition par un prisonnier, César changea son plan et attaqua^ à Timproviste, avec environ 50,000 légionnaires et 20,000 hommes de troupes auxiliaires gauloises. L'armée allemande, forte d'à peu près 30,000 hommes, campait derrière ses barricades de chariots. Forcée à negret de combattre, l'armée d'Arioviste se défendit néanmoins, avec l'énergie du désespoir. Afm de s enlever même la possibilité de la fuite, les soldats restèrent adossés aux chariots d'où les femmes , aux cheveux épars, les excitaient énergiquement à la défense, les, conjurant de les soustraire aux horreurs de l'esclavage. La mêlée devint telle, que les combattants finirent par lutter corps à corps. Il fut bientôt impossible aux Allemands de se servir de leurs longues épées et de leurs lances, tandis que les glaives^plus courts des Romains leur perçaient les entrailles. Ils ne se défendirent pas moins vigoureusement ; renversant à coups de poing leurs adversaires, ils les élevaient ensuite en l'air et les étranglaient; ils résistaient avec leurs couteaux de chasse, et les armes venant à manquer, ils se servaient de leurs dents.

Le massacre dura pendant plusieurs heures au milieu de cette masse inébranlable. Un grand nombre d'hommes

furent même étouffés dans cette mêlée affreuse. Quoique le manque de confiance et le nombre relativemCînt restreint des Allemands eussent été fatals à ceux-ci, les Romains n'en éprouvèrent pas moins des perles si considérables, que César, moins préoccupé de la gloire du triomphe que de la conservation de son armée, ordonna de laisser aux ennemis l'occasion de fuir. Les Allemands, quittant le champ de bataille, dirigèrent leur fuite vers le Rhin. Arioviste, à la têle de sa cavalerie, fut poursuivi par les Romains, à une distance de 50,000 pas. Quelques faibles débris de l'armée se réfugièrent au delà du Rliin. Les deux femmes d'Arioviste, Tune allemande et l'autre gauloise, furent tuées pendant le combat (1), ainsi qu'une de ses filles; une autre fut faite prisonnière.

Cette défaite (août 58, avant J.-C.) réprima pour longtemps, chez les Suèves, le désir d'émigrer vers le Rhin, et les masses en mouvement se dirigèrent vers l'Est.

Dès que César se fut débarrassé, sur le haut Rhin, de son plus redoutable adversaire; suivant l'usage traditionnel, il changea complètement d'attitude à l'égard des alliés gaulois qui l'avaient appelé à leur aide. Ses efforts ne tendirent à rien moins qu'à assujétir toute la Gaule, à la domination romaine. Il se dirigea, à cette fin, dès l'année suivante, vers le bas Rhin oii habitaient les tribus gauloises les plus guerrières, les Belges et les populations mêlées aux tribus germaniques. Les Gaulois ouvrirent les yeux, mais trop tard. L'alliance de Rome leur apparut enfin plus redoutable que les prétentions des Allemands. En vue de garantir leur indépendance, les Gaulois du Nord formèrent une ligue à laquelle se joignirent aussi des populations germaniques voisines.

Les forces militaires de César n'auraient point Suffi contre cette agglomération d'adversaires, si la politique romaine ordinaire ne fût venue à son aide. Rome ayant réussi à instigucr les Gaulois, jaloux et frivoles, les uns contre les autres, et à leur faire rompre leur alliance, il devint aisé, dès lore, de les battre isolément. Jamais les uns ne songeaient à se défendre, que lorsque les autres étaient

(1) Il était d*usa^ alors que les princes aUemands eussent plusieurs femmes.

anéantis ; les Gaulois du Sud n'entraient en lice pour leur indépendance, que lorsque leurs frères du Nord mettaient bas les armes. César usa du même moyen, afin de courber,, sous la domination romaine, les tribus allemandes de la rive gauche du Rhin, et pour y réussir, il ne dédaigna pas de recourir à la trahison. En Tan 56 avant J.-C, des Usipètes et des Teuchtères , venus pour prêter secoui^s à la ligue belge, s établirent sur la rive gauche du Rhin, dans le voisinage des Ubiens. César exigea leur retraite; étant résolus à se défendre , ils refusèrent de se soumettre à cet ordre. Huit cents cavaliers allemands mirent en fuite un corps de cavalerie romaine, fort de 5,000 hommes qui s'avançaient contre eux. Mais, lorsque le jour suivant une ambassade, compfosée des principaux Germains, se présenta au camp de César pour lui offrir un accommodement, mettant, sur le compte de la précipitation des jeunes gens, le fait d avoir donné le signal du combat, à Theuro du cré- ^ puscule. César fit emprisonner les envoyés, attaqua en^ suite inopinément Tarmée allemande, qui se reposait sur sa bonne foi, et l'anéantit complètement. Un petit nombre de soldats " seulement, s'enfuirent jusqu'au delà du Rhin et se rendirent chez les Sicambres; plus tard ceux-ci refusèrent énergiquement leur extradition.

Celte violation du droit des gens parut si odieuse, qu'à Rome même, Caton fit, au Sénat, la proposition de livrer César aux aUiés germains, en punition de son crime. Mais celte proposition, faite uniquement en haine d'un parti, ne produisit aucun effet sur le plus grand nombre des adhérents au parti démocratique. Depuis longtemps, Rome avait perdu l'habitude de respecter le droit des gens, lorsqu'il, s'agissait de ses propres intérêts.

Après que César eut soumis la rive gauche du Rhin, il chercha à pénétrer dans la Germanie, proprement dite, et passa deux fois le fleuve sur-un pont de bateaux, au delà de Cologne (55 et 53 avant J.-C^) Mais, soit qu'il se contentât d'effrayer les Germains, soit qu'il tînt pour dangereux de s'avancer davantage, il ne passa que dix-huit jours sur le Rhin, à sa première apparition, et fit un séjour plus court encore, à son retour sur la rive droite du fleuve. Toutefois, il obtint des Germains, par la persuasion, que des

troupes allemandes prissent serrice dans son année et Taidassent à ^uffer la révolte des Gaulois. Dès cette ^soqae, on vit constamment des Germains à la solde de Rome. Ces soldats mercenaires omtribuërent à son triomphe sur tout le monde connu d*alors, jusqu'à ce qu'enfin , ayant acquis la conscience de leurs forces,- les Germains, combattant pour leur propre compte, consommèrent la ruine de l'empire. À cette même époque, les soldats romains s'établirent dans les contrées du Rhin et y élevèrent des villes. Sous les saccesseurs de César, le pays forma les provinces romaines, connues sous les noms de Haute et de Rasse Germanie ; toutefois les Romains se tinrent à Tétat de défiance, à Tégard de rAIlemagne proprement dite, appelée Grande Germanie.

Tandis que la paix régnait aux frontières occidentales de rAIlemagne, un nouveau mouvement de peuples se manifestait à TOrient. Les Roiens, refoulés au Sud-Est par les Marcomans, furent attaqués alors par les Gètes et par les Daces, leurs alliés. Les Gètes, tombés après Tépoque d'Hérodote, dans un état de profond abaissement, qui dura plusieurs siècles, étaient depuis peu de temps sortis de leur engourdissement, sous l'influence d'une réforme religieuse, introduite par le prophète Dekaiuos. Grâce à leur puissante organisation militaire, leur roi Roirebistas, ayant mis 200,000 hommes en campagne, menaça dès lors l'indépendance des peuples voisins, surtout celle des habitants de la Thrace et celle des Illyrieiis et des Roïens. Pendant la guerre civile, les adversaires politiques de César cherchèrent à se servir de ces peuples, comme d'alliés. César envoya, dès l'an 48 avant J.-C, une petite armée vers HUyrie, et une fois en possession du pouvoir suprême, il tounia toute son attention vers cette contrée. Sa mort inopinée vint interrompre de vastes armements. Octave poursuivit l'entreprise qui paraissait d autant plus urgente pour la sécurité de l'empire, que les populations des Alpes orientales, n'ayant jamais reconnu complètement la suprématie de Rome, cherchaient sans cesse à échapper à son îong; elles avaient même, par de fréquentes invasions, menacé sérieusement le territoire romain.

A l'époque où Octave, sous le nom d'Auguste, jnonta sur le trône, la guerre civile d'une part, et de Tau tre divers motifs

avaient mis en mouvement, des Alpes maritimes jusqu'en Illyrie, environ une quarantaine de populations différentes, tirant toutes leur nom des vallées des Alpes ; elles se proposaient alors de barrer, à Tav^r, leurs passages aux Romains. Le nouvel Empereur tourna de ce côté toute son attention, et durant vingt années (35 à 15 avant J.-G.), les Romains s'avancèrent, occupant vallée par vallée, passage par passage, franchissant tous les obstacles opposés à leur marche par les montagnards, démolissant leurs forteresses ou y installant des garnisons romaines et vendant la population mâle pour Fesclavage. De la Lombardie et de la Gaule, les armées romaines,sous la conduite des beaux-fils d*Auguste, Drusus et Tibère, pénétrèrent dans les Alpes du Tyrol et de la Suisse. Tibère arriva ainsi au lac de Constance, inconnu jusqu'alors aux Romains. Après avoir pourvu à la sécurité du territoire des Alpes, les Romains prirent, sans peine, possession de la rive droite du Danube encore inhabitée. Ils établirent de toutes parts des colonies et élevèrent des cités somptueuses qui devinrent les villes de Constance, d'Augsboui^, de Ratisbonne, de Salzbourg, de Vienne, etc. Tout le territoire de la rive gauche du Rhin et celui de la rive droite du Danube se trouvèrent incorporés dans l'empire romain et traversés par des routes militaires. Toutefois, quelques petites tribus allemandes, parmi celles de la rive gauche du Rhin, reconnaissaient seules la suprématie romaine. Tout l'ensemble de la race germanique, depuis les Cattes jusqu'aux Gètes, avait conservé son indépendance. L'Allemagne primitive, proprement dite, était entièrement libre.

A l'époque de la soumission des populations habitant les Alpes, alors que la domination romaine s'étendait sur la Pannonie et sur tout le territoire du bas Danube, et qu'à chaque soulèvement, toute la jeunesse de ces contrées se trouvait condamnée à être vendue pour l'esclavage, Auguste se rendit dans la Gaule (15 avant J.-C.) afin de compléter l'organisation des deux provinces germaniques, situées sur la gauche du Rhin . Il y employa deux années entières, après lesquelles il remit le gouvernement à son beau-fils Drusas et retourna à Rome (13 avant J.-C). Il semblerait qu'Auguste n'eût eu d'autre dessein que celui de garantir,

^n les fortifiant, les frontières' de son immense empire. Mais, soit que le jeune général Drusus ait eu le désir de conquérir de nouveaux lauriers, soit qu'il ait cru que les frontières de l'empire n'eussent été suffisamment garanties, que lorsque les belliqueuses populations germaniques de la rive droite du bas Rhin auraient été maintenues par l'établissement des forteresses et des routes militaires, dès Fan 12, il fit une expédition sur le Rhin et désola le pays des UsipèteS et des Sicambres ; naviguant en aval du Rhin, vers la mer du Nord, il réussit, par les promesses et par les menaeps, à faire entrer les Frisons dans la ligue des alliés. Il élargit l'Yssel, la fit communiquer avec le Rhin et établit un canal de nav/gation entre le Rhin et le Zuiderzée, afin de relier, à la mer du Nord, la forteresse romaine Castra vetera, située non loin de Xanten. Ce réseau de cours d'eau, navigables dans les Pays-Ras, d'où les embarcations légères, remontant l'Ems, la Lippe, le Wéser et TElbe, atteignaient aisément le territoire allemand, devint dès lors le centre principal des expéditions romaines vers l'Allemagne. Drûsus, connaissant le caractère des Germains, eut recours, à son tour, au moyen auquel Rome était en grande partie redevable de sa puissance à l'extérieur : il s'efforça, dès lors, de semer la division parmi ses ennemis. Rome trouva là encore, comme en Italie, en Espagne et en Gaule, l'occasion de faire tourner, à son profit, la jalousie qui divisait entre elles les diverses populations appartenant à la race germanique. Drusus chercha d'abord à se faire des alliés en Allemagne, et à gagner ensuite à sa cause les deux puissantes tribus des Frisons et des Chauques, qui reçurent dès lors les louanges des historiens romains. Les Cattes eux-mêmes étaient à peu près gagnés, lorsque des tribus voisines, plus puissantes, celles des Bructères, des Marses, des Sicambres, des Usipètes et des Tcuchtères, et à leur tête celle des Chérusques, s'apercevant en temps opportun du danger qui les menaçait, conclurent, entre elles, une alliance offensive et défensive. Les Sicambres envahirent ensuite le territoire des Cattes , afin de les forcer à s'unir à eux. Drusus, accouru au secours de ces derniers, vainquit les Usipètes et les Bructères, les contraignit à entrer dans la ligue et atteignit le Wéser, en traversant le pays

-des Sicambres. Les populations attaquées adoptèrent, en face de la tactique supérieure des Romains, un système militaire particulier. Confiantes dans leur parfaite connaissance du pays, elles se retirèrent devant l'armée ennemie, afin de se retourner ensuite sur cplle-ci, dans des vallées ou dans d'étroits défilés. Il est probable que Drusus eût été battu, grâce à ce stratagème, si les Allemands, oubliant toute prudence par leur avidité du butin, n'avaient pas précipité le moment de l'attaque. La tactique romaine triompha, H Drusus érigea sur la haute Lippe, dans le voisinage de Paderborn, le fort Aliso qui, relié au Rhin par une route militaire semée de forteresses, devait servir, à l'avenir, de point d'appui pour l'armée romaine. Environ cinquante forteresses s'élevèrent promptement sur les deux rives du Rhin central ; après la déchéance et la soumission partielle des Cattes, celles-ci se trouvèrent protégées, de plus, par des places d'armes construites dans le voisinage, et par des travaux de défense s'avançant jusque dans le Taunus, sous le nom duquel il faut, comme nous l'avons dit, comprendre toute la chauie des montagnes. Déjà des populations allemandes, telles que celles des Nerviens, dont les chefs furent cités parmi les plus illustres romains, avaient aidé à vaincre leurs frèr s. Déjà les Frisons se trouvaient obligés de payer un certain tribut, consistant en peaux d'animaux. Après avoir vaincu, dans le cours de deux campagnes, les valeureux Cattes, Drusus fit, en fan 9, une expédition au travers de la Germanie septentrionale au delà du Wéser, depuis le Harz jusqu'à l'Elbe ; c'était le point le plus éloigné qu'eût atteint, jusqu'alors, une armée romaine en Allemagne.

De semblables expéditions ne pouvaient être toutefois que des marches d'exploration, faites par les Romains dans le but de connaître la contrée et de rendre leur nom* assez redoutable aux peuples limitrophes pour ôter, "à ceux-'ci, l'envie de les attaquer. Le manque de vivi'es* força l'armée romaine à rebrousser chemin. Pour que ce pays eût pu rester province romaine, il eût fallu que des forteresses, des routes militaires et* des colonies se fussent successivement établies dans celte contrée, et ce résultat eût été atteint si les vigoureuses populations germaniques ne s'étaient point énergiquement liguées toutes contre Rome. Lé brusque

retour de Fhîver força Drasus à quitter promptemeoft k contrée de FEIbe; il mourut, pendant cette retraite, des suites d une chute de cheyal ; il était âgé ators de trente ans. Après lui, Tibère poursuivît l'entreprise , plus lentement il est vrai, mais avec une plus grande habileté. U réussit par ses promesses et par ses menaces, parfois aussi par la ruse ou par la violence, à amener, sous sa dépendance, la plupart des populations s'étendant jusqu'au W&er. Parmi celles-ci, se trouvaient les Chérusques et les Sicambres. Ces derniers résistèrent avec le plus d'opiniâtreté; quarante mille d'entre eux furent transportés dans de nouvelles résidences, sur le bas Rhin, où ils reparurent plus tard, formant la partie principale des Francs Saliens. Sur ces entrefaites, même, les belliqueuses populations suèves de l'Elbe avaient appris à redouter la domination romaine. A la suite d'une expédition, durant laquelle la flotte romaine remonta l'Elbe, les Chauques, qui s'étaient détachés de la confédération , se virent contraints d'y rentrer ; seuls, les valeureux Lombards opposèrent une résistance invincible.

Au commencement de notre ère, l'avenir s'annonçait sous de sombres auspices ; le sort de la Gaule semblait réservé à l'Allemagne; mais la ténacité et la vitalité de la race allemande triomphèrent des difficultés de cette époque critique. Les Germains puisèrent, en eux-mêmes, la force nécessaire pour le maintien de leur indépendance.

Cinquante ans à peine s'étaient écoulés depuis que les Romains occupaient les frontières du Rhin, et non-seulement des relations commerciales très-animées s'étaient établies entre les Allemands, les Romains et les Gaulois, mais déjà les premiers appréciaient le prix de l'éducation romaine. 11 devint peu à peu d'usage que les principaux d'entre eux envoyassent leurs fils perfectionner leur éducation et acquérir la science militaire, dans les villes romaines ou à Rome même. Parmi ces fils des Germains, se trouvèrent le jeune prince suève Marbod et le prince chérusque Armin, tous deux supérieurement doués, mais de caractère différent. Le premier recueillit, de bonne heure, la succession de son père, chef politique des Marcomans. Chez les Suèves, la dignité de roi ou de prince était plus élevée que chez les Allemands du Nord-Ouest ; quoique limitée aussi, elle don-

nait droit à plua^ d'aatorité. Le jeune prince réussit, nonseulement à affermir sa domination en Bohème où les Marcomans s'étaient établis peu de temps auparavant, mais encore, à faire reconnaître son pouvoir par une ligue nombreuse de tribus, comprenant toutes les populations suèves, et à former ainsi une unité d'États allemands, s'étendant de l'Elbe à la Vistule, et du Danube à la Baltique.

La ville de Maroboduum, située dans le voisinage de la ville actuelle de Budweîs en Bohème, était la capitale du royaume des Marcomans. On y érigea une forteresse dans lacpielle fut renfermé le trésor de l'État. Quoique la ville eût été, comme l'indique son nom, fondée récemment par Marbod, l'industrie et le commerce s'y étaient rapidement développés, grâce aux artistes et aux marchands romains qui s'y étaient fixés. La navigation établie sur le Danube, le Moldau et l'Elbe facilitait le commerce entre les provinces romaines et les peuples riverains de la Baltique,

Marbod, qui déjà entretenait une armée permanente d'environ 80,000 hommes, ne tarda point à se croire l'égal des Romains. Lorsque les puissantes tribus germaniques du Nord-Ouest de l'Allemagne eurent reconnu la suprématie de Rome, et que dans l'extrême Orient, les Gètes, tout en conservant leur indépendance, se trouvèrent déchus de leur puissance, à la suite des querelles politiques qui entraînèrent la gueire civile et la division du peuple en plusieurs tribus, après la mort du roi Boirebistas, le royaume des Marcomans acquit un degré d'élévation que n'avait atteint encore aucun autre État allemand.

Une telle puissance rivale devait naturellement porter ombrage à 'l'empire romain. En effet, Tibère fut envoyé en Pannonie, en amont du Danube, dès l'an 6 après J.-G.,à la tête d'une armée d'élite, forte d'environ 400,(M)0 hommes, et telle qu'on n'en avait point vu~encore au delà des frontières romaines.

Les Romains établirent, à l'embouchure de la Marck, one grande place d'armes, Carnuntum (Haimbourg?), et se préparèrent de là, à de plus grandes expéditions militaires. Le gouverneur romain de la Germanie du Nord-Ouest, Sentius Saltuminus, reçut l'ordre de soutenir l'armée principale. Du Rhin central, il devait, à la tète de trois légions.

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