AVANT-PROPOS
La première édition de YHistoire de la formation de la langiie française a paru en 1841 . Ce fut alors un véritable événement littéraire, ïDepuis quelques années, MSI. Fauriel, Raynouard, Paulin Paris, Guessard, Francisque Michel, A. Jubinal, Le Roux de Lincy, Méon, Ghabaille, et quelques autres, avaient attiré l'attention d'un public encore peu nombreux, sur les textes français du moyen âge; les préjugés, formés au dix-septième siècle et propagés au dix-huitième, contre cette vieille littérature nationale, commençaient à s'effacer; mais p^ur la plupart des lecteurs, le langage des aneiens textes restait un langage barbare, sans lien bieH marqué avec notre langue actuelle. Pendant ce temps, de l'autre c^té du Rhin, on avait trouvé en partie les origines du vieux français et suivi ses transformations régulières d'âge en âge. En
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d'autres termes,. nos voisins avaient une histoire et une grammaire de notre idiome primitif, tandis que nous ne possédions que des textes isolés.
Sans une grammaire, sans cet instrument indispensable, les efforts de nos érudits demeuraient impuissants, et l'étude de la langue de nos pères ne pouvait pas se répandre. Le premier en France, si nous ne nous trompons*, M. Ampère a tenté de combler cette lacune en un livre où, profitant d(* tous les textes publiés soit en France soit à l'étranger, et confondant ses propres recherches philologiques avec celles des Allemands, de Diez en particulier, il présentait, sous une forme vraiment littéraire, l'état présent des connaissances grammaticales relatives au vieux français.
Malgré quelques critiques un peu rudes, ce livie eut un très-grand succès, et exerça une notable influence ; il fut même assez rapidement épuisé. Dès la fin de l'année 1849, M. Ampère songeait î\ le réimprimer, mais d'autres travaux l'ont détourné de ce soin; c'était cependant une œuvre vers laquelle se tournait incessamment sa pensée. Combien de fois, en effet, ne m'a-t-il pas confié ses projets à cet égard, et exprimé ses regrets de ne pouvoir y donner suite! Dans un testament, daté
' Les Reclierches sur les formes grammaticales de la langtie française au treizième siècle^ par G. Fallot, 1859, constiluent une excoK lente monographie, dont M. Ampère a prolitê, mais non pas un Irait»* O'.nplot du genre de celui que nous ivimprimons aujourd'hui.
AVAKT-PROPOS. • III
de 1855, « il charge particulièremeul ses exécuteurs lesta men ta ires de publier une nouvelle édition de V Histoire de la formation de la langue franrni%e, » En obéissant à ce vœu qui était un ordw pour nous, noUs ne nops sommes pas seulement conformés au désir de notre ami, mais nous avons encore cédé aux sollicitations nombreuses qui de tous côtés se renouvelaient auprès de l'honorable Mileur, M. Didier*
La connaissance du vieux français a fait, depuis 1S41, des progrès considérables, M. Ampère le recoimaissait tout le premier, et voulait refondre son ouvrage. 11 est donc à jamais regrettable que nous ayons été privés de la révision d'un maître qui, seul, était en mesure de se corriger lui-môme dans de justes proportions. En de telles conjonctures, liés par un testament et invités parle public, nous ne pouvions pas hésiter un instant à réimprimer la Formation de la langue française; il a donc été décidé qu'on reproduirait intégralement le texte de M. Ampère, mais qu'on y joindrait des notes complémentaires ou rectificatives. Je ne pouvais pas songer un seul instant à prendre pour moimême une tâche à laquelle j'étais si peu préparé, je l'ai remise à M. Paul Meyer, archiviste aux Archives de l'Empire et l'un des directeurs de la Revtte critiquée. Ce jeune érudit, dont les travaux sont justement appréciés aussi bien à l'étranger
IV AVATîT-PROTOS.
qu'en France, s'^st scrupuleusement maintenu dans les limites qui lui avaient été tracées. Ses notes sont indiquées par des lettres et mises entre crochets pour les distinguer de celles de M. Ampère.
Nous n'avons jamais eu^la prétention de rendre l'ouvrage aussi parfait qu'il l'eût été si l'auteur avait pu mettre la dernière main à une nouvelle édition; nous croyons du moins y avoir introduit les rectifications importante; qu'il comporte.
Tout en restant fidèlement attachés au pieux souvenir d'une amitié, aussi vive que respectueuse, nous avons pensé qu'il nous était permis, en nous conformant aux instructions verbales, réitérées de M. Ampère, d'améliorer une œuvre qui, dès son origine, avait pris place parmi les manuels les plus estimés pour l'étude archéologique de notre langue.
Ch. Dauembeiig.
Paris, ce 16 juillet iS6».
PRÉFACE
Je ne pouvais aborder l'histoire des letlres françaises bans avoir tracé Phistoire de l'esprit humain en France dans les siècles antérieurs à leur apparition. J'ai traversé laborieusement ces siècles obscurs dans lesquels je n'ai trouve que des monuments latins, et j'arrive aux origines françaises de notre littérature.
L'époque où je vais entrer est une époque tranchée el se sépare nettement de celle qui la précède ; la fin du onzième siècle est signalée par une crise générale qui se fait ressentir dans toutes les parties de la société et deJa civilisation; TËglise, entre les mains de Grégoire III, est arrivée à proclamer sa souveraineté et à organiser sa puissance; la féodalité est aussi en pleine organisation, et manifeste cette organisation par le grand fait des croisades. A cAté de la féodalité, les communes paraissent, un art nouveau commence, des idiomes nouveaux
PRÉFACE
siî prodiiisont d'un bout de TEurope à Tautre, aussi bien les nouveaux idiomes germaniques que les nouveaux idiomes lalins ; c'est une transformation générale, ou, si l'on veut, une renaissance universelle; et au sein de cette grande transformation, de cet le grande rénovation sociale qui s'accomplit d'un bout de TKurope à Tautre, se place, avec quelque convenance et quelque grandeur, le berceau de la langue et de la littérature françaises.
La période que je vais parcourir s'étend de H 00 à 1400, et par conséquent comprend les douzième, treizième et quatorzième siècles. Ce sont ces trois siècles que j'appelle le moyen âge. Cette expression a été plus ou moins étendue, plus ou moins restreinte; on est fort libre à cet égard ; ce qui importe, c'est d'appliquer cette dénomination à une époque qui forme réellement un tout, un âge historique, qui ait son commencement, son milieu et sa fin. Or, c'est ce que je trouve dans l'intervalle qui sépare Tannée H 00 de Tannée 1400; l'époque antérieure, c'était la continuation et la lin de la culture latine. A partir du quinzième siècle, ou mieux du seizième siècle (le quinzième n'étant qu'une transition enire ce qui le précède et le seizième), à partir du seizième siècle commence Tliistoire véritablement moderne; entre la fin de ce qu'on peut appeler les bas temps, et les temps modernes, il y a un âge intermédiaire, un âge moyen, le moyen âge.
Si Ton considère pendant celte période l'ensemble de
J'iiisloire européenne, on s'aperçoit que cette histoire
peut être envisagée comme un développement qui se
c'6n)pfc«e de trois parties, une partie ascendante, une
pËrliè^è Fôn me permettra d'appeler ailmluafite, et
PREFACE. vu
une parlic descendante; alors il y a partout et en toutes i^hoses un mouvement ascensionnel, un apogée et un déclin. C'est en général le douzième siècle qui est l'époque d'ascension. Vers le milieu du treizième siècle on arrive à l*apogée, et depuis lors, surtout au quatorzième siècle, on descend.
Pendant le onzième siècle, la dynastie nouvelle s>st établie assez obscurément sur le trône de France ; c'est au douzième, sous Louis le Gros, que la dynastie commence à montrer quelque activité, et que la France coramepce à se former; c'est sous Philippe Auguste qu'elle grandit et devient glorieuse; et enfin,^ c'est au milieu du treizième siècle, au temps de saint Louis, que la France du moyen âge est à l'apogée de sa civilisation. Le quatorzième siècle est un temps d'anarchie, d'agitation et de dislocation ; c'est le temps de Charles le Mauvais, de Marcel, des Jacques, et enfin ce siècle, où la France du moyen âge se désorganise, expire dans la dcraence d'un roi.
L'Angleterre suit, en somme, une marche à peu près parallèle; de môme le treizième siècle est son grand siècle r c'est le temps de la lutte pour la grande charte signée en 1215; c'est le temps où les communes arrivent, où le gouvernement parlementaire est fondé. Puis le règne honteux d'Edouard If, venant après le règne brillant d'Edouard 1% annonce le déclin; Edouard 111 relève l'Angleterre; mais des désordres, des dissensions, une dislocation sociale assez semblable à celle de la France, remplissent les dernières années du quatorzième siècle, qui se termine, en Angleterre, par une révolulion analogue à celle de 1688 ; un roi est détrôné, et le «^hef d'une branche qui n'est pas la branche légitime est
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appelé au tMneen 1599 ; ceci mar(|ue nettement pour rAngleterre la fin cTune période historique.
L*Ilalie, grâce à ses villes commerçantes, à ses républiques maritimes, a pris dans l'histoire de la civilisation les devants sur le reste de ITurope. Cependant elle suit dans l'ensembte à peu près les mêmes phases ; le douzième siècle est son époque héroïque, ascendante ; il voit se former la grande ligue lombarde ; le treizième siècle est Tère la plu» brillante des républiques italiennes. En 1250, s'accomplit la révolution guelphe à Florence ; dans le Levant, Venise et Gênes se partagent la domination, et Gènes la perd à la fin du treizième siècle. Pise, qui avait brillé avant Venise et Gênes, voit finir sa puissance, en 1294, à la bataille de Meloria. Venise tombe sous loligarchie. Dans la plupart des républiques italiennes se manifeste, dès la (in du treizième siècle, et pendant tout le quatorzième, cette fâcheuse décadence qui remplace presque partout la liberté par le tyrannie; c'est le temps où, sur les débris des républiques, se fondent tant de petites principautés.
En Espagne, c'est au treizième siècle qu*est tranchée la question qu'on a agitée les armes à la main depuis Pelage, la grande question de Texpulsion des Arabes ; après l'admirable lutte du douzième siècle, lutte un peu balancée, il devient certain que les Arabes n'auront pas l'Espagne, et alors est fondé leur dernier royaume, qui ne doit tomber qu'au temps d'Isabelle et de Ferdinand^ mais hors duquel ils ne mettront plus les pieds, le royaume de Grenade. Alors aussi l'Espagne jette les fondements de son unité future ; les royaumes de Léon et de Caslille s'unissent dans les mains de saint Ferdinand. Alphonse X joue en Castille un rôle analogue, bien
PRÉFACE. IX
qu'inférieur, à celui de saint Louis ; il est lëgislaleur aussi, et déplus, savant et écrivain ; c'est pour l'Espagne du mojen âge l'apogée de la civilisation ; dans le siècle qui suit, la décadence et la désorganisation ne tardent pas à se faire sentir. Tout le quatorzième siècle est rempli par des dissensions intestines, des querelles de palais, de famille; Ton va ainsi jusqu'à Henri de Transtamare et Pierre le Cruel , et le moyen âge de la chevaleresque Espagne finit dans un fratricide.
L'Empire, dans la première moitié du moyen âge, est représenté glorieusement par l'illustre famille de Souabe; au douzième siècle, par Frédéric Barberousse; au treizième, par le brillant Frédéric 11, qui meurt en 1250, et qui a répandu plus d'éclat qu'aucun autre souverain sur le diadème impérial ; ensuite, le déchirement de l'Empire et sa décadence commencent et se continuent jusqu'à Charles IV, qui mutile et aliène les possessions impériales; enfin, dans la dernière année du quatorzième siècle, en 1400, on dépose le dernier empereur du moyen âge, le faible Yenceslas.
En face de l'Empire est la papauté ; son histoire, prise en grand, est encore la même. L'idéal que Grégoire VU avait posé à la fin du onzième siècle a été réalisé autant qu il pouvait l'être par quelques grands papes, dont les règnes remplissent la première moitié du moyen âge; c'est Alexandre 111, l'adversaire de Barberousse, celui qui le força un jour à s'humilier devant la tiare dans Téglise de Saint-Marc; c'est Innocent III, se posant en pacificateur, en arbitre entre le roi de France et le roi d'Angleterre, entre le roi de France et l'Empereur. Alors sont fondés les ordres mendiants, ces légions puissantes au service de l'Église ; alors est créée l'inquisition, son
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arme lerrible; en un mol, cest l'ère du plus grand ascendant et de la plus complète organisation de la papauté. Mais dans la dernière moitié du moyen âge la papauté décline, et le commencement du quatorzième siècle est marqué par le plus violent affront qu'elle ait éprouvé, le soufflet qu'elle reçoit dans la pci^onne de Bonifuce YIII. Boniface meurt après avoir été emprisonné et. bâillonné par ses ennemis, et en lui meurt la grande papauté des siècles précédents. Après lui, la papauté s'est exilée, elle devient Thôtesse du roi de France et son esclave. Le quatorzième siècle est pour elle une époque de misère, et ce siècle se termine par le grand schisme au sein duquel finit et s'abîme le moyen âge de la papaulé.
Cette marche de l'histoire des différents Etats ejuropécns se retrouve dans l'histoire des différentes portions de la vie sociale, de la civilisation.
Prenons la chevalerie : son âge héroïque, ascendant, c'est Tâge des croisades; les croisades sont l'expression, la mise en aciion, pour ainsi dire, de l'esprit chevaleresque ; c'est au commencement du treizième siècle que la chevalerie est considérée comme la plus grande des distinctions, qu'un roi de France, Philippe Auguste, arme son fils chevalier, peu de temps après que, suivant le récit des croisés, Saladin avait demandé cet honneur. Mais à peine la première moitié du treizième siècle estelle écoulée que l'esprit chevaleresque commence à décroître; l'enthousiasme qui produisit les croisades s'éteint de jour en jour, ou ne subsiste plus guère que comme une tradition et une imitation de ce qui a précédé. Rien n'est plus propre à marquer les progrès et la décadence de la chevalerie, que l'histoire des ordres
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chevaleresques, c cst-à-dire de la chevalerie passant de l'idéal des sentiments et des mœurs dans une institution ; ici les dates sont frappantes. Le premier ordre chevaleresque, celui des hospitaliers, est établi précisément la dernière année du onzième siècle, en 1100. Les Templiers paraissent peu de temps après, en 1118 ; ils sont brûles en 1314, au commencement du quatorzième siècle, quand la main qui allumait leur bûcher \enait de frapper à mort, au moins pour Tépoque du moyen âge, la papauté.
C'est aussi dans cet intervalle que commence et que continue à se produire l'élément nouveau, les communes. Elles ont paru dans le nord de la France à la fin du onzième siècle ; à cette époque, celles qui existaient dans le Midi, et qui se rattachaient aux anciennes municipalités romaines, ont subi une rénovation. En Espagne, et on Aragon surtout, elles avaient surgi dans la première partiedu onzième siècle; 6n Angleterre, c'est précisément en H 00, comme pour inaugurer les siècles du moyen âge, qu'on voit paraître la première charte de corporation, «elle de Londres. Pendant le douzième siècle, les commu-^ nés italiennes s'unissent pour résister à Frédéric Barberousse, et celui-ci cherche un appui contre elles dans l^s libertés qu'il accorde aux villes impériales de l'Alleniagne. Mais si ce nouveau germe se produit et se développe simultanément avec les autres éléments sociaux, >a destruction n'est pas pareille; et quand la papauté, la féodalité, la chevalerie s'abîment au quatorzième siècle, les communes grandissent ; les communes qui, on treizième siècle, ont été appelées dans le parlement en Angleterre en aide à l'aristocratie, sont , au commencement du quatorzième , appelées par Philippe