‹ Histoire de la formation de la langue françaiseChapitre 13 sur 77 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

PBmcam BÉSKÈMàXIM, BB LA TilAHSPOIUllATlOH

La marche qu*a suivie la formation de la langue française et des langues néo-latines, ses sœurs, a è(ë déterminée par certaines lois auxquelles ont obéi d'autres idiomes. Pour bien comprendre le fait particulier qui va nous occuper, il faut remonter au principe général dont il est une application.

On sait que tous les idiomes littéraires de l'Europe et une portion de ceux de TAsie font partie d*une grande famille, qu*oo a nommée famille des langues indo-germaniques, et, avec pins de justesse, famille des langues indo-européennes ; à cette grande famille appartiennent le sanscrit et ses dérivés, l'ancien et le moderne langage de la Perse, le grec, le latin et tous les idiomes qu*il a produits, tels que Titalien, l'espagnol,

2 FOllMATION DE LA LAN(tUE FRANÇAISE.

le français, etc., enfîn les idiomes germaniques, les idiomes slaves et même les idiomes celtiques. Ainsi, du pied de l'Hëcla jusqu'aux bords du Gange, une foule de peuples inconnus les uns aux autres durant des siècles, ceux-ci civilisés, ceux-là barbares, ceux-ci obscurs, ceux-là célèbres, ont parlé et parlent encore des langues extrêmement dissemblables au premier aspect, mais dont la parenté est incontestable; car non-seulement elles possèdent en commun un certain nombre de radicaux, mais encore la grammaire de chacune d'elles a de profondes analogies avec les grammaires de toutes les autres. Il y a plus ; toutes ces grammaires, à vrai dire, ne font qu'une grammaire unique, dont M. Frédéric Schlegel ^, M. Rask ', H. J. Grimm ', avaient déjà fourni plusieurs éléments et qu*a publiée enfin dans son ensemble M. Bopp^. Je considère cette analogie fondamentale des langues indo-européennes comme un fait acquis à la science, et je ne« crois pas devoir m'y arrêter. ^

Ce qu'il importe de remarquer, c'est que, dans la trèsgrande majorité des langues de cette famille, le passage des idiomes anciens aux idiomes modernes s'est accompli d'une manière semblable en vertu des mêmes tendances et des mêmes principes.

Il faut distinguer dans la formation d'une langue ce qui tient

* l'ei)er die Sprache und ^'eùsheit der Indier^ 1808.

- Umiersogelse om det garnie nordiske eller islandske sprogs aprindehc. KjobenhaTn, 1818.

3 Deutsche Granunatik, 1822.

* Verffleichende Grammatik deê Sanskrit, Zend, Griec/Uschen, Jjotnni' scften, lÂitfuiuijtchen, Golhiscken und Deutschen, 1833. Admirable travail qu'il faut compléter par le beau commentaire sur le Yacna, de M. E. Burnoui, et pour les langues ceUiques, par le traité de VAffiniié deê langues celtiques avec le sanscrit, de M. Adolphe Pictfet, 1837. — [Depuis lors ont paru sur les mêmes matières des travaux trop nombreux pour pouvoir être énumérés ici. Il suffira de rappeler la 2* édition de la Gram-maire <le Hopp. dont H. Bréal publie actuellement la traduction ; la Gramrnatica celtica de Zcuss, les lectures sur la Science du langage de Max Millier, le Vokalismus des Vulgârlaieins de Schuchardt, le Journal de grammaire comparée^ de Kuhn, etc., etc.]

à l'altération qui décompose Tidiome ancien » et ce qui tient à l'organisation qui reconstitue Tidiome nouveau.

Une langue s'altère soit dans la structure intérieure de ses mots, soit dans l'intégrité de ses formes grammaticales. Les mots, en vieillissant, tendent à remplacer les consonnes fortes et dures par des consonnes faibles et douces ; les voyelles sonores, d*abord par des voyelles sourdes, puis par des voyelles muettes. Les sons pleins s éteignent peu à peu et se perdent. Les finales disparaissent et les mots se contractent. Par suite, les langues deviennent moins mélodieuses ; les mots qui charmaient et remplissaient Toreille n'offrent plus qu'un signe mnémonique, et comme un chiffre. Les langues en général commencent par être une musique et finissent par être une ^gèbre. Hais ce n'est pas tout ; le changement qui dénature les mots s'étend aux formes grammaticales, ce qui est plus important, car les formes grammaticales sont l'âme des langues, les mots n'en sont que le corps. Avec le temps, on confond ces formes entre elles, ou on les néglige; on les emploie hors de propos, ou 6n cesse de les employer. De là résulte un langage mutilé, semblable à un corps privé de ses organes. Pour que ce langage reprenne une nouvelle vie, il faut qu'il reçoive une organisation nouvelle.

Cest alors que se manifeste l'action d'un principe régénérateur. L'antique synthèse grammaticale, en vertu de laquelle la bngue qui se meurt était organisée, cette synthèse est détraite ; les flexions grammaticales sont perdues ; on ne distingue plus suffisamment les cas des noms, les temps des verbes. Que faire pour sortir de cette confusion ? On s'avise d'exprimer par des mots séparés les rapports qu'exprimaient les signes grammaticaux, confondus ou abolis ; on supplée par des prépositions aux terminaisons qui distinguaient les cas des substantifs; on remplace par des auxiliaires celles qui marquaient les temps des verbes. On indique les genres par des articles et les personnes par des pronoms.

Ainsi sont nés du sanscrit, le pftli et les divers dialectes

prftcrits ; du zend, le persan ; du grec |incien, le grec modertie ; du latin, les langues néo-latines ; enfin, rallemand actuel» de l'ancieirallemand; l'anglais, de Tanglo-saxon ; le hollandais, du frison ; le danois et le suédois, de la vieille langue de la Scandinavie, conservée en Islande.

Cette altération a son principe dans la nature humaine. Il est naturel à Thomme d'altérer ce qu'il touche. Tout s'use par un maniement répété. Il est naturel, quand un mot revient souvent, de diminuer ce mut pour aller plus vite, et de substituer à un signe compliqué un signe simple. Comme il s'introduit des abréviations dans l'écriture, il s'introduit des abréviations dans le langage; un langage cursif succède à un langage développé. Confondre les nuances, négliger les distinctions délicates, est également naturel aux hommes, toutes les fois qu'ils ne sont pas retenus par l'autorité d'un corps dépositaire de la langue, ou par l'empire de la tradition littéraire; aussi voit-on la désorganisation des langues, suspendue aux époques classiques, quand des écrivains consacrés font loi, l'emporter quand ces siècles ont passé, quand une cause quelconque combat ou détruit l'influence de ces écrivains.

L'agent principal de l'altération et de la décomposition des langues, c'est l'usage. L'usage a deux instruments : le temps et le peuple ; le temps et le peuple agissent sur les langues dans le même sens, exercent sur elles une action semblable.

En comparant, à une époque donnée, le langage des écrivains à celui du vulgaire, on trouve entre l'un et l'autre des différences analogues à celles qu'on remarque entre un âge plus ancien et un âge plus avancé de la même langue. Le peuple tend à contracter, è mutiler les mots dont il se sert; car le peuple parle pour parler et non pour bien parler. Le peuple est pressé et paresseux ; pourvu qu'un mot rende sa pensée, peu lui importe d'articuler ce mot avec exactitude et de n'en négliger aucun élément. V4à pour voi4ày ç-a pour ce-la, f -dis pour je-disy sont des contractions introduites par l'usage. Le langage poissard est une contraction perpétuelle.

il en est de même de la plupart des patois, du napolitain, par exemple, et du génois, comparés à Titalien (a).

Dans l'usage vulgaire doivent aussi se confondre, et se confondent en effet, les nuances qui distinguent les cas et les personnes. Le peuple donnera le genre masculin à un substantif féminin, ou réciproquement; il dira f -aimons pour noiuaimons ; il mettra l'indicatif pour le subjonctif, le parfait défini pour le parfait indéfini. Je reviendrai sur ce point quand je traiterai en particulier de lorigine des langues néoiâtines ; il me suffisait en ce moment d*appuyer de quelques exemples ce fait général, que Tusage est la vraie cause de Taltération des langues, et que cette altération est d'autant plus sensible que la langue altérée a atteint une époque plus avancée, ou qu'elle ressent plus fortement l'influence des habitudes populaires.

Le principe par lequel se recomposent les langues est aussi un principe naturel à Tesprit humain. Il est naturel de rendre, par Tadjonction de prépositions ou d'auxiliaires, c'est-àdire par une sorte de périphrase, ce que les modifications granunaticales des substantifs et des verbes expriment mal ou n'expriment plus.

Suivons maintenant ce que j'ai dit de la marche générale des langues, des lois selon lesquelles elles s'altèrent et se recomposent, dans les principales branches de la famille indoeuropéenne.

En comparant le sanscrit avec les dialectes qui en sont dérivés, on voit prévaloir dans ceux-ci l'appauvrissement et la mutilation des mots. Le pâli et le prâcrit, les deux moins déformés d'entre les idiomes nés du sanscrit, offrent de nombreux exemples de contractions et de suppressions, de voyel-

1» [Ce que nous appelons « Titalien > est proprement un dialecte, le toscan, qui, à une certaine époque, est devenu la langue littéraire de lltiUe; le napolitain et le génois n'en sont pas la déformation, ce sont des dialectes congénères. Au contraire le < langage poissard > n'est rien de plus qu'une déformation populaire du français.]

les longues devenues brèves, de consonnes fortes devenues

faibles ^

Sanscrit,

Pâli.

Shircha,

têle,

sissa.

Grîchinah,

été,

giuiha.

Pradîpah,

lampe.

padipho.

Avatâranam,

descente,

otàranam.

Bhavanti,

ils sont,

honti,

Toûchnin),

silence,

tounhi.

Sanscrit.

Prâcrit.

Vrichabhah,

taureau,

vasaho.

Kritam,

fait,

kaaui.

Hâtrikah,

maternel,

màouo.

Adjnâpayatou,

qu1l fasse connaître, ânavedou.

Lokah,

le monde.

loo.

Gadjah,

éléphant.

goo.

Oupâdhyâyah,

maître,

ouadjdjhao.

Pour montrer les progrès de la contraction dans le persau moderne, comparé à sa source antique, le zend, il suffira de citer quelques mots dans lesquels cette contraction a été poussée très-loin et va jusqu'à cacher le sens primitif de certaines expressions composées.

Ormausd était en zend ahurô-mazdâû, ce qui veut dire le roi très-savant (a). Ahriman était akgro-niainyusj c*est-à-dire titre méchant doué d'intelligence^. Le mot persan A:Aoc/a, dieuy vient de quadâta^ qui en zend signifie créé de soi-même, et répond au sanscrit svayamdaiia, dont quadàta est déjà une première contraction' (b).

^ EsMoi wr le pàli^ de Burnouf et Lassen, p H5 et suiv., p. 159 et suit.

* Commentaire iur le Yaçna, p. 70-82, 88-92.

^ Burnouf, extrait d'un Commentaire 9ur le vendidad sodé, p. 26 eX'i'.

[a] [Ahurô ne signifie pas roi mais dieu. C'est le sanscrit a$ura qui, dans les Véda», a ce dernier sens.J

[b] IQuadâta n'est pas une contraction de svayanidatta^ mais suppose une forme sanscrite svadatta.]

PRINCIPES GÉÎÎÉRAUX. 7

Zarathvstra est devenu en persan zerdusht, plus différent du mot zend que le Zoroaster des anciens ^

En grec moderne, on trouve des contractions très-fortes, ex. : vairôç pour iva <mày%iç. En outre, la prononciation moderne a afîaibli et dénaturé le caractère de la vieille langue, quand ce ne serait que par cet iotacisme qui a mis un son aigre et criard à la place d un son plein et grave.

Je ne parlerai pas ici des langues d'origine latine, auxquelles sera consacré le chapitre suivant.

Les langues germaniques modernes ont toutes, excepté le suédois, remplacé par des e sourds l'a et Vo si fréquents dans les anciens dialectes. Pour s'assurer combien les mots sont devenus moins pleins, moins sonores, et combien la contraction a prévalu dans les langues germaniques modernes, il suffit de placer en regard une page d'Uliiias et une page de tothe, une page de l'Edda et une pa^e d'Evald, une page de la chronique saxonne et une page de Hume. Ici je me bornerai à opposer l'ancien allemand Àe/t(/o$' à Ae/r/en (prononcez held'n)^ l'anglo-saxon klaford à lord.

Les langues slaves modernes offrent souvent le bizarre aspect de plusieurs consonnes qui se suivent sans être séparées ' par aucune voyelle, ce qui produit des mots dont la prononciation semble impossible. C'est que, dans Tancienne langue siavonne, ces consonnes étaient séparées par des voyelles, maintmant perdues. On dit aujourd'hui en Carniole bersda, une bride; on disait en slavon, berasda. Clza, larmcy en tchèque ou bohème, s'écrivait en slavon, c/asa^.

Parmi les idiomes celtiques, celui qui possède les plus anciens monuments écrits, et par conséquent offre les plus anciennes formes, c'est l'irlandais. Aussi les mots irlandais, comparés à

' CommaUaire sur le Yaçna^ p. 12 et 14.

' Die heyde œUeUen Denkmœler der deulschen Sprache berausgegt'beii VQB J. Grimm. 1812, p. 5.

' J. Dobrowsky, InitiitUiones Imguœ êlavicœ, 1822, p. 115.

leurs analogues gallois, ont-ils en général plus de plénitude, ceux-ci au contraire sont plus contractés et plus brefs (a). Exemples :

Irlandais.

Caemh,

Nochd,

Sneagh,

Cothaig,

Headhon,

Samhail,

Punam,

Adhbadh,

amour,

nuit,

œuf de ver,

conserver,

milieu,

semblable,

vent,

habitation,

Gallois.

eu.

nos.

néz,

cadw.

mêz.»

hével.

fwn.

azev.

Breton,

nîs et nés.

La même altération a lieu en passant du gallois au breton.

Gallois. Breton.

Pudyr, poussière, paot *.

De plus, chacun des idiomes dérivés est beaucoup moins riche en formes grammaticales que les idiomes primitifs. Le duel, qui existait dans les noms en sanscrit, a péri en pâli* H en prâcrit. Dans la première de ces deux langues, les déclinaisons, si nettement tranchées en sanscrit, se confondent; un grand nombre de mots de la huitième, par exemple, suivent la première'. Le duel a disparu en pâli des verbes conune des noms. Le passif est rarement employé ^. La conjugaison

*■ Voyez Pictet, de V Affinité des langu^ celtiques avec le êonteni^ passim.

* Essai sur te pâli, p. i06 et 108.

» Ibid., p. 113.

* Ibid., p. 119.

[à] [Les rapprochements qui suivent doivent être acceptés avec réserve. Ainsi caemh est un adjectif qui signifie beau': eu, également adjectif, est traduit dans le Welsh dictionary de W. SpArreU, par amiable^ beloved. Un autre des mots cités, punam, ne se trouve dans aucun dictionnaire.]

PRINCIPES GÉNftRAUX. 0

pâlie, disent les savants et judicieux auteurs de V Essai sur le pàli^ offre peu de temps, et seulement ceux qui sont indispensables ^ Selon eux, un seul temps parait répondre à Tim* pariait, au parfait et à l'aoriste du sanscrit*.

M. Lassen, qui a fait une étude si approfondie des dialectes employés par les auteurs dramatiques indous et des langues provinciales, dont ces dialectes paraissent offrir un état anté rieur moins altéré que leur état actuel, reconnaît que tous ont subi les changements que le cours du temps amène en général, et ne diffèrent pas à cet égard des langues tudesques et néo-latines*.

En effet, à mesure qu'on s'éloigne du type original, le sanscrit, les flexions s'effacent déplus en plus. La langue employée dans les drames a perdu le duel et le datif*, l'imparfait et le pariait •.

Les idiomes provinciaux du Penjâb,desMaharattes, etc., qui sont arrivés à un état de décomposition plus avancé, ne présentent plus que de rares vestiges de la déclinaison sanscrite*.

Le persan a perdu la riche déclinaison du zend, qui posséfiait autant de cas que le sanscrit. Le passif simple n'existe pas, 00 exprime le sens passif par le verbe être,

£n grec moderne, on confond les différents cas les uns avec les autres'', et il n'y a que quatre cas pour chaque déclinaison* ; on met l'aoriste pour le parfait et le plus-que-parfait.

> £Mai 9ur le pâli, p. ISO.

«/6irf.. p. 1Î6.

• Neqae alia est ratio ci^uslibei linguae aut theotiscœ aut romanicser ^vti propagavertt aobilis et antiqua mater gothica aut latina. Lassen, /nffrWi'ones linguœ pracriHcœ^ p. 30.

*/M.. p. 46 et 209.

• /Wd.. p. 333.

• /WjI., p. 4(5.

Grammaire gitsoqae ( ar Minolde Minas, p. 15 et Si.— [On ne les con- ^ood pas, seulement on ne les emploie pas absolument de même qu'en grec ancien; ainsi knb se conslhiit avec Face, et non avec le gén. En ootre le datif ayant disparu est remplacé par Tacc. précédé de tlç,], ' David, Suv<mTcx6i irapa(X)ii|if<r/uu{$, p. 9.

Trois seulement des langues néo-latines offrent, comme nous le verrons, quelques vestiges des formes de la déclinaisoii latine. Le système de déclinaison des dialectes germaniques est aujourd'hui très-imparfait : les dialectes anciens possédaient plusieurs déclinaisons et plusieurs cas; le duel même existait •dans le méso-gothique ; on ne le trouve dans aucun dialecte germanique vivant.

Les dialectes breton et comique sont moins riches en formes grammaticales que le gallois, plus anciennement cultivé.

Pour les dialectes slaves, ils ont beaucoup moins varié que les autres idiomes de la même famille. D*une part, dans leur état actuel, ils ont conservé à peu près intacte l'ancienne déclinaison slavonne, et de l'autre l'ancien slavon offre déjà le même emploi des auxiliaires verbaux que les dialectes plus modernes. Hais il faut se rappeler qu'il ne s'est pas écoulé un aussi grand nombre de siècles entre les plus vieux monuments des langues slaves et les plus modernes, qu'entre les divers âges que nous avons comparés dans les autres langues de la même famille.

On a vu par ce qui précède que raltération et la désorganisation de la langue se sont manifestées par des effets à peu près semblables dans tous les idiomes de la famille indo-européenne : il faut montrer maintenant que, dans presque tons aussi, on a employé le même remède contre le même mal, on s'est avisé du même expédient dans la même détresse.

Là où les cas sont devenus trop peu nombreux pour subvenir à tous les besoins de la pensée ; là où, par suite de cet appauvrissement, la même terminaison a pu être employée pour des cas différents, afin d'écarter la confusion, on a placé devant le substantif diverses prépositions. Là où les modes, les temps simples des verbes ont succombé, on les a remplacés par des modes et des temps composés, qu'on a formés au moyen de différents verbes, comme être, avoir ^ vouloir, faire, c'est ce qu'on nomme des auxiliaires.

Le bengali, idiome dérivé du sanscrit, fait un grand usage des verbes auxiliaires ^ Il les emploie pour fermer quatre de ses moâes : le potentiel, Toptatif, l'inceptif, le fréquentatif, et plusieurs de ses temps. Le passé se forme au moyen du verbe laire (exactement comme en anglais).

Dans rindoustani, dialecte plus altéré que le bengali et plus soumis que lui aux influences étrangères, on emploie le verbe être et le verbe demeurer comme auxiliaires' ; le passif se forme par un «redoublement du verbe être. Le verbe aUer s'emploie comme aui^iliaire des verbes passifs'.

L'ancienne déclinaison zende, semblable à la déclinaison sanscrite, et qui a perdu dans le persan moderne plusieurs de ses cas, les a remplacés par les prépositions der, be, ez *. Plusieurs temps composés du passé et du futur et la voix passive se forment au moyen du verbe être '.

Le grec vulgaire, qui a perdu le parfait et le plus-que-parfait*, forme ce dernier au moyen du verbe avoir ^, et le futur au moyen da verbe vouloir , comme en anglais. On place la particule va devant le subjonctif, conuneen français la particule que.

Je reviendrai avec détail sur ce qui concerne les langues néolatines; je me borne à rappeler ici les prépositions à et de, employées pour remplacer les cas latins, et les verbes auiitiaires être et avoir^ conununs a toutes ces langues.

Les langues germaniques ont remplacé également par des prépositions les terminaisons des différents cas perdus. Toutes emploient les verbes auxiliaires devoir, devenir ou vouloir, pour le futur. Mais cet emploi des auxiliaires remonte

' Dauglilon, Rudiments of bengali grammart p. 71.

' Gikhrist, Hindotsêtanee philolog., p. zxxit-t.

' Rudiments de la langue lùndoustani, par M. Garcin de Tassy, p. 87.

* WUUams Jones Works, t. V. A grammar of the penian tanguage, p. S03.

> W. Jooes. t. V, p. 226 et 229.

* XiDoîde Minas, p. 5S. •

^ DaTÎd, £uvojcrix6< "Kaptô-Xti^ufiéit p. 45.

jusqu'à une époque fort reculée, jusqu'aux plus anciens monuments des langues germaniques ; il existe déjà dans le gothique d'Ulfilas, au quatrième siècle.

11 en est de même des dialectes modernes slaves. Dans la TÎeille langue slavonne on trouve déjà le prétérit composé* avec iesmi (je suis), et deux autres temps formés à Taide de verbes auxiliaires.

Il résulte de ces derniers faits que nous n*avons pas les langues germaniqueset slaves à un degré de perfection qui corresponde à celui dans lequel nous possédons les anciens idiomes de l'Inde, de la Perse, de la Grèce et du Latium. Un état analogue et plus complètement synthétique que leur état actuel a sans doute existé peur les idiomes germaniques et slaves ; mais il est antérieur aux plus anciens monuments de ces deux langues que nous possédons.

Parmi les langues celtiques, l'irlandais, qui offre les monuments les plus anciens*, présente aussi des formes grammaticales qui manquent à tous les autres dialectes; il possède des vestiges de déclinaison, et notamment le datif pluriel en aibh^ analogue au sanscrit aM|^a« et au latin abus.

Les dialectes bretons et comiques, qui sont plus éloignés du type primitif que le gallois, ont l'auxiliaire je faiSj mi a gura (corn.), me a gra (bret.)'.

Le gallois exprime le passif directement par des désinences spéciales. Le breton n'en possède point et se sert du verbe être comme les langues néo-latines. Le comique est dans une situation intermédiaire, il possède les formes passives du gallois et emploie le verbe être comme le breton.

Nous avons donc vu s'appliquer, dans leur ensemble, aux

* Prseteritum circumscriptum. DohroyifskyJnMutUmeiUnguœslavieœf p.SSSetsuiv.

* M. Fauriel estime que quelques-uns remontent au quatrième oa cinquième siècle.

^ Courson. Essai sur V histoire ^ la langue et les institutions de la Bretagne armoricaine, p. 162-7. Yoy. aussi de la ViUemarqué, Chants populaires de la Bretagne f introduction, p. ii.

idîMoes indo-européens, les lois générales de la transformation des langues, telles que nous les avions posées d'abord, et telles qiie nous les verrons bientôt s'appliquera la création des idiomes néo-latins.

Mais l'existence de ces lois n* est pas restreinte au champ, si vaste qu'il soit , des langues indo-européennes. Les langues sémitiques, si différentes de celles-ci par leur oi^anisation, ont subi des transformations analogues. En ce qui concerne remploi des prépositions et des auxiliaires, l'arabe vulgaire parlé aujourd'hui est, par rapport à l'arabe littéral employé de fout temps dans les livres, ce que sont les dialectes néo-sanscrits, néo-grecs, néo-latins, néo-germaniques, comparés au sanscrit, au grec, au latin^ à l'allemand ancien, ce que sont, partout dans la famille indo-européenne, les dialectes populaires comparés, aux langues savantes.

L'arabe vulgaire a perdu les terminaisons des cas *, et les remplace par des prépositions.

Dans les verbes, le temps présent lui-même s'exprime au moyen d'un auxiliaire, ammal^ agissant*; le futur au moyen da verbe bedd, qui joue exactement le même rôle que leshall des Anglais. L'imparfait, le plus-que-parfait, le futur passé se forment avec le verbe auxiliaire kian; la voix passive a presque entièrement disparu dans l'usage'.

Enfin, une langue qui diffère de toutes les autres, sous bien des rapports, sous celui que nous considérons, se soumet à la loi commune, autant que sa nature le permet, je veux parler de la langue chinoise.

On ne peut rien dire de l'altération et de la mutilation des vocables, car l'écriture ne représentant point la prononciation, nous n*avons aucun moyen de déterminer les changements que celle-ci a subis ; d'ailleurs la nature monosylla-

* Grammaire arabe vulgaire, par Â.-P. Caussin de Percerai, 18'i4, îM», p. 45.

*/W., p. i4 etsulT.

» iWrf., p. 9.

biqae de la langue chinoise a dû la mettre, à cet égard, dans des circonstances exceptionnelles. Il n*y a pas lieu à contraction ou à mutilation pour un monosyllabe : un atome ne se comprime ni ne se divise.

L'ancienne langue (kou wen) n'avait rien qui ressemblât à des déclinaisons et des conjugaisons. Elle n'exprimait que par la place des mots dans la phrase les relations que les langues comme le sanscrit, le grec et le latin exprimaient par des désinences. La langue moderne et vulgaire [kouan-hoa) a éprouvé le besoin d'être plus claire, plus explicite que la langue ancienne.

Si le chinois n'a pu perdre des cas qui n'ont jamais existé, on voit du moins s'accroître, dans le langage moderne, l'usage des prépositions qui les remplacent. Dans le langage moderiie, les verbes joignent, aux difTérents temps, des signes distincts, qui jouent le rôle de véritables auxiliaires.

Déjà dans l'ancienne langue, tsiang se plaçait devant le verbe pour désigner le futur; dans le langage moderne, on se sert en outre, et beaucoup plus fréquemment, de yao^ vouloir; on se sert de liao et de kouo (passer) pour désigner le passé. Le passif se forme par le verbe kien (voir).

Ainsi le principe qui, dans les langues indo-européennes, fait prédominer l'emploi des prépositions pour désigner les cas et l'emploi des auxiliaires, pour désigner les temps et les modes, à mesure qu'un idiome est plus nouveau ou plus vulgaire, se retrouve dans les langues sémitiques, et n'est pas même étranger à la langue chinoise. Ce principe, qui a présidé à la formation des langues néo latines, et du français en particulier, est donc un principe général auquel obéissent des langues bien différentes et bien éloignées de la nôtre. Il constitue une loi du langage, et repose sur un procédé naturel à l'esprit humain.

De ce qui précède, on peut tirer cette conclusion, impor* tante pour l'histoire de notre langue, que ce n'est point, comme on Ta dit, la conquête germanique et les suites de cette cou

qiiéte qui lui ont donné naissance. Les peuples germaniques ont importé dans notre pays un assez grand nombre de mots; ils ont indirectement aidé à la décomposition de la langue latine dans les Gaules, en bouleversant la société, en amenant on état de choses tel, que les traditions et les habitudes littéraires, qui protégeaient la pureté du langage, ont dû s'effacer ou se corrompre rapidement, et le langage négligé des classes incultes l'emporter, dans Tusage, sur le langage soigné de la société polie. Mais la langue latine s'est transformée d'ellemême dans les idiomes néo-latins, en vertu de lois générales et non par suite d'événements particuliers. Voyons maintenant comment cette transformation s'est opérée.

Page 1