CHAPITRE IV
FOiuns omuniATi-
Après avoir montré d'une manière générale comment l'ancien français est sorti du latin, il me reste à suivre dans le détail l'histoire de la formation successive de notre idiome.
Dans ce but, j'envisagerai l'une après l'autre les deui parties dont toute langue se compose : la grammaire et le voca* bulaire. La grammaire française est sortie tout entière de la grammaire latine. Il n'est aucune de ses formes grammaticales dont une forme latine ne soit le principe. Remonter des secondes aux premières et montrer comment elles se tiennent par l'intermédiaire de l'ancien français, sera le but des premiers chapitres qu'on va lire. Dans ceux qui' suivront, je rechercherai les origines de notre vocabulaire. Je tenterai d'établir la base d'une étymologie rationnelle. J'indiquerai d'après quelle loi la grande majorité des mots français nous est venue du latin. Je ferai la part de chacun des idiomes qui ont fourni leur contingent à la composition du nôtre. Je suivrai au sein de la langue moderne les derniers vestiges de la langue ancienne. Si je remplissais dignement ce programme, j'aurais fait assister le lecteur au travail de l'organisation de notre langue depuis la racine jusqu'aux rameaux, depuis l'embryon jusqu'à l'homme.
La présence de l'article n*est pas un fait décisif dans la classification des langues ; car des idiomes de même famille, et trés-rapprochés du reste, diffèrent à cet égard.
L*article n'existe ni en sanscrit, ni en latin, ni dans les langues slayes ; il existe en grec, dans tous les idiomes germaniques anciens et modernes, et dans toutes les langues néolatines.
C*est que larticle n'est pas une portion essentielle du langage ; là où la flexion des cas est marquée par une variation de désinence, Tarticte est à peu près superflu, granuiraficalement parlant ; c'est ce qui a Heu en grée.
L'article, au contraire, est nécessaire là où les nombres et les genres ne sont pas marqués par des terminaisons constamment distinctes. Ainsi le fils et les fils y le fragile et la frugikj se confondraient sao» l'article.
L'article se place en général avaat k substantif. CeU« régie ne souffre d'exception que dans un seul idiome nèo-latia, le valaque. ParieU^ muraille ; pajriete4e, la muraille ^ L'ancien idaudais et le suédois mo<kriie placent aussi, dans certains cas seulemeat, Tarliele après le substantif*.
L'article, dana les langues néo-latines,, eet veiiu évideauBeat du pronom démoastraiif latin.
On le conçoit; le pronom démonstraiif, qui, coaune sonaom l'indique, montre et désigne l'objet, est en qfudque sorte un article eoiphatique.
De cette analogie de sens et d'emploi entre le proaomi démonalratif et l'article résulte probablement une ressemblance de aon^ qui se montre à la fois dans le grec et dans certains idiotnea germaniques.
Eagrec, ô, q, ti» n'est pas très-différent d'oc «t ô.
En allemand, dtr, disy dos, de dieser^ dièses dièses.
' J. Alexj, Grammatica daco^omana. Vienne, IS^, p. 38.
* En islandais, auga-t, ^eù/t-nn, tunga-t^ 8kiph-4f anvitning till is- Umdêkan eller nardUka fàrtaprahet af. Er.-Cbr. Rask. SUhîkkolm, f 818,
FOKHES <GRA)IMAT1CAIÏS. 37
En anglais, tke^ de ihisy that^,
Vïïprès ^éde doixMe antAogîe ée Vnttide et An |)ron4mi démoDiAralif, on ne saurait être snrpris que te pronom •Aémènstrstif faitm aît émnè naissance à rurticle des birgnes néolatines. C'est ce qui est arrivé, «t on Ta «ufBsanunent Aémontré, en faisant voir déjà dans le latin ancien, et. surtout dans le latin des bas temps, illcj pris dans un sensde phis en plus semblable à celui de Tarticle*.
Ce que je Tins tâcher de faire, ce sera de montrer cmnment l'ancien article français e^ sorti du démonstratif latin t/fe, et comment il s'est transformé en notre article actuel /e, fci la.
Le passage du démonstratif itte à f article néo-latin s'est opéré de deux manières : parle retranchement de la seconde sjnabe du démonstratif, et par le retranchement de la première.
U première partie (Tilk, légèrement modifiée, a donné naissance à e/, Tune des formes de l'ancien article français, qui lai est commune arec le proyençal et l'espagnol tL L'italien seul n*a pas altéré la voyelle initiale d'tfie, et a fait t7.
£1, au nominatif, est très-rare; M. Raynouard n'en cite qu'un exemple, et cet exemple est tiré d'un texte altéré*.
La seconde syllabe des cas obliques du démonstratif a produit /t et lOy formes anciennes de Tarticle français, connne el, et plus usitées.
* Sor oeCte aatlogie do pivBom déraenelratir et de Tirtide 4mm te grec d les langaM geomaniqaes, T«fez &aak, UadgrêôgeUeom dût gami£ noréen eîier ùlandske sprogs oprindelse, Kiobenhayn, 1818, p. 238.
* Baynoaard, 1. 1, p. 47. Villeroain, Tableau de la lUUraiure au moyen â^e, t. I, p. 89 et 90. Damarsais, Logique et principes de gramnunre, p. 225. D'autre part, bien que dans le français dn moyen âge lepronom déiDDostratif ne dériTe pas cftffo, j*ai troaté if dieu pour ce dieu dans nadre de H NarmatU, p. 464; raah celte Teiwon française d^anechronapie latine aimnde en latinismes. — [Ou phitM en italianismes.]
^ Vûgez faUot, INcA. aiir la langue franc, tm frei^nèttie tiMe tet ses iiaîeties, p. 16.— (On peut même affirmer que cette forme n'existe jas; l'article masculin est au cas sujet du singulier H.]
Illi a produit IL
Li n'est pas seulement la forme du pluriel, comme semble rindiquer M. Raynouard, sans doute par distraction S car luimême dit que el et lo s'emploient rarement au nominatif et cite un exemple de li au singulier,
Et li Si al Grieu se reveUa.
Et le fils du Grec se révolta.
11 n'est pas besoin de citer d'eiemples d'un fait si constant ; li esr réellement la forme la plus usitée du nominatif singulier masculin.
Illo et illum ne peuvent être séparés. L'm se prononçait à peine, et les sons o et u étaient assez voisins pour être mis sans cesse à la place lun de l'autre. De ces deux désinences semblables, lo et lum ou lo-m sont venues les formes d'article lo, luy lou, dont le son toujours plus sourd a fini par produire le, qui se montre déjà, même dans les deux genres, au moyen âge '.
Le existe en valaque comme en français.
Ainsi le démonstratif latin Ule, soit par la première, soit par la seconde moitié de ses cas obliques, a formé le nominatif singulier de Tarlicle masculin.
L'article féminin est né de même en se détachant de la fin des mots t/Ja, illa(Tn)y illa, 11 a été constanunent la dans presque tous les dialectes néo4atins'.
Au nominatif, la, dans l'ancien français, est quelquefois remplacé par la forme masculine ancienne li, ou par la forme masculine moderne le, Jean de Condeit intitule Li fourmis, la fable qui commence par ce vers :
* Grammaire comparée ^ p. 2 et 7.
* Diez, Gramm. der Romanischen Sprachen, t. II, p. 36. — [Lg ne se rencontre au féminin que dans le dialecte picard.]
' U faut excepter le valaque, où l'article féminin est a, U, oa plus souvent que la; le portugais, où l'article féminin est a aussi bien que dans le patois napolitain; enfin le génois, où il est ra. Yoyei CiJUara Zeneiu di Gtan-Giacomo Cavalli, Genoa, 1745.