IMPARFAIT
Singulier.
Première personne.
Le valaque, si dépouillé au présent des caractérisliques latines, ne conserve à l'imparfait que celle de la première personne, laudaa-my tacea-m^ audia-m ; en outre, il perd à toutes les personnes le b qui indique l'imparfait dans laudabam. L'italien, au contraire, conserve le signe indicatif du temps (le 6, qu'il change en v) et perd ïm final , signe de la première personne ; amava , legeva , tidiva. Le roumanche est dans le môme cas ; l'espagnol, le portugais et le provençal conservent le V seulement dans la première conjugaison. L'espagnol fait voir à quel point le v, dans les quatre idiomes, est identique au b latin , car il écrit cantaba, comme les Latins écrivaient cantabam, et prononce cantava^ comme les Italiens. Dans les autres conjugaisons, Tespagnol, le portugais et le provençal s'écartent davantage du type latin, et forment la première personne de l'imparfait en ia (ténia, sentia, au lieu de ieneva sentiva). Cet ia a peut-èlre son point de départ dans le te do sentiebam; en supprimant Vm final, comme dans la première conjugaison, et le b, comme en valaque, on arrive à sentiea, d'où sentia. Enfin , dans l'ancien français, on trouve, pour la première conjugaison seulement, la terminaison eve^ chanteve^, analogue à l'italien, cantavay et beaucoup plus souvent la terminaison oue pour ove.
« Cette forme est rare; M. OreUi, AUfr. Gramm,, p. 100, en cite plusieurs eicmples fort anciens. Dans le patois des environs de Lyon on dit amave, chatUave; mais comme ce patois relève plutôt du provençal que du français, il vaut mieux citer, comme l'a fait M. Oiez, le wallon qui remplace le v pjr /, dans stopef (je bouchais), recwuef (je recevais)- Diez, Gram. rom. spr., t. Il, p. 186. Voy. aussi la conjugaison wallonne; Dictionnaire wallon- français ^ par L. Remacle, p. 18 et 23. — (La terminaison eve est surtout bourguignonne.)
L'histoire de la formation de Timparfait peut éclairer, au moins sous le rapport étymologique, la question souvent controversée de ce qu'on appelle Torthographe à la Voltaire.
La terminaison oie des deux dernières conjugaisons a fini par remplacer la terminaison oue de la première ^ et par dominer exclusivement. Au seizième siècle, on a supprimé Ye muet, et on a écrit o^ avec un y que rien oe motivait (j'estoy), mais Xy était alors à la mode dans Torthographe française ; on récrÎTait dans roy, royne^ loy^ Ytalie, sans aucune raison*. Peut-être Tépithéte ajoutée à cette lettre lui prêtait-elle un charme pour les hommes de ce siècle érudit, et l'employait-on si fréqueniment, pour V amour du grec. Puis on a rejeté cet y ridicule, et on a mis à la fin du mot Vsy qu'on a mis aussi à la première personne du présent, ainsi on est arrivé à la forme faimoiSy contre laquelle s'est élevé Voltaire.
L ai, qu*il a proposé de substituer à l'ot, a l'inconvénient de ne pas être étymologique. D'après ce qui précède, on a vu que l'a ne figure à aucune époque dans la terminaison de l'imparfait français. La forme de ce temps la plus semblable au latin, la forme en eve elle-même, a remplacé l'a d'afram, par un e. Va ne parait pas non plus dans les autres terminaisons oue, oie, eie. L'ètymologie ne l'indique donc en aucune façon.
L'imparfait en eve s'est changé de bonne heure en oue'. Le passage a dû se faire par ove ; parleve, parlove^ parloùe.
' J'ai déjà parlé du passage de ta en oie, qui est très-naturel (via, veie, vou); quant à celui d'oue en ot^, il peut étonner davantage, cependant il Q'est pas sans analogue. Le nom de Voie était oue; de là la rue aux oues, d(mt on a fait la rue aux Ours.
* Cette manie, dont la langue française a conservé longtemps et n'a pas encore effacé toutes les traces, existait déjà au moyen âge. L'auteur de VJaoire de li Nomiani, écrit Ythalie; Voltaire, le novateur en ortho- F^phe, signait, gentilhomme de la chambre du roy; nous écrivons : enroyer, dévoyer.
^ Oue est quelquefois remplacé paroe. Voy. Orelli, p. 103. Mais celte Tariatîon est de peu d'importance, puisque, dans la basse Normandie, quelques lieues sufllsent pour établir la même différence entre le langage qu'on parle auprès de Valognes et celui qu'on parle dans certaines parties du Tal-de-Serre. (Renseignement communiqué par H. de GerviUe.)
i66 FORMATION DE LA LANGUB FRANCHISE-
M. Raynouard et H. Orelli n'ont point remarqué que cette forme d'imparfait en aue était particulière aux verbes de la première conjugaison néo-latine ; mais les exemples mêmes qu*ils citent prouvent qu'il en est ainsi*.
M. Raynouard, cite, comme ayant l'imparfait en oue, amoue, aoroue (adorabam), aloue {laudabam)^ desirouey criante^ esperoue, esgardoue, e^dreçoue, menjouej mesdloue, osoue, parloue^ encerckoue, pensoue, remembroue, purpensoue^ g^id&ue, regardoue^ parlaue, cuveitoue^ alouent, pLoroueni, contrariouenly errouent, re^posoueni, chantouerU, amanestouenty reho- Ument. Tous ces mots sont de la première conjugaison néolatine ; il en est de même de ceux que cite H. Orelli.
Dans les autres conjugaisons, celles qui, en portugais, en espagnol et en provençal, ont ta, au lieu d'eva^ iva, l'imparfait français a été en eie et oie^ diphlhongues qui, d'ordinaire, correspondent au son ia (via, veie, voie).
Il n'y a pas grand'chose à ajouter sur les différentes personnes de l'imparfait à ce qui a été dit à l'occasion du verbe avotr.
Passé».
Plusieurs verbes des deux dernières conjugaisons dans l'ancienne langue, avaient leur passé moins contracté , et par là plus semblable au latin, que dans la nouvelle. On trouve pour il rit, maintenant semblable à la troisième personne du présent, risiMi {risU). On a dit successivement presittes, préutes, et prisUs». (Voy. Orelli, Altfr, Gr, p. 253-5.)
Singulier.
Première personne,
Vi caractéristique final du passé en latin s'est maintenu dans le valaque, laudai, batui, audii; dans l'italien, canUi
* Voy. Raynouard, Gramm, eomp,^ p. 244 et suiv., et OreUi, p. 105-4.
* Le roumanche n'a point de passé simple.
FORMATION OU VERBE. i67
vemleiy partit ; dans le provençal, aniei^ ici; terni, ei senti; enfin, dans le français, faimaijje vendis, je sentis. Dans Tancienne langue, le passé des deux dernières conjugaisons était « aussi bien que celui de la première.
E jo meismes le vi.
Chr. de J, Fantasme, v, 1775.
Dans la première conjugaison, Yai s'est prononcé é. Ce son s'est écrit en espagnol par un e; mais le portugais laisse encore voir ïi, dans canléi.
Vi de la première personne se conservait dans plusieurs verbes français qui l'ont perdu; comme on disait fui pour je fus, on disait je reçui pourje reçus, je soi pour jesus,
Oncques mais ne toi que amors fu.
' Barb., Fabl. et Contes, t. IV, p. 154.
Je ne sus jamais ce qu'était qu'amour.
Deuxième personne.
L'italien reproduit intégralement la désinence de la seconde personne latine» dans la troisième conjugaison (venistiy, la forme contractée usitée en latin dans la première [amasti), et la forme latine légèrement altérée dans la seconde /e^e^^t (lat. kgisH).
Aucun autre dialecte n'est en cette circonstance aussi semblable au latin. L'espagnol, le portugais, sont, après l'italien, ceux qui s'en rapprochent le plus ; ils ont aste, este, iste, pour asti, esti, isti. C'est [a même terminaison , en changeant la voyelle finale. Le provençal, aimest, iest; temist, est; sentist^ ne change pas, il supprime la voyelle ; mais le corps, pour ainsi dire, de la terminaison latine, st subsiste.
Il subsiste encore dans l'ancien français, mais seulement dans la première conjugaison, tombast; et là même, il a été remplacé par un s, tu tombas. Dans les autres conjugaisons, le
I a disparu à Torigine, tu mordis, tu sorti». Le t de la première, dans tomhasty a cessé bientôt d'être prononcé, et enfin il a cessé totalement d'être écrit.
Troisième personne.
Dans la terminaison de la troisième personne, arnaviï, le r a disparu partout. Le t final a disparu également du valaque, de l'italien, de l'espagnol, du portugais. 11 est resté dans le provençal, chantât^ temet^ sentit; mais ici le t commence à chanceler : on trouve senti pour sentit, et même, selon H. Raynouard, terni j^our temet.
Le français actuel a conservé le t dans la deuxième et la troisième conjugaison, il vendit, il avei^tit ; il Ta perdu dans la première , il aima. L'ancienne langue disait il aimât ou ii. aimad.
Et à Anne sa mailler, que il tendrement arnad, une partie dunad.
Ijcs Rois, p. â.
Et à Anne sa femme, qu'il aima tendrement, il donna une part.
D'autre part, on trouve sans cesse, contrairement à ce qui se fait aujourd'hui et à Tétymologie, la troisième personne de la seconde et de la troisième conjugaison sans t. Exemple :
En une nuit fuilli e fluri.
ïjes Roisj p. 3.
En une nuit il produisit des feuilles et des fleurs.
Huriel.
Première personne.
Il en est à peu près de la première personne du pluriel au passé comme au présent ; les idiomes dans lesquels la désinence latine, imusy est le moins oblitérée, sont l'espagnol , le portugais, en amos, emos, imos; et Tancien français, axmes el
FORMATION DU VEIîBE. 160
ismes. L'a long de Vâmes moderne, comme celui d'amoSy provient d'une crase produite par la suppression du v, placé entre amaei inius, dans ama-v-imus (a). C est probablement aussi à la suppression du v que tient Tintercalation de Vs entre l'a et 1 m. Gel 8 est employé là pour indiquer qu*il y a eu un retranchement, comme dans basme^ de balsamum. Cet s, intercalé et étranger au type latin, a été supprimé avec raison par l'orthographe moderne (fr), qui a indiqué cependant par un accent circonflexe la place qu'il avait antérieurement occupée.'
Dans le valaque, Titalien et le provençal, Vs final de la première personne du pluriel manque au passé, aussi 1)ien qu'au présent.
Deuxième personne,
(ci encore l'espagnol, le portugais et le français , à son état ancien, reproduisent plus fidèlement qu'aucun autre dialecte néo-latin la physionomie de la désinence latine. De cantâstis (pour cantavistis)^ l'espagnol feii cantasteis] le portugais, cantaste$. De vemlidistis^ les Espagnols ont fait vendisteis ; les Por« togais, vendistes. L'ancien français écrivait, et a prononcé dans le principe, vous chaniastes, vous vendistes.
Quant à deus cent assemblasles à mil.
Garin U Jjoii,, t. H, p. 125.
Quand avec deux cents hommes vous vouhUes tenir tête à mille.
Le français était alors plus près de Torigine latine que le provençal, avec ses terminaisons etz^ itZy dans lesquelles le *t d'amavistiSy legistis, est converti en tz, et Vs final est supprimé.
(a) {Non pas du v à'amavvnus, mais de ï» ô'amasmes.]
(b) [Cet M a été supprimé avec raison par l'orthographe moderne, parce qu'il a cessé d'être prononcé, mais son existence est parfaitement justitiée par l'étymolo^e, aussi bien dans baitnc [balsamuê) où il existe d'ori- (rine, que dans la terminaison a$me» où il est la corruption d'un v, caniarhruiSf cantav'mea, canteumeê.]
i70 FORMATION DE LA LANGUE FRANÇAISE.
L'italien aste^ estCy ùte, offre du moins le st latHi,s'il a perdu Vs final. Le valaque arati, erati^ irati^ urati, n*offre ni Tun ni l'autre.
Troisième ]>er sonne.
Seul, le français n'a pas perdu le t final de la troisième personne; Us aimèrent, ils lurent^ ils dirent^ le montrent encore aujourd'hui, non articulé, il eb^ vrai ; l'ancienne langue possédait une forme rare, mais bien plus semblable au latin. J'emprunterai une citation à H. Orelli \ car celte citation est curieuse :
Gombatterotin/ (ils combattirent) c iuerounl [tuèrent] plus que 2,000 gens d'armes... Les ennemis se portermaU moult noblement {a).
Pour la première conjugaison, la troisième personne du pluriel se terminait quelquefois en arent, au lieu d*erenl ; ils amarent {amârunt). Cette forme , qui était plus près du btin, a été conservée par les paysans.
Le plus-que-parfait simple n'existe qu'en valaque; par une confusion bizarre, il a usurpé la forme du subjonctif passé, laudasem (laudassem) J* avais loué (b).
Parfait composé.
L'auxiliaire avoir se met souvent après le verbe, de manière à former comme un seul mot, surtout à la troisième personne.
* OreUi, AUfr. Granun., p. i07, cite plusieurs phra^ de la lettre de Robert d'Avesbury (Froissart de Buchon, t. Il, p. 377-8) dans lesqadies cette Terme singulière se reproduit huit fois. (a) [C'est du français corrompu par un scribe anglais.] (h) [Le plus-que-parfait de l'indic. latin s'est continué en firançai^ avec le sens du prétérit défini; au moins en trouve-t-on quelques traces dans nos plus anciens textes, ainsi dans Sainte Euialie : awtt^ pourdy furet. Il s'est môme conservé dans certains patois, notamment dans celui de la Franche^Comté.]
FORMATION DU VERBE. iU
Sulunc tules les ovres que lait unt ^fecer-uni)^
Jjeg RoiSf p. 27.
Soiyant toutes les œuvres qu'ils ont fsites.
Futur.
MrRaynouard, après l'abbé Régnier et Sainte-Palaye, a énoncé une opinion ^ qui a été adoptée par H. Diez. Elle consiste à voir , dans le futur du provençal , du français et des autres idiomes néo-latins , une forme composée du radical et de Tauxiliaire avoir, placée après ce radical. Amar-ai^faimeraiy pour ai à orner, fai à aimer (habeo amare comme habeo amandum). Ce qui appuie cette opinion, c*est que dans chaque idiome néo-latin ayant un futur simple, la désinence de ce futur se modèle exactement sur la forme du verbe avoir dans cet idiome.
HOf en italien, canter-à.
Hé, en espagnol, caniar-é, Hey, en portugais, canter~ey.
Ai, en provençal, cantar-ai.
Ai, en français, chanter'ai*»
et que partout, sauf en italien, c'est la forme infinitive dans toute sa pureté qui semble précéder l'auxiliaire (cantar, chark' ter, chanter) .
De plus, M. Raynouard a ingénieusement remarqué qu'en provençal on trouve quelquefois ce futur, pour ainsi dire, décomposé; c'est-à-dire l'auxiliaire et l'infinitif radical séparés par d'autres mots, et cependant formant toujours un sens analogue à celui .du futur *. Exemples : tornar Van pour to tornar-an; (à) tourner Vont pour ils le tourneront; pregar vos ai ^onr pregar-ai vos ; (à) prier vous ai pour je vous prierai.
* Voy. Orelli, AUfr. Gramm,, p. iOO; Schlegel, Olfgervations sur la litlérature et la langue provençale ^ et Raynouard, Gramm, romane, p. 221.
* le valaque et le roumanche n'ont pas de futur simple.
* X. Diei applique à deux autres temps ce que M. Renouard avait avancé flu futur. GramnuUik der rom, Sprachen, t. Il, p. 99 et 100.
Enfîn M. Diez allègue le futur du verbe esse y dans le dialecte sarde, qui se forme en plaçant appu {fat) devant essi *.
Cette origine du futur néo-latin n'a rien d'invraisemblable ; l'auxiliaire se serait placé après le radical et plus tard se serait fondu avec lui. 11 serait arrivé là à une époque récente, quand se sont reformés les dialectes néo-latins, ce qui est certainement arrivé à une époque reculée, quand s'est formée la conjugaison grecque et latine*.
Ce qui s'est passé à lorigine des langues antiques a pu, à la rigueur, se passer à Torigine des dialectes modernes, quoique ceux-ci soient nés en général sous l'influence d'un principe différent et beaucoup plus analytique. Mais j'avoue que je ne vois pas la nécessité d'admettre, pour rendre raison du futur des langues néo-latines , autre chose qu'une transformation de la forme contractée de la première conjugaison, amâro pour amavero{a). Selon moi, amav^ro est plus probablement composé d'amare etd'ero que amer-o ou aimer-ai, ne le sont en italien et en français, d^amar ou aimer, et du verbe ho ou ai,
La similitude de la désinence du futur avec la forme du verbe avoir, dans chacun des idiomes néo-latins , peut tenir au hasard, ou bien à une loi d'analogie, en vertu de laquelle telle ou telle forme prévaut dans telle ou telle langue. Par exemple : la terminaison des substantifs par une voyelle en italien, ou par un e muet en français, etc.
Les exemples cités par H. Raynouard, qui montrent divisés les éléments du futur, et, par là, semblent établir son mode
* Ibid., p. 100.
* Dans ftX'T^tTta, amav-eroy et même nione-hoy on Toit juxtaposé au radical, le fulur du verbe auxiliaire être. Dans nume-ho, c'est la fonne de cr verbe qui dérive du sanscrit 6AS, et qui parait aussi dans fu-i.
(a) [L'accent s'oppose à cette dérivation : dans l'italien amerà, qui ^^ rapproche le plus, en apparence du moins, d'omarero, la finale est accentuée, et elle ne Test pas en latin. L'opinion de Haynouard sur la composition du futur dans les langrues romanes, est maintenant hors de toute contestation.]
decomposîlion^ ne sont pas une preuve absolue , car lar tendance à former un temps verbal par la fusion d*un auxiliaire avec un radical, cette tendance qui est dans la nature des choses et qui a joué un si grand rôle dans la formation primitive des langues grecque et latine , cette tendance, dis-je, à une époque dans laquelle la synthèse avait beaucoup moins d'empire, a pu aller jusqu'à produire les locutions citées par M. Raynouard, et le futur sarde cité par M. Diez, formes dans lesquelles l'auxiliaire avoir est resté distinct et séparé du verbe, sans qu'il soit nécessaire d'en conclure que l'union, la fusion coinpiète de l'auxiliaire et du verbe se soit faite dans fimer-à ou aimer-ai *.
Considérant donc le futur, aussi bien que les autres temps, comme dérivé de la forme latine , voyons jusqu'à quel point <'elte forme s'est altérée en passant dans les dialectes modernes. L'italien l'a conservée presque intacte, amerà (amâro). L'espagnol et le portugais ont modifié la désinence suivant leur génie, l'un en ^, l'autre en et. Le provençal et le français ont remplacé o par ai. Hais cela n'a pas besoin d une explication particulière, et n'est pas plus extraordinaire que de voir la désinence du passé latin qui se conserve dans le provençal et le français ai (f aimai) se changer dans l'italien en d {amo) (a).
Pour les autres personnes du futur, je renverrai à ce que j'ai dit d'arotr.
ie remarquerai seulement l'emploi du t ou rf à la troisième personne du singulier.
Un enfes naUtrad del lignage David, si aurad num Josias.
* M. Raynouard cite lui-môme un eiemple de daran pour dabU, dans la k$se latinité: ce qui semble montrer déjà cette forme du futur en ro, «i'où est aorU le futur en ro, re, rai, des langues néo-latines. Troubadawrt, t. I. Origine ei formation de la langue romane, p. 71. — [Daraê équivaut » dore habes.]
[a] [Ai est en français la terminaison de la première personne, d, en italien, est celle de la troisième. — Voyez la noie a de la page précé- <lentc.J
i74 FORMATION DE LA LANGUE FRANÇAISE.
' Cil ces fax pniveires sur ces alteU sacre fi^ad et li ossèment de la gent i arderad.
Us Rois, p. 286.
Un entant nattn du lignage de David, il aura nom Josias. Celui-ci sacrifiera sur l'autel ces faux prêtres, et y brûlera les os de leur race.
et la persistance de la terminaison latine de la troisièffle personne du pluriel dans le français, qui, seul , a gardé la nasale et la dentale ont, écrit quelquefois unt^ et alors tout à fait semblable au latin.
Le futur se contractait outre mesure dans l'ancienne langue ; on disait :
Je donrai pour je donnerai, i
Je gierrai pour je giserai.
J'orrai pour j'omrai.
Je tairrai pour je laisserai (il est resté populaire).
Ce fait est à noter, parce qu'il est contraire à cette loi générale du langage, d'après laquelle la contraction Ta toujours en augmentant. Ce principe souffre donc quelques exceptions en français; mais il est à croire que l'on a repris une orthographe et une prononciation plus développées à Tëpoque où le langage a subi les influences de la littérature savante, et a été rendu, à dessein, plus semblable au latin. L'usage, livré i lui-même, n'aiurait pas diminué la tendance aux contractions; il Teût augmentée.
SVBiOKCTir.
Présent. — Singulier.
Première personne.
Le subjonctif latin en em et en am : ame-m^ lef-am , audiam, a laissé , à différents degrés , son empreinte sur les subjonctifs des langues néo-latines. L'espagnol, le portugais, sont, à cet égard , de la plus grande régularité. Us ont ame pour ame-m, vendu pour venda-m. Le provençal également ;
FORMATION DD VERBE. ' i75
mais icil'e de la première conjugaison défaille fréquemment ^
Enfin l'italien remplace , dans la première conjugaison , Ve latin (-em) par t, amif et conserve la {-am) dans les deux autres : creda^ udia.
Le français actuel n'a un subjonctif constamment distinct de l'indicatif que dans la seconde et la troisième conjugaison. Mais, chose singulière ! ce subjonctif français, qui ne se rencontre que dans les deux conjugaisons dont le subjonctif latin était terminé en arriy se marque par la lettre e qui était propre en latin à la première: quejeparU^ que je finissEyam^m. C'est que l'emploi de Ye pour une désinence est tout à fait dans le génie de notre langue, et que l'emploi de l'a lui est entièrement contraire* (a).
Dans l'ancienne langue, le subjonctif subissait diverses flexions, qu'on n*a pas, ce me semble, complètement exposées jusqu'ici.
1* La première personne du subjonctif prenait la terminaison ge.
Mais il me mandet qu'en France m'en alge,
Ch. de Roi,, p. 18.
Mais il me mande qu'en France je m'en aille.
SufTre que jo i alge.
Les RoiSf p. 8i.
Souffre que j'y aille.
Miek est que sul moerge* que tant bon chevaler.
Ch. de RoL, p. 15.
Mieux vaut que je meure seul que tant de bons chevaliers.
« Diei, t. Il, p. 169.
* Dans l'ancienne langue, on trouve cependant quelques mots terminés PII a, mais c'est une rare exception. Dans Tristan, on lit esta pour arréie, Tristan, t. U, p. 154.
* On trouve aussi mœrc sans e. [Ch. de Roi,, p. 44.)
(a) fia loi est que l'a final (ei par conséquent non aooentaë) devient en français e muet.]
Que /o parolge.
Ijcs Hoiê, p. 39, Que je parle.
Vei est vis que trop large.
Ch, de Bol,, p. 26.
M'est avis que je tarde trop.
S'' Les verbes changeaient une voyelle pleine en une diphthongue : dubis, doins, pour donne^ conrnie en latin , perdtdnt pour perdant.
Si jo le chastel Odienel duins terme ne respit.
Chr. de /. Fant., v. 994.
Si je donne terme ni répit au château d'Odienel.
3® La consonne du radical , supprimée à l'indicatif, reparaissait au subjonctif.
Quant tu es mor, dulur est que jo mf.
Ch, de Roi., p. 79.
Quand tu es mort, c'est douleur que je vive.
4*^ Le subjonctif prenait Ve muet qui n'était pas à Tindicalif ; ind. je vois pour je vais , subj. que je vaise ; c'est comme aujourd'hui, je /ts, que je lise.
En somme, le subjonctif n'a pas été complètement conserve dans le français moderne , puisqu'il n'y existe constamment que dans deux conjugaisons (a) ; il n'en était pas de même dans l'ancienne langue.
Ce qui est propre au français, à toutes les époques de son histoire, c'est qu'indépendamment de la voyelle finale, le subjonctif, là où il existe, est souvent indiqué par une modification du corps de la désinence. Je prends, que je prenne ; je sais, que je sache; je sors, que je sorte.
Ceci, on vient de le voir , existait d'une manière beaucoup
(à) [11 existe dans toutes, seulement il n'y a pas dans toutes une fonn« distincte de Tindicatif présent.] ,
FORMATION DU VËIIBE. i17
plus générale, non-seulement comme aujourd'hui pour la seconde el la troisième conjugaison , mais très-souvent pour la première.
Deuxième personne,
Ve$ ou 09 latin {am-^s, leg-^is) existe en espagnol, en portugais et en provençal ; en italien, Ys a disparu : Yi remplace Ye de la première conjugaison , et quelquefois même Ya des deux autres. Vs se trouve dans l'ancien français , mais cet s est insignifiant, car il existe aussi à l'indicatif (a).
Vis parrastre est, ne voeiU que mot en swu.
Ch, de Roi., p. 41.
Il est mon beau-père, je ne veux pas que tu en somies mot.
Ce qui distingue le subjonctif, c'est la modification qui affecte le corps de la désinence , et dont j'ai parlé plus haut. Cette modification se conservait, dans l'ancien français, à la seconde personne,
Reis orguillos, n*en est fins que t'en alges.
Ch. de Rot., p. 115.
Roi superbe, il n'est pas beau que tu t'en ailles.
Tromème personne.
Il en est de même de la troisième personne. La troisième personne se terminait quelquefois en ge , comme la première et la seconde :
leel mal frienge sur tel.
Let Rois, p. 13.
Que oe mal vienne sur toi.
{a [11 n'est insignifiant ni à Tindicatif ni au subjonctif; dans Tun et t'ans l'autre cas il reproduit Vs du latin {amas, âmes); la différence en vieux français (car le français moderne s'est écarté de l'usage ancien), est qu'à l'indicatif la finale non accentuée, étant en latin un a, persiste sous la forme e [amas, ornai, tu aimes, il aime), tandis qu'au subjonctif, b finale étant en latin un e, tombe (amem, âmes, omet, que j'aim, que tu fl«'w, qu'il aint.] .^^XIT^
178 FOBMATlOli DE LA LANGUE FRANÇAISE.
Ou changeait la consonne en diphthongue :
Beus me le doinsi venger.
Ck. de Rol.y p. 60.
Dieu me donne de le venger.
Le plus souvent la troisième personne du subjonctif singiilier prenait un t, qu'elle a toujours perdu dans la langue moderne. Quelquefois cet était précédé d'un e^ :
Melz Toeill mûrir que huntage me venget.
Çh. de HoL, p. 45.
J'aime mieux mourir que honte ne me vienne.
Plus souvent, il suivait immédiatement la dernière consonne du radical :
Ne leserat, ço dit, que n'i paroU.
Ch, de Bol., p. 47.
Ne laissera, dit-il, qu'il n'y parle.
N'i ait Français ki tôt ne s'en merveiU.
Ck. de RoL, p. 25.
Qu'il n'y ait Français qui ne s'en émerveille.
Pitet l'en prent, ne poet muer n'en pluri.
Ch. de Hol , p. 55.
Pitié l'en prend, ne peut faire qu'il n'en pleure.
Ki estre i ?olt, isnelement ckevahU.
Ch. de RoL, p. 82.
Qui veut y être, qu'il cfae?auche proraptement.
Alt 9 qu'il aille (les Rois y p. 32) , Voist sent {Hist, des ducs de Norm. p. 18), qu'il s'en aille.
* Le t tombe parfois, et alors on a le subjonctif actuel :
Que il face nul bien ne die.
Fait. eteonl.»i.W, p. 7.
Qu'il fasse on dise quelque chose de bien.
« Pluriel.
Première personne.
L'espagnol, le portugais, sont les idiomes qui reproduisent le mieux la désinence latine emus-amus^ dans amos. Après eux, c'est Tancien français. Le français moderne a conservé Vs dans son orthographe, que nous aimions, lisions, sortions'. L'ancien tomes était quelquefois remplacé par ions, et surtout par iens; ien étant une terminaison non attribuée exclusivement au subjonctif, mais qu'il employait plus volontiers.
Qu'en son régne délicieus...
Faciens la nostre mansion.
Qu'en son règne déUcieux Nous fassions* notre demeure.
Et que, par grant dévocion,
Âlliens en celé région
Où Dex sofTri la mort crueuli.
Et que, par grande dévotion , Nous allions en cette région Où Dieu souffrit La crueUe mort.
nulebeuf, 1. 1, p. 63.
Deuxième personne.
LMtalien d*une part, l'espagnol et le provençal de l'autre, se sont pour ainsi dire partagé les débris de la terminaison latine etis-atis {eanteiis, vendatis). L'italien a gardé le t, cantiate, vendiate; l'espagnol et le portugais ont perdu ce i, dans caU" téis, vendais, mais ils ont 1'^ désinentiel. Le provençal a chantetz, vendatz , ce qui offre encore la différence de la voyelle désinentîelle dans cantem , vendam. Le français a perdu cette différence, et met partout iez (ancienne forme ies), aimiez rendiez. le, qui dans beaucoup de mots remplace Ve latin iferusj fler, pes^ pied, etc.), est peut-être motivé particulièrement ici par le souvenir de la vieille forme subjonctive latine, nem, qui, elle-même, ainsi que la forme provençale iiamj
peut-être plus ancienne, parait dériver du potentiel sanscrit en yam (a). ^
Troisième personne.
L'italien, Tespagiiol, le portugais, leprovençal, distinguent, par un changement dans la voyelle désinentielle , le subjonctif de rindicatif :
Ind.
Subj.
Ind.
Subj.
L'italien,
ano,
ino ;
ono,
ano.
L'espagnol,
an.
en;
en.
an.
Le portagais,
aô,
em;
em,
aô.
Le provençal,
an,
en;
on,
an.
Le français a sur tous ces dialectes l'avantage de mieux reproduire la finale eut ou ant , dans ont; mais il leur est inférieur en ce qu'il n'établit aucune distinction, par la désinence, entre l'indicatif et le subjonctif.
Ind. Sabj. Ind. Sulij.
Chantent, chantent; vendent, vendent,
Impératif.
Dans les deux verbes auxiliaires ^tre et ot^otr, l'ancien français confondait Timpêratif avec le subjonctif ; iln*en est pas de même pour les autres verbes , ils ont un impératif véritable dans toutes les langues néo-latines. En italien, le subjonctif, cantif vendi, est différent de Tirapératif, conta, venda; en espagnol et en portugais, conter de canta ; vendasy de vende; en provençal, chantes de chanta; vendaSy de vende; portas^ de parti; enfin, en français, chantes, de chante; vendes devends, partes de pars.
L'impératif terminé par un e, chante, correspond à l'impératif latin terminé par une voyelle, canta. L'impératif sans voyelle finale, dis, fais, correspond à l'impératif latin égalela) [U passage de etU à iex ou iés s'expliquant par d'autres lois, il n'j a pas lieu de recourir à cette hypothèse.]
FORMATION DU YERBE. 181
ment sans Toyelle , die, foc. Cet impératif ne prenait point Vs dans les deux dernières conjugaisons qui le prennent aujourd'hui.
Entend à mei.
Ijes RoiSf p. 5.
Ècoute-moi.
Becef l'enfant.
/Md., p. 6.
Reçois l'enfant.
DeTen mes bons.
Ch, de Roi., p. 139.
Deviens mon homme.
On trouve dans l'ancienne langue des exemples de Tiiifinitif ayant la valeur de l'impératif, comme en italien :
Ne pecckier pas, bel sire, en tun serf David.
1m Boiê, p. 75.
Ne pèche pas, doox sire, envers ton serviteur David.
La seconde personne du pluriel de l'impératif diffère de la seconde personne du subjonctif dans tous les idiomes néo-latins, le français compris. Elle est différente de la seconde personne de l'indicatif :
Ind. Imp.
En espagnol, eanta», vendes, parteg, caniad, vended, partid. En portugais, cankUj vendes, partes, eantai, vendei, parti.
Elle est semblable en italien, cantate; en provençal, chantatz; enfin, en français, chantez.
Imparfait.
L'imparfait du subjonctif , nous l'avons dit , manque en français. Dans le français moderne, on le remplace , après la particule tiy par l'imparfait de l'indicatif, 9ije chantais. En la-
tin, cantaremy correspond à la fois a l'imparfait du subjonctif et au conditionnel. Dans Tancien français, on remplaçait ce dernier plus heureusement par un autre temps du subjouctif, par le passé de ce mode.
Si je te tenUse.
FM, inéd.^i. I, p. 125.
Si je te tenais.
Passé.
H vient, pour la première conjugaison, de la forme contractée assem {cantassem pour cantavissem), et pour les autres conjugaisons, de la forme issem, changées enasse,u8se, me; aimasse, voulusse, languisse. Les formes désinentielles de ce temps ont été singulièrement respectées dans les divers idiomes néo-latins. En portugais , cantasse, vendesse, partisse. En espagnol, cantase, vendiese, partiese, sont bien semblables aux formes latines. L'italien met un i pour Ve, d*assem, issem; amassi , leggessi, nutrissil Ni cette forme , ni même celle du provençal, chantes, vendes, partis, ne ressemblent autant au latin que le français. Ici, après le portugais et Tespagnol, c'est le français qui est le plus semblable au latin. Il Tétait encore plus dans son état primitif; on disait : que je tenisse, que je tenisse, que je traisisse, que je volsisse, tenuissem, venissem, traxissem, voluissem.
Deuxième personne.
Il n*y a rien à en dire. Elle prend dans tous les idionesque nous comparons Vs de la désinence latine, excepté en italien, cantassi.
Troisième personne»
La troisième personne perd le t, en italien; elle y reprend du moins Ve caractéristique de ce temps en latin, contasse
(cantasset) ; il en est de même en espagnol, cantase ; en portugais, contasse; en provençal, chantes. Elle ne le garde que dans le français , chantât. L'ancien français écrivait ckantasU et cette orthographe avait le mérite de signaler Tétymologie ; Te seul avait disparu [ast ^ouvassei). Du moins, dans le français moderne, si on a effacé l's, on n*a pas effacé le t final, comme à la troisième personne du passé de TindicaCif, où, d*aprés 4'étymologie, il ne devrait pas plus manquer qulci, car il est dans arnavi-i aussi bien que dans amasse-t. L'ancien français disait aussi wlsist, presist, atendrisisL
Et cui Benars vohist aidier.
Rom, du Ben,, Suppl., -p. 2, Et à qui Renaît eût voulu aider.
Hios ameroit qu'il fresiti vostre fille.
Hist. des ducs de Norm,^ p. 55.
J'aimerais mieux qu'ils prit votre fille.
La forme primitive, souvent syncopée dans le français moderne, se retrouve dans l'ancien :
Je ne toîz oncques retourner mes yeux vers Joinville pour ce
que le cuer ne m'aiendrisisl du biau chàtel que je laissois
et de mes deux enfants.
JoiîwiUe, p. 199.
Pluriel.
Première personne.
L'a final a disparu en italien, ssimo; en provençal, ssem. Elle subsiste en espagnol , semos; en portugais, ssemos; en français, sions, et dans l'ancienne forme, plus analogue à ssemtutf sternes.
Deuxième personne.
L'italien a perdu Ta final (aste, iste) ; Tespagnol, le portugais et le français l'ont conservé. Le provençal le remplace parts.
Il n'y a pas de diHëreiice essentielle entre l'ancien français et le français moderne ; seulement lé premier mettait iakU désinence où le second met iez^ par une innovation orthographique sans motif et sans importance.
Troisième personne.
L'italien n'a ni l'n, ni le t de la désinence latine, sseni; il les remplace par ero {cantassero) ; l'espagnol et le provençal ont l'n» cantasen, chantesen. En portugais, la nasale change et devient m, cantassem.
Le français seul a la terminaison ent tout entière, cpi'il ne prononce pas, il est vrai, mais qu'il a bien probablement prononcée autrefois, car, autrement, pourquoi l'écrire^? On a pu remarquer que le français qui, parfois, a perdu si complètement les formes anciennes, conserve fidèlement les désinences dans lesquelles la nasale domine; ce penchant de notre langue pour cette classe de sons, penchant qui a été souvent funeste à son euphonie, explique cette persistance de certaines désinences latines dans notre idiome.
Dans l'ancienne langue, rentr, à la troisième personne du subjonctif passé, faisait, comme en latin, venistserU*, qui s'est contracté assez désagréablement en vinssent.
Dans le français moderne, le subjonctif, soit dans son sens propre, exprimant la dépendance de Faction, soit dans le sens de f optatif qu'il remplace en français comme en latin, est précédé de que; il faut que je fasse^ qu'i7 vienne'*. Il nVn était pas de même dans l'ancienne langue. Exemple :
Ne poet muer n'en pluH ne tutpvrt,
Ch, de Bol., p. 92.
Ne peut faire qu'il ne pleure et ne soupire.
< Voy. plus haut pour le présent de Vindicatif. « VYet. de H Norm., p. 19.
> Il en est de même du subjonctif, en roumanche, ca iou iattdi. En talaque, il se construit avec »i, jo si letudu, laudem.
FOBHATION DU VERBE. 185
Le français moderne a conservé quelques locutions dans lesquelles on se passe, comme en latin et en vieux français, du que, ce monosyllabe traînant, embarras et fléau de la prose française.
C'est surtout dans des phrases où le subjonctif a le sens de l'optatif, vienne le jour, fasse le cielt Dieu m'assiste. Ces phrases sont d'un tour heureux et rapide , et ont cette espèce de charme qui s'attache presque toujours aux débris de l'ancienne langue qu'on rencontre dans la langue actuelle.
Conditionnel.
Je n'ajouterai rien à ce que j'ai dit de ce mode à l'article du verbe être.
Voici un exemple qui a l'avantage de reproduire plusieurs fois la forme oie, de laquelle on a fait ois :
A nul fuer fere ne poroie^ Et tôt ensement mesprendroiet Se soar vous metioie tel ordre; Jou ne m*<neroie amordre, Car moult en seroie blasmés.
FabL et Conte; l. f, p. 65.
K aucun prix je ne pourrais le faire, et en même temps je m'abuserais si je vous conférais tel ordre ; je n'oserais le tenter, car j'en serais fort bUmé.
En voici un de eie équivalent de oie.
Od tei ne hràe^ ne pain ne mangereie, Me eve ne bevereie.
1j» Rois, p. 287.
Avec toi je n'irais, ni pain ne mangerais, ni eau ne boirais.
Infinitif.
L'infinitif s'est conservé intégralement en valaque et en italien, cantare^ vendere, finire. En espagnol, en portugais, en
provençal, on a supprimé Ve final. Cette suppression a lieu en italien dans plusieurs circonstances. En valaque,on retranche re de l'infinitif, quand on remploie avec un auxiliaire, io si laudà, ego laudarem. En français, la modification qu*a subie rinfinitif latin a été plus considérable.
Dans la première conjugaison, on a changé ar en er, au lieu de chantar, chanter.
Dans la seconde, la terminaison er, commune à Tespagnol, au portugais et au français, a été en général changée en re, dans cette dernière langue (voy. Rayn., Gram. rom.^ p. 257), vendere, vendre. Souvent, au lieu à'er, on a écrit eir^ oir, sons primitivement trés-voisins du son er, et qui se permutaient sans cesse avec lui. Ainsi, de recipere, on a tiré indifTéremment l'infinitif recevoir et l'infinitif reçoivre, La forme la plus voisine du latin, par conséquent la plus ancienne, était receivere, d'où les deux autres proviennent (a) :
De colps ferir, de receivere e duner.
CA. de Roi, p. 46.
De frapper des coups, d'en recevoir et d'en donner.
Er^ eir, oir, et re, peuvent donc terminer également en français un infinitif de la seconde conjugaison.
Dans la troisième conjugaison, la désinence ire est devenue, en français, tr, par la suppression de Ye fmal, ordinaire à cette langue, ainsi qu'à l'espagnol et au portugais. Le provençal a tantôt la désinence en tV, comme les idiomes que je viens de nommer, tantôt la désinence en tre , comme l'italien et le valaque.
[à] [La terminaison re n'est pas accentuée ; eUe est presque mu^te. il n'est donc pas possible qu'elle ait pu permuter avec la terminaison oir sor laquelle réside nécessairement le ton. Recipere et quelques autres verbes de la troisième conjugaison ont éié accentués de deux façons : i* cooiatmément à la loi de leur conjugaison, sur l'antépénultième, d'où le vieui français reçbivre et le prov. receber [Ve de la dernière syllabe se faisant
peine sentir) ou recebre ; 2« sur la pénultième, comme dans la seconde conjugaison {monére), d'où recevoir.]
J ai déjà dit que l'infinitif se prenait substantivement comme en grec, en latin et en allemand :
Qaant li moieris devient granz sires.
Lors vient fiaiers et naît mesdires; Qui plus en seit, plus a sa grâce r Lors est perduz et joers et rires,
Butebeuf, 1. 1, p. 9i.
Quand rhomme de moyenne condition devient grand seigneur, alors TienVU flatterie et naît la médisance; qui en sait plus est mieux dans sa faveur : alors le jouer et le rire sont perdus.
Participe présent.
Nous remplaçons aujourd'hui le participe présent déclinable par une forme indéclinable qui correspond au gérondif en do, L'ancienne langue déclinait le participe présent comme un adjectif.
Les mescbines vindrent encuntre le rei SaOl... chàrolantes, et jttantes, et ehanlarUes que Saûl out ocis mil et David dix milie.
Ijes RoiSf p. 70.
Les jeunes fiUes vinrent à l'enconlre du roi Saûl... répétant des airs, jouant de divers instruments» et chantant que Saûl en avait tué mille et David dix mille.
Le participe présent avait quelquefois le sens de la voix moyenne :
Parmi la bûche en sait fors li clercs sancs, De Sun cervel le temple en est runpant,
Ck. de Roi., p. (J9.
Le sang vermeil jaillit de sa bouche, la tempe de son cerveau (son crftne) en est se briâant.
Cette substitution explique la présence du participe présent dans certaines locutions , comme argent comptant , carte payante. Dans ces deux cas, je crois que le participe présent
actif a une vertu moyenne ou réfléchie ; V argent qui se caniple, la carie qui se paye^.
Participe passe'.
Dans tous les idiomes néo-latins, y compris Tancien français, le participe passé a conservé le i qui caractérisait sa désinence en latin ou a remplacé ce i parmi d. Italien, to; espagnol et portugais, do; provençal, ( (at^ uty ii) ; ancien français, t {etj ut, it) ou d (ed,ud, id), Eieraples :
Le fruit detired de son venU^.
Le» RoiSy p. 2.
Le fruit désiré de son ventre.
Jo ai veud \\ Sarrasin d'Bspaigne.
Ch, de Roi., p. 43.
J'ai \u les Sarrasins d'Espagne.
Brandist son colp, si l'a mort abatut.
Ibid,j p. 76.
Brandit son coup, et l'a renversé mort.
Ne il n'en fut ne vesiui ne saisU,
IM., p. IM.
fit il n'en fui ni investi ni saisi.
Précédé de que , le participe ne s'accordait point avec son régime féminin, comme il fait aujourd'hui (a).
Ne a muiler ne a dame qu'aies véud,
Ch. de Bol., p. 76.
Ni i^ épouse, ni à dame que tu aies vues.
* Le vieux mot français, recréant^ conservé dans Tanglais, et qui ^at dire faible, lAche^ serait à recreu, faHguê^ comme rompant i rompu; ce serait celui çui ge faHgue, s'épuise,
(a) [Ceci est une exception motivée par la rime; la règle est qu« ^ pakicipe, construit avec avoir, s'accorde avec le complément, soit qui! le suive, soit qu'il le précède.]
* Saves-vus les noTeles que nus avoms oïT
Chr. de /. Fant,, ▼. 818.
StTez-Tous les nouvelles que nous avons entendues ?
Mais quelquefois (a) on marquait le féminin là où nous ne l'indiquons pas aujourd'hui.
Caries li maignes ad Espaigne guastede,
Ch. de Roi., p. 28.
Gbarlemagne a ravagé l'Espagne.
Comme on dirait en italien : ha guastata la Spagna,
Verbes re'fléchis.
Il y a un peu d*arbitraire dans l'emploi de la forme réfléchie ; la langue ancienne l'employait dans des cas où la langue moderne ne remploie plus, et réciproquement. On trouve iedormr (Us Rois^ p. 34) pour «dormir; se craindre (Ch. de RoJ., p. 11) pour craindre; se iarger (it., p. 56) pour tarder se douter pour craindre (Fabl. inéd., t. I, p. 261) ; se répondre pour répondre (tfr., p. 26). D'autre part, on trouve écrier iCh. de Roi., p. 46), taire pour se taire (Gar. le Loher,, t. Il, p. HO).
Quelquefois un verbe, que nous avons fait réfléchi et qui ne l'était pas primitivement, se montre à son état primitif dans une locution encore usitée. Ainsi nous ne disons plus en général relever pour se relever.
U ne poet relever, li cheval jut sur lui.
Chr. de J. Font., v. 1794.
Il ne put se relever, le cheval était couché sur lui.
Cependant nous disons encore relever de cotiches (c*est-àdire se lever de nouveau après ses couches). Certains emplois de la forme réfléchie, dans Tancienne lan-
\n) (C'càt la règle, voy. la note a de la page précédente.]
gue, sont à regretter. Je regrette s&sourire pour sourire^ qui, en parlant d'une femme, exprimait une nuance de retour sur soi-même et de coquetterie ^
D'autre part, je ne vois pas pourquoi on emploie la fonne réfléchie pour exprimer une action aussi involontaire que celle de se noyer. Noyer me semble mieux dit (a) :
Une souris passer vouloit Un fleuve; mais el se doutoit Qu*el ne noiast,
Fahl. inéd,, 1. 1, p. 261.
Une souris voulait passer un fleuve; mais elle craignait
de 9e noyer.
Dans certains cas, la langue moderne n'a pas bien choisi dans ce qu elle a pris et dans ce qu'elle a laissé. On disait dans l'ancienne langue : 8*en aller et se partir. Dans s*en aller, l'emploi de la forme réfléchie n'est pas motivé, car aller est un verbe neutre ; aussi l'ancien français disait souvent et mieux : en aller {indè ire). Se partir était heureux; il voulait dire se séparer; eh bien! nous avons conservé l'expression malheureuse s'en aller ^ et nous avons perdu se partir, malgré son analogie avec se départir.
On disait : se combattre avec quelqtCvn, et cela était bien dit, la particule oom exprimant le rapport de deux personnes; de même qu'on dit : se commettre avec, se confondre avec.' Nous avons remplacé cette locution par se battre avec, locu tion dans laquelle le verbe réfléchi fait amphibologie , car il semble qu'on se batte soi-même. En outre, de se combattre nous avons fait, contre toute étymologie, un verbe non réfléchi, combattre. Nous disons donc : je combats quelqu'un (je bats avec quelquun) et je me bats contre quelqu'un {je bats moi-même contre quelqu'un).
' On le trouve encore au seiriëme siècle : et en se souhxrimU delkn bonne grâce. Amadis, 1. II, lxxvii, verso.
(o) [Noyer vient de neeare, verbe actif en latin et qui l'est resté en rançais ; l'exemple cité est exceptionnel.]
FORHATION DU VERBE. 191
Verbes qui commencent par re.
Les verbes qui commencent par re avaient souvent un sens itératif dans la vieille langue comme dans la langue moderne ; mais ils exprimaient parfois une réciprocité d'action que nous ne pouvons plus exprimer que par unepèriphrase. Ainsi Joinville, racontant que l*empereur et les seigneurs de Constanti* nople, pour faire alliance avec les Comans, avaient été obligés de mettre un peu de leur sang dans un grand hanap d'argent» ajoute :
Et le roy des Gomains et les autres riches (puissants) homes qui estoient avec li refirent ainsi {firent ainsi de leur côté).
Joinville, p. 275.
Ces verbes exprimaient aussi une oppositidn :
De Tautre part se reloge Garins.
Qarin le Ijoh.y t. Il, p. 125.
Garin se loge de l'autre côté.
Cette réciprocité d'action est encore aujourd'hui exprimée par la particule initiative re dans plusieurs mots français ; se revenger y fam.; cette opposition, dans quelques autres, comme résister.
Quelquefois re ne changeait rien au sens du mot, et ne faisait que le corroborer. Douter voulait dire craindre, aussi bien que redouter ; recuider est pris pour cuider , dans cette phrase de Joinville,p. 222 :
Plusieurs de nos gens recuidèrent passer à noue. Plusieurs de nos gens pensèrent passer à la nage.
Si refist dix chandélabres d'or>.
I^ Rais, p. 257.
U fit dix candélabres d'or.
• Saloroon, dont il est ici question, n'en avait point fait d'autres auparavant; si re a ici un sens, il veut dire eti outre.
Garder et esgarder étaient synonymes de regarder {Rom. du Ren., SuppLy p. 243 ; les Rois, p. 38), spandre de répandre (ib., p. 138).
Suppression du pronom personnel.
Enfin , remarquons que le pronom personnel est moins rigoureusement nécessaire dans Tancienne langue, plus voisine du latin que le français de nos jours. #
Le poursuWi e la preie toli, par la joue les pris, e rétine et occis.
Let Aots, p. 63.
Je le poursuvis et lui enlevai sa proie, je le» pris par la mâchoire, je les retins et les tuai.
En général, si Ton comparait le français de nos jours, embarrassé par les pronoms et les particules, avec l'ancien français, qui en était beaucoup moins chaîné , l'avantage de Taisance et de la rapidité ne serait pas du cAté de la langue moderne.