IIL -^ Des trais conjugaisons françaises
Je distinguerai avec H. Baynouard^ et H. Diez*, dans les verbes néo-latins, trois conjugaisons.
Premiàre conjugaison,
! Italien, Talaque are.
Espagnol, portugais, provençal . . ar.
Ancien français er.
' Gramm. romane, p. 183.
* Grammatik der rom. Spracheny t. II, p. 112. (a) [Hafmi a fait 01. a p. 150 [a),\
[h\ [Le conditionnel est, conune le futur, un temps composé. Voy. Diez, Oramm., II, 115]
Italien ato.
Participe poMêé.] Espagnol, portugais ado.
^ '^ ^ Yalaque, provençal at.
Ancien français . . • et ou ed (a).
Deuxième conjugaison.
Valaque, italien
InfinUif I ^P*«"^*; portugais .......
' ^ Provençal
Ancien français
Italien
Espagnol, portugais
Valaque, provençal, ancien français.
Participe paué, .
Infinitif,
Troisième conjugaison.
Valaque, italien
Espagnol, portugais
Provençal
Ancien français
Italien
Participe passé . ,{ Espagnol, portugais
Valaque, provençal, ancien français.
ère.
er.
er, re.
er eir, oir, rc,
uto.
ido.
ut, ud.
ire.
ir.
ir, ire.
ir.
ito.
ido.
it, id.
On voit que les caractéristiques des conjugaisons néo-latines sont la terminaison de l'infinitif et la terminaison du participe passé, qui sert à former le prétérit composé. Ces trois conjugaisons ont évidemment pour types trois des conjugai* sons latines. Le type de ta première est. amare, amatus; le type de la seconde, reddere, reddilus^; le type de la troisième, audite^ auditus; les verbes de la seconde latine (delercj ddetus) ont passé dans la seconde néo-latine ; exemple : dolere, dotUoir; ou dans la troisième; exemple : implere^ empUr,
' Vi bref de ce participe passé, qui est si souvent supprimé en latin, par une contraction, lectus, factus, est resté dans l'espagnol et le portugais^ ido^ et s'est souvent changé en u dans les autres idiomes néo-4alins, tsatduto, vendu. — [i ne s'est pas changé en u : les part, en uio, u sont um formation purement romane qui n'a pas de type en latin.]
[a] [C'est la terminaison du cas régime; au cas sujet, les part, de U i'* conjugaison sont en es ou ez pour le français, en atz pour le proveoçal. De m^^rae dans les autres conjugaisons tia et û en français, utz et il? en provençal.]
Dans Fancien français, la première des conjugaisons néoiatines ne contient guère que de:i mots empruntés à la première conjugaison latine; elle offre aussi quelques verbes qui en latin sont de la seconde : poser, de ponere (a), ou de la quatrième, finer, definire (b),
La seconde conjugaison nëo-latine se tire des verbes de la seconde conjugaison latine, comme douloir, dolercy et des verbes de la troisième latine. Parmi les dérivés français de ceux-ci, les uns sont en oir, comme recevoir, de recipere; les autres en re, comme vendre, de vendere.
Dans l'ancienne langue, certains verbes avaient ces deux ormes, otr et re; on disait recevoir et reçoivre, décevoir et déçoivre.
La troisième conjugaison néo-latine contient des verbes de la quatrième latine, comme finir, ouïr; mais aussi des verbes de la troisième latine, applavdir^ àeplaudere.
L'étude des conjugaisons de l'ancienne langue française peutjeter du joursur quelques irrégularités des conjugaisons actuelles.
Les quatre conjugaisons françaises que donnent les grammairiens {Grammaire des gramm.y t. I, p, 364) n'offrent aucune base rationnelle, et, faute détenir compte de l'origine étymologique, on associe des verbes qui n'ont de ressemblance que par la finale de l'infinitif. La distinction en trois conjugaisons, fondée sur l'étymologie latine, embrasse tous les verbes français. On y ramène, par la considération de l'ancienne langue, ceux que la forme de leur prétérit passé semble soustraire^ à l'une des trois. Craindre fait crainty qui ne rentre dans lejparadigme d'aucune des trois conjugaisons néo-latines ; mais le verbe primitif français était criembre, qui faisait cremuly comme rendre faisait renduL Réduit, de TÀlvàre^ se ramène aussi à la forme en ni, quand on voit, dans l'ancienne langue, uii se changer perpétuellement en
[a] [Poser, prov. paugar, iul. pausare, vient du latin vulgaire pausare.] 'ff] IFinire a donné finir,]
tUj et au passé des verbes en ture, nut pour nuisit^ esinU pour intlruisit ^
Là où il y a irrégularité, elle s'explique par rétymol<^e : ne\ participe passé de naUre (deuxiéfne conjugaison), semble appartenir à la première, mais c'est qu'il vient de natus, ter* miné en tus^ comme ama-ius.
Du reste, le participe est un des temps qui se contractent le plus en passant du latin au français ; kclus^ lu (a)iplacilum, plu ; dictumy dit.
Quelquefois le participe passé passif, au lieu d*ètre terminé en ut (mordutjy Tétait par un simple s; morSy de morsus, pour mordu.
Certains verbes oscillent, et, pour ainsi dire, hésitent entre les deux conjugaisons. Dans la langue actuelle, un grand nombre de verbes ont pris Tinfinitif en ir de la troisième des conjugaisons néo-latmes, et le participe de la seconde.
Férir, férii.
Courir, coaru.
D'autre part, un grand nombre de verbes de la seconde oat le participe en t^ de la troisième : dire^ écrire, cuire, etc., font du, écrity cuiL Cette double irrégularité est un reste de la confusion des conjugaisons, qui était encore plus fréquente dans l'ancienne langue; exemple :
Purquei ele eust cunsentu.
Les Roiêf p. 75.
Pourquoi elle eut consenti.
En revanche, on disait irrégulièrement eslU pour esM (().
' OreUi, AUfr. Gramm , p. 279.
(a) [Ijectus a donné /m, cas rég. lit, LeU, puis lu est une forme extensive (comme feruj couru, etc.) qui n'a point son origine dans le ht in]
(h) [11 n*y a rien d'irrégulier : eslU est la forme intensive domiée par le latin exlectus, tandis qu'es/u, plus anciennement esléUf est la forme cxtensive.]
Véei quel barun oostre Sii*e ad eslu.
Le$ Rois, p. 35.
Voyex quel homme notre Seigneur a élu.
Devant nostre Seignur qui m'eslisi.
Ib., p. 142.
Devant notre Seigneur qui m'eslut.
On troave même des exemples d'une confusion plus rare, la confusion de la première conjugaison avec la seconde, ou de la première avec la troisième; arrestue pour arrêtée {Ch, de Roi., 52), s^arresiit pour s'arrêta (Or., p. 117).
La forme du prétérit défini ne s'accorde pas toujours avec la distinction des conjugaisons fondée sur Tinfinitif et le participe passé des verbes. Pour que ce temps fût formé régulièrement, il faudrait qu'il eût constamment à la première conjugaison la terminaison ai; à la seconde, la terminaison ttô; à la troisième, la terminaison U.
11 en est ainsi pour la première, sans exception,/a{mai. Pour la seconde, les verbes en otr et en oire forment régulièrement le prétérit en ttsje relus /je crus; il en est de même de plusieurs verbes en aire .-plaire, je plus; taire y je tus^\ mais rendre fait je rendis; réduire ^ je réduisis; craindre ^ je craignis; naître , je naquis; enfin, je tins, de tenir, est une contraction dans laquelle on ne retrouve plus ni la finale i, ni la finale u.
La troisième conjugaison a régulièrement je finis ^j'ouvris, je sentis.
C'est donc sur la seconde que porte toute l'irrégularité du parfait indéfini, comme presque toute l'irrégularité du participe passé. Ici encore, la confusion entre les formes de la seconde et de la troisième conjugaison est plus fréquente dans l'ancienne langue que dans la nouvelle.
Ainsi, certains verbes qui, au prétérit indéfini, se termi-
* Mais faire a je fis.
nent en us dans le français moderne, se terminaient en is • dans le vieux français, ici plus irrégulier. Je pksis, pour je plus; je secouru y pourje secourus; ilpercevit, pour il perçut: je venis, pour je vins.
Remarquez que toutes ces irrégularités tiennent à une fidélité plus grande à Tétymologie. Plesit ressemble plus à placuil que plus; secouris à succurri que secourus; percerit à percepit que perçu (a).
Il en est de même de rirrégularité qui donne le participe passé en it à plusieurs verbes de la seconde néo-latine, comme écrit, dit, de scriptumy dictum (b).
Le prétérit défini en us^je plus y et le participe passé en u (anc. fr., ut^ ud), vendu, sont deux formes qui n'existent pas en latin dans les verbes correspondants. 11 ne faut donc pas s'étonner s'il y a beaucoup d'exceptions à la troisième conjugaison française; d^os laquelle ces deux formes se trouvent, et si ces exceptions sont plus nombreuses dans la langue française primitive, plus rapprochée du latin que la langue moderne.
Dans l'ancienne langue, les verbes étaient attribués beau- . coup moins nettement aux différentes conjugaisons. Souvent ils appartenaient à la fois à plusieurs d'entre elles. On disait :
Finer et finir*.
Faner et fanir.
J'ai vesqui et fai vescu.
Querre et quérir,
< Les deux formes d'infinitif se montrent bien rapprochées dans la Chanson de Roland, p. 7.
Ses baruns mandet pur sun consein fkner. Ses baruns mandet pur sun conseiU fetiir.
(a) [Ces irrégularités tiennent à un plus (rrand éloigncment de l'ét;mologie. Plàcuii, par exemple, donne régulièrement pttU ; piait est une de ces formes dérivées qu'on appelle faibtes ou extensive».]
(b) [Ce n*est point une irrégularité : ces participes reproduisenl eiacle ment les participes correspondants du latin )
FORMATION DU VERBE. i5Q
Ocir et occire, CremeTf cremir, cremoir, criembre.
Tisser, tisire et lissir.
Faire et fesir,
II y a dans la langue moderne des verbes qui sont de deux conjugaisons différentes, mais alors Tusage leur a donné une agnification» ou au moins une nuance différente.
Faillir, falloir.
Gémir, geindre.
Calmer, calmir.
Dépenser, dépendre.
Poser, pondre {ponere).
Reposer, répondre [repontre), MouToir, muer.
Plusieurs^ verbes étaient plus prés de la forme latine et appartenaient à la même conjugaison que le verbe latin ^ qui, maintenant, plus éloignés de leur étymologie, ont changé de conjugaison en perdant leur terminaison pcimitive. On disait raire pour raser {raderé); traire, pour tirer (trahere); traire s*est conservé dans le sens de,iraire les vaches, dans digtraire, sotistraire.
En somme, le système des conjugaisons françaises, reproduction imparfaite du système latin, s'est formé à travers bien des hésitations, dont il est curieux et instructif de suivre la trace à travers les tâtonnements de la langue française au moyen âge.
[Y. — Formation des temps et des modes des verbes.
UIDICATIF PRÉSENT.
Singulier.
A la première personne du singulier, l'italien, Tespagnol, le portugais, conservent du latin la voyelle finale o; le valaque la change en u; le provençal la remplace par un t, amiy teni^ ienliy ou bien supprime cet t, am^ tem, sent; enfin, l'ancien
français, comme le roumanche, ne conserve jamais la voyelle latine et ne la remplace point par wie autre voyelle. J'aim (am-o),jec^nf (ca7t^-o); le dépouillement de la finale latine est complet.
Ou se yaim ou c*csl noiens.
Çhans. du tire de Coucy, p. 54.
Ou si j'aime ou si ce n'est rien.
Ce n*e|| que postérieurement que la voyelle finale latine aété remplacée en français par un e dans les verbes de la première conjugaison, /atm«, et par un $ dans ceux de la seconde, je prends, et de la troisième^ je pars, je fleuris. Cette addition de Ye me semble inutile ; celle de Vs est contraire à Tétymologie; elle n'a pu être admise que par un motif d* euphonie et disparaît pour le besoin de la rime.
Devant Ys ou le 2, qu'on ajoutait à la première personne de la première conjugaison, la consonne du radical disparaissait quelquefois. Ainsi, j> troz, pour jetrovz,je mis, ro</o (pour j> rvivs). Cet « a pu être mis là primitivement parce qu'on était accoutumé à voir un s terminer les mots qui suivaient le pronom jo ou je. On a dit je prends, comme on disait jomeismes: et, chose bizarre ! Ys a disparu là où il avait un motif grammatical, dans jo meismes; il est resté là où il n'en avait point, daiis je prends (a).
Deuxième personne.
Tous les idiomes néo-latins conservent Ys caractéristique de la seconde personne latine , excepté le valaque et l'italien,
[a] [Il est difficile de rendre compte avec certitude de Vs qui s*est introduit contrairement à l'étymologie, à la première personne du prés, dt* rind.; mais l'analogie de meUmes n^est qu'apparente; le temps où V$ a été ainsi employé comme terminaison dans les verbes est précisément celui ou la môme lettre cessait d'être la caractéristique du sigct dans les noais et adjecUfs. Il est à supposer qu'on s'est accoutumé à écrire j> trtiis (car je trozeijetrouz paraissent être des barbarismes), je rttU,je prends, eic, par analogie avec je fas ou je fais ifacio) et autres verbes ou is eiisie d'origine.]
FORMATIO?^ DU VERBE. Hi
qui ont la terminaison en i, ami. L'orthographe française a conservé jusqu'à nos jours 1*^ final de cette seconde personne du. singulier : tu aimes ^ tu lis, tu sens; et ici l'orthographe a eu bien raison, car cet s est étymologique.
Troisième personne.
Le f caractéristique de la troisième personne {ama-t, legi-t) ne se trouve aujourd'hui dans aucun des idiomes néo-latins, excepté en français, dans la seconde et la troisième conjugaison, t7 /tt, il senL Au moyen âge ce t était aussi à la première^ précédé d'un e.
lÀ reis Marsilie la tient, ki Dieu n'en aimet, Uahumet sert e Apollin recleimel.
Ch, de Roi., p. 1.
Le roi Marsile la tient, qui n'aime pas Dieu, Il sert Mahomet et invoque Apollon.
Son cheval brochet^ laiset curre à esforU.
Trenchet le piz, si li briset les os, Tute Veschine li deseverei del dos; Od son espiet Tanme li geiet fors.
Ch. de Hol.y p. 47.
Il pique son cheval et le laisse courir de toute sa vitesse... Il lui fend la poitrine , et lut brise les os , lui sépare du dos toute réchine; avec son épieu lui jette Tàme hors du corps.
Dans tous ces verbes, Ve représente Va de la terminaison €ii, dans la première conjugaison latine , comme Te de la seconde personne représente l'a Xamas,
Ya, qui ▼ient de vadit, a perdu ce t dans le français moderne ; il existait dans l'ancien français :
Et vai/ et vient à vostre cumandement.
Leê Rois^ p. 87.
Et va et vient h votre commandement*
Ce t faisait quelquefois disparaître la consonne radicale ; pour il cueille^ on disait cuelt, cueut et queut.
La verge qui puis le bat queu/.
Méon, Nouv. Rec, de FabL et Contes, t. Il, p. fôl.
Il cueille la verge qui le bat ensuite.
PluriH.
Première personne.
Ici le français du moyen Age a encore lavanfage sur plusieurs idiomes de même famille. Mieux que la plupart d'entre eux, il reproduisait la désinence latine {amus, emm, imm) par la désinence ornes , nous chantomes, nous vandomes (a). Cette ancienne désinence, presque laûne, s'est consenrée dans nous sommes.
Le plus souvent Ve disparaissait , et Ton écrivait nous aimoms ou aimums ^
Tun language très-bien eiitendums.
Le$ Hois, p. 409.
Nous entendons très-bien ton langage.
Vs final de la terminaison latine se retrouve aujourd'hui dans nous aimons^ nous vendons. Hors du français, elle ne s*est conservée que dans Tespagnol et le portugais, cantàmos, endémos.
Deuxième personne.
11 en est de même pour la seconde personne du pluriel, sauf qu'ici le roumanche conserve Vs final du latin, et que le provençal le remplace par un z, amalz,
' Quelquefois cet a était supprimé, et on écrivait : nous wanjum. — H/m ne se conserve pas avant «, il est toujours remplacé, même en ancieti français par un n; on écrivait manjum (dans les temps les plu> anciens) et manjuns ou itmnjons.]
{a) [Surtout en picard.]
L'ancien français avait déjà supprimé le t et n'avait laissé que le z ; il était semblable au français moderne, aimez, lisez. Dans le courant du moyen âge on remplaça souvent le z par uni.
Satféê comment que il advint?
Robert, Fables inéd., t. I, p. 132.
Savez-vous ce qui arriva?
Cette orthographe, vicieuse en ce qu'elle ne distinguait pas le singulier du pluriel, était l'orthographe usuelle du siècle de Loais XIV, comme on peut s'en convaincre en parcourant des correspondances de ce temps.
Troisième personne.
En valaque, l'n a disparu, lauda pour lauda-nL En portugais, cet n n'est indiqué que par le son nasal obscur, ad (a) . En espagnol, en provençal et en roumnnche, l'n final produit la désinence an, on, en. L'italien, fidèle à sa molle habitude de terminer les mots par des voyelles, en a mis une ici après ïn à la place du t, aman^o. Le français seul a conservé intégralement l'n et le t de la terminaison latine, ils aiment,
Ent se prononçait vraisem))lablement autrefois. On trouve 9 écrient rimant avec convient (fr). Or, au moyen âge, on rime parfois grossièrement pour l'oreille, mais on ne rime jamais pour les yeux.
(a) [Qui équivaut exactement au français an.\
[h] [Cela est douteux. On trouve quelquefois fussent accentué sur la dernière [fussierUf fussant, Burguy, I, 266) ; seguient en rime avec enftttU, grant, etc., se rencontre dans l'épUrc forcie de saint Etienne {Jakrbuck f. nman, JJieratur, IV, 514), mais ces cas sont tout à fait excepUoanels.]
lOi FORMATION DE LA LAI4GDE FRANÇAISE.