II. — Passage du latin au français
Dans un très-grand nombre de cas, la provenance latine des mots français n'est pas douteuse ; mais quelquefois elle présente des circonstances singulières qu'il faut signaler. Certains mots latins ont perdu, en passant au français, presque tous leurs éléments constitutifs. Yeux d*oculi, oie d'aur», ouïe d'audire; et cependant on ne peut douter qu'ocalus nait fait œil, qu'awca n'ait fait oie, qu'ouïr ne vienne d'auiiire.
radicina *,
pour
radix.
aviceltus.
avù.
feminella
femina.
auricula
auris.
vetuluSf
vêtus.
unguiculu8(a),
unguis.
PRINCIPES D'ETYHOLOGIE. 197
11 y a même un mot latin dont la terminaison seule a subsisté dans le mot français auquel il a donné naissance. C'est amnculus ou avonculus^j diminutif d*avttô. Tout ce qui formait le corps du mot a péri, c'est la désinence du diminutif latin (onadus) qui seule a formé le mot oncle, dans lequel il ne reste rien d*avu8, c'est-à-dire rien de ce qui, dans avunculus, pouvait correspondre au sens qu'exprime son dérivé.
Dans beaucoup de cas nous avons emprunté un mot latin à l'état de diminutif, au lieu de l'emprunter dans sa forme ordinaire.
Bacine vient de
OÎMel (d'où oiseau)
Femelle,
OreiUe,
Viel-eux,
Ongle,
Quelquefois ce n'est pas du substantif latin, mais de l'adjectif dont ce substantif est le radical, que le substantif français a été formé. Ainsi :
Hiver de Mbemum^ Enfer infemum.
Jour diurtmm '•
Trés-souvent les mots français sonU)ris dans une acception plus ou moins différente du sens qu'avait en latin le mot dont ils proviennent. Il n'est pas étonnant qu'il en soit ainsi, puisque, au sein même de la langue latine, les mots, comme nous l'apprend Aulu-€elle, s'écartaient de leur acception primitive. Animadvertere est, pleraque verba Latinorum ex ea
* Oo lit dans Plante, av-onculus. Aulularia.
* L'ancien français avait raïs. [Parth., v. 307.) Dans un palois du nord de l'Italie, qui offre avec le français de curieuses ressemblances, on trouve raisch. Hais et raisch sont à racine ce que radix est à radicina. (Uormayr, Gcsch, €lesTyrol,^.l$.)
* Vn étymologique se montre dans l'ancienne orthographe, kivem, mfem, jom; il reparaît dans les dérivés hiverner, infernal, journalier.
(a) {Ongle tient d'ungula, neutre plur. pris pour un féminin sing.]
i08 FORMATION DE LA LANGUE FRANÇAISE.
significaiione in qua nota svnt discessisse, vel in aliam hnge vel proximam.
Pour former le français on a pris Mus dans le sens d'omnis; plus^ dans le sens de magis; habitua , dans le sens de vesHs.
Des noms qui désignent des pensonnes ont souvent pour origine un nom qui désigne une chose. Témoin (a. fr. tesmoing) ne vient pas de testiSy mais de testinumium. Le nom de la magistrature (magistratus) est devenu le nom du magistrat; comme, au moyen âge, le chef d'une république s'appelait en italien podestà {potestas), et comme nous appelons Vautorttéy le gouvernement f ceux qui ont l'autorité , le gouvernement.
Dans certains mots, bien qu*ils aient été singulièrement détournés de leur sens primitif, on voit, à n'en pouvoir douter, par quelle confusion s*est opéré le changement du sens. Eostis veut dire en lalin ennemi , et en vieux français ost veut dire armée, La confusion de ces deux idées a été introduite par remploi de phrases telles que celles-ci : copias in hostem ducere, qu'on a entendue comme s'il y avait cognas in agmen conducere. Dans ce cas et dans plusieurs autres, la sigoifica* tion du mot français est née d*un contre-sens (a).
Certains mots latins ont été restreints de leur sens général à un sens particulier, \insi necare, tuer, s*est pris dans le sens particulier de noyer.
D'autres, par une confusion inverse, ont passé d'un sens restreint à une acception générale. Batuere voulait dire proprement s'escrimer * ; on en a fait battre. De parabola, espèce particulière de discours, on a fait parole.
' On le trouve déjà dans te sens général de battre chez Plante. Vof. l'article Battre dans le Dictionnaire étymologique de Ménage.
(a) [Appliquée à un mot d'un usage aussi fréquent et qui a le même <d$ dans plusieurs des langues romanes, l'hypothèse d'un contre-sens est pai vraisemblable. On peut supposer que le changement de significatioo do mot hostis s'était opéré dans la langue vulgaire des Romains avantrépoque | où les invasions barbares isolèrent les diverses parties de l'empire.] i
Ce n'est pas seulement dans le latin usuel qu*il faut chercher l'origine des mots français ; ils dérivent souvent de termes ou de formes insolites. Ainsi de frendere pour frangera (Festos) nous avons fait le vieux mot freindre que nous n avons gardé que dans enfreindre. Grandir (actif) de grandire (Varron), heir ou hoir de hœreni pour hceredem (Nonnius) ; nad de nenu pour non (Lucret.) ^ (a).
Divers mots français ont été formén d'après des mots latins que le langage familier» dès les meilleurs temps, préférait aux mots que la littérature latine a consacrés.
Buccea , bouchée , se trouve dans une lettre d'Auguste à Tibère que Suétone a conservée *(ft). Nous avons vu qu'Auguste aimait aussi certaines formes de langage simples et contractées selon le génie populaire. Son goût pour cette manière de s'exprimer, éloignée de tout apprêt, faisait sans doute partie de la simplicité de mœurs et de manières qu'il affecta toujours.
Plaute emploie le mot minaiias^ plus semblable au français menaces que le mot littéraire minas.
Entre un mot lalin du langage familier et un mot qui ne lest pas, il y a à parier que c'est le mot familier qui se sera conservé dans le français. Bien de plus naturel, car c'est par le langage parlé et non par le langage écrit que s'est opéré le passage de l'idiome ancien à l'idiome moderne.
Ainsi Ton rencontre dans les comiques latins des expressions prises dans un sens inusité et probablement conforme à l'usage familier, qui se retrouvent dans le français, au moins dans le français du moyen âge. Ruo est actif dans Térence\ il rélait aussi dans l'ancien français. Trop, au moyen
* Toy. Eilbardi Lubini Antiguaritu, p. 86, 91, 95, 124
* D. Ocl. Àugusti vUa, 76.
* Miles glorionu, IV, 11, 2.
* Beautantimcrotwtenoê, 11, 3, 128.
[n] \Iieni vient de non illud comme otl de hoc illud^] [b} [Dans buccea l'accent n'est pas 6nr la pénultième, mais sur la pre« niiére syllabe; 6oucA^e suppose buccata.]
ûge, voulait dire beaucoup, il en est de même de nimis dans Plaute :
Legiones nimis pulchris armis prsedits.
AmpftttryoHf l, t, 163.
M. Viliemain a spirituellement commenté l'emploi de minare pour mener dans cette phrase d*Apulée : Ubi minai asinum Mum*^ ? Où mènes-tu cet âne?
Les modifications que subissaient les mots latins dans l'emploi familier leur donnaient souvent les formes qu'ils devaient conserver dans les langues nèo4atines. Volt est exactement l'ancien français volt, comme il retentit dans le cri des croisades : Diex el volt ! Mi (pour mihi) est exactement aossi k mi de l'ancienne langue. Vosler ressemble plus à rostre que vester. Volt, mi et voster sont des formes usitées fréquemment chez Plaute.
D'autre part, la langue ecclésiastique fournit à la langue vulgaire plusieurs mots auxquels celle-ci >a donné un sens un peu différent et plus général. De blasphemare elle a fait blasmer; de parabola, parole; de gehenna, gêner *.
La basse latinité offre un grand nombre d'expressions qui, de préférence au langage des bons siècles, ont fourni le type de divers mots français ; c'est que le français n'est pas né pendant le siècle de la belle latinité, mais à la fm des âges de la mauvaise. Ainsi on a fait oie, d'atica, et non d'anser; chesne {caisne)y de casnus, et non de quercus^; fontaine, defonUma,
* Tableau de la lUlérature au moyen âge, t. I, p. 62.
* Ce mot voulait dire primitivement tourmenter y mettre à la tmiurt. d'abord au propre» puis au figuré. Il a encore ce sens énergique dans or vers à'Andromaque qu'on a trouvé faible parce qu'on ne songeait pa^ ' i'ancienne valeur du mot gêner.
Eh ! le puis-je, madame ? ah I que vous me gênez I
Aujourd'hui le sens du mot gènei s'est affaibli jusqu'à n'exprimer plu^ que ce que l'ancienne langue rendait par empêcher.
* Casnetum, chênaie, dans un monimient de l'an 508. Diei, Gramm. de: rom. 5pr.,t. I, p. 28.
PRINCIPES D'ËTYMOLOGIE. 901
et non de fotu; pièce^ de peiium, et non de fragmerUttm ; troupeau, de trapdlus, et non de grex^,
U faut remarquer que les mots empruntés par le français â la basse latinité se rattachaient parfois, dans celle-ci, à la bonne. Berbex, d'où berbisy ancien français et populaire, et brebû^ est un mot Tulgaire qui ne se trouve que dans Pétrone' ; mais verveXj mouton^ est bon latin.
Plus on avance dans les bas temps, et plus se manifeste l'analogie du latin vulgaire avec la langue française. J'ai cité ailleurs^ les curieuses gloses annexées au poème du siège de Paris par les Normands, écrit par Abbon. Ces gloses ont pour but de faire comprendre certains mots du texte, au moyen d'équivalents plus connus, et ces équivalents, évidemment empruntés au latin le plus populaire, sont en général analogues aux mots français. C'est ce latin populaire qui est devenu le français.
Le texte donne modus, la glose, meMura, mesure.]
AlriSf nigriSf noirs.
Populantur^ dévastant^ ils dévastent.
Ter M, rolunduSy rond.
Farmido, pavar^ peur.
Il faut distinguer soigneusement la dérivation immédiate et spontanée par laquelle un mot latin a passé dans le français primitif, et les emprunts savants et tardifs faits plus tard à la langue latine. Les mots qui sont entrés dans notre langue dès l'origine et par l'usage modifient en général le radical latin selon les instincts de la langue française primitive. Les mots qui ont été fabriqués plus tard sont, en générai, calqués sur la forme latine.
Li^amen a fait primitivement lien, et, plus tard, ligament (a).
* Yoy. an assez grand nombre de ces mots de basse latinité dans Diei, Grammaiik der rtm. Sprachm^ 1. 1, p. 7 à 20» 24 à 30.
* Fragm. Tragur., cb. lvii.
* HUl. lUtér. de la France avant le douzième siècle, t. III, p. 336, 337. (a) (C'est ligamenium qui a fait ligament (forme savante). —Des exemples
mieux choisis de mots latins passés en français sous diverses formes sont rapportés ci-après, p. 204.]
Cela n'est point contraire à la loi par laquelle une langue près de son berceau est plus semblable à la langue d'où elle provient ; il est clair que les lois naturelles du langage s'appliquent seulement là où le langage se forme spontanément par la transformation involontaire et inaperçue d'un type antérieur, non par l'imitation systématique et réfléchie de ce type. Ces lois régissent la formation spontanée des langues et non les compléments artificiels qu'elles reçoivent.
J'ai déjà eu occasion de remarquer que les formes contractées du latin ressemblaient particulièrement aux formes da français. J*ai cité circlus , spectaclum , periclutn; on pourrait citer d'autres exemples, comme domnuSj seigneur^ a. fr. dom ou don; postas (dans repostus)^ a. fr. posty it. postû (placé).
Quelquefois la contraction a été, en latin, plus loin que dans les langues dérivées. Ainsi ardus ^ pourorûit»^, en français aride^ en italien arido^ etc.
Les plus fortes contractions ne doivent pas étonner dans le passage du latin au français, quand on a vu celles que subissent certains noms propres où ce passage est incontestable,
Ludovicus qui a fait Lots; Audoenutf Ouen ;
Àutharius, Ois*,
on n'hésitera pas à reconnaître
Judicium dans juise; Mannil {b) maint ; IjœiUiaf liesse; etc.
PectuSf pis.
*■ Diez. Gramm. der rom, Sp., 1. 1, p. 153.
* Autharius que quelques anciens titres appellent stmit Oyi' Bist. d l église de Meaux, t. Il, p. 34. — [La désinence œrius donnant enfrançab iei% Autharius devrait donc donner oicr.J
[b] [Lisez : mariet.]