VII. — De la confusion des sons
Souvent deux mots parfaitement semblables par le son ont une origine entièrement différente, comme son lui-même, qui, selon ses différentes acceptions, dérive de suus ou de sonus.
Quelquefois la diversité d'origine n'est pas si facile à constater, et n'en est pas moins réelle. Niche, désignant un eit/bneemenl a pour racine nidus, nidusculuSy d'où dérive une mdiée{c), iVtcA^, désignant une espièglerie, vient de Tallemand, nicken.
Ce mot lui-même doit le sens qu'il exprime à une croyance superstitieuse des peuples germaniques. Plusieurs de ces peuples croient encore à l'existence de certains esprits, malicieux de leur nature, cherchant toujours à jouer quelques tours aux hommes, et qui portent en suédois le nom de necften, en écossais, celui de nix. C'est ainsi que lutin a été pri> pour désigner un enfant malin, et de troll, un mauvais génie, dans les langues Scandinaves, on a fait drôle; unpetit drôle, comme on dit un petit démon. Faire la nique a la même ori- i gine que niche.
C'est aussi par suite d'une confusion entre deux mois pn»- | nonces de même, bonheur et bonne heure (dans à la howu \
(a) [L'itaUen scendere est formé par aphérèse de descendere,]
(b) (La direction est exprimée par la préposition.]
(c) [Nichée est un part, féminin pris substantivement, midificaUi.]
heure) ^ qu'on a cru souvent que bonheur venait de bona hora ^ Le radical de bonheur et de malheur est heur^ qu*emploie encore Corneille, et qui est resté jusqu'à nos jours dans cette phrase proverbiale : Il n'y a qu'heur et malheur. Heur ou eitr, vient Saugur^ en provençal, aur, présage favorable. Les mots dans la composition desquels il entre n'ont rien de commun avec les expressions formées de hora y comme à la bonne heure et à la maie heure.
Va-t'en à la malheure, excrément de la terre.
Malherbe.
D*autres fois, au contraire, le même mot latin a donné naissance à des mots français différents par le son et par le sens.
Ainsi de ratio, on a fait raison, ration; de pars, party partie, parti et départ. BenoUy béni et benêt, viennent de bencr dictas, ancienne forme française, beneit, comme pour maudit, maleit. Il ne faut pas, dans ces cas-là, chercher des êtymolcgies différentes pour ces différents mots qui proviennent d'une même origine.
Certaines confusions de sons, qu'on pourrait appeler des jeux de mots involontaires, sont singulièrement propres à égarer les étymologistes. On trouve dans les vieux auteurs, serement * pour serment. Je pense que cette orthographe tient à une confusion avec serrement de main ; serment n'en vient pas moins de sacramentum (b). Voici un autre exemple de ces confusions. Deux plantes ont reçu de's auteurs grecs le nom dé xcvroevpciov, en latin centaurium, ou herba centaurea, la
' Ménage, Dict. itym., t. I, p. 211.
loinviUe, p. 198, 290.
(a) {HtMon est la forme primitive et populaire, ration la forme savante.] .
(b) [0 n'y a pas de confusion : avant de dire serment on a dû prononcer serement où Ve médial représente Va médiat de sacramentum.]
plante du centaure. L'une d'elles, le centaurium minus, porte en allemand le nom singulier d*herbe aux cent ecus, tmisend giilden kraut, parce qu'on a cru voir dans cent-aurea, cmtum aurea.
Je ne puis expliquer que par une confusion de sons la substitution de toutefois^ pour dire quand même, au mot ancien toutes voies (tultavia) {a), qui exprimait cette idée : quelque voie que ton prenne S quoi qu'on fasse.
Par une confusion d'un autre genre, plusieurs mots se sont formés en français et dans d'autres langues, soit en perdant leur / initial, qui était pris pour un article, soit en absorbant VI de l'article.
Dans le premier cas est Vaxur, dont la racine est le mot persan, lazurd, qui se retrouve dans lapis lazuli.
Dans le second est lierre^ que Ronsard écrit encore Thierre (hedera). On peut en dire autant de loriot^ primitivement Fofiot (oriolus) ; loutre, primitivement Voutre (allemand, (Mer) ; lendit^ primitivement Vindict (indictum); luette, primitivement Vuvette (uva). En basque, on a laissé l'article français uni au mot rosa, et on appelle une rose, larrosa '.
Quelque chose de semblable s'est passé dans la substitution de la Natolie à VAnatolie et de la Fouille à VApulie.
Quelquefois une confusion semblable, et Terreur étymologique qui en résultait, ont influé sur un usage. On donnait au chevalier la colée ou la colade, c'est-à-dire un coup du plat de lepée sur la partie postérieure du col, d'où colée. Parune erreur d'orthographe analogue à celles que je viens de citer, et qui, comme elles, a passé dans la prononciation, au lieu de ia colée, la coladcy on a dit Vaccolée, Vaccolade, Le mot, ainsi
< L'expression atgatCf dans Spencer, parait reposer sur une iDèta{^M)K semblable. Voy. le Glossaire de Tédit. in^8 de 1751.
* Berichiigungai undZusœlze zum ersten Abschnilte des zweyUn Bande des MUridateSj ûber die cantahrisciu oder haskischeSpracke, wm WUktim von Humhoidt; Berlin 1817, p. 15.
(a) [Taules fois et iouies voies sont deui locutions équivalentes dont U première a supplanté la seconde.]
PRINCIPES D'ÉTY5I0L0GIE. 229
dénaturé, a semblé venir du vieux verbe français, acoUer pour embrasser, et la cérémonie de ï accolade a remplacé celle de lacolade, ou du moins a été ajoutée au cérémonial de la création d'un chevalier, le tout en vertu d'une apostrophe introduite par erreur.
Aimer la bonne clière se dit présentement d'un homme qui aime à bien manger. Dans cette expression, on donne communément à bonne chère le sens de bonne nourriture, bons morceaux, comme si chère était pour chair, venant de caro, et pourtant il n'en est rien. Faire bonne chère, dansTorigine, voulait dire faire bonne mine^ de chère ou chiere, en vieux français, pour visage (it. ciera). On disait, en. parlant d'un guerrier, à la chiere hardie, au visage intrépide.
Le mot bachelier fournit un autre exemple d'une étymologie erronée, fondée sur la confusion des sons. Pour rendre en latin bachelier, on a imaginé le mot baccalaureus (baccâ lau* reâ dignus). Cependant bachelier a une tout autre étymologie. Il vient de bacchalarius, nom qu'on donnait aux jeunes chevaliers (je n'examine pas ici pour quelles raisons). Ce mot a été employé longtemps avant d'être pris dans une acception qui permit l'étymologie moderne. Bachelier était, en vieux français, comme bakeler en ancien allemand, le synonyme de jeune homme; une jeune fille était une bachelette. En anglais, encore aujourd'hui, un frocAe/or (c'est le vieux mot français) nst un célibataire. Le sens universitaire, qui est infiniment plus restreint et plus moderne, et l'idée académique de la couronne de lauriers, ne peuvent avoir nullement influé sur Forigine d'un mot qui désignait les jeunes gens en général, et en particulier les jeunes guerriers. Cependant celte étymologie a prévalu à ce point qu'on a créé un mot latin, type imaginaire de bachelier, baccalaureus, et même d'après ce mot latin, on a fabriqué, en vertu d'une fausse étymologie, un mot français, baccalauréat.
J'ai ènuméré, ce me semble, les principales considérations qni doivent guider dans l'étude périlleuse des étymologies.
m FORMATION DE LA LANGUE FRANÇAISE.
je les ai appuyées d'exemples tirés de notre langue, et j'en ai montré l'application à l'histoire de ses origines.
Avec toutes ces précautions, en s'aidant de toutes les inductions dont j'ai cherché à donner des exemples, en tenant compte de l'état ancien des mots, des changements qu'a subis leur forme, des altérations de leur sens, et même des idées et des confusions d'idées qui ont pu influer sur leur formation, on court encore le risque de se tromper dans les éljmologies, et peut-être, malgré toutes les précautions que je recommande et que j'ai employées, en ai-je fourni la preuve. Mais je crois que les observations qui précédent peuvent se^ vir à prévenir plus d'une erreur, car faute d'en avoir tenu compte, des hommes savants et sensés ont mis en avant les suppositions étymologiques les plus extravagantes.