‹ Histoire de la formation de la langue françaiseChapitre 37 sur 77 · V. — Circonstances qui ont préside' à la formation · texte numérisé non relu

V. — Circonstances qui ont préside' à la formation

des mots.

Il faut faire grande attention à toutes les circonstances qui ont pu influer sur la désignation des objets, pour ne pas s'exposer à chercher à cette désignation des motifs imaginaires.

Comment s'expliquer que le mot personne vient de deux mois latins, qui signifient sonner au travers, si Ton ne savait que le mot persona a été donné d'abord au masque des acteurs; puis, par extension, aux personnes du drame, dramatis personœ ; puis enfin à toutes les autres personnes î

Quand le nom d'un objet est fourni par la localité d'où il provient, il faut se garder de méconnaître cette origine et d'en chercher une autre. Personne ne doute que dinde ne vienne de potdet d'indcy mais le vieux mot hermin ayant été remplacé par arménien, tout le monde ne sait pas aussi bien que ce mot est l'origine du nom de Yhermine, V arménienne, appelée aussi le rat d* Arménie,

Pour ne pas s'égarer dans des conjectures entièrement vaines, il faut connaître à quelle occasion un mot a été créé. A quelles suppositions bizarres ne serait-on pas exposé, par

* ... Et là Je fus ravy

Par ses discours par les quels je dénie.

Poésies de Honsard, 16i9, l. I, p. 174.

En \iallon : A ba! l dauveie, Bah! il rêve. Eilhardi Lubini Antiquarius, p. 6t.

exemple, si on ne connaissait le conte populaire qui a donné lieu à cette expression : Coq-à-Vâne ^ ; si l'on ne savait que Liard est le nom de celui qui inventa, en 1430, la monnaie ainsi nommée"?

Faute de connaître Torigine historique d*un mot, on risque de tomber dans les suppositions étymologiques les plus absurdes. Le mot de^huguenots vient certainement d*Ei(lgnoten, confédérés en bas allemand, pour eidgenossen. Ne sachant pas cela, plusieurs auteurs, et Bèze lui-même, ont fait dériver le moi hugtienot du roi Hugon, personnage mystérieux, qui jouait, aux environs de Tours, un rôle à peu près semblable à celui du grand veneur de Fontainebleau, et qui n'a jamais rien eu à démêler avec les huguenots'.

Certains ouvrages ont été tellement populaires et tellement célèbres, qu'ils ont mis en circulalion dans la langue un mot dont on serait sûr de ne jamais rencontrer la véritable étymologie si l'on n'était averti de la circonstance qui Ta fait naître. Ainsi, l'extrême popularité dont le Roman du Renart a joui au moyen âge, a fait que le nom propre que portait l'animal, appelé jusque-là la volpils ou goupils (de vulpes), est devenu le nom de l'espèce. C'est comme si, depuis La Fontaine, Rominagrobis était devenu le nom du chat. Du nouveau mot renord on fit même le substantif renardie *.

Dans les romans et les poèmes chevaleresques, Fier-à-Bras eiS€un^ip€tnt; dans l'Âstrée, Céladon; dans lei comédies de

' C'est rhistoire de Tàne et du coq, qui, voyageant ensemble et en compagnie du chat, font, h nuit, un grand vacarme et produisent une confusion épouvantable. Il se trouve dans la traduction française des Conien populaires de Grimm.

* Ménage, Dici. étym., au mot IJard.

* Pasquier, Recherches, p. 912, et Ménage, Huguenots, — [Eidgeno&scn, comme étymoiogic de Huguenots est maintenant abandonné. On s'accorde à considérer ce mot comme un nom propre, un diminutif de Hugues, qui d'un individu aura passé à la secte entière. Voy. Littré sous ce mot.]

* Faox>Semblant dit, dans le Roman de la Rose :

Envelopper ma renardie Du manteau de papelardie.

Molière Harpagon et Tartuffe ont fourni également des substantifs à la langue française.

Le dictionnaire de la fauconnerie a donné plusieurs mots à notre langue; hagard , niais , d'oiseau niais, jeune oiseau, dans le même sens que bé jaune (bec jaune), leurre. Nous en devons d'autres au blason, d'autres à des usages ou des coutumes anciennes. ^

L'expression une bonne aubaine fait allusion à ce droit inhospitalier par lequel les rois succédaient à laubain, c'està-dire à l'étranger décédé sur les terres de leur obéissance. Une bonne aubaine , c'est un heureux accident, comme la mort d'un étranger pour le prince qui recueille son héritage.

L'expression adresser à quelqu'un une mercuriale^ pour lui adresser une remontrance^ vient du nom qu on donnait à une assemblée de tous les présidents et conseillers du parlement, qui avait lieu le mercredi (Mercurii dies)^ et dans laquelle le procureur général devait signaler toutes les contraventions, tous les abus en matière judiciaire. Le mot est resté au palais ; mais ces assemblées annuelles ne se tiennent plus le mercredi, et il serait impossible de connaître l'étymologie de leur nom si on ne remontait à son origine.

11 n'est pas jusqu'à des jeux d'enfant qui ne jettent quelque jour sur l'histoire de certains mots de notre langue. La phrase : Jouer aux barres, nous a seule conservé barres dans son ancienne acception, pour barrières.

Il faut se transporter au sein des idées barbares pour comprendre le sens des mots merci, payer, quitte. Dans le principe, avoir merci de son ennemi, habere mercedem de inimicoy c'était recevoir de lui le prix, le rachat du sang, 1^ wehrgeld, après lequel il n'y avait plus lieu à le poursuivre. De là l'expression être à la merci du vainqueur, c'est-à-dire être à la disposition de celui qui peut exiger de vous le prix, la rançon qu'il lui plaira. Puis, les sentiments de galanterie chevaleresque se substituant aux sentiments barbares, le mol merci a pris une acception bien différente, mais qui tient

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toujours à ridée de pris, de compensation, de récompensev dans cette phrase : le don d'amoureuse merci, D*autre part,' le christianisme, ayant introduit au milieu des violences du moyen âge les sublimes dévouements de la charité, par un autre emploi du mot merci, qui se rattache encore au sens original de merceSf a nonuné Frères de la Merci, les religieux qui se consacraient au rachat des captifs.

Le même souvenir de l'époque où la guerre, le feida germanique, cessait par la composition pécuniaire, se retrouve dans les mots payer ^ de pacare, pacifier ^ et quitte, de quietus, tranquille. Le payement, c'était la paix ; on n'était traiiquiile que quand on était quitte.

Le changement des mœurs, en changeant la destination des objets, rendrait inexplicable, si Ton n'y prenait garde, la désignation qu'ils ont reçue dans le principe.

Equiper ne s'est d'abord dit que de mettre en état un vaisseau, skipa^ dans la langue des pirates normands, qui ont probablement apporté cette expression. Au moyen âge, de maritime elle est devenue guerrière et a désigné tout ce qui concerne riiabillement et l'armement d'un soldat.

Vi. — Les mots dans leur rapport avec les idées.

La formation des mots, par rapport aux idées qu'ils exoriment, est une étude pleine d'intérêt, mais malheureusement pleine d'incertitudes, dans laquelle je ne risquerai que quelques pas.

fjes mots qui expriment des idées abstraites ont eu en général, dans l'origine, un sens matériel, qui, avec le temps, s'est spiritualisé. Penser vient de pensare, peser; craindre (anc- fr., cremir, criembre), de treniere, trembler; exécrer, de excreare, cradier sur * (a). Le mot esprit, dans une foule

' Quelquefois, par une rare exception, un mot abstrait latin a donné naissance à un mot français qui exprime une action matérielle; tel est castare, en bas latin, rendre Yain, rendre inutile, détruire, d'où casuer,

'a) [Exécrer vient à'exsecrari.]

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de langues, depuis Thébreu, ruach, jusqu*au latin, animus, est le même que le mot souffle. Il est remarquable qull n'en soit pas ainsi dans les langues germaniques; geisi et seele ne paraissent pas avoir cette origine.

Il serait bien curieux de rechercher comment le génie des différents peuples les a inclinés à demander rexpression des idées abstraites et des sentiments moraux à tel ordre de faits plutôt qu*à tel autre; pourquoi, par exemple, Tidée de pureté est exprimée, chez les peuples méridionaux, parle symbole du feu; pur-us, de nvp, la flamme; Ô7yô;S pur, en sanscrit, ognis, le feu, en latin ignis; et, chez les peuples septentrionaux, par le symbole de Teau ; rein^ pur, en allemand, et rein, nom de fleuve (racine, rinnen, couler).

L*é(ude des étymologies, dans plusieurs langues, présente le spectacle de certaines associations d'idées qui sont dans la nature des choses, puisqu'elles président à la formation do langage, mais qu*on a souvent de la peine à s'expliquer.

U semble qu'il y ait un rapport entre les idées d'amour et de liberté'. En latin, libet, libido, liberias; dans les langues germaniques, frey, libre; freyen, faire la cour; Fréya^ la Vénus Scandinave.

L'emploi du* mot voler (volare), pour désigner l'action de celui qui commet un larcin (involare), a un remarquable équivalent dans l'ancienne langue française, ambler^ qui veut dire aller et dérober ; mais on voit clairement ici la raison da rapport : ambleroxi voler un objet, c'est «'en aller ou s'envdet avec cet objet (a).

On peut être corroboré dans la croyance à une ètymologie d'ailleurs incertaine quand elle repose sur une association d'idées, dont la même langue, ou une langue voisine fournil

' Dans cette hypothèse, agnus, agneau, n'aurait pas donné son nom i la pureté, mais l'aurait reçu d'elle, ou plutôt du feu, qui en est V symbole.

(a) [tl y a ici deux moU bien distincts : AmbUr^ voulant dire t jDff 1 amble » vient d*amimlare et embler » wler » ô^tnvolare qui se irww déjà dans le latin classique.]

PRINCIPES D'ÉTYpiOLOGIE. 225

également des exemples. Comment douter qu'il n'y ait en latin un rapport entre l'adjectif mundus, propre, bien ordonne^ et le substantif mundtis, nom de l'univers, quand on voit la même analogie entre xoor^oc, Tordre y et xoauoc, le monde; pareillement en sanscrit, mandaUis, ordre et sphère.

Ce genre de comparaison peut conduire à des conjectures étymologiques, et quand il s'agit de langues de même famille, faire reconnaître pour parent d'un mot qui appartient à l'une d'elles un mot qui appartient à une autre. On sera moins éloigné de trouver une parenté entre le sanscrit, hasta, la main^ et le latin, hcLsta, une lance^ quand on aura remarqué le même rapport entre arma, armes, en lalin, et arm^ bras, dans les langues germaniques ^ Cette confusion, des armes avec le bras qui les porte et la main qui les tient, étonne moins quand on la voit se traduire ainsi diversement et se reproduire dans des langues différentes.

Plusieurs langues présentent un phénomène assez singulier dont il faut tenir compte : deux idées, opposées en apparence, mais qui se tiennent par un lien secret, sont exprimées par des mots dont la racine est la même.

Ainsi eu latin, alfus signifie à la fois haut et profond; de même nous disons : sur une haute montagne, et en haute mer. Puy (provençal, puî^; italien, poggio) désigne une élévation aussi bien que puits une excavation (en latin, podium et puteus) (a). L'anglais down (en bas) a probablement la m^e racine que don, qui figure dans plusieurs noms de montagnes, Snow-don (le sommet neigeux), Hali-don-hill. La racine de down est le mot celtique,«dun, hauteur, qui parait dans Verdun, Châteaudun, et dans dunes. Diep, qui veut dire en danois, profond, est le nom que les pirates Scandinaves ont donné à la ville de Dieppe, à cause des falaises qui la dominent.

* La racine d'arm, hras, dans les langues germaniques, était représentée en latin par le mot armui .

a) {Podium et puteus sont des mots d'origfne fout à fait distincte.]

896 FORUATION DE LA LANGUE FRA^ÇAIS£.

Cette contradiction apparente s'explique ; il y a une analogie naturelle entre ce qui s'éloigne du niveau, dans un sens ou dans un autre. Qui doute que le latin scandere^ monter ^ et l'italien scendere, descendre j n'aient le même radical (a) ? Ce radical exprimait cette idée, qu'on s'éloignait du niveaa, soit pour monter, soit pour descendre. De là, adscendere, d'où ascendere et descendere, comme l'allemand, steigen, a le double sens de s* élever et de ê^ahahsety selon qu'il est précédé de la préposition ati/, ou de la préposition ah [h).

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