‹ Histoire de la formation de la langue françaiseChapitre 40 sur 77 · I. — Voyelles · texte numérisé non relu

I. — Voyelles

La permutation des voyelles est soumise à des règles moins fixes que la permutation des consonnes ; elles passent plus facilement de Tune à Tautre ; on le conçoit : simples émissions de la voix, il suffit d'une contraction plus ou moins grande du larynx pour changer la nature de chacune d'elles ; tandis que les consonnes se produisent par l'action combinée du larynx et des parties plus extérieures de l'organe vocal, la langue, les dents, les lèvres. Les voyelles sont quelque chose de inuable, d'indécis ; les consonnes sont quelque chose de résistant, de déterminé. Aussi le génie des langues adhèret-ii moins énergiquement au choix de ses voyelles propres qu'au choix de ses consonnes.

Voici, considérée dans son ensemble, quelle est la destinée des voyelles latines, quand elles passent au français.

Va se conserve en général; c'est le son vocal le plus plein, le plus pur, en quelque sorte, le plus solide.

Quand il se change, c'est en ai; pax, paix; foc, fais; ou en e; exemples: mortalis, mortel; qualis, quel; saU sel; capray ehèwre; cartis, cher; mare^ mer; nasus, nez; navis^ nef; et les formes des verbes latins, are^ aruni, atus, atis, en er, erent, é, (a. fr.) ef, êtes.

Obsbbvations. L'ancien français conservait la terminaison al^ dans beaucoup de mots qui ont pris Ye dans le français moderne ; exemples : mortal, espirital^ char^fam^ pour morte/, spirituel, chair, faime.

Va, qui disparaît dans aimer, quel, sel^ chèvre, cher, mer, nez, nef, reparait dans ami, qualité, salin, saler, cabri et cabriole, charité, marin, nazarde, navire.

Je reparlerai de la substitution deie k é, dans chier pou cher, nief pour nef. En général ce changement n'a pas sulh sisté dans la langue moderne.

Ve long, comme Va, se conserve volontiers, mais le français, qui incline aux diphthongues % remplace fréquemment è par ei ou oi, qui s'employaient l'un pour l'autre dans l'ancienne langue.

E conservé : cmdelis, cruel; spero, fespèrCy etc.

È changé en oi : avena, avoine; credo^ je crois; deheoje dois ; sertis, (du) soir.

Observations. Dans le siècle dernier on prononçait encore aveinCj je creis ; Ve étymologique se faisait donc sentir dans la prononciation. L'e simple est resté dans le nom de la ville d'Avesnes ; il reparait dans crédtde^ débiteur, sérée*,

Ue de sperare a été remplacé par oi dans espoir; il est resté dans espérer, espérance, Hceres a îaiiheir, hoir ou hère, dans l'ancien français, et héritier, dans le français moderne ; Ve de verum, qui a disparu dans vrai, a laissé une trace dans Tôt du vieux mot voire pour vraiment.

Le son ê s'est amolli en ie, dans un petit nombre de mots, comme cera^ cierge. Cet amollissement est beaucoup plus fréquent pour Ve bref : Brevis, a. fr. brief; febris, fièvre; ferioy je fiers; heri, hier; lepus, lièvre; melius, mieux (a. jDp, mieh).

Observations. — L'ancienne forme brief a fait place à k forme plus étymologique bref. L'e reparaît aussi dans fArile, dans l'infinitif du verbe f&ir, dans la vieille locution hèresoir, dans levreau, dans améliorer.

1 On remarque le même penchant aux diphthongues dans certains do*

lectes de la famille germanique; l'anglo-saxon, par exemple.

* Employé encore au seizième siècle : témoin' les Sérées de F^mtp^u Bouchet,

En comparant les mots où reparait Ve radical avec ceux où il se change en diphthongue, on peut y remarquer l'effet d'un curieux principe, qu'on pourrait appeler principe du balance' ment des sons, et d*aprôs lequel souvent la première partie d*un mot se développe en proportion de la diminution que subit la dernière ; ainsi on dit fièvre et fébrile^ il fi&rt et fMr.

Mais ïe bref subsiste constamment en français, quand il était en position dans le mot latin, même après que la position a disparu par le retranchement de Tune des deux consonnes qui la produisaient, comme fer de ferrum, ver de vermis.

/ long subsiste presque toujours en français. M. Diez ne cite que deux exceptions : i changé en oi, dans voivre, de vipera S et en a, ce qui est bizarre, dans ouailles^ d'ovilia,

Vi bref se change en e et surtout en oi. On a vu pius haut comment le son 6 tient au son oiy par Tintermédiaire d'et.

Changement de Ti bref en e : Cinis^ cendre; nitidtis, net*; viridiSj vert; vidua, veuve; niger, nègre.

Changement de Vi bref en oi : biberCf boire; fides^ foi; mtnus, moins; niger^ noir; pilus^ poil; videre^ voir; via, voie.

Obsbrvatior. — Vi reparait dans les mots biberon, fidèle, mineuTy épiler^ évidence.

De via, on a formé d'abord desver et dévoyer, et tardivement dévier.

M. Diez dte comme exceptions : suis, de sme^ et ordonr ner d'ordinare; mais ces deux exceptions n'avaient point lieu dans Tancienne langue ; on écrivait sens, et non pas sans ; on écrivait aussi ordene, au lieu d'or^^tna^îon, Vordene de chevalerie.

* 11 fallait ayoïiter en ui, dans cuivre, autre forme plus usitée du même mot.

* Se prononçait primiliyement nti, à en juger par la prononciation du mot normand conservée en Angleterre, neat (p. nti)»

Vi bref subsiste dans lier, de ligare, plier, deplicare, 11 s'amollit en je dans vierge, de virgo. Dans l'ancien français, on disait tantôt virge, formé du cas nominatif, tantôt virgine ou vergine, forme des cas obliques.

Du reste, l't et Ye sont des sons très-voisins. En latin, ces deux voyelles sont souvent remplacées Tune par l'autre S et Véta grec se prononce i.

Vo long en général passe à Vo bref, corona^ couronne; notnen^ Tiorn.

Quand il passe à la diphthongue, c'est en général à la diphthongue eu, honor, honneur; nepos, neveu ; ovum, oeuf; plorare, pleurer; solus, seul.

Observation. — L'o reparait dans honorer^ népotisme, ovaire, solitaire, mots récents. L'ancien français avait konor, nevolsy plorer. Cette forme ancienne s'est conservée dans ^loré, déplorer.

0 se change aussi en oî, gloria, gloire ; vox, voix.

Observation. — 0 reparaît dans glorieux, vocal. L'ancien français avait voz (vox). Le glory anglais me fait croire que \'v était entendu dans l'ancienne prononciation.

Enfin Vô long se change en ou : totus, tout.

Vo bref subsiste quelquefois, mais presque toigours il st change en eu; focus, feu;jocus,jeu; locus, lieu; opéra, œuvres.

Cet eu est devenu un u, meu, mu; comme veu, vu.

— En ou : cooperire, couvrir; novus, nouveau; probo, je prouve,

— En ui : coquere, cuire; corium^ cuir; nocere, nuire; podium, pui oupuy; ostium, uis;po$t, puis.

• Témoin rancienne orthographe latine fororis pour 9orore$

Obsertàtion. — Vo reparait dans foyer, localité, moixony mots nouTeaux, et dans l'ancien français, novel^ dans profran^, coriace, innocent.

Ces différentes diphthongues, qui se substituent à la lettre o, se substituaient les unes aux autres.

On disait cœuvrir pour couvrir ^ ireuver pour trouver (encore dans Molière); à^œuvre, ouvrer (jours ouvrables), on dit éprouver et une épreuve,

Ladiphthongue ue, qui n'existe plus, remplaçait l'odans des mots où il est rentre aujourd'hui. On écrivait buen pour bon, et huent pour homme, aussi bien que cuevre eiprueve. Tout cela marque, en français, une grande indécision dans les sons Yocaux, et une singulière tendance à tes assourdir ^

L'v long subsiste en général, acutus, aigu.

Quelquefois il se change en ut, aussi bien que Vu bref : /ncerCy luire; fuga, fuite ; pluvia, pluie; puteusj puits.

Quelquefois en ou : uter, outre; cupa (b. latin), coupe.

Le changement en ou, assez rare pour i'u long, est très-fréquent pour Vu bref: cubare, couver; cubitus, coude; dubitare, douter ;jugum, joug; lupus, loup.

Au lieu de Vu bref on met aussi eu : gula^ gueule; juvenis, jeune; et oi : crux, croix; mulier, moilier, a. fr.; nux, noix.

Observations. — U reparait dans incubation, indubitable^ juvénil, pluvial, mots récents, et dans crucifier ^ mot plus ancien.

L'tt bref subsiste dans duc de dux, humble d'humilis^ et quelques autres mots.

On le voit, ce qui domine dans le français, c'est le changement des voyelles en diphthongues; c'est là ce qui le distin*

' Ces variations d'orthographe tenaient aussi aux différences des dialectes.

gue des autres idiomes de même famille qui, en général, conservent mieux les voyelles latines. Cette tendance aux sons sourds, principalement eu, ou^ moins prononcée dans l'ancien français qui disait honor au lieu d'honneur ^ eljor au tieu de jour ^ a singulièrement éteint Tharmonie de notre idiome; une tendance du même genre a fait prédominer le muet, ce son terne qui, sous le rapport musical, a rendu le français si inférieur à l'italien et à Fespagnol. Si vous joignez à cela l'absence d'accent, vous aurez le sentiment de ce qui manque en mélodie à notre langue et de tout ce qu'il a fallu de génie à nos grands poètes.

Diphthongues latines.

i£, qui en latin était très-semblable à e ', a un son analogue en français ; tantôt il subsiste avec le son e *, tantôt il se change en ie : cœlum, ciel; lœtus^ lies ou liez, au féminin, lie {chère lie, visage joyeux), d'où liesse.

En oi : prœda, proie.

En ieu : Judceus, Juzieu ; Grœcus, Grieu.

Ati subsiste dans taureau de taurusj laurier de laurus; s'écrit par un o dans oreille d'auricula^ clore de claudere, or d'aurum; se change en eu, dans queue de couda, peu de paît eus ; en oi, dans oie d'auea; en ou^ dans ouïr d'audtre, Icwer de laudare.

Observation. — Ici encore les diphthongues se substituaient Tune à l'autre dans Tancienne langue et la voyelle o à chacune d'elles.

On disait oue pour oie, dans le substantif dérivé d*auca, et on

^ c In plaribus Terbis, a ante e alii ponnnt, alii non. Ut quod alii dicunt /ï^num, alii fenum. > Varro, De ling. lat.,&p. Schneider, t. I,po3. Hais rarement, je crois ; parmi les mots cités par M. Diex, t II, p. 1 *l je ne trouve que œmulus, Cœêar, Grcerta, HebrœuSt qui conservent ie sûo e en français, et ni les uns ni les autres n'appartiennent à la lan(^e populaire; on peut donc croire qu'ils n'en ont pas reçu l'empreinte.

a fait le même changement à l'imparfait des verbes : f aimais pour faimaue. Pùi, pOy pau^ pour peu, et caue pour queue, d'où couard,

IL — Consonnes.

On sait que les consonnes se divisent par groupes qui correspondent chacun à une portion de l'appareil vocal : les labiales, les gutturales, les dentales. C'est surtout entre les consonnes de même organe qu'ont lieu les permutations.

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