‹ Histoire de la formation de la langue françaiseChapitre 42 sur 77 · III. — Suppression des consonnes · texte numérisé non relu

III. — Suppression des consonnes

Les consonnes disparaissent rarement au commencement des mots, le p quelquefois : de ptisana, tisane; neume de imeuma^.

Dans le milieu des mots le double p est souvent remplacé par le p simple : puppis, poupe.

Observation. — En général, les doubles lettres étaient beaucoup moins fréquentes dans l'ancienne langue que dans la langue moderne. Dans beaucoup de mots, nous avons doublé^ sans motif étymologique, une lettre qui était simple en latin : donner de donarcy a. fr. doner; aller d*ambulare, a. fr. aler.

Le p suivi du 2 a disparu presque partout de la prononciation ; dans im certain nombre de mots, sa présence est indiquée par l'orthographe : baptiset*, compter, prompt, sept. Ane. orth. achepter, cheptif, nopces.

Observation. — Le /> est encore entendu dans opte, apu* tude, parce que l'emploi de ces mots est assez récent; ronis il a disparu dés longtemps du composé, beaucoup plus ancien et par suite beaucoup plus altéré : malade pour malapte '» comme atar, en espagnol, pour aptare.

II en est de même de capter, opter; le t n'a pas eu le temps d'être eflacé par l'usage, parce que ces mots ont été empruntés savamment au latin, à une époque peu ancienne, et n'ont

* Les tteitmes étaient des signes usités dans la musique au moyen ftge, •>t qui serraient à indiquer Tintonation de la voix.

* Malapteê dans le Poème de Boèce, v. 127.

M8 FORMATION DE Là LANGUE FRANÇAISE.

point passé immédiatement de cette langue dans le français populaire du moyen âge.

Dans le midi» on prononce encore le p dans 9epianie, En général, les méridionaux, même quand ils parlent français, tendent plus que les Français du nord et du centre à conserver aux mots tous les éléments étymologiques de la prononciition. Ils font entendre volontiers le t dans quint, vingt; f$ dans tiers, etc.

Le p suivi du d disparaissait constamment dans Tancienne langue ; ainsi furent formés desapidus, sade; de rapidtis, rade. Sapide et rapide sont plus modernes.

Le V, son très-doux et voisin d'une voyelle sourde, ar, est facilement syncopé, surtout devant une voyelle au sein de laquelle il se perd, et dans lequel il se permute; paon de pavo^ veur (a. fr. pajor) de pavor;cite\ de civitas.

Le b se supprime assez fréquemment au milieu des mots ; exemples : cubitus, coude; nubes, nuée; iabanus,, taon; biberc, boire; dubiiare, douter.

Observation. — Cette disparition du b s'accomplit par Tintermédiairc du v, son dans lequel le b se permute de préférence, et ce V se fond dans la voyelle ou diphthongue qui précède ou qui suit. Dans l'ancienne langue, on trouve au lieu de boircy boivre. Ce v représente le second b de bihere, comme le V de reçoivre pour recevoir, représente le p de recipere.

L'ancienne orthographe conserve souvent le b primitif: exemple : soubvenir, doubter.

Ce b primitif est resté dans un grand nombre de mots français, et s'articule encore aujourd'hui dans subventicny obscène, subtil, tablier, diable, etc.; maisil est à remarquer qu»-

ces mots, dans lesquels la prononciation latine est plus complètement reproduite, sont en général ou des mots empruntés peu anciennement au latin ^ et qui ne sont pas arrivés à nous par la filiation de l'usage populaire, tel qn*obscène, mbvention ; ou des mots auxquels on a rendu scientifiquement Téléraent étymologique que Tusage avait d'abord effacé, comme tablier^ diable, etc., qu'on écrivit primitivement taulier, diaule ^, Diaule est plus ancien que les plus anciens monuments de la langue française proprement dite ; on le trouve déjà dans les vers sur sainte Eulalie qui sont du neuvième

siècle.

Voldrent la faire Diaule servir*.

Ils Toulurent lui faire servir le diable.

Tant le parler populaire est prompt à altérer par des suppressions de lettres l'intégrité des mots.

Le Cy quoiqu'il eût en latin le son énergique du k, disparaît fréquemment ; mie de mica^ prône de prœconium^ sûr de securuSy feu de focus, ami d'amtotô, faire de facere.

liC c disparaît toujours devant le i : laitue de laciuca, joint iejunclusy contrat de contractum.

Observation. — L'ancienne orthographe donnait joincf, contract. Le c reparait dans jonction, contracter.

Vx représente le son es; presque toujours le c disparait en français, et x est réduit à s ou S5. Quelquefois il se change en ch : Buis de buxus, cuisse de coxa^ lâcher de laxare.

Le j disparaît très-souvent : niger, noir; regalis, royal; pigrilla, paresse; gigas^ géant; paganus, payen; ligare, lier; augustus, août.

* On peut penser que dans ces mots le 6 a été remplacé par le v; puis que celui-ci s'est changé en u; c'est ainsi que le b fut enfin entièrement supprimé.

* Voy. Hist. lUt. de France avant le douzième siècle, t. IIÏ, p. 4S8..

ÛBSERVATioif . — Il reparait dans nègre j régale, giganUique, paganisme, ligature.

Voltaire n'a pas eu le crédit de substituer augmie à la forme contractée août.

Le j, son plus faible, disparaît encore plus fréquemment : pgar, pire ; magis, maiSy etc.

A disparu dans quelques mots qui Tavaient en latin : On, de homo ; orge^ de hordeum ; avoir, d'habere ; or, d*hora.

Il a été ajouté sans raison à quelques autres : huile, d'àleum; huis, Sostium; huître, d'ostrea.

Au moyen âge, cette confusion était encore plus grande; on écrivait iter^ et huevres (œuvres).

Le d disparait assez fréquemment : Invidia, envie; nuda, nue ; radius, rayon ; sudor^ sueur.

11 faut que la tendance du français à contracter les mots par la suppression des consonnes soit bien énergique, pour que le t, la plus solide, la plus résistante d'entre elles, disparaisse si souvent du milieu des mots. Exemples : Père, mère, frère j depater, mater, frater; empereur, dHmperatar ; chaire, de cathedra ; chaîne, de catena ; puer, de putere ; muer^ de mutare; vœu de votum.

Observation. — Il reparait dans pato^nel, maternel, fraternel, impératrice, cathédrale, mutation; dans voter, verbe moderne, tiré du mot votum, racine de l'ancien vouer,

La prononciation moderne aime à l'effacer à la fin des mois dont il marquait en latin les cas obliques : dté, vérité, rerW.

Observation. — Beaucoup de substantifs dérivés de la troisième déclinaison latine avaient encore le t au moyen âge : cUed, veriiedy vertud.

Salut Ta conservé par exeeplion. Dans tribut le t n'appartient pas à la flexion, comme dans virtu-t^ virtu-tem, il appartient à la racine, tributum. Le mot a été formé à une époque plus récente, et, scientifiquement, sur le latin. L'ancien dérivé populaire était treud.

IV, — Introduction de Te muet.

La présence de Ye muet dans notre langue est un fait assez important et assez caractéristique pour mériter d'être considéré à part.

L'introduction de Ve muet dans la langue française est le résultat de celte disposition générale dont j'ai parlé, et qu'ont toutes les langues, à passer des sons retentissants aux sons sourds, des voyelles sonores aux voyelles muettes.

Le sanscrit place un a après toute consonne que ne suit point une autre voyelle. Cet a, dans la prononciation moderne, est remplacé par des sons plus sourds^ difîérents selon les localités, mais tirant en général sur Va ou l'eu.

La terminaison as d'un grand nombre de substantifs sanscrits, devenue os en grec, et tts en latin, marque le même affaiblissement graduel du son vocal primitif.

J'ai parlé de Ye muet allemand qui a remplacé les sons éclatants des anciennes langues germaniques. Zunge, pour tunga ; tochter, pour tochtar; sarge pour sorga; helden, pour helidos.

Dans le seul des dialectes germaniques qui ait conservé les sons pleins à leur état primitif, le suédois, la prononciation les atténue et les assourdit ; rosor^ liiior, se prononcent, en suédois, presque comme s'il y avait lilieur^ roseur,

11 en est de même de la terminaison en os des mots espagnols ; cette terminaison, qui leur donne tant de majesté, les

natifs ne la font pas retentir, comme les étrangers s'y attendraient, mais la resserrent, ponr ainsi dire, entre leurs lèvres, de manière à la rendre presque muette.

NuUe part, malheureusement, cette disposition à détruire, par la prononciation, l'harmonie des mots, en éteignant les Yoyelles sonores, ne 5*est manifestée avec plus d'empire que dans notre langue, qui a substitué à Vu des Latins, probablement intermédiaire entre le son ou et le son o. Vu firançais. cette voyelle que rejettent la plupart des langues humaines S et Ve muet aux voyelles sonores des mots latins.

Ve muet fut mis à la place de l'a; ex. : rose^ de rosa, etc.

De Ve; ex. : freindrE de frenàshE.

De Vi; ex. : utile, à^utilis.

De Vo; ex. : arber (ou arbeur)j d'où on a fait arbre, d*ûrbor*.

De Vu; ex. : âne, d^asinus.

Ce qui multiplia Ve muet, ce fut cette circonstance, que h plupart des mots français ont été formés par un retranchement de la terminaison latine, d'où il résulte que leur terminaison naturelle serait une consonne. Or, il parait qu'il est antipathique à la prononciation française de s'an^ter sur une consonne.

De cette antipathie résulta l'habitude de placer on e muet après toute consonne que ne suivait pas une voyelle et qui terminait une syllabe.

H en fut de même, à plus forte raison, pour la dernière consonne du mot.

La tendance à mettre Ve muet à la fin des mots, le besoia de satisfaire ainsi l'oreille française, qui répugne à s'arrêter

* Parmi les dialectes néo-latins, le son de Vu existe aussi dans tes ptu^ du nord de ritalie. U existe en allemand, où il s'écrit û; en danois, où â s'écrit y. Hors d'Europe, on le retrouve dans le turc et le chinois.

* Celte prononciation primitive, que l'étymologie rend vrabemUable, est encore attestée par la prononciation anglaise des mots français tenninés en re, importés par les Normands ; pour tendre^ Unâer (prononcex tendeur) ; de hdvre, harbour (prononcez harbeur).

SOT une consonne, firent placer Ye muet, dès les plus anciens temps de la langue, à la fin des noms propres étrangers ; ex. : Boïle pour Boi ^

On le plaça même sur des mots qui l'ont perdu depuis : donqueSy pour donc; avecques pour avec.

Ve muet fut même mis quelquefois après une voyelle, coomie pour remplacer la consonne latine perdue. Ainsi on dit prée, pour prêt {prat), de praium ; espee, pour spet (spat), de spatha.

Cependant l'ancien français est en général plus sobre de Ve mnet que le français moderne.

Plus on avance dans l'histoire de la langue, plus on trouve que celle-ci a donné une large place à l'e muet.

Dans l'origine, on écrivait :

Je fraif et maintenant on écrit je ferai.

Je donrai, J« darmeraù

Dieu gard, Dieu garde.

Que je vif, que je vive.

ServU, iervde.

Sans dauif tans douU.

Arrier, arrière,

Ccni^ conie,

J*aim, faime,

Om (d'où on), hcmme.

Curttf comme.

On voit que ce caractère, ou, si l'on veut, ce vice de notre langue, grandit et se développe avec elle ; c'est ce qui prouve combien il est inhérent à sa nature.

* On remarquera ici l'effet de Ve muet qui est de redoubler la lettre après laquelle on le place. Je reviendrai sur cette circonstance orthographique dans le chapitre de la Dérivation des substantifs, quand je traiterai des noms propres modernes.

Page 1