II. — De lu place que doit tenir le sanscrit dans l'étude
étymologique du français.
J'ai dit, au commencement de cet ouvrage, que le latin, souche commune de la famille à laquelle le français appartient, fait lui-même parlie d'une grande famille de langues qui comprend le grec, le sanscrit et ses dérivés, le persan, et aussi les dialectes germaniques, slaves et celtiques.
Ceci a été établi par une série de travaux successifs, dont je n'ai pu donner que le résultat, et auxquels j'ai renvoyé ceux qui désireraient des preuves d'un fait désormais incontesté.
Cette parenté une fois établie entre les langues indo-européennes-, on conçoit que le sanscrit, l'une des plus anciennes et des plus parfaites, puisse jeter un grand jour sur les rapports qui les lient entre elles.
Souvent, par exemple, en remontant à la racine sanscrite,
s Études gothiqueê, p. 30-1 .
314 FORMâTIO!^ De Là LAKGUE FRANÇAISE.
on voit comment elle a formé, d'une part» un mot grec oa latin, et, de l'autre, un mot germanique.
Hrid-aya, le cœur, a lait xôp^ia, cor, cordisj et futuirOy goth.; heartj angl.; selon que l'aspirée h s'est durcie en c, ou que la dentale d s'est durcie en t. En outre, le sanscrit se change, suivant les règles de permutation, dans le lithuanien» êzirdis. Rien de plus différent au premier abord que cor, hairto et szirdis ; mais le sanscrit montre comment ces mots, qui semblent si éloignés, sont composés des mêmes éléments, el dérivent de la même racine.
11 en est de même d'ifnroc, equus^ cheval, en grec, d'(utniK, en latin, et du mot anglais a$ (un âne). On ne soupçonnerait pas que ces mots dérivent du même radical. Cependant on n'en saurait douter quand on voit le sanscrit, açwa, en prâcrit, as-sôf faire, d'après les règles de permutation établies par HH. Burnouf et Bopp, en zend, asp, en grec, ht^t^;, par le dorien, îxxoc; passer au latin, egu-us, et le radical <ir reparaître dans le latin as-inus , l'anglais as et l'allemand es-el. Voici quelques autres exemples :
Sanscrit djnâ , grec vcmmxm, latin noêco (a. Lai. gnosA d'où
agn-oaco), germ. kenr-nen.
Sanscrit sthâ, grec tox-r^fit, latin 9t-<ire^ germ. êi-^en. Sanscrit thri, grec fip^f latin fera,- germ. benr. Sanscrit djatif giec yiv-^, latin ^ai-us, germ. Aun-i. Sanscrit védique ^n-d (femme), zend jn-a, grec tvM, genn.
kon-a (suédois), slave 7011.
Sanscrit lubh, latin libel et libido, germ. lieb-en. Sanscrit aham, grec cyoi, latin ego^ fr. je, zend wtem, litb. in.
goth. ik.
Sanscrit und (couler), grec O^-wp, latin * ud-uê, und-a, slave tooorftf.
Je ne m'arrêterai pas davantage sur ce grand fait de la parenté des langues indo-européennes, je ne m*en occoperai qu'en tant qu'il peut concerner les origines de la laogu<^ française.
> Le grec ûittp et le latin udu$ contiennent le ndieal 4 un étal pl^« ample que le sanscrit lui-même qui, dans tmd, a déjà intercalé une vstle adventice entre Vu et le d.
On pourrait rattacher à une histoire complète de ces origines l'histoire des radicaux qui se trouvent à la fois en français et dans d'autres langues de la famille indo-européenne. De même que l*on suit les transformations qu'un mot latin a subies pour devenir français, on pourrait suivre celles que la racine de ce mot a subies dans les idiomes de l'Inde, de la Perse» de la Grèce, de l'Europe germanique, celtique et slave, étudiant ainsi la généalogie de notre langue , non- seulement dans la ligne directe, mais encore dans les lignes collatérales.
Mais une telle étude serait mieux placée dans une histoire comparée de toutes les langues indo-européennes, au sein desquelles » philologiquement parlant , le français occupe une trop petite place pour être le centre de cette comparaison.
Tout au plus, peut-on tenir compte de Télymologie sanscrite, quand elle rend raison du sens d'un mot latin d'où dérive un mot français.
Le sens de vidua, veuve, ne s'explique que par le sanscrit, vi-dhava, composé de la particule privative, vi, et de dhava, épouXy sans époux,
AryerUumy argent, a pour racine radj ou ardj S qui exprimait en sanscrit l'idée de blancheur, et qui n*a laissé en latin* d^utres traces que le dérivé argentum.
Descendere et ascendere sont deux composés, l'un avec de, l'autre avec ad, du même verbe scendere (a), qui n'existe pas en latin. Descendere a passé en français; ascendere a fourni seulement le substantif ascensien. Si le radical simple de ces deux composés ne se trouve pas en latin, il se trouve en sanscrit, scandâmi^y aller, ire y se movere. On est conduit par là à supposer avec toute vraisemblance un scendere
* Dumoiii, Camm. sur le Yaçna. Alph, zmd, p. luxit.
* En grec eUe se retrouve dans dp-pjpoi, ' Rosen, Radiées sanscritœ, p. 206.
[a) [Non pas de scettdere, qui en effet n'existe pas, mais de seandere.]
316 FORMATION DE LÀ LANGUE FKANÇAiSË.
perdu (a) qui exprimait le mouvement, le déplacement, et auquel les particules de et ad ont donné le sens particulier do mouvement de bas en haut ou de haut en bas» comme en allemand, aufsteigen ou abiteigen signifie monter ou descendre.
On voit que, dans ce cas, la connaissance du radical sanscrit est nécessaire pour connaître toute Thisloire du mot latin, et par conséquent tous les antécédents généalogiques en ligne directe du mot français, non que le sanscrit soit l'origine du latin ; mais il est une vieille branche de la soQche inconnue sur laquelle ont germé tous les rameaux de Tarbriindo-européen, et, à cause de son antiquité même, il peut donner de précieuses lumières sur Tétat ancien des radicaux dont on cherche Thistoire.
En outre, la langue sanscrite a pour base un certaia nombre de radicaux monosyllabiques, qui, par leur dévelof^ ment, produisent les mots simples, et par leur agrégation, les mots composés.
Les mots de plusieurs syllabes qui peuvent avoir leur^ analogues dans le latin se rapportent donc à une de ce$ racines monosyllabiques dont ils sont comme Texpansion*.
Pour connaître à fond la provenance des mots latins et de^ mots français qui correspondent à des mots sanscrits, il iaot donc remonter jusqu'à ces racines sanscrites ; exemples :
Racines sanfcriles. NoU latins. Dérirés français
Ghrd (olere), fra-grare, fraue.
Djhà (connaître) co-gn-oêco, cotmattre,
Dâ (donner), . do-fio, donner.
da-9, doi.
* Plusieurs nulicauz sanscrits, tels qae les donnent les grammaincB indous, paraissent aux plus profonds philologiques européens pouvoir être décomposés en des éléments plus simples. On peut donc faire reoui encore plus haut que les racinet $an$criie$ rhislolre généalo^w mots français.
la) [Voir page précédente note a.)
Racines sanscrites.
Mots latins.
Dérivés Arançais
Ma (mesurer),
met-iri.
me$urer.
Allemand nuta-^, mesure.
Slhd (se tenir debout),
st-are,
ester, a. Ir.
Çri (aller).
cur-rere.
courir.
Yudj Joindre),
jwtg-ere.
joindre.
Kri (rûre).
cre-are.
créer.
Smri (se souvenir).
menuHria,
mémoire.
Mri (mourir).
mor-i.
mourir.
Tri {irans^edi).
tran».
très.
Bkudj (manger).
buce-a
bouche.
Hàdj (briller),
rad'iuÉ,
rayon.
Vecht (vêtir).
veat-iret
vêtir.
Mand (orner).
mund-us *,
monde.
Vnd (couler),
und-a.
onde.
Pad (aller),
pes -du,
pied.
Scand (aller).
orècendere,
ascension.
de-scendere.
descendre.
Spid (suer).
sud-are.
suer.
An (respirer),
aih-ima.
âme.
Tan (tendre).
len~dere.
tendre.
Man (penser),
ment.
mental.
Srip (aUer),
serp-^is.
serpent.
Gam (aller).
yam-ha, b. lalin.
Jambe,
Dam (dompter).
domHire,
dompter.
Diç ( montrer , ensei-
gner, dire).
dic-ere.
dire.
Uk (lécher).
ling-ere.
lécher.
Tout ce que je viens de dire du latin peut se dire du celtique, autre source, plus ancienne encore, mais moins abondante, du français. Il arrive que certains mots celtiques n'ont d'explication que par le sanscrit. Cette remarque s'applique â cap-oU^ ckevaly en irlandais» dont le sens ne peut s'expliquer que par le sanscrit ichapala, rapide; racine, tchap.
Le mot irlandais uesal^ grand, élevé, racine de vasuil, a sa raison dans le mot sanscrit utchâla*y élevé, excellent, dérivé d'un ancien radical, utch (Yaçna, p. lxxxvi).
* Ici se montre la même analogie d'idées qu'entre nôv/toç^ désignant Cuntpers et xévfiù^, qui veut dire aussi ornement, eiprimant Vorére et la beauté qui préside à la création : mandata, en sanscrit, orbe, sphère,
* Pictet, Affinité du sanscrit et des idiomes celtiques, p. 23.
Le vieux mot français huer dérive du celtique, kwa, qui. lui-même, se rapporte à la racine sanscrite huê^ appeler, crier.
Pour faire l'histoire complète du mot français, il faut remonter ici du mot celtiquç à la racine sanscrite.
Enfin, parmi les mots germaniques qui sont entrés dans le vocabulaire français, il en est qui reportent aussi aux racines sanscrites.
Crier (en it. gridare), qui parait un mot d'origine germanique, goth. gretan^ pleurer, reporte à la racine sanscrit^ crad (a). Le burg et berg germanique, d'où sont venus bourtj el berge (6), reportent à la racine sanscrite m'A, s'étendre, augmenter, d'où vrihat, grand, élevé, d'où borj, en zend, nom dt montagne. Gredin vient du radical germanique, gredan. goth. , greedy^ anglais, un homme affamé (pour un misérable Ces mots renvoient à la racine sanscrite gridh (désirer).
Enfin, dans l'ancien français existait le mot, aujourd liai perdu, fuie, troupeau. Ce mot dérivait du germanique folk, l même qui, écrit un peu autrement, volk (allemand), veut dift peuple, et que M. Burnouf n'hésite pas à rapprocher du umX védique, volha, foule. L'histoire d'un vieux mot français peut donc faire remonter jusqu'à l'antique langue des Védas.
Quelquefois les langues germaniques ont plus fidèlement conservé le sens du radical sanscrit que les langues grecque ou latine. Le sanscrit lok, voir, correspond exactement à u look (angl.), regarder, tandis qu'il ne se trouve pas engref, et, en latin, n'est représenté que d'une manière dètoumtt par lucere, lux (c).
Les mots suivants montrent la parenté du sanscrit et dela) [L'étymologie proposée pour crier, par Diei, est plus proUbh' quirilare.]
(b) (L'origine de berife est douteuse. Voy. Littré à ce mot]
(c) (Le latin lucere, lux, vient de la même racine qui a domié en cm >wxôç, ACV99W, à/Af cAûxq, etc. La forme correspondante en saBscht ^*
langues germaniques. Parmi elles, l'anglais est celle qui oflre les plus frappantes ressemblances.
Sanscrit. Anglais.
Hhlad, être joyeux. g lad.
Smi, sourire, smi-le.
Slath, tuer, slay, slaugthrer.
Gridky être ayide, greedy, aflamé.
Ce dernier mot nous importe, puisqu'il est l'étymologie probable d'un mol français, gredin, (Voy. plus haut.)
Le sanscrit établit la parenté des dialectes celtiques avec le français et les autres dérivés du latin, aussi bien qu'avec les langues germaniques.
CaballuSy et l'irlandais cajh-all, se rapportAnt l'un et l'autre au sanscrit tchapala, rapide, de la racine tchap^.
Le pronom personnel sanscrit, sah {so en pâli etenprâcrit), rend compte de l'analogie qu'on trouve, et que j'ai remarquée, entre le gothique so, l'irlandais sa, le provençal ço, le vieux français ço^ d'où ce, etc. (b) K
La parenté des idiomes gréco-latins et des idiomes germaniques se trahit encore d'une autre manière. Quelquefois un nom qui existe dans les uns se retrouve dans les autres, mais seulement à l'état de verbe, et réciproquement.
Nul substantif grec ou latin ne correspond à hand, qui veut dire la niain dans les idiomes germaniques, mais ce radical se montre dans pre-hendere.
Liehen^ aimer , n a rien de commun avec amare, mais la racine Itb reparait dans lib-ido.
Le môme genre de rapports se montre entre les langues pé-
' Piclet, Kssai sur l'affinité du sanscrit et des langues celtiques^ p. i09.
* Le pftli et Je pràcrit, idiomes dérivés du sanscrit, méritent aussi ({Unique attention dans la recherche approfondie des étymologies françaises. L'altération qfue ces dialectes dérivés ont d^'à subie est ici analogue à ce ne des dialectes néo-latins.
ib) (Le provençal ço, le français ço et ce n'ont rien de commun avec le pronom sanscrit, car ils viennent de ecce hoc,]
lasgiques ^ et les langues celticiues : cartis, cher^ a ëvideniinent le même radical que caru, aimer, en gallois ; on a donc Fadjectif en latin, et le verbe en gallois.