‹ Histoire de la formation de la langue françaiseChapitre 48 sur 77 · Réflexions générales · texte numérisé non relu

Réflexions générales

11 ne peut entrer dans mon plan de placer ici un dictionnaire étymologique de la langue française ; je me propose seulement d'examiner dans quelles proportions , sous l'empire de quelles circonstances, à travers quelles modifications, les mots qui composent noire idiome lui ont été fournis par d'autres idiomes. Dans la foule innombrable des exemples qu'on pourrait citer, je choisirai, autant que possible,* ceux qui présentent quelque particularité curieuse ou caractéris-. tique.

La grammaire française est entièrement latine. Ce qui précède n'a pu, je pense, laisser aucun doute à cet égard. Le fond du vocabulaire Test également. L'immense majorité des mots français a une origine purement latine. ' Cependant, à cette source de notre langue sont venus se joindre des affluents qui l'ont grossie.

Outre les mots d'origine latine, la langue des anciais Ibères, les langues celtiques, le grec, parlé longtemps dans une portion de la Gaule méridionale; les langues genn»niques importéer par la conquête; l'arabe, enfin, ont une part plus ou moins grande à réclamer dans nos richesses lexicographiques ; enfin, le commerce, la guerre, les voyages,

ÈLËNENTS ÉTYMOLOGIQUES. Ml

y ont ajouté un certain nombre de mots appartenant aux diverses nations de l'Orient et de l'Occident. U faut démêler le rôle que ces divers éléments jouent dans notre vocabulaire, dont ils constituent la totalité.

La première considération qui doit guider dans ces recherches, c'est la vraisemblance historique.

Le contact des navigateurs phéniciens n*a pu suffire à déposer sur le sol de la Gaule un nombre appréciable d'éléments sémitiques; il faut donc accueillir avec une réserve encore plus considérable que je ne l'ai fait ailleurs les révélations phéniciennes de Bochart.

Les colonies grecques ont eu une influence incomparablement plus grande sur une partie de la Gaule. Cependant il est difficile d'admettre qu'elles aient aussi profondément hellénisé le français que le suppose Henri Estienne.

D'autre part, si l'on considère à quel point la Gaule fut rapidement et complètement pénétrée par la civilisation et la langue romaine, on ne doit pas s'attendre à trouver en français un bien grand nombre de radicaux celtiques. L'histoire doit donc mettre en garde contre la manie des étymologies celtiques.

. En général, il faut se demander avant tout s'il est possible ou probable que tel mot vienne de telle langue. L'histoire de la migration des peuples est encore enveloppée de nuages tellement épais, que, dans beaucoup de cas, elle n'explique pas les rapprochements étymologiques les plus certains. On ne doit pas rejeter ces rapprochements quand ils sont marqués d'un caractère d'évidence, parce qu'on ne sait sur quelle communication de peuple à peuple ils reposent.

L'ignorance où l'on est des rapports qui, à des époques et dans des régions inconnues, ont existé entre les diverses races indo-européennes, ne doit point nous empêcher de reconnaître les analogies de langage qui les réunissent ; mais nous devons nous défier de celles que certains mots français présentent avec des mots appartenant à des langues d'une tout

o\% FORMATIOK D£ LA LANGUE FRAAÇAISE.

autre famille *que la ndire, et qui n*ont pu que diffidlemenl influer sur elle.

Ceci s'applique, par exemple, aux étymologies hébraïques, qui ont joui d'une si grande faveur. Notre idiome ne fait point partie de la mâme famille que Thébreu ; les rapports du français et de Thébreu doivent donc être illusoires, ou, s'ils sont réels , se borner à quelques mots qui ont passé du texte de la Bible dans le français, à travers les traductions latines, comme Ptuque, manne, jubilé; et à un petit nombre d'expressions que nous avons pu devoir aux juifs modernes établis en France ^

La manie des origines hébraïques a produit les suppositions étymologiques les plus ridicules. Pour n'en citer que deux exemples, on a vu, dans le mot babils un souvenir de la tour de Babel, et on a tiré brioche de l'hébreu.

En général, ce qui a égaré les étymologistes, c'est qu'ils se sont souvent préoccupés d'une langue à laquelle ils ont rapporté l'origine de tous les mots qu'ils voulaient expliquer, et ont négligé toutes les autres sources.

La négligence des racines germaniques a conduit à méconnaître des étymologies évidentes qu'elles offraient, pour en demander de parfaitement déraisonnables aux radicaux grecs ou latins.

Brandir vient du vieux mot germanique, brand, enconr usité au moyen âge, et qui signifie un glaive. C'est un de ces verbes expressifs qui désignent l'action par son objet. Du Cange dérive brand, fautivement écrit branc (Voy.Btct. éi^de Ménage, t. I, p. 240), de branca^ et Ménage dérive brandir de vibrare.

D'autre part, k passion des étymologies germaniques a égaré dans un sens contraire.

*^ L'exemple le plus curieux d'un mot hébreu que les juifs aient natnn- Usé au moyen âge, c'est celui de thalmud, nom du livre où sont contenoe» les traditions rabbiniques, et qui était devenu le nom du recueil des k>b mumcipale» de la Tille de Mon^HdHer : U grm9 TAalamaa.

S*il est une expression dont on puisse se rendre compte sans leur secours, c'est une campagne^ pour une expédition pendant laquelle une année entre en campagne, U n'y a pas lieu à Yoir là, comme Wachter, et, après lui, un philologue judicieux, M. Hourain de SourdevalS la racine germanique kempauj combaUre.

Il n'est pas moins certain qtï horloge vient Hhorologiuniy instrument qui sert à compter les heures, et non, comme le veut M. Édélestand Durnéril, d'orlog^ en islandais, destinée ou guerre. {Hist, de la poésie Scandinave^ p. 265.)

Il faut donc ne repousser absolument aucune source étymologique, se défier de celles dont il est historiquement difficile de faire dériver la langue française, et surtout ne s'engouer d'aucune; mais faire à chacune sa part, selon la vraisemblance et selon l'analogie.

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