IV. — Mots d'origine celtique
Les étymologies celtiques n'ont pas eu moins de vogue que les étymologies hébraïques. Elles ne sont pas aussi invraisemblables en elles-mêmes ; il est naturel de penser que les anciens
« Prûfung der Cniersuchungen ûber die urbewôhner SpoMenSf p. tM^.
< Hi9t* de la Gaule mérid., t. Il, p. 521.
* Prtifungder Untersudiungen, etc., p. 49.
A Mais ce mot doit ôire venu aux Ibères par les Celtes; car, sui\ant Oiodore de Sicile, il était gaulois. L. V, chap. 30.
,«; iGurdus, pour être d'origine ibérienne, n'en était pas moins devenu latin, avant que les dialectes romans de l'Espagne et de la Gaule eussent une existence indépendante. On ne peut donc voir dans ce mot la preute d'une influence directe de la langue des Ibères sur les idiomes romans.]
habitants du sol ont laissé dans notre langue des traces de leur présence. Seulement il faut se souvenir que la Gaule était devenue complètement romaine au quatrième siècle, que, dès cette époque reculée, la langue latine et ses dérivés y ont régné sans partage, si on excepte la Bretagne et le pays basque.
On n*a donc pas lieu d'attendre que beaucoup de débris gaulois subsistent dans la langue actuelle, et il faut y regarder de bien près avant de prononcer qu'un mot français est d'origine celtique.
A la tète des mots auxquels on attribue cette origine, oa doit mettre ceux qui sont donnés pour gaulois par les anciens, comme hulga, bourse de cuir \ d*où l'ancien français (oui^, boulgette, d'où bouge, bougette: il a bien rempli ses bouges. 1^ bougette est devenue le budget anglais.
Bécco, bec*.
Becco était le nom du bec du coq en particulier chez les Gaulois. Le sens du dérivé français s'est étendu au bec de tous les oiseaux.
Bcnna^f espèce de véhicule.
On dit aujourd'hui, suivant les provinces, benon on beneau, pour désigner une espèce de charrette. Fen signifie char eu irlandais.
AripennU, arpent.
C'est le nom que les Gaulois, selon Columelle, donnent âb moitié d'un juger *. Ailleurs il dit que ce mot est^ employé dân^
' « Bulgas Oalli sacculos scortcos appclbnt. » Festus. Ed. ScaL, 157'*\ p. XXV r.
• « Beeco, id valet paUinacei rostrum. » Suet ViteUii tUn., xviii-l. 5 ^Benna, lingua Gallica genus vehiculi nppellatur. » Festus. p. xini
* « Et Galli... seini-jugerum quoque aripennem vocant. » CoIuihîHU I. V, ch. I.
la Bètique; il pouvait y avoir été apporté par les Celtes, car la Bétique confinait au pays des Geltibères.
BraccaSj braies.
Il est bien naturel que les Gaulois aient donné son nom à un vêtement qui les caractérisait au point de servir à dénommer une partie de leur pays. La même considération porte à croire que Sa^m, mot cité par Varron^ comme gaulois, Tétait réellement, puisque Tobjet qu'il désigne, saye ou sayon, faisait partie du costume de la nation gauloise.
Viennent ensuite les mots français dont les analogues évidents se retrouvent dans les dialectes celtiques parlés, soit en France même, soit en Angleterre.
Les noms de lieux, de rivières, de montagnes, abondent en radicaux celtiques. On conçoit qu'il en soit ainsi, que la plus ancienne langue parlée dans le pays soit restée comme incrustée au sol.
On reconnaît généralement la présence du celtique dans les noms de lieux terminés en dun^^ et dans les noms de fleuves
«Yarro. rfc L. /«/., Y, 168.
' L'arlicle dun de Ménage, 1. 1, p. 493, ne peut laisser aucun doute à ce wjet par les rapprochements qu'on y trouve d'un grand nombre de montagnes de la France, de l'Angleterre et de la Suisse, dont les noms sont terminés en dunum. Ménage cite celte phrase, tirée du Traité des Fleuves^ par PIutarq«e le jeune : doCvov axXoû^i ràv c^é^ovra. En Angleterre, il y a aussi beaucoup de noms de lieu qui sont celtiques. Dun se retrouve dans le nom de plusieurs localités, dans celui de Londres même, Ijondon.
Poolf qui signifie un marais ^ et qui se trouve dans plusieurs noms de lieu, comme Uverpooly dérive du celtique ;jo(, puits,
U y a aussi des noms de lieu d'origine celtique dans lltalie septentrionalc .
La forme du nom actuel de Gènes, Genoa^ est un résultat de la suppres* 4on des consonnes, naturelle au dialecte génois. Genoa est pour C^fiova. le nK>t est composé des mêmes éléments que Genève, et ces cléments sont «Itiques. Ce sont gen, bouche, et ev, eau (gall. aw, ce qui coule). Gen-ev est m nom qui convient également à deux villes dont la situation est analogue 'une étant placée à l'extrémité d'un lac, l'autre au fond d'un golfe. Partout où ont vécu les populations celtiques, elles ont laissé la trace e leur existence dans des dénominations locales, en Angleterre, en Italie, n Suisse, aussi bien qu'en France.
5âl FOnMÂTION DE LA LANGUE FRANÇAISE.
OÙ entre le radical dur ou dor : la Dore, la Dovre, la fiordogne, h Dur-once, VAdour,
En outre, dans toutes les parties de la France, on trouve des noms de localités évidemment celtiques.
Bullet Ta démontré pour un grand nombre. {Mémoires sur les langues celtiques.) Cependant tout<*s ses étymologies ne sont pas sûres, et il arrive à leur auteur de voir du celtique là où il n*y en a point, dans des mots évidemment d'origine latine, comme courte fontaine, belle eau, et dans des roots évidemment d'origine germanique, comme ram-stein, rosheitn, schon-au.
Outre les noms de lieux, un certain nombre de mots celtiquessont restés dans la langue française.
Quelques-uns se trouvent avec une forme latine dans les écrits des bas temps.
Brainm^ brai, fange ^, lassus, de gwas, serviteur.
WnssalluSf uasal, grand, noble *' Parcus, parc^.
Aux mots que j*ai cités ailleurs* comme échantillons des dérivés du celtique, j'ajouterai les suivants :
Huer, hwa, gaHois.
Goint, a. fr. beau, joli, koant, bret.
Craqueur (pop.)i cracaire, irl., vantard.
Camus, cnimu, courbé, ^aU.
* Du Gange, Glota., t. I, col. 607.
* Cette double origine du mot vouai explique comment, tout en d^eriant synonyme de vaillant ^ il garda toujours dans sa significattou quelnsr trace d'une idée de dépendance. Ce double sens se montrait dans watlti {vasalettus) . Il serait curieux que gueux vint aussi de çwas. Le «as à: dépendance aurait ici prévalu jusqu'à l'excès. Pris dans racce|>lîon qu : avait au moyen âge, le mot vassalse serait élevé au contraire à i*idée éf^ w vaillance féodale. — [Sur Tétymologie, encore très-incerl aine, àent»*^ voy. Liltré, //«/. de la langue fr , I, 57 et suiy.-^ Gueux a certaimia-.:! une origine différente quoiqu'il ne soit pas aisé de dire laquelle; tov, î<-r ce mot le Dici. de M. Liltré. et Diez, Eiym. Wôrt., H, 525.1
» Du Cange, Glosts.^i. III, col. 157.
* //m/. liUéraire de la France avant h douzUme siècle, 1. 1, ^ 51.
Plonger (a),
plwang, gall. bref., plunia.
Fracas,
fracara, corlége, irl.
Gallant, gallerS
galH, guissaiit, gall.
Fol,
fôl, gall.
Grés,
grut, gru, gall.
Soc.
soc» irl.
Une difflculté se présente : les langues celtiques font partie d'une famille à laquelle appartiennent aussi le latin d'une part, et de l'autre les idiomes germaniques ; pour un certain nombre de mots» on peut donc hésiter entre ces trois provenances diverses; exemples :
Ong, irl., et ung-ere, latin, oindre.
Gean, ic/., gein, gall., gen-crare, m/., en-gen-drer.
Ceil, «/. cel-are, te/., celer.
Gori, id. garten, allcm., jardin.
Il est naturel alors de se demander à quelle langue nous avons emprunté le mot que chacune d'elles a pu également nous fournir.
L* étude de la partie non radicale du mot doit guider à cet égard.
Ainsi, on reconnaît que oindre vient de ungere, comme joindre de jungerCy par la présence de la terminaison re, qui correspond, dans ces deux verbes, à la terminaison latine re. Par une raison semblable, en-gendrer et celer viennent de generare, celare^ et non de gean el ceily qui contiennent bien la racine, mais n'ont pu donner la forme du mot.
Il en est de même de l'ancien allemand garto, cas obi. -tn, comparé au celtique gort.
Quelquefois la question n'est pas au.^si facile à trancher.
La véritable étymologie de havre est-elle le celtique aber,
* Gallanif qui, dans Toriginc, voulait dire fort, a pris, avec le temps, un sens moins sévère. Mais la langue anglaise a conservé le sens primitif du mot gallatit : A gatlanl officier, ce n'est pas un galant officier, mais un brave officier.
[a] [Pfen^r vient ûeplumbicare comme venger de vindicare; voy. Diei, Eigm, Wôrt,, II, 322.1
embouchure d'un fleuve, les ports de mer s'établissant natn- , rellement à Teiidroit où les fleuves entrent dans la mer; ou bien le hafen germanique? On peut hésiter; cependant je pense qu'il est plus naturel de faire dériver hanH de afcer que du mot germanique hafen, qui n'offre point Vr final (a). L'introduction de Vh est un accident trop fréquent et trop facile pour ne pas être indiffèrent. On sait d'ailleurs que les habitudes d'aspirations, familières aux peuples germaniques, firent placer bien souvent cette lettre devant des mots où elle ne se trouvait point naturellement.
La parenté du laiin et des idiomes celtiques n'est pas douteuse. Outre les ressemblances grammaticales, elle est établie par un certain nombre de radicaux communs. H. Fauriel, dans un cours inédit, en a cité plusieurs qui ne peuvent laisser aucune incertitude à cet égard. Les plus remarquables sont ceux qui, dans les langues celtiques, expriment une idée sensible, qui en latin est devenue uni* idée abstraite, comme gior, bruit, d'où gloritty gloire; ceux qui, en celtique, présentent un sens général qui rend raison de plusieurs sens particuliers du nht latin correspondant, comme $in, boule, d'où sinus, sein, f/i d^n vêtement, golfe^ etc.; enfin, ceux qui, en celtique, offrent à leur état simple des mots dont on ne trouve en latin que le diminutif, comme inis, celtique, d'où le latin itisula.
Ces rapprochements sont très-ingénieux (fe)et prouvent beaucoup; car on ne peut penser que ces mots pris ainsi dans des acceptions, au fond analogues, mais cependant distinctes, aient été transportés du latin dans le celtique. Évidemment c*est celui-ci qui contient le mot à son état ou avec sou sens le plus ancien.
Il faudrait se garder de voir des radicaux communs au celtique et au latin dans des mots semblables, mais qui ont été
(fl) [l/ctymolo^ie germanique parait sûre; Hafen a Tuii havre, conn» pampimts pampre.]
{b) [Nais hypoihciiques en ce sens que les formes celtiques dites r*:»' rauriel sont loin d'être sùreç |
ËLÉXENTS ÉTYMOLOGIQUES. 327
éyidemment empruntés au latin ou à une langue vulgaire née du latin, et importés chez les nations celtiques
Ces emprunts sont bien anciens, comme on peut s'en assurer par un curieux vocabulaire gallois qui existe manuscrit dans la bibliothèque Cottonienne, qu'a fait connaître M. de Coursons ^^ Q^i, selon lui, porte la date de 882 (a). Ce manuscrit du neuvième siècle contient beaucoup de mots évi* demment transportés du latin dans le gallois. Plusieurs sont venus dans la Grande-Bretagne avec le christianisme, comme o/tor, aiUel (altare); apostol, apôtre (apostolus); closlr, cloître (claustrum)\ Deu, Dieu (Deus); diagon, diacre (diacontis); e9cop, évêque {episcopus) ; fcresî, croire (credere) ; leiCy laïque (laicus) ; monach, moine (monachus) ; profuut, prophète (propheta); gened, synode {fiynodus}.
Parmi ces mots, il en est aussi d'évidemment germaniques, et qui étaient venus en Angleterre avec les Saxons ou les Normands; tels sont :
Creft, an, mélicr, aU. kraft.
Cussin, baiser, ail. kussen.
Harrel, harpe^ ail. harfe.
Hos, botte, ail. hose.
Kampler, champion, ail. ksempfer, dan. Kœmpe.
Keusa, parler, causer, ail. kosen.
Nader, serpent, ail. natter.
Pebel, peuple, all.'pœbeP,
Redior, lecteur, angl. reader.
Stock, tronc d'arbre, ail. stock.
Stork, cigogne, ail. slorch.
D'autres, sans avoir une origine ecclésiastique, n'en ont pas moins une origine incontestablement latine, comme :
Colom, colombe (columba).
• Recherches, p. 424.
* L'allemand pœM est dérivé du latin pojmlus, mais c'est sous la forme 4|a'il avait prise en allemand que ce mot a passé dans le gallois.
(a [Ce vocabulaire est du douzième siècle au plus tôt; voy. Zeuss, CramnuUtca ceUtca. p. xuif . et H. d'Arbois de Jubainville, Revue criliqvM /thUt. eidelia., 1 60.11, 170.]|
Emperur, empereur, empereres, impératrice. Fenester, fenêtre (fenestra).
Fruit, fruit (fructus).
Lait, lait (iac-tis).
Lader, voleur (tatro) * . Leii, lion (leo).
Lilie, lis (lilium).
Lin, lin (iinum).
Msenor, demeure (mancre, angl. manor).
Nair, maire (major, a. fr. maire).
Mel, miel (met.
Mirer, regaixier (mirari).
Neid, nid (nidusl.
Ober, travail (opéra).
Oberor, celui qui travaille (operarius).
Oliphan, éléphant (eleplias).
Parchemin, parchemin [pergamum;.
' Fisc, poisson (pisc-is).
Piscadur, pêcheur (piscator).
Pons, pont (pons).
Sav, sauf (sal vus).
Scol, école (schola).
Scrivit, écriture (descrifaere, écrire).
Sick, sec (siccus).
Si m, singe (simia).
Tre, au delà (trans).
Tribet, trépied (iripes;*.
Trist, triste (tristis).
Unicom, unicorne (unicornisj.
Wifit vin (vinum).
La physionomie de ces mots à racine latine ne laisse aucun doute sur leur provenance ; la nature des idées que la plupart expriment la rend encore plus certaine. Les uns sont des noms d'animaux étrangers, comme lion, singe, éléphant^ ou de dignités romaines, comme empereur, impératrice. D*autre> désignent des objets dont la connaissance, et par suite le nom.
*• La terminaison de W-er rappelle celle de ^ancien français berre.c confirme ce que j^ai dît de la probabilité d'une origine celtique pour .t terminaison des mots français en ère, comme trouv-ere.
* Au quatrième siècle, le mot latin tripe* avait été altéré d'une analogue dans la Gaule, en tripeiia^ Voy. Sulp, Sev. iWoi^ U, 1.
avaient été apportés du dehors, comme fenêtre, parchemin, école, écriture^ trépied^ vin. On ne peut donc se refuser à voir là des mots d'origine étrangère, et non des mots communs au latin et aux langues celtiques.
Ce qui est bien remarquable, c'est que le plus grand nombre d'entre eux afîectent une forme romane, et presque toujours une forme purement française. Altor, a. fr., aller, deu, mirer, corn, fruit, lait, lin, mair(e), neid(n\à)^ parchemin, pans ^ lre{$), tri$t(e)y unicom^ vin, sont dans ce cas.
Si le vocabulaire en question est réellement du neuvième siècle {a), il en faut conclure que, dès cette époque, le travail qui a produit le français du moyen âge s'était en grande partie accompli , et qu'un grand nombre des mots qui en étaient résultés avaient déjà pénétré en Angleterre. Ce serait un témoignage bien important à ajouter à ceux que j*ai allégués ailleurs pour établir la diffusion précoce de notre langue ^
Indépendamment de cette considération qui rattachait l'étude de ce curieux vocabulaire au sujet spécial de ce livre, je me suis arrèlé sur les éléments latins et germaniques qu'il renferme, pour mettre en garde les étymologistes contre les rapporta qu'ils pourraient .trouver entre des mots français et certains mots donnés pour celtiques, tandis qu'ils sont latins par leur origine, et romans par leur forme. 11 était bon de montrer que des expressions de cette nature se trouvaient dans un vocabulaire gallois très-ancien, pour restreindre dans l'application le principe, vrai en lui-même, de la parenté primitive du latin et des idiomes celtiques, et pour empêcher qu'en croyant tirer un mot français d'un mot celtique, on ne fit autre chose que tirer un mol français d'un mot latin, ou même d'un mot français.
t Uiêi. iiUér. de la France avant le douzième fiècU, t. Ill, p. 404. [a) [toy. U note a de la p. 327.]