‹ Histoire de la formation de la langue françaiseChapitre 55 sur 77 · I. — Anciens dialectes · texte numérisé non relu

I. — Anciens dialectes

Un jeune homme, mort à vingt-neurans, H. Failot, avait entrepris une étude approfondie des anciens dialectes français ; il n*a pu la terminer. Des mains amies ont publié son oeuvre interrompue par la mort; c'est ce qui a paru de plus complet sur un sujet à peine effleuré jusqu'ici, et ce travail inachevé contient assez de choses neuves et utiles pour recommander la mémoire de son jeune et malheureux auteur à la reconnaissance de tous ceux qui étudieront après lui l'histoire de la langue française.

Je crois rendre hommage à cette mémoire en discutant brièvement quelques résultats de l'important travail de H. Fallot, et en l'examinant dans ses- rapports avec ce qui fait Tobjet du mien : l'histoire de la formation de la langue française.

Quant à la classification des dialectes français, M. Fallot les divise en trois classes, et leur donne le nom de normand, de picard et de bourguignon.

Il y a d'abord quelque chose d étrange à donner le nom de bourguignon au français parlé dans l'Ile-de-France et au bord de la Loire, c'est-à-dire au français qui est devenu la langue de Paris'et l'idiome littéraire de notre pays. Il est bien certain

que, dès le douzième sièele, on considérait le langage de rile-de-France comme le meilleur. Goenes de Béthune S qui dit que

Son langage ont blasmé li François,

s*excuse sur ce qu*il est Artésien, et n*a pas été élevé à Pontoise : .

Ne cil ne sont bien appris ne courtois, Qui m'ont repris se j'ai dit mot d'Artois, Car je ne fus pas norriz à Ponloise.

Et ceux-là ne sont -pas bien appris ni courtois qui m'ont

repris si j'ai dit un mot d'Artois, car je ne fus pas élevé

à Pontoise.

11 y avait donc une langue dans laquelle il était de bon air de parler et d'écrire, et cette langue, c'était celle de Pontoise, ou, ce qui est la même chose, de Paris.

Le bourguignon avait, comme le picard ou le normand, ses particularités qui existent dans le patois bourguignon moderne, et sont restées étrangères au français. Telle est Tliabitude de mettre un i à la fin des mots terminés en a ou en e ; lai, pouretei, dans les noêls de Lamonnoye, lai vierge, emmaillottai, emmaillottê*,

' On ne saurait donc confondre le bourguignon avec le français de France^ en prenant ce dernier mot dans le sens restreint qu*il a eu longtemps.

Malgré l'étendue de ses recherches , H. Fallot at-il toujours bien caractérisé les dialectes? Les formes qu'il a attribuées à chacun d'eux ne se retrouvent-elles point dans une autre?

Les caractères fondamentaux du dialecte norman^, selon M, Fallot, sont énuroérés à la page 25. Il y est dit que ce dialecte rejetait l't de la plupart de nos syllabes en ie, ier, ai,

* Hom. fr.f p. S3«

* Fallot, p< 32. Scbnakenburg, Tableau synoptique et comparatif de* idiomes jfopulaires ou patois de la France, p. 340.

air, et écrivait ces syllabes par un e pur, comme, dans dentre, lesser, plere (a).

En examinant des textes dont l'origine normande n'est pas douteuse, on sera forcé de restreindre considérablement cette règle : ie pour e se rencontre presque à chaque page; je cite à Touverture du livre nagierent pour nagèrent :

Tant nagierent ë tant siglerent.

Rom. de Bou., vers 475.

Ils naviguèrent tant et cinglèrent tant.

Marchié pour marché :

De tut le lor rienz ne demande Forz ti marchié de la viande.

Vers 554.

Ne leur demande rien du leur Hors le marché des vivres.

Trieves pour trêves :

Convine è trieves li donerent.

Vers 567.

Ils lui accordèrent une convention et une trêve. Routier pour rouler :

Le naz fronchlr, li ex routier.

Vers 591.

Froncer le nez, rouler les jreux.

Légier, kerbergier, chalengier, aprouchier, comenckur, desTengier, chevalchier, encachier^ t. I, p. 202-203.

11 esf vrai qu*at se change souvent en a et en e ; cependant on le trouve bien fréquemment dans le Roman de A».

[a) [Cette particularité est ordinaire en anglo-normand. On tnpnvers dans le Jahrbuch fur englische und romanische Literatttr, VI (1865;, 115 une note du professeur Mussasia où sont énumérés les cas dans ks^i^ Ttf se diphtbongue, c'est-à-dire prend Vi parasite.]

exemples : Bretaingne, Huon H maingne, Alemaingney chevetaingne Espaingne, moniaingne^ plaingne, remaingnCf fraingne saingne, ovraingne, gaingne, t. I, p. 201-202.

Voici d'autres exemples emprunlés à des ouvrages normands :

lYui niefs out en baillie. .

Li qttiens Gowine od mult grand ost...

De Humbre en Ouse en sdh venuz A Saint-Wilftri des niefs issuz...

Qui ceo ne siet ne n'en remembre.

Geoffroy Gaimar, Chron, anglo-normandes , t. I, p. 3 et 5.*

Il eut sous son commandement dix-huit nefs... Le comte Godwin avec une fort grande armée... Ils sont venus de l'fiomber dans TOuse, ils sont descendus de leurs vaisseaux à Saint-Wilfrid... Qui ne sait pas cela s*en taise.

De son jnère dirrai avant... p. 2.

La ilambe rendoit tiel odour... 3.

Grimm fet niefs apparailler... ib, A Dieu del ciel se comanda... 4.

Mes ne sievent qu'en part aler... t^.

Lai dHavelok le Danois,

Je parlerai auparavant de son père... La flamme rendait telle odeur... Grim fit préparer les vaisseaux... il se recommanda au Dieu du ciel .. mais ils ne savent où aller.

E gaaingner destriers blans è vair è ferrant; E de perdre des lor si vait li covenanz.

Rom, de Rou, vers 4100.

Et gagner des destriers blancs et de diverses couleurs, et gris de fer, et de perdre des leurs, telle est la convention.

La Vie de saint Thomas de Cantorbe'ry, publiée par l'illustre philologue H. Becker, présente beaucoup de caractères du dialecte normand, et le sujet porte à croire qu'elle a été écrite en Normandie ou en Angleterre. Eh bien ! dès le premier ifers se montre le son te pour e que H. Fallot dit être rejeté par le normand :

... Li messagier le rei furent mult texte; Quand virent qu'il estoient ensi poi atfancié,

36» FORMATION DE LA LANGUE FRA^iÇAISL

Vaposiolit AUssendre unt eosi araunii:

Sire, H reis vus ad porté grande amisiié. Bien li devriez faire [a] qu'il vus ad prêté.

Les messagers du roi furent bien adroits; quand ils virent qu'ils étaient si peu avance, ils ont adressé ainsi la parole au pape Aleiandre : Seigneur, le roi vous a porté grande amitié, vous devriez faire ce dont il vous a prié.

Ces cinq vers, qui présentent sept exemples de ie pour e, en présentent deux de ai qui n*est point devenu e : araisnie et faire.

On trouverait des exemples pareils à peu près à toutes les pages.

Il en est de même à la traduction de la Chronique de Jordan Fantosme. On trouve à la page 88 baisier et non pis ieser, laisiier et non pas lessez. Acovragier, mangier, p. 5i), t}€chié, p. 64, etc.

M. FaUot cite d'autres caractères fondamentaux du dialecU* normand. Généralement, dit-il, on écrivait par un u simple la plupart de nos syllabes en o, en oti, en u, en eu, en ot\ en or. en or.

Vu mis à la place de l'o est, il est vrai, un des caraclèrâ> les plus fréquents dans les textes normands. 11 est Irès-habh tiiel dans la Chanson de Roland^ la Vie de saint Thomas de Cantorbéry et les Chroniques anglo-normandes. Hais cette généralité souffre encore de nombreuses exceptions. Dans uot page prise au hasard, la page 209, t. I, du Roman de Ro», je trouve To, dans les mots qui le présentent d ordhiairt dans Tancienne langue et la langue moderne, vingt et qdc fois : lary fors, lor, plusors, lor, ont^ forches, forment, tomoiemetityjoste^joster, lor, totes, fors, o, o, o, totes^ fors, mors, trover. H n'est remplacé par Yu que deux fois : ma/»', mult.

0, dans le Roman de Rou^ parait remplacer en général notr<

(a) [Faire est dans un cas tout autre que celui qu'a prévu FaUot t en est de m«me de aratsnié, baisier, laissiez, cités plus loin.]

OU moderne, comme il arrive dans ie plus grand nombre des monuments du moyen âge : forches pour fourches, joster pour jouxter, trover pour trouver. Il remplace même ut dans postiez powrpuissiez.

Urne, humCy hums est la forme normande, selon H. Fallot ; on trouve homs^ home, dans le Roman de Rou, t. I, p. 3 et p. 207.

O remplace aussi, plus souvent qu*ti, la diphthongue eu; exemple : flor pour fleur, seignor pour seignetir^ lor enor pour leur honneur, lunguor pour longueur.

Ke li baron e li seignor.

Rom, de HoUf y. 13.

Que les barons et les seigneurs.

Emprès la mort, de lor enor N*ont ces cuns fors sa iungor.

Rom, de Rou, v. 55.

Après la mort, chacun n'a eu de sa terre que la longueur de son corps.

Perdu ai de mis horos la flor et la bonté.

Rom. de Rou, v. 4055.

J'ai perdu la fleur et la vaillance de mes hommes.

La Chanson de Roland présente mieux peut-être qu'aucun autre monument les signes caractéristiques du dialecte normand, tels que les indique M. Fallot. Vo y domine, Vai et Vie Y sont rares ; cependant on y trouve sans cesse des mots en or et non en ur :

Dolott p. 114.

Vos, à côté de vus, p. 107.

Flors, barons, hons, honor, p. 111.

M- Fallot indique encore comme caractère essentiel du bourguignon et comme présentant une opposition radicale jvec le normand^ que le premier de ces dialectes mouillait

toute syllabe en e fermé ou en a pur, tandis que le normand tendait toujours à les rendre sèches. Ainsi ^ouvenmrjgouTerner, aveir^ avoir, etc.

Je trouve dans la Chanson de Roland :

Proveire pour prouvère, p. 114, Ameiner pour amener, p. 115.

FeideU pour fedeis, peil pour pel, p. SO.

Vei remplaçait constamment Voi bourguignon dans le dialecte normand , exemple : rm, treis, meis, franceis, deù,drm, p. 127, pour rois, trois^ moi, françois, doit, droit. M. Failot rétablit lui-même p. 25.

Enfin, est-il vrai qu'en normand on écrive toujours enul pour isnel, beak ou bels pour biauSy biel; chieu pour chief, vez pour viez ^? Je lis dans les Chroniques anglo-normand^i, p. 291, beiau fils.

La Chanson de Roland, quelque normande qu'elle soit, n < point esnel pour isnel.

Chez s'y trouve pour chef (p. 108) au nominatif, confiNiné ment à une règle générale de l'ancien français qui veut U suppression de la consonne radicale par Ys final; mais chief reparait au cas régime :

Porte à son c/ùef li ber*.

Ch.de Roi., p. 97.

Vielz s*y trouve, p. 2! , 22 :

II est muU vielZf si a san tCDS uset. Il est très-vieux, il a fait son tempe.

De Carlemagne qui est canui et vieU.

De Charlemagne qui est vieux et blanchi.

> Failot, dans la liste des formes propres aux trois dialectes, p. it t^ suivantes.

* Dans le Roman de Rou.

MuU plaint li cor, muU plaint li chiêf.

Rom M de Ron, ▼. 576.

Le corps et U tétel li foot beaucoup de mal.

M. Faklot cite (p. 30) comme signe du flamand la substitulion du ch au son ç, fachion, chechi, larchin, blé8chie\ et la substitution du son k au son ch, canoine pour chanoine^ vacque pour vache, attaquié pour attaché.

Mais cette permutation, la plus importante peut-être de celles que signale H. Fallot, parce qu'elle porte sur de$ consonnes et non sur des voyelles, dont les changements sont dans toutes les langues moins constants et moins réguliers ; elle se trouve aussi dans le dialecte normand : recheurent (Ram.deR(m)y v.96,raa»(?/ion(tfc., v.456), iechon (ifr.,v.504), acacha pour (a) chassa (ib.^ v. 546), fortetesche (ib.y v, 801), cachier pour chasser (ib,, v. 859). La preuve que façon se prononçait fachion en Normandie, c'est la manière dont les ^glais prononcent et écrivent ce mot, fashion.

On trouve dans la Chanson de Roland :

Caaine»t ckatnes.

Encalcel, aussi bien qu'enchaleet et enchacé, Céalcès, chausêés.

Cambre, chambre, Campiums, champion».

Cancon, chanson.

(Voy. le Glossaire et V Index.)

Dans le patois normand actuel, on fait exactement ce que M. Fallot dit de l'ancien flamand ou picard. On dit cacher pour chasser y chasser voulant dire cheminer, une cache c'est un chemin. Ainsi, dans ce ppint essentiel, s'accordent ces deux dialectes, entre lesquels il établit l'opposition la plus marquée ^

Je ne prétends point par ces restrictions infirmer la réalité des distinctions que H. Fallot a reconnues entre les dialectes, mais seulement montrer que les divisions des dialectes n'é. laient pas aussi tranchées, aussi absolues qu'on^pourrait le

< « Il n'y a point d'opposition mieux marquée que celle qui se fait sentir r-ntre Tancien dialecte normand et celui de Picardie et de Flandres. » Pallot, p. 31 .

368 FOnilATION DE LÀ LAI9GUE FRANÇAISE.

croirje d'après quelques affirmations que le jeune auteur aurait pcut-êlre modifiées et restreintes *.

Mais, dira-t-où, les manuscrits d'après lesquels ont été imprimés les ouvrages que vous alléguez ne sont pas des ttpes purs du dialecte normand, parce qu'ils ont pu être transcrits par des copistes qui, parlant eux-mêmes un autre dialecte, les auront modifiés. D'abord, cela ne saurait s'appliquer aux particularités que le patois normand présente encore aujourd hui. et qui par conséquent appartenaient bien réellement ao dialecte ancien, comme la substitution du c au cA et du ck au c. Et quand cette explication de certaines formes, que H. Fall<ft se croit en droit d'exclure, serait admise, je dirais encore que, puisqu'il en a été ainsi, puisqu'à mesure qu'ils étaient transcrits, les monuments de notre ancienne langue ont altéré oo perdu si facilement les formes propres aux divers dialectes, c'est que ces formes étaient des accidents locaux qui n*ifh fluaient pas sur les caractères essentiels et fondamentaux de la langue. 11 peut donc être très-utile de s'en occuper dans un but paléographique; mais ces nuances, plus orthographiqufs que gralnmaticales, importent peu à l'historien de la langue française. 11 ne doit pas y regarder de plus prés qu'on n'y regardait au moyen âge, et, puisque chacun récrivait dans son dialecte ce qui était écrit dans un autre, faire jusqu'à un certain point abstraction de ces systèmes de transcription infiniment capricieux et variables, et s'attacher surtout à ce qui était constant, ou au moins très-dominant dans l'ancienne langue, car cela seul a pu influer d'ime manière générale sur Tétat de la langue qui a suivi.

M. Fallot a pris surtout les chartes pour base de son travai) . mais il y a un inconvénient, pour étudier les formes de l'ancienne langue française, à les chercher seulement clans lr>

' Plusieurs morceaux eussent pu être modiflés, au moins dans it^ termes, s'il avait éié donné à l'auteur d'y mettre ia deratère maîc. d • M. Guérard, dans la notice que ce savant a écrite avec la sagesse d*«pr. ei la sûreté de savoir qui le dislinguent.

chartes, car celles-ci sont empreintes, souvent bien plus que . les ouvrages littéraires, des habitudes particulières à une localité (a).

M. Fallot reconnaît lui-même, avec la candeur consciencieuse qui a présidé à tout son travail, combien il est malaisé d'établir des distinctions précises entre des dialectes aussi peu arrêtés, aussi muablesque les anciens dialectes français. Après avoir énuméré les formes qu'il attribue à Tarticle dans les dialectes de Bourgogne, de Picardie et de Normandie, il ajoute : fl De ce que, dans ce tableau, je n'ai pas assigné certaines formes à un dialecte, il ne faut pas en conclure que ces formes ne s'y montrent jamais; j'ai voulu marquer seulement par ces exclusions que ces formes ne sont pas propres à ce dialecte, qu'il ne les a eues que d'emprunt; en d'autres termes, je n'attribue autant que possible les formes qu'au dialecte dans lequel je pense quelles sont nées ^. 9

On sent combien est favorable à l'arbitraire ce principe qui permet de ne pas tenir compte des formes que présentent les monuments d'un dialecte, seulement parce qu'on les déclare empruntées, et qu'on pense qu'elles n'y sont point nées.

M. Fallot reconnaît de la manière la plus positive l'unité grammaticale des anciens dialectes français. « Les règles grammaticales, dit-il, étaient les mêmes pour tous les dialectes de la langue d'oïl, tous, sans exception, étaient régis par la même grammaire*. » C'est tout ce qu'il faut pour que l'his-

(a) [Fallol n'étudiait pas proprement l'histoire de la langue française, c'est-à-dire de cette langue qui, à l'origine, simple dialecte de l'Ile-de- France, est de boni\e heure devenue, par suite des circonstances politiques, l'idiome littéraire de toute la France; il se proposait de faire la gframmaire comparée des divers dialectes de la langue d'oïl, et, pour atteindre ce but, il n'avait pas de meilleure voie à suivre que de prendre pour bose de son travail les chartes, précisément parce qu'elles sont a empreintes, plus que les ouvrages littéraires, des habitudes particulières à unelocaliié, » et aussi parcequ'étant datées de lieu, elles présentent quant â leur origine une certitude que les textes littéraires offrent bien rarement 1

SI

torien de la langue française puisse, sans nier ladi?ersitédes dialectes, ne pas leur accorder une grande place dans ses recherches.

Si on^ voulait tenir compte de toutes les formes sous lesquelles se présente un mot de Fancienne langue, on se perdrait dans une foule innombrable de diversités qui ne représentent que des variantes orthographiques. Pour ib, de iîl'OS (a), on a fait ob, ois, eh. Ces trois formes dérivées du mot latin, qui sont fort semblables entre elles, ont produit à leur tour vingt-cinq altéralions diverses du même lype^ Il est bon de les connaître pour s'orienter dans la lecture des manuscrits, mais elles ne peuvent jeter aucun jour sur les origines et la formation de la langue française.

Je place ici quelques-unes des différences les plus remarquables entre les dialectes, indiquées dans l'ouvrage de H. Fallot; on verra qu'elles n*affectent point la forme grammaticale de la langue :

Pour Vafiicle.

îjai au lieu de la ', forme primitivement bourguignonne.

Dou, du, ou, au, id,

Del, al, el\ formes primitivement normandes.

Pour le» mot» en e\ et en eii.

fO», oz, ou», rarement eu», , , Bourgogne. Au», tau», eu», ieu», iou», , . Picardie. , Eu», u», o» Normandie*.

Pour le» mol» en il.

Il» ou i» dans les dialectes bourguignon et normand. Dégradés en us, iu», ieu», dans le dialecte picard.

* Fallot, p. 259 et 260. — [On réduirait bien le nombre de vingt-cinq si' on discutait en détail la liste de Fallot.]

* P. 32 et 351.

[a] [II» n'existe pas en ancien français. On n'y trouve lusmiau ouio» «eme siècle que »7 de î«7i.J ^^ ^

Cas régime

Pour les mots en oil.

OU et ous Bourgogne.

Auê, euM, eos.os Picardie.

Pour les mois en al, el *.

AU, aus, eU, eu». Bourgogne.

Ax, e^;, priraitiTement Picardie, puis Bourgogne.

OU, ous, iU.ius,.. Bourgogne.

Ox, tx Picardie.

Pour le pronom personnel.

nznftRE pbbsokhb'.

^«^ Bourgogne.

Nominatif. . .{ Jou Picardie.

Jo, jeo Normandie.

Jfe, régime direct des serbes . ) „

Mi, régime indir. des préposit. j ««"''«o^ne'.

Jfe (caret) i

Mi,moi {Picardie*.

Me )

Met, , . . {Normandie*.

Le pronom réfléchi à peu prés de même. Pour le pronom démonstratif.

Nominatif. . .1 ^*' Bourgogne».

1 Chil, chis, chius Picardie^.

11 en est de même des variations que l'ancienne langue Trançaise a subies pendant trois siècles. 11 est très-curieux d'étudier ces variations, et Touvrage de H. Fallot contient

' p. i30. H. Fallot assure que cette distinction est observée aTec «ne grande i*égu]arité dans les plus anciens textes bourguignons; par eiemple, dans les sermons de saint Bernard. Voilà une observation qui n'est pas seulement orthographique, mais qui touche à la grammaire.

en ce genre des distinctions fort intéressantes; mais en les supposant toujours fondées, tout ne serait pas dit ; quand on aurait comparé un assez grand nombre de monuments pour en tirer, à cet égard, des conséquences certaines, je dis quH faudrait encore commencer par faire abstraction de ces variations successives dans le tableau que l'on offrirait de l'ancienne langue française, sauf à en tenir compte ensuite ; les présenter d'abord, serait le moyen de ne donner aucune idée nette et précise de cette langue. En somme, sans m'appe* santir sur les variations infinies qu'a dû subir, pendant trois siècles, un idiome livré à lui-même et parlé dans plusieurs provinces, j'ai chercbé à dégager de cette confusion ce qui était le plus général, le plus constant, ce qui, par conséquent, a pu seul agir sur les destinées ultérieures de la angue écrite.

Les remarques qui, dans le travail de H. Fallot, me paraissent intéresser le plus l'histoire de la langue, sont celles qu'il fait sur d'anciennes distinctions, observées par lui avec beaucoup de fmesse aux premières époques de la langue, et perdues depuis, comme la distinction du sujet ce«, féminin pluriel, et du régime cez S et la reconstruction du relatif».

Ce sont encore certaines comparaisons qui ne portent pas seulement sur des variantes d'orthographe et de prononciation, mais touchent à la grammaire, entre le langage de Bourgogne, d'une part, qui avait me pour le cas direct, et mi pour le cas indirect ; et de l'autre, le langage picard et normajui qui n'offraient point avec la même constance ces altribattoos distinctes de la forme dérivée du latin me, et de la forme d^ rivée du latin mihi; et encore, comme H. Fallot allègue t^n faveur de cette règle les sermons de saint Bernard, on peut croire que la date du monument y est pour quelque chose.

■ P. 31» et suiv.

et y voir une question de temps, non de lieu, une époque de ia langue plutôt qu'un dialecte^.

En somme, je ne nie point Timportance de Tétude approfondie et minutieuse des dialectes; elle peut avoir une grande importance paléographique, elle peut aider à fixer la patrie et Tépoque d'un manuscrit ; mais je crois qu'il ne faut pas, dans Tétude de la langue française au moyen âge, s'en laisser trop préoccuper. On doit, ce me semble, chercher ce qui est général et dominant, avant de chercher ce qui est particulier et exceptionnel. Dans les meilleures grammaires grecques, on place d'abord, comme type, la forme delà langue la plus généralement adoptée , puis on ajoute les modifications propres h chaque dialecte, et cependant le dorien, Téolien, l'ionien ont bien une aulre importance philologique et liltéraire que le normand, le picard et le bourguignon.

L'influence des langues étrangères, avec lesquelles le français était en contact, a donné lieu à des accidents d'orthographe, et quelquefois de langage, qui ont dénaturé en divers sens la langue française.

Dans les manuscrits normands ou anglo-normands, on trouve souvent le w et le th anglais.

Dans le Roman de Rou : Ewe pour Eve ou Egve, 988-90; waste, 530; swiant, pour suivant (t. H, v. 252); wage (tfr., v. 1600 et i608); et quelques mots anglais, comme graanter^

' La théorie qui dérive chacune des formes du pronom possessif des formes du pronom personnel esl ingénieuse, mais il me | arail bien plus simple et plus vrai de les tirer du pronom possessif latin *. Gomment douter que mes, tes, ses^ ou mis, iis, sis, ne viennent, comme le provençal mos, los, SOS, de mem, tuus, suus, surtout quand on voit le môme pronom faire à Taccusatif mon, Ion, son, de meum, iuum, suumf Comment croire que ma dérive de me", quand il dérive si naturellement de mea^ quand H. Fallot lui-même cite pour sa, sue**', qui, j'imagine, dérivait de sua,

* P. 267. Je n'admets cette origine que pour ho, vo, ou no», vos, pris dans le sens de nostre, vosire (p. i6l). Sur ce point, j'ai entièrement les mêmes idées que N. Fallot. Voy. p. 111.

••' P.ÏSi.

accorder (de grant (a), wilcom, bien-Tenue (de wdcame), wagrant, errant (de Wagrani).

L'exemple le plus Trappant peut-être de cette invasion de l'orthographe anglaise dans le français, est cetle inscription faite pour le glaive de Gauvain, au temps d'Edouard 1^ :

Jeo su forth.

Galaan me fyth.

Je suis fort. — Galand me fit.

D'autre part, YYsioire de H NormarU offre le plus bianre mélange des formes latines et italiennes, mêlées à des particularités orthographiques qui appartiennent au dialecte normand. Le chy par exemple, y remplace le c, comme dans les ouvrages de Wace : les rechui (p. 54) pour les reçut.

Hais, ce qui est plus singulier, c'est de trouver des mots avec la terminaison de l'ablatif, et employés ii.différemment pour tous les cas, exactement comme en italien:

Nominatif. Lequel Paul dyacono et moine.

PralégomèneSt p. via.

Génitif . . Li compaire del (et) devant dit dyacono.

Ib.

^kUif, . . A misire Adelpergo,

Jb.f p. lïT.

Accusatif. Occidre Argiro,

Ystoire de li Norm.y p. 53.

, Tuer Argire.

Ablatif. . En utw conseiL

Ib.f p. II.

Les formes italiennes abondent dans celte histoire :

Ysulle {isola), p. 0.

Cressute [cresciutà]^ ib.

(«) [Yoy. la note de la p. 346.]

* Yeinchèrc [vincere)^ p. 14.

De H Turchi (delli TurcMl ib. Fatigose (faticoso)^ p. 38.

Alla ec/c3e,alla ecclesia, p^ 39.

Convit (conviio), p. 42.

ÏjU laigne (la legna)^ ib.

Occidre [uceidere], p. 53.

lÀ galle (i gah), 59.

Dulfie [dubbio), p. 63.

Briga (id.1, p. 64.

AfflU (afflitto). p. 80.

Qui ci veut cecare [chi ci vuole cecare), p. 87. Par publica famé (per publica fama), p. 9i.

Escriptor {9crUtore)t p. 99.

CertUudine (id.), p. 138.

£t catholici (i caltolici], p. 150.

ServUute (id.), p. 151.

Certaines formes sont encore plus latines qu'italiennes. Ainsi timer (p. 56) est plus près du latin timere que de l'italien temere. — Cronica (ib.)y au contraire, est purement italien, le mot latin étant cronlcon (a).

Quelques formes participent à la fois du génie de la langue italienne et du génie de l'ancienne langue française, comoie :

Animar le^ l'animer (it. animarlo], p. 123. Maiatro (it. maestro^ fr. tnaistre)^ p. 138. Péri {{LparCf Tr. appert), p. 19.

Toutes ces formes n'appartiennent à aucun dialecte, et je ne les cite que comme une monstruosité philologique assez curieuse.

* On sent déjà dans cette terminaison la prononciation italienne vint^ chère.

[a) [On trouve aussi dans les textes latins du moyen ftge chromca^ et lors même qu'on ne le trouverait pas, l'eiistence du français chronique^ de ritalienet de l'esp. cronica^ obligerait de supposer son existence.)

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