VI. T- Mots étrangers introduits successivement dans
la langue.
Les idiomes celtiques, les anciens idiomes germaniques, et surtout le latin, ont fourni les éléments constitutif de notre langue ; les autres idiomes y ont apporté des mots isolés, dont Tètymologie doit être indiquée dans un Tocabulaire, mais sur le compte desquels il n*y a presque rien à dire de général, et qui, par conséquent, ne peuvent nous arrêter longtemps, car ce sont des acquisitions faites après coup, ce ne sont point les éléments du patrimoine primitif.
Pourtant, dans un inventaire complet de notre richesse lexicograpbique, il faudrait remarquer, comme on l'a fait, que nous devons aux Anglais un grand nombre de termes de marine : beaupré' de bowsprity etc.
Aux Italiens, plusieurs termes d'art. Pour la peinture : paysagcy clair-obscur, chiar-oscuro; cadre de quadro qui, en italien, veut dire tableau; ébauche A'abbozzo{a).
Pour la statuaire : bas-reliefs basso rilievo. Nous n avons pas traduit alto rilievo.
Pour la musique : andante, air, ariette, air de bravoure^ (bravoure est loin d*éfre pris ici dans le sens français); dilettante, violon, dont la ûnale on présente la terminaison <me des augmentatifs italiens ; piano, abréviation de forte-piaMO^ qui est un non-sens.
Pour Tarcliitecture : corniche, corniccione (b); balcon, balcône; fronton, frontone.
Les mots qui correspondent à un augmentatif italien en one, accio, azzo, accia, azza, ou à un diminutif en ino, ettOy
(a) [Il ne se peut qu'abhozzo ait dooné ébauche, plus anciennemeot esbauchc. Ce dernier mol doit sans doute être rapporté au simple bouche. Voy. Littré, ébauche.]
{b) [Non pas exactement de corniccione, mais de comice qui ea italien a le même sens.}
ina, etùiy sont en général d'origine italienne. Cakçon de calzanCf canon de canone, bamboche de bamboccia^ bambin de bambino, chevalet de cavaletio.
Beaucoup de mots italiens ont fait irruption au seizième siècle; quelques-uns, après avoir été de mode alors, ont été rejetës depuis : en conche pour en ordrCj d'accondo, garbe de garbOy contraste pour dispute (il est resté dans un autre sens). D'autres ont survécu : accorte (le masculin n'a pu prendre, le féminin a été plusheureuT^), supercherie âe sovercheria, attaquer A'attacare, attacher (on disait d'abord attacher Vescm*mouche^).
De cette époque aussi datent les formes italiennes cavalier pour chevalier y embttscade pour embûche '.
On trouve aussi en français des mots empruntés à bien d*aatres langues. Nous n'avons point à suivre les fils qui sont venus traverser la trame primordiale de notre lan^'ue ; il nous importe assez peu que caracoler ' vienne de l'espagnol, espièglerie de l'allemand * ; qu'il y ait en français des mo*s hongrois, comme hey duc, hussard ; des mots turcs, comme fta^or, qui veut dire achat et échange de marchandises; des mots persans, comme tapis, tabeh, déjà connu des anciens'; des mots chinois, comme thé (tcha), soie (se) ; et jusqu'à un mot caraïbe, tabac.
Seuls, les mots arabes méritent un peu plus d'attention; assez nombreux et ayant pénétré de bonne heure dans le français, ils attestent pour la plupart les communications que nous avons eues avec les peuples musulmans au moyen âge, et par là ils acquièrent quelque importance.
La formation de plusieurs de leurs dérivés est curieuse.
' On reconnaît Torigine du mot attaquer dans cette phrase de Montaigne : J'ai ol/açti^ cent querelles, Essays, t. III, cb. ix.
• Pasquier» Recherches, p. 8U
* Caracol, coquille ou escalier en spirale.
* Eutenspiegeleiy un tour dEulcnspiegel, héros comique d'un li\re populaire en Allemagne, et d'une foule de l'acéties que ce livre raconte.
• Voy. De lot. falso susp., p. 330.
Amiral est singulièrement composé des deux premiers mots du titre d'émir al bahr, commandant de la mer, tandis qu*ofi a retranché le troisième, bahr, la mer^ dans lequel résidait précisément le sens que nous avons donné au mot tmùraly résultat de cette étrange mutilation (a).
Cramoisi a reproduit non-seulement le radical kirmis, nom arabe de la cochenille, mais la forme de Fadjectif kirmesi, teint en cochenille.
Il est bizarre que le mot caffard, employé pour désigner un faux dévot, soit dérivé du nom que les Arabes donnent aux infidèles, kafir, impie, blasphémateur. Le pluriel de kafir est kouffar. L'idée d'hypocrisie attachée au mot caffard {Jb) se retrouve dans le verbe arabe kafara, qui signifie cacher.
Les influences scientifiques des Arabes sont attestées par les termes qu'ils nous ont enseignés. Ces propagateurs du système de numération indien, que nous appelons arabe, nous ont fourni le mot chiffre, cifr, 11 est remarquable que ce soit le nom du zéro, sur remploi duquel repose en effet tout le système décimal, qui soit devenu le nom du chiffre en général. Cifr désigne en arabe le zéro, et veut dire vide, de safira, vacuum fuit.
Si les Arabes n*ont point inventé Talgèbre, connue avant eux des Hindous et des GreCs, ils l'ont enseignée les premiers à TEuropc moderne, et ont eu la gloire de la nommer. Alyèhre est composé de l'article al, dont la présence fait reconnaître Vorigine de plusieurs autres mots dérivés de l'arabe, et de djabara, qui, comme le mot français réduire, se dit à la fois
(a) [Diez a remarqué {Etym. Wârt., 1, 17; que cette étymologte n'est ptb acceptable : i* parce qu'émir ne saurait donner dans Ir^s langues itHnane^ un mot commençant par a; 2* parce qu'amiral ne signiHe pas en anc. tr . comme dans l'usage actuel, commandant de flotte, mais simplement commandant. U Taut donc s'en tenir à Tarabe amir qui a ce dernier sens. Ce mot, modifié par divers suffixe?, est devenu eu latin amirattu, ^tminidus, etc., en anc. fr. amiré, amiral, amiraut, amirant (cf. liial. aimtranle).]
{b) [C'est réiyraologie de Ménage, adoptée aussi par Diet. Hle n'est pt hors de contestation; voy, Littré.]
d*uae opération matliématique et d'une opëralion chirurgicale : réduire des quantités, réduire une fracture.
La priorité des connaissances astronomiques des Arabes sur les nôtres est attestée par les termes que la science occidentale a reçus d'eux et conserve encore. Azimuth d'aï samt, la direction ; zénith du même mot samt ; nadir de tiadhir al samt, ce qui est en regard du zénith.
On sait aussi que les Arabes furent les premiers maîtres de chimie qu'ait eus l'Occident ; aussi le nom de cette science, bien que grec d'origine, fut augmenté de l'article arabe (alchymie). Il en fut de même du mot grec âfA^t;, olla, calix^ qui, écrit en arabe, anfct^,prit aussi i'articla al, et forma ainsi le mot alambic, lequel à son tour est entré dans notre langue au point de former le verbe alambiquery pris au figuré pour raffiner, subtiliser. En italien, lambicare, lambicarsi il cervelle. Alcali est un mot plus purement arabe, alkili voulant dire dans cette langue les cendres produites par la combustion du varec.
La. grande renommée des médecins arabes au moyen âge eiplique pourquoi le mot mir, d'émir, seigneur, a été le nom français des médecins : mire, c'est-à-dire maître,
Cherbet, boisson^ a fait sorbet et sirop.
Le commerce, qui doit beaucoup à l'activité des Arabes au moyen âge, leur doit le mot magasin ; de khazana, enfouir dans un grenier, ils ont formé le mot makhzanum^ qui signifie un lieu de dépôt pour les objets utiles. Tel est aussi le vrai sens de magasin en français : c'est ainsi que l'on parle des magasins d'une armée, L^emploi de magasin au lieu de boutique est né récemment de cette confusion volontaire par laquelle la vanité commerciale moderne a substitué tant de mots nouveaux et souvent impropres à des mots plus appropriés, mais qui semblaient vulgaires et que l'on dédaignait.
11 est encore plusieurs mots français dont l'origine est arabe; les uns reproduisent. exactejnent le sens original:
mesquin de meskiriy indigent, humble, misérable; caraffe (a) de carabehy broc; chiffon de sephen, pelure, ce quon balaye. Les autres le modifient, soit en lui donnant plus de géaèralilô, comme juppe de djubbeh, qui ne se disait que d'une veste ouatée de coton entre l'étoiïe et la doublure; soit en lui donnant un sens plus restreint et plus particulier: câMe de cabl^ un fort lien {b) . De même foulk, navire^ a été prispovr une espèce particulière de navire, felouque.
Plusieurs dérivés français de larabe sont hybrides, l^es Arabes ont mis l'article al au-devant de plusieurs mots grecs, et ont ainsi composé alchymie du grec xv^mioc, et, suivant Scaligcr, almanach^de ^uvvocîoç, qui concerne les lunes, les mois; enfin, alambic, de â/x6i;. De même, M. Diez incline à voir dans alcôve, non pas cobed, coupole, dôme^ voûte; mais le gothique chovo ^
Je crois devoir à peine mentionner quelques objets importés de rOrient, et dont le nom indigène a subsisté dans notre
langue.
Jasmin, iVumûi, persan (c).
Limon, /tmoim, arabe.
Civette de zebad, liom arabe de la liqueur odoriférante qu'on tire de cet animal. Ce nom a pour origine une singulière erreur; les Orientaux croient que Ion trait la civette, eisdfada signifie agiter le lait pour en faire du beurre.
Les objets dont le nom. a une origine orientale, et désigne la ville ou le pays qui les a produits d'abord, sont plus à remarquer.
< Gramm, der rom. Sprach.^ t. I, p. hO. — [H. Diez est revenu à l'étymologie arabe dans son Dict. étym., 1, 14.]
(a. [ « On ne voit pas comment ce mot arabe serait entré dans le français, > dit M. lâitré (au mot chiffe]^ qui du reste ce se prononce pas sur rétyraologie de ce mol.]
(b) [On trouve déjà dans Isidore capuhtm, corde, ce qui, selon la just^ remarque de M. Diei, exclut Tétymologie arabe, les mots ayant celtir origine ne s'étant introduits dans les langues romanes que poslérienrement à l'époque d'Isidore]
(«•j [Plaiài Jàtemin, ce qui correspond mieux au prov. jaussemin.l
ËLÉUENTS ÉTYMOLOGIQUES. 5S9
EchaloUe, de la ville i'AscaUm, d*où cette plante potagère a été rapportée en Europe.
Maroquin se dit encore pour une peau qu*on préparait dans Teropire de Maroc.
On ne dit plus qu*en anglais cordouan, pour désigner du . aiir de Cordotie; mais on le disait autrefois en français, et de là est venu le mot cordonnier j qui est resté.
Le mot échec a été Toccasion des suppositions étymologiques les moins fondées; on peut les voir dans Ménage. On aurait échappé au ridicule de la plupart de ces hypothèses, si Ton avait réfléchi, avant de s'y livrer, que les échecs nous venaient de l'Orient ; car on aurait été conduit naturellement à chercher Tétymologie de leur nom dans une langue orien* taie. •
Cette étymologie conduit à sckah rend§^ en persan la détresse du roi (Wîlkins, Dict. anglais-persan), Schah est devenu échec; a. fr. eschec, ital. scacco, esp. xaque. Ce qui le prouve, c'est l'expression scacco matto, xaque mate, le roi est mort (de mata, arabe, tuer) y que nous disons vicieusement échec et mat. La conjonction est de trop; nous l'employons faute de connaître le sens et l'étymologie du mot échec.
Ce jeu est originaire de l'Inde, mais il est venu aux Européens par les Arabes, et à ceux-ci par les Persans. H a suivi le même chemin qu'un grand nombre de contes reproduits dans les fabliaux du moyen âge, et, comme la plupart de ces contes, il porte l'empreinte du milieu persan et arabe par lequel il a passé.