II. — Le verbe Avoir
Aver, en ancien français, vient évidemment iYhabere, comme l'italien et le valaque, avère; le roumanche haver, l'espagnol, le portugais et le provençal, aver. Le changement du b en v est à peine un changement, tant ces deux sons de même organe sont voisins l'un de l'autre.
Pour aver1, Ton trouve dans les monuments les plus anciens,
1 On dit encore aujourd'hui en Normandie, les avers pour les troupeaux. Ce mot est pris dans le sens de bête de somme, dans le Livre des Rois, p. 80.
Si enchaçad lur avers qui durent porter.
Et abegit jumenta eorum.
[Aver, en ancien provençal, avé en provençal moderne, a encore le sens de troupeau.]
(a) [Alors il eût fallu conserver Ys dans écaille, écarlale, échavper, école, et maints autres mots d'où on l'a expulsé, parce qu'il avait cessé de se faire entendre dans la prononciation.!
aveir (voy. le Livre des Rois, p. 203), d'où Ton a fait avoir, comme de rey, ley, on a fait rei, lei, puis roi, loi (a).
Indicatif.
Présent.
Habeo a été singulièrement contracté dans toutes les langues néo-latines, et déformé dans le valaque amu. Italien, ho; esp., lie; portugais, hei; roumanche, liai; provençal et français, ai.
lïi paraît ici à la première personne par ce changement de a en ai qui fait dire aimer, au lieu de l'ancienne forme, amer; mais il ne s'est pas conservé dans les autres personnes1, tu as, il a, nous avons, vous avez.
Vh initial latin se trouve quelquefois à la troisième personne.
Si ha un lévrier si féru.
Rom. du Ren., Suppl., p. 234
Il a frappé un lévrier de telle sorte.
Le t désinentiel de la troisième personne habe-t, qui ne se rencontre ni dans la langue française actuelle, ni dans aucun autre dialecte néo-latin , était représenté par un d dans le français du moyen âge.
Gent ad le cors, gailiart et ben séant.
Ck de Roi., p. 121.
Il a le corps beau, fort et bien proportionné.
1 On pourrait peut-être penser [cela est fort douteux] que cet i désinentiel d'ai est analogue à Yi qua pris également la première personne du verbe être, je suis (de sum) , et qu'il tient de même à une confusion avec la terminaison i du prétérit [habui). — [Le son ai semble ici le résultat de la contraction dea + e (habeo). il la première pers. e se trouvait protégé par Ve final; il ne l'était ni à la seconde ni à la troisième, aussi a-t-il disparu sans laisser de traces.]
[a) [Les notations ei et oi apparaissent au même temps en des pays différents, ci étant surtout usité en Normandie ]
Avant la forme actuelle de la première personne du pluriel, nous avons, existait la forme avomes, plus semblable à habemus. On trouve très-anciennement avuns.
Veud avuns.
Ch. de Roi., p. 121.
Nous avons vu.
Dans la troisième personne du pluriel, il semble d'abord qu'il n'est resté d'habent que la terminaison en eut, changée en onU et que le radical a totalement disparu, mais la comparaison avec han (pour han-no) en italien; han, en espagnol; an, en provençal, fait voir qu'il y a plutôt contraction qu'aphérèse (a). Le français a du moins conservé le t final qui a disparu dans les autres dialectes. Le valaque au n'a rien gardé de la terminaison latine.
Imparfait.
Je ne discuterai pas ici la question de l'orthographe de lot ou de Y ai; il sera plus convenable de s'en occuper à l'article des verbes non auxiliaires.
Le valaque, plus semblable au latin dans l'imparfait du verbe avoir, comme dans l'imparfait du verbe être (eram), nous présente aveam. Tous les autres dialectes ont perdu Ym final d'habebam. L'italien, aveva1, et le roumanche, veva, ont conservé la consonne labiale (v pour b). L'espagnol, le portugais, le provençal, ont tous perdu les deux consonnes de la désinence bam, et se terminent en ia. Cette terminaison, ia,
1 On trouve avia, forme plus altérée que aveva, dans des monuments anciens. Voy. Raynouard, Gramm. comparée, p. 205. La forme actuelle, aveva, n'en est pas moins plus près du type latin. C'est un des exemples dans lesquels on voit ce type moins pur dans la langue provençale que dans une autre langue néo-latine, qui se montre plus romane que la prétendue langue romane.
(a) [D'autant plus que la finale ent d'habent, n'étant pas accentuée, ne pouvait à elle seule rien donner en français.]
s'est changée dans l'ancien français en eie ou oie (comme dans via, chemin. Voy. plus haut).
Passé simple.
Habui se retrouve peu altéré dansavm, valaque, agui, provençal; mais on a de la peine à le reconnaître dans/?o, italien; lie, espagnol; enfin dans eus, français.
Ihre et M. Raynouard ont pensé que le verbe gothique pouvait être pour quelque chose dans le singulier du présent ai, as, a, du provençal et du français, et dans le passé du provençal, aig ou aie. M. W. de Schlegel * combat avec raison, selon moi, l'opinion commune au savant suédois et au savant français. Quand on l'admettrait, elle ne nous aiderait pas beaucoup à comprendre comment s'est formé le passé français eus, car il est aussi difficile de le faire dériver du gothique aig que du latin habui (a).
L'analogie du français eus avec les autres dialectes néolatins, qui ont du moins conservé l'aspiration initiale d'habeo, au présent, dans ho, he, rend impossible de ne pas admettre. qu'eus, dont la ressemblance avec eux, à l'aspiration près, ici perdue, est incontestable, ne vienne de la même origine. La manière populaire et provinciale de prononcer evu achève de mettre sur la voie. Dans evu, on sent encore la consonne labiale (v pour b), qui, dans la prononciation correcte, s'est entièrement effacée. Enfin je trouve eubt dans V Histoire de Jean cVAvesne, p. 26 :
Tant eubt le jeune escuier de pensées2.
1 Observations sur la langue et la litt. provençale. Paris, 1818, p. 35.
2 Histoire de Jean d'Avesnes, par M. Chabaille. Abbeville, 1840. in-8. (a) [S'il est difficile de retrouver la forme moderne eus dans habui, on
a beaucoup moins de peine à remonter au primitif latin en partant de la forme ancienne oi, à la 3e pers. du sing. ot. — Ce qui dans le langage populaire de certains pays est prononcé evu n'est pas le prétérit, mais le participe passé eu, en anc. fr. eu. — Eubt est une forme savante propre au quinzième siècle et au seizième, qui n'a pas d'intérêt pour la dérivation ; c'est ainsi qu'au même temps on écrivait prebstre, debte, soubs, etc.]
Futur.
Dans deux idiomes néo -latins, le futur du verbe avoir ne peut s'exprimer qu'à l'aide d'un auxiliaire. Ces deux idiomes sont le valaque, io vont ave, et le roumanche, iou veag cul haver. Cette circonstance doit probablement s'expliquer par l'influence des idiomes germaniques; ich iverde haben, allemand; Iwillhave, anglais (a).
Dans tous les autres dialectes néo-latins, le futur est simple; mais, chose remarquable, il n'est point forme d'habebo, mais d'un futur en ero, qui a peut-être existé à une époque ancienne dans la langue latine, et dont il ne se trouve de vestige que dans le futur du verbe sum, ero*, et dans le futur passé de tous les verbes fu-ero, amav ero. L'italien est ici celui de tous les dialectes néo-latins qui rappelle le mieux le type original ; avo (pour avero) (b). La voyelle finale a été changée en ei dans le portugais, en é dans l'espagnol, en ai dans le provençal et le français. Ces deux derniers idiomes ont remplacé le v consonne par le v voyelle, dans aurai; mais l'ancien français laissait souvent subsister le v consonne.
Siégez avérez el greignor pareis.
Ch. de Roi., p. 45.
Vous aurez des sièges dans le paradis supérieur.
1 Ce qui ferait croire à l'existence de cette forme antique d'un futur en ero, c'est le futur en egtu des Grecs, âÀ-sorw, le changement de Y s en r étant fréquent dans le passage des formes grecques aux formes latines. Voyez Bopp, Ueber dos Conjugationssystem der sanskrit Sprache, p. 68.)
[a] [Les Grecs modernes forment aussi leur futur au moyen d'un auxiliaire dont ils n'ont pas emprunté i idée aux langues germaniques. Ces coïncidences s'expliquent par la tendance des idiomes à substituer les formes analytiques aux synthétiques.]
[b] [Dans avro, o est accentué, et dans la finale ero (par ex. amavero) il ne l'est pas. On est depuis longtemps d'accord pour reconnaître que dans les langues néo-latines ce temps est formé du présent de l'auxiliaire habere joint à l'infinitif. Avro est pour averc-ho comme aurai [ou averai] pour aver ou avoir-ai. Voy. Kaynouard, Lexique roman, II, x-xn ; Diez, Gramm., i\, 110-2.]
Subjonctif.
Présent.
Vm final dliabeam a disparu dans tous les dialectes néolatins, sans exception. L'italien, habbia, seul, a conservé le b du radical hab. Dans le roumanche, hagig, il a été bizarrement changé en g; partout ailleurs il a disparu, L'espagnol a haya; le porlugais, haja; le provençal, aia; d'où Ton passe facilement au français, aie.
Ici la langue française n'a point, comme dans le subjonctif présent du verbe être, soie, remplacé l'emuet, dernière trace de Y a latin d'am, par un s, et n;a pas laissé au peuple le mérite d'être seul fidèle à l'analogie.
A la troisième personne, le français moderne a mis le t étymologique, dont il est en général si avare; ait, pour aie.
L'impératif français s'écrit aujourd'hui aie, sans s final. Cette orthographe a l'inconvénient d'effacer toute trace de sa véritable origine, qui est la seconde personne du subjonctif présent, habeas. Cette origine est indiquée par le roumanche, hagias; par l'espagnol, hayas;, par le portugais, haj as. Elle Test aussi dans le vieux français, aies.
Espoir n'ayes du relever
Par ceulx par qui deffais seras.
Enseignements de François Garin, fol. 22, recto. N'aie espoir de te relever par ceux par qui tu seras défait.
Comme je l'ai dit, l'imparfait du subjonctif n'existe pas dans le français moderne, où il est remplacé par l'imparfait de l'indicatif, si j avais, comme si fêtais.
J'aurais, comme je serais, est le conditionnel.
Passé.
Habuissem, en perdant Y m final, a fait en italien, avesser qui s'est conservé à la troisième personne et a été remplacé
aux deux premières par avessi; mais Ye subsiste dans l'espagnol, hubiese; le portugais, houvesse. En se contractant, liabuissem a fait le français eusse, comme habui a fait eus (a). La prononciation vulgaire evussent, et l'accent qui était autrefois sur Ye, témoignent encore de la labiale que le temps a fait disparaître.
Conditionnel.
Le conditionnel est avereie-oie, aureie-oie, comme sereieseroie; portugais, haverià; espagnol, habria; provençal, auria; terminaisons en ici qui, comme le subjonctif provençal, siam, rappellent le potentiel sanscrit en yam (b).
Avoir pouvait être neutre dans l'ancienne langue comme dans la nouvelle, et on n'avait pas besoin d'ajouter y. On disait indifféremment : il y eut, il eut, eut.
Il eut en une lande Une beste moult grande
Fables inécL, t. I; p. 291.
Il y eut dans une lande une bête fort grande.