‹ Histoire de la formation de la langue française pour servir de complément à l'Histoire littéraire de la FranceChapitre 22 sur 71 · I. — Le verbe Être · texte numérisé non relu

I. — Le verbe Être

Le verbe être est irrégulier dans la plupart des langues de la famille indo-européenne, c'est-à-dire qu'on emploie plusieurs verbes différents, défectueux chacun dans quelques-uns des temps, pour composer le système général de la conjugaison de ce verbe.

Il n'en est pas ainsi dans la langue grecque : sfyù suffit à tous les temps. Mais il en est ainsi en sanscrit , où le paradigme de la déclinaison du verbe être admet les radicaux as et bhû; en latin, sum et fui, en allemand, ich bin, ich vjar et seyn; en bas-breton, le présent ounn et l'infinitif beza appartiennent à des verbes différents.

Il en est de même dans la langue française. Je suis et être appartiennent à deux verbes différents. Je suis vient de sum ; être ne vient pas à' esse, mais, comme le prouve l'ancienne forme, estre, et le provençal, estar, de stare.

[a] [Nous engageons ceux qui voudraient approfondir cette partie de l'ancienne langue française à consulter la grammaire de Diez (II, 107 à 632 et 208 à 242), et Y Étude sur le rôle de V accent latin en français de M. G. Paris (p. 63 à 81).

Le provençal avait la conjugaison complète des deux verbes esser et estar; dans le français moderne, chacun d'eux n'existe plus qu'aux temps et aux modes où l'autre a péri. Mais dans le français du moyen âge on trouve des traces de la coexistence des deux verbes, dans les mêmes temps et dans les mêmes modes. Je vais montrer comment la conjugaison de notre verbe être s'est formée du latin, en passant par la conjugaison plus complète de l'ancien français.

Indicatif.

Présent.

Ce qui étonne d'abord, c'est la terminaison uis de la première personne, je suis, dérivée de sum. Dans le principe, cette personnelle prenait point Y s final, pas plus dans le verbe auxiliaire être que dans les autres verbes ; on écrivait sui9 comme en espagnol, soy.

Je sui mult en destreit.

Les Rois, p. 217.

Je suis dans une grande détresse.

Et dist un mot : jN'e sui mie vencut.

Ch. de Roland, p. 81.

Et dit un mot : Je ne suis pas vaincu.

Lw, qui se détachait si facilement de la terminaison des mots latins, en se détachant de sum, a laissé su. L'i s'y est joint, peut-être par une imitation du prétérit, qui, dans l'ancien français, s'est écrit d'abord fui, comme en latin.

La seconde et la troisième personne étaient souvent dans l'ancienne langue ies, test, par ce changement de ïe en le, très-fréquent dans les mots qui passent du latin en français: Cera, cierge (a) ; pes,pied; férus, fier. La langue moderne a conservé la forme purement latine, es, est.

[a) [De cera vient cire, c'est cereus qui a donné cierge.}

La plus ancienne forme de la première personne du plurie est sûmes, presque identique à sumus; car Vu de la désinence devait' se prononcer faiblement, l'accent étant sur la syllabe précédente. On trouve môme sumus.

Si feïmes nus, seriez fumus, En vostre chambre ù sumus (a).

Tristan, t. II, p. 124.

Ainsi fîmes-nous, nous fûmes sages, Dans votre chambre où nous sommes.

Puis on a dit sommes , par le changement si facile de Vu en o.

Emes ou eimes est une ancienne forme de la langue française beaucoup plus difficile à rattacher au latin sumus que la forme actuelle (b) ; elle fait penser à la forme poétique iuiv, à la forme ionienne st^sv, à esumus (a. lat.)

Nus eimes de vuz et vos parenz

Ije Livre des Rois, p. 136.

Nous sommes de vous et de vos parents.

Estes vient de estis, et sont ou sunt est identique à la forme latine. Tout le présent de l'indicatif est formé sur esse. Il serait possible pourtant que la seconde personne du pluriel, vous êtes, en provençal, estatz, vînt de statis (c).

(a) [Il y a une faute ou dans le manuscrit ou dans la copie. Le premier vers n'a sa mesure que si on lit fumes, au second il faut sans doute lire ù nus sûmes. Cet exemple n'est donc pas probant.]

(b) [11 ne faut pas l'y rattacher : elle est formée par analogie à la seconde personne du même nombre, estes, ou dérivée de l'ancien latin esumus qui a pu persister dans l'usage vulgaire, tandis que l'idiome littéraire adoptait sumus.]

(c) [Le prov. estatz vient de statis; mais êtes, dont le correspondant prov. est etz, ne peut évidemment venir que de estis. Statis a donné en français estez.]

Imparfait.

Nous n'avons [actuellement d'autre imparfait qu'un dérivé de stare : l'étais (pour estois) (a). L'ancienne langue y joignait un dérivé tiré delà conjugaison latine du verbe sum.

Elle avait ère ou iere, à'eram.

A une place qui plaine xere.

Fabl. et Contes, t. I, p. 5*27.

A une place qui était en plaine.

Ja s'orrez les paroles ki escrites i erent.

Chron. de J. Fant., p. 254.

Maintenant tous ouïrez les paroles qui y étaient écrites.

Sungeat qu'il eret.

Ch. de Roi., p. 29.

Songea qu'il était.

Ere est analogue à Yeram valaque, Yera italien, espagnol et roum anche.

Parfait simple.

La première personne a été primitivement identique au fui du latin, comme en italien, en valaque et en provençal.

Dont es-tu? D'Afcbevile sui, A Oisemont au marché fui.

Barb., Fabl. et Contes, t. IV, p. 5.

I)'où es-tu? Je suis d'Abbeville, J'ai été au marché à Oisemont.

Par un singulier hasard, Yi, qui, là, était étymologique, est tombé, tandis qu'il a subsisté au présent où il ne l'était

[a) [L'ancienne forme française est à la première personne estoie et non estois. M. Littré a démontré qu'elle ne peut être dérivée de stabam. Études, l\, 201. Cf. G. Paris, Accent latin, p. 79 et 17,2.]

point. On a continué à dire je ssai (de mm) ; l'on a dit je fit (de fui).

Puis Y s a été ajouté à celte première personne comme à celle du présent, comme à tant d'autres premières personnes de divers temps et de divers modes des verbes.

A la troisième personne, l'ancienne langue mettait un à} ou supprimait la consonne. Le premier verset des Piois offre un exemple de l'un et de l'autre.

Uns bers fu jà.

Il fut un homme jadis.

Fiz fud Jéroboam.

Il fut fils de Jéroboam.

La langue moderne, en ceci, s'est rapprochée, par son orthographe, de l'étymologie (fut de fuit) :

Passé composé.

Tous les idiomes néo-latins forment au verbe être un passé, composé, les uns de l'auxiliaire avoir, les autres du verbe être lui-même.

Dans ce dernier cas sont l'italien, sono stato, et le roumanche, sunt staus1; dans le premier sont le valaque, amufostu ; l'espagnol, he sido2 ; le provençal, ai estât; et le français, j'ai été (anc. fr. esté).

Au plus-que-parfait, le valaque fait comme l'italien et le roumanche ; il emploie le verbe être comme auxiliaire de luimême, eram fosta*, de même que era stato, italien, et era ou

1 Remarquez du reste que, dans ces idiomes, sono et sunt ne proviennent point du même radical verbal questato, staus. Cette forme de prétérit, dans laquelle le verbe être est son propre auxiliaire, n'est pas heureuse en soi, et la langue française a montré une juste délicatesse en repoussant la locution, je suis été.

2 Le portugais emploie un troisième auxiliaire tenher, tenho sido.

5 Le valaque, dans beaucoup de cas plus près du latin que tous les autres idiomes qui en sont sortis, a aussi un plus- que-parfait simple, ce qui lui est particulier, fusesem.

fora staus, roumanche. L'espagnol, le provençal et le français composent le plus-que-parfait comme le parfait (a).

Futur.

Je discuterai, quand j'en serai à la conjugaison des verbes réguliers, l'opinion de M. Raynouard , d'après laquelle le futur du provençal et du français est composé du verbe avoir , placé après le radical verbal : J'aimer-ai, pour foi à aimer.

Je me contente de remarquer ici , dans l'ancienne langue, une forme du futur dérivée de la conjugaison latine du verbe sum, plus directement que la forme actuelle, serai.

Dans l'ancien français , ero a fait , aussi bien qu eram, ère et iere«

Mais ço xert à leur confusion.

Les Rois, p. 10.

Mais ce sera à leur confusion.

Tout sera vostre et tout ert mien.

Rulebeuf, t. II, p. 93.

Tout sera vôtre et tout sera mien.

Ermes hoi deseverés.

Ch. de Roland, p. 77.

Nous serons aujourd'hui séparés.

Probablement la confusion produite par la ressemblance de l'imparfait et du futur a fait abandonner dans les deux temps la forme ère, iere, qui a été remplacée dans le premier par estois, et dans le second par serai, analogue à l'italien saro , à l'espagnol seré, au provençal serai.

(à [Il est à noter que le français a eu un prétérit dérivé du plus-queparfait : avret. pouret, furet dans Sainte-Eulalie représentent le latin habiterai, potuerat, fuerat. Cette forme s'est même conservée dans certains patois : Yoy. Revue des Soc. sav., 4e série, IV, 552 (oct. 1866). Pour les autres langues romanes, voy. Diez, Gra?nm.} II, 115.]

tU FORMATION DE LA LANGUE FRANÇAISE.

Le verbe ester fournissait aussi à l'ancienne langue un futur qui n'existe plus dans la langue moderne.

Se vus murez, esterez seinz martyrs.

Ch. de Roi, p. 45.

Si vous mourez, vous serez saints martyrs.

Subjonctif.

Présent.

Outre le changement de im en oi ou en ei (a) , on distinguait le présent du subjonctif du présent de l'indicatif en ajoutant à la fin un e muet. On disait soie ou seie.

Quar m'aidiez tant que fors en soie.

Fabl. et Contes, t. I? p. 99.

Aidez-moi tant que j'en sois hors.

L'«9 final, ici comme à l'indicatif, n'est point étymologique.

Oi ou ei est pour ïi latin dans sim. Cet i se transformait volontiers dans ces deux sons, dont la prononciation n'était pas alors aussi différente qu'à présent l. Ainsi de via on faisait veie et voie, qu'on prononçait veie et voueie.

Seie était intermédiaire entre la forme espagnole, sea, et la forme italienne et provençale sia. Seie était plus voisin encore de l'ancien portugais seja. Ces analogies sont beaucoup moins sensibles dans la forme moderne sois, qui a perdu Ye et pris Ys.

L'impératif français est évidemment formé de la seconde personne du subjonctif latin, sis (6), à laquelle il ressemble plus qu'aucun autre impératif néo-latin. Italien, sei; espagnol,

1 Voy. chapitre de la prononciation.

[a] [Ce -changement serait contraire aux lois de la permutation des sons ; seie ou soie en français, sia en provençal, suppose en latin vulgaire le type sia m.]

[h) [Sis ne peut rendre compte de soies.]

se ; provençal, sias ; roumanche, seigias. Tout cela vient de la forme latine siem, qu'on trouve dans Plante, ou, si Ton veut, du potentiel sanscrit, syam, identique au provençal siam (a). Me muet se maintenait à la seconde personne.

Soies-tu maudit comme le Franc qui s'arme pour poour de mort

Joinvillc, p. 226.

Sois maudit comme le Franc qui s'arme par crainte de la mort.

La troisième personne prenait le t dans l'ancienne langue comme il le prend dans la langue moderne.

Le pluriel est grammaticalement semblable dans les deux langues.

Imparfait.

L'imparfait du subjonctif se confond, en latin, avec le mode conditionnel : on dit également qnocl essem, si essem.

En français, le conditionnel est serais; l'imparfait du subjonctif n'existe pas; il est remplacé par l'imparfait de l'indicatif, que j'étais, si fêtais.

Dans l'ancienne langue française le conditionnel prenait la forme se r oie ou sereie.

On trouve pour la première personne du pluriel seriemes analogue à la désinence latine, émus (essemus), aussi bien qu'à emes (sumus) et ieremes (erimus) de l'ancien français. (Voy. plus haut.)

C'est la forme analogique et primitive.

Se nous essiemes parcheut.

>~ous seriemes tout décheut.

Fabl. et Contes, t. IV, p. 54.

Si nous étions aperçus, nous serions perdus.

La forme actuelle, serions, beaucoup plus éloignée de l'origine, était souvent remplacée dansl'ancienne langueparsme?2s, dans laquelle on entend encore l'ede la terminaison latineenius.

(a) [La première pers. sing. prés. subi, d'être est en prov. sia et non siam.]

Parfait simple.

De fuissent on a d'abord fait fuisse, puis fusse, comme fui et fus de fui.

La forme subjonctive s'employait dans plusieurs cas où nous l'avons remplacée par d'autres temps étrangers au mode subjonctif, ce qui est contre l'analogie.

Ainsi, au lieu du subjonctif si fuisse (si fuissent), nous disons : si j'avais été.

Conditionnel.

La racine du verbe être au conditionnel est ser, comme au futur, temps avec lequel le conditionnel a une analogie naturelle, car tous deux expriment une éventualité ; l'un comme certaine, l'autre comme probable. La différence qui les sépare est marquée par la différence des deux désinences serai et serais.

Le conditionnel est terminé en ia dans les conjugaisons espagnoles, portugaises, provençales, séria. Dans l'ancien français, cet ia s'est changé en eie, ou oie , comme Yia provençal du subjonctif présent.

Nous formons le prétérit composé du subjonctif comme celui de l'indicatif, avec le verbe avoir, auxiliaire du verbe ester, que j'eusse été.

Infinitif.

L'infinitif du verbe être (a. fr. estré) vient, comme je l'ai dit, de star e(pro\.estar) (a); mais ]e nepensepas qu'il faille en conclure, avec MM. Raynouard et Orelli *, qu'on ait employé généralement ester pour l'infinitif. Dans tous les exemples cités par

1 Raynouard, Gramm. comp., p. 210. Orelli, Altfr. Gramm., p. 9!-5.

(a) [Stare a donné ester; le français être, sous les autres langues romanes essere, esser, ser, vient du latin vulgaire essere dont on a plusieurs exemples ; voy. Du Cange, sub voce.}

ce dernier, ester remplace le verbe latin stare, dans son sens propre de se tenir debout, et n'exprime nullement le sens dérivé et abstrait d'être.

La plupart des autres langues néo-latines ont formé l'infinitif de Y esse latin, en lui donnant la terminaison ère ou er des autres infinitifs. Italien, essere; esp. et port, ser; roum. esser; provençal esser (et estar). Le valaque employait fire, infinitif perdu de fio; seul, cet idiome a conservé les temps de l'infinitif latin.

Participe.

Quant aux participes, l'ancienne forme estant, esté, s'est conservée identique dans la langue moderne, où Y s étymologique n'a été supprimé que bien récemment dans étant, été, et, selon moi, à tort, car Ys était une des deux lettres radicales du mot (stare) (a).

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