INDICATIF PRÉSENT
Singulier.
A la première personne du singulier, l'italien, l'espagnol, le portugais, conservent du latin la voyelle finale o; le valaque la change en u; le provençal la remplace par un i, ami, teni, senti, ou bien supprime cet i, am, tem, sent; enfin, l'ancien
français, comme le roumanche, ne conserve jamais la voyelle latine et ne la remplace point par une autre voyelle. ïaim (am-o), je chant (cant-o); Je dépouillement de la finale latine est complet.
Ou se i'aim ou c'est noiens.
Chans. du sire de Coucy, p. 54.
Ou si j'aime ou si ce n'est rien.
Ce n'est que postérieurement que la voyelle finale latine a été remplacée en français par un e dans les verbes de la première conjugaison, j'aime, et par un s dans ceux de la seconde, je prends, et de la troisième, je pars, je fleuris. Cette addition de Ye me semble inutile ; celle de Y s est contraire à l'étymologie; elle n'a pu être admise que par un motif d'euphonie et disparaît pour le besoin de la rime.
Devant Y s ou le z, qu'on ajoutait à la première personne de la première conjugaison, la consonne du radical disparaissait quelquefois. Ainsi, je troz, pour je trovzje mis, rogo (pour je ruivs). Cet s a pu être mis là primitivement parce qu'on était accoutumé à voir un s terminer les mots qui suivaient le pronom jo ou je. On a dit je prends, comme on disait jo meismes: et, chose bizarre ! Y s a disparu là où il avait u«n motif grammatical, dans jo meismes ; il est resté là où il n'en avait point, dans je prends (a).
Deuxième personne.
Tous les idiomes néo-latins conservent Ys caractéristique de la seconde personne latine, excepté le valaque et l'italien,
(a) [Il est difficile de rendre compte avec certitude de Ys qui s'est introduit contrairement à l'étymologie, à la première personne du prés, de l'ind.; mais l'analogie de meismes n'est qu'apparente ; le temps où Ys a été ainsi employé comme terminaison dans les verbes est précisément celui ou la même lettre cessait d'être la caractéristique du sujet dans les noms et adjectifs. Il est à supposer qu'on s'est accoutumé à écrire je tru'is (car je trozetjetrouz paraissent être des barbarismes), je mis \t je prends , etc., par analogie avec je fas ou je fais (facio) et autres verbes ou Ys existe d'origine. 1
qui ont la terminaison en i, ami. L'orthographe française a conservé jusqu'à nos jours Y s final de cette seconde personne du singulier : tu aimes, tu lis , tu sens; et ici l'orthographe a eu bien raison, car cet s est étymologique.
Troisième personne.
Le t caractéristique de la troisième personne (ama-t, legi-t) ne se trouve aujourd'hui dans aucun des idiomes néo-latins, excepté en français, dans la seconde et la troisième conjugaison, il lit, il sent. Au moyen âge ce t était aussi à la première, précédé d'un e.
Li reis Marsilie la tient, ki Dieu n'en aimet, Mahumet sert e Apollin recleimet.
Ch. de Roi, p. 1.
Le roi Ifarsile la tient, qui n'aime pas Dieu, Il sert Mahomet et invoque Apollon.
Son cheval brochet, laiset carre à esfortz.
Trenchct le piz, si li bris et les os, Tute Teschine li deseveret del dos; Od son espiet l'anme li getet fors.
Ch de Roi. p. 47.
Il pique son cheval et le laisse courir de toute sa vitesse... Il lui fend la poitrine, et lui brise les os, lui sépare du dos toute réchine; avec son épieu lui jette l'âme hors du corps.
Dans tous ces verbes, Ye représente Va de la terminaison at, dans la première conjugaison latine , comme Ye de la seconde personne représente Y a d'amas.
Va, qui vient de vadit, a perdu ce t dans le français moderne ; il existait dans l'ancien français :
Et vai£ et vient à vostre cumandement.
Les Rois, p. 87.
Et va et vient à votre commandement.
Ce t faisait quelquefois disparaître la consonne radicale; pour il cueille, on disait cuelt, citent et queut.
La verge qui puis le bat queu£.
Méon, Nonv. Rec. de Fabl. et Contes, t. II, p. 251.
Il cueille la verge qui le bat ensuite.
Pluriel.
Première personne.
Ici le français du moyen âge a encore l'avantage sur plusieurs idiomes de même famille. Mieux que la plupart d'entre eux, il reproduisait la désinence latine (amus, émus, imus) par la désinence ornes, nous chantomes, nous vandomes (a). Cette ancienne désinence, presque laiine, s'est conservée dans nous sommes.
-Le plus souvent Ye disparaissait, et l'on écrivait nous aimoms ou aimums l.
Tun language très-bien entendions.
Les Rois, p. 409.
Nous entendons très-bien ton langage.
L's final de la terminaison latine se retrouve aujourd'hui dans nous aimon-s, nous vendons. Hors du français, elle ne s'est conservée que dans l'espagnol et le portugais, cantàmos, endémos.
Deuxième personne.
11 eu est de même pour la seconde personne du pluriel, sauf qu'ici le roumanche conserve Ys final du latin, et que le provençal le remplace par un z, amatz.
1 Quelquefois cet s était supprimé, et on écrivait : nous manjum, — H'm ne se conserve pas avant s, il est toujours remplacé, même en ancien français par un n; on écrivait manjum (dans les temps les plus anciens) et manjuns ou manjons.]
{a) [Surtout en picard.]
L'ancien français avait déjà supprimé le t et n'avait laissé que le z ; il était semblable au français moderne, aimez, lisez. Dans le courant du moyen âge on remplaça souvent le z par un s.
Savés comment que il advint?
Robert, Fables inéch, t. I. p. 152.
Savez-vous ce qui arriva?
Cette orthographe, vicieuse en ce qu'elle ne distinguait pas le singulier du pluriel, était l'orthographe usuelle du siècle de Louis XIV, comme on peut s'en convaincre en parcourant des correspondances de ce temps.
Troisième personne .
En valaque, Yn a disparu, lauda pour lauda-nt. En portugais, cet n n'est indiqué que par le son nasal obscur, ad (a). En espagnol, en provençal et en roumanche, Yn final produit la désinence an, on, en. L'italien, fidèle à sa molle habitude de terminer les mots par des voyelles, en a mis une ici après Yn à la place du t, aman-o. Le fiançais seul a conservé intégralement Yn et le t de la terminaison latine, ils aiment.
Elit se prononçait vraisemblablement autrefois. On trouve s'écrient rimant disconvient (b). Or, au moyen âge, on rime parfois grossièrement pour l'oreille, mais on ne rime jamais pour les yeux.
(a) [Qui équivaut exactement au français an.]
[b) [Cela est douteux. On trouve quelquefois fussent accentué sur la dernière fussient, fussant, Burguy, I, 266); seguient en rime avec enfant, grant, etc., se rencontre dans l'épître farcie de saint Etienne [Jahrbuch f roman. Literatur, IV, 314 , mais ces cas sont tout à fait exceptionnels.]