II. — Passage du latin au français
Dans un très-grand nombre de cas, la provenance latine des mots français n'est pas douteuse ; mais quelquefois elle présente des circonstances singulières qu'il faut signaler. Certains mots latins ont perdu, en passant au français, presque tous leurs éléments constitutifs. Yeux d'oculi, oie d'auca, oiïie Maudire; et cependant on ne peut douter qiïoculas n'ait fait œil, quauca n'ait fait oie, qu'ouïr ne vienne û'audirè.
II y a même un mot latin dont la terminaison seule a subsisté dans le mot français auquel il a donné naissance. C'est avunculus ou avoncnlus1, diminutif d'avus. Tout ce qui formait le corps du mot a péri, c'est la désinence du diminutif latin (onculus) qui seule a formé le mot oncle, dans lequel il ne reste rien d'avus, c'est-à-dire rien de ce qui, dans avunculus, pouvait correspondre au sens qu'exprime son dérivé.
Dans beaucoup de cas nous avofis emprunté un mot latin à l'état de diminutif, au lieu de l'emprunter dans sa forme ordinaire.
Racine vient de radicina2, pour raclix.
Oisel (d'où oiseau) avicellus, avis.
Femelle, feminella femina.
Oreille, auricula auris.
Viel-eux, vetulus, vêtus.
Ongle, unguiculus [a) , unguis.
Quelquefois ce n'est pas du substantif latin, mais de l'adjectif dont ce substantif est le radical, que le substantif français a été formé. Ainsi :
Hiver
de
hibernum,
Enfer
infernum,
Jour
diurnum*
Très-souvent les mots français sontprisdans une acception plus ou moins différente du sens qu'avait en latin le mot dont ils proviennent. Il n'est pas étonnant qu'il en soit ainsi, puisque, au sein même de la langue latine, les mots, comme nous l'apprend Àulu-Gelle, s'écartaient de leur acception primitive. Animadvertere est, pleraque verba Latinorum ex ea
1 On lit dans Plaute, av-onculus. Aulularia.
2 L'ancien français avait raïs. [Parth., v. 307.) Dans un palois du nord de l'Italie, qui offre avec le français de curieuses ressemblances, on trouve raisch. Raïs et raisch sont à racine ce que raclix est à radicina. (Hormayr, Gesch. des Tyrol, p. 78.)
3 Un étymologique se montre dans l'ancienne orthographe, hivern, xnfern, jorn; il reparaît dans les dérivés hiverner, infernal, journalier.
(a) [Ongle vient d'ungula, neutre plur. pris pour un féminin sing\]
sifjniftcatione in qua nota sunt discessisse, vel in aliam longe vel proximam.
Pour former le français on a pris Mus dans le sens d'omnis ; plus, dans le sens de magis; habitus, dans le sens de vestis.
Des noms qui désignent des personnes ont souvent pour origine un nom qui désigne une chose. Témoin (a. fr. tesmoing) ne vient pas de testis, mais de testimonium. Le nom de la magistrature (magistratus) est devenu le nom du magistrat; comme, au moyen âge, le chef d'une république s'appelait en italien podestà (potestas), et comme nous appelons Y autorité, le gouvernement, ceux qui ont l'autorité, le gouvernement.
Dans certains mots, bien qu'ils aient été singulièrement détournés de leur sens primitif, on voit, à n'en pouvoir douter, par quelle confusion s'est opéré le changement du sens. Hostis veut dire en latin ennemi , et en vieux français ost veut dire armée. La confusion de ces deux idées a été introduite par l'emploi de phrases telles que celles-ci : copias in hostem ducere , qu'on a entendue comme s'il y avait copias in agmen conducere. Dans ce cas et dans plusieurs autres, la signification du mot français est née d'un contre-sens (a).
Certains mots latins ont été restreints de leur sens général à un sens particulier. Ainsi necare, tuer, s'est pris dans le sens particulier de noyer.
D'autres, par une confusion inverse, ont passé d'un sens restreint à une acception générale. Bataere voulait dire proprement s escrimer * ; on en a fait battre. De parabola, espèce particulière de discours, on a fait parole.
1 On le trouve déjà dans le sens général de battre chez Plaute. Voy. l'article Battre dans le Dictionnaire étymologique de Ménage.
[a) [Appliquée à un mot d'un usage aussi fréquent et qui a le même sens dans plusieurs des langues romanes, l'hypothèse d'un contre- sens est peu vraisemblable. On peut supposer que le changement de signification du mot hostis s'était opéré dans la langue vulgaire des Romains avantl'époque où les invasions barbares isolèrent les diverses parties de l'empire.]
Ce n'est pas seulement dans le latin usuel qu'il faut chercher l'origine des mots français; ils dérivent souvent de termes ou de formes insolites. Ainsi de frenderc pour frangere (Festus) nous avons fait le vieux mot freindre que nous n'avons gardé que dans enfreindre. Grandir (actif) de grandire (Varron), heir ou hoir de hœrem pour hœredem (Nonnius) ; neni de nenu pour non (Lucret.) 1 (a).
Divers mots français ont été former d'après des mots latins que le langage familier, dès les meilleurs temps, préférait aux mots que la littérature latine a consacrés.
Buccea, bouchée, se trouve dans une lettre d'Auguste à Tibère que Suétone a conservée2 (fc). Nous avons vu qu'Auguste aimait aussi certaines formes de langage simples et contractées selon le génie populaire. Son goût pour cette manière de s'exprimer, éloignée de tout apprêt, faisait sans doute partie de la simplicité de mœurs et de manières qu'il affecta toujours.
Plante emploie le mot minatias* plus semblable au français menaces que le mot littéraire minas.
Entre un mot latin du langage familier et un mot qui ne l'est pas, il y a à parier que c'est le mot familier qui se sera conservé dans le français. Rien de plus naturel, car c'est par le langage parlé et non par le langage écrit que s'est opéré le passage de l'idiome ancien à l'idiome moderne.
Ainsi l'on rencontre dans les comiques latins des expressions prises dans un sens inusité et probablement conforme à l'usage familier, qui se retrouvent dans le français, au moins dans le français du moyen âge. Ruo est actif dans Térence4, il l'était aussi dans l'ancien français. Trop, au moyen
! Yoy. Eilhardi Lubini Antiguarius, p. 86, 91, 95, 124
2 D. Ocl. Augusti vit a, 76.
5 Miles gïoriosus, IV. 11, 2.
4 Heaulontimoroumenos , 11, 2, 128.
(a) [Neni vient de non illud comme oïl de hoc illnch]
[b] [Dans buccea l'accent n'est pas sur la pénultième, mais sur la première syllabe; bouchée suppose buccata.)
âge, voulait dire beaucoup, il en est de même de nimis dan& Plaute :
Legiones nimis pulchris armis prœditse.
Amphitryon, I, i, 165.
M. Villemain a spirituellement commenté l'emploi de minare pour mener dans cette phrase d'Apulée : Ubi minas asinum illum * ? Où mènes-tu cet âne ?
Les modifications que subissaient les mots latins dans l'emploi familier leur donnaient souvent les formes qu'ils devaient conserver dans les langues néo-latines. Volt est exactement l'ancien français volt, comme il retentit dans le cri des croisades : Diexelvolt! Mi (pour mz/iz) est exactement aussi le mi de l'ancienne langue. Voster ressemble plus à vostre que vester. Volt, mi et voster sont des formes usitées fréquemment chez Plaute.
D'autre part, la langue ecclésiastique fournit à la langue vulgaire plusieurs mots auxquels celle-ci a donné un sens un peu différent et plus général. De blasphemare elle a fait blasmer; de parabola, parole; de gehenna, gêner2.
La basse latinité offre un grand nombre d'expressions qui, de préférence au langage des bons siècles, ont fourni le type de divers mots français ; c'est que le français n'est pas né pendant le siècle de la belle latinité, mais à la fin des âges de la mauvaise. Ainsi on a fait oze, d'auca, et non d'anser; chesne (caisne), de casnus, et non de quercus*', fontaine, defontana,
1 Tableau de la littérature au moyen âge, t. I, p. 62.
2 Ce mot voulait dire primitivement tourmenter, mettre à la torture, d'abord au propre, puis au figuré. Il a encore ce sens énergique dans un vers d'Andromaque qu'on a trouvé faible parce qu'on ne songeait pas à l'ancienne valeur du mot gêner.
Eh! le puis-je, madame? ah! que yous me gênez!
Aujourd'hui le sens du mot gêner s'est affaibli jusqu'à n'exprimer plus que ce que l'ancienne langue rendait par empêcher.
5 Casnetum, chênaie, dans un monument de l'an 508. Diez, Gramm. der rom. Spr., t. I, p. 28.
et non de fous; pièce, de petium, et non de fragmentum; troupeau, de tropellus, et non de grex1.
Il faut remarquer que les mots empruntés par le français à la basse latinité se rattachaient parfois, dans celle-ci, à la bonne. Berbex, d'où berbis, ancien français et populaire, et brebis, est un mot vulgaire qui ne se trouve que dans Pétrone2 ; mais vervex, mouton, est bon latin.
Plus on avance dans les bas temps, et plus se manifeste l'analogie du latin vulgaire avec la langue française. J'ai cité ailleurs5 les curieuses gloses annexées au poërne du siège de Paris par les Normands, écrit par Abbon. Ces gloses ont pour but de faire comprendre certains mots du texte, au moyen d'équivalents plus connus , et ces équivalents, évidemment empruntés au latin le plus populaire, sont en général analogues aux mots français. C'est ce latin populaire qui est devenu le français.
texte donne modus,
la
glose,
mensura, mesure.'
Atris,
ni g ris, noirs.
Popnlantur.
dévastant, ils dévastent
Ter es,
rolundus, rond.
Formido,
pavor, peur.
11 faut distinguer soigneusement la dérivation immédiate et spontanée par laquelle un mot latin a passé dans le français primitif, et les emprunts savants et tardifs faits plus tard à la langue latine. Les mots qui sont entrés dans notre langue dès l'origine et par l'usage modifient en général le radical latin selon les instincts de la langue française primitive. Les mots qui ont été fabriqués plus tard sont, en général, calqués sur la forme latine.
Ligamen a fait primitivement lien, et, plus tard, ligament (a) .
1 Voy. un assez grand nombre de ces mots de basse latinité dans Diez. Grammatik der rom. Sprachen, t. I. p. 7 à 20. 24 à 50.
2 Fragm. Tragar., ch. lvii.
5 Hisl. littêr . de la France avant le douzième siècle, t. III, p. 536, 557.
(a) [C'est ligamenlum qui a fait ligament (forme savante). — Des exemples mieux choisis de mots latins passés en français sous diverses formes sont rapportés ci-après, p. 204.]
Cela n'est point contraire à la loi par laquelle une langue près de son berceau est plus semblable à la langue d'où elle provient ; il est clair que les lois naturelles du langage s'appliquent seulement là où le langage se forme spontanément par la transformation involontaire et inaperçue d un type antérieur, non par l'imitation systématique et réfléchie de ce type. Ces lois régissent la formation spontanée des langues et non les compléments artificiels qu'elles reçoivent.
J'ai déjà eu occasion de remarquer que les formes contractées du latin ressemblaient particulièrement aux formes du français. J'ai cité circlus , spectaclum , periclum; on pourrait citer d'autres exemples, comme domnus, seigyieur, a. fr. dom ou don; postus (dans repostus), a. fr. post, it. posto (placé).
Quelquefois la contraction a été, en latin, plus loin que dans les langues dérivées. Ainsi ardus, pour aridus1, en français aride, en italien arido, etc.
Les plus fortes contractions ne doivent pas étonner dans le passage du latin au français, quand on a vu celles que subissent certains noms propres où ce passage est incontestable,
Ludovîcus qui a fait Lois; Audoenus, Ouen ;
Autharius, Ois 2.
on n'hésitera pas à reconnaître
Judicium dans juise; Mansit [b] maint;
Lœtitia, liesse; etc.
Pectus, pis.
1 Diez, Gramm. der rom. Sp., t. I, p. 155.
2 Autharius que quelques anciens titres appellent saint Oys. Hist. d l'église de Meaux, t. II, p. 54. — [La désinence arius donnant en français 1er, Autharius devrait donc donner oier.j
[b) [Lisez : manet.]
III. — Transformation du vieux français dans le français moderne.
Après avoir étudié comment les mots ont passé du latin au vieux français, il reste à observer comment ils ont passé du vieux français au français moderne.
Souvent la forme employée au moyen âge sert à rejoindre le latin au français moderne ; il est donc essentiel de connaître par quelles vicissitudes un mot français a passé pour s'assurer de sa véritable origine.
Pour établir que âme vient Ranima, épée de spatha, jeune de juvenis , choir de cadere, s asseoir de sedere, il n'est pas indifférent de trouver dans les Rois les formes aneme , spee, juefne, cader , seder; et si on ne pouvait d'aucune manière douter ici de l'étymologie, il est d'autres cas où la forme ancienne d'un mot français importe réellement pour établir sa provenance.
Si H. Estienne se fût souvenu qu'avant de dire parler on a dit paroler , il ne serait point allé chercher l'origine du mot pailler dans le grec napoîkôàeïv.
On peut hésiter sur l'étymologie du mot coucher, mais non sur celle de culcher. Se culcher conduit nécessairement à se collocare, qui avait, dans la basse latinité, le sens de se placer dans son lit, comme nous disons encore aujourd'hui se mettre au lit. Comment s'assurer que craindre vient de tremere, si l'on ne tient compte du vieux français criembre et cremi?
Pourrait-on être sûr que faible vient de flebilis, si l'on ne trouvait flèbe pour feble? (Yst. de UNorm., p. 45.) Que veut dire lutrin ? On le comprend quand on voit dans Villehardouin, letrin.
Si bon dus (duc) de Venise monta ou letrin *.
Villeh. p. 9.
1 Letrin était le cas régime de letris, lettris ou leclris, mot qui s'explique
Quelquefois, dans l'ancien français, deux formes différentes du même mot concourent à faire voir comment ce mot a passé du latin au français moderne. Ainsi pour ensevelir , qui vient de sepelire, on trouve tantôt ensepvelir, tantôt sevelir1. Dans le premier cas, lep du mot original est conservé ; dans le second, lep a disparu, mais la préposition en n'a pas encore été ajoutée.
Il faut reconnaître cependant que , parfois , l'ancienne langue française était plus loin du latin que le français moderne2 ; ainsi on trouve :
Aorer pour adorer (adorare).
JEsmer (a) estimer [œstimare).
Ydles idoles [les Rois, p. 533).
Treûd tribut (Ibid., p. 334).
Dans ces cas exceptionnels (b), on doit, pour la recherche étymologique d'un mot, tenir plus de compte de sa forme actuelle que de sa forme antique.
Souvent, pour se rendre compte du sens original d'un mot, il faut le décomposer en plusieurs autres. La langue du moyen âge présente cette décomposition toute faite, ou plutôt elle présente les éléments de l'expression, employée dans un état d'isolement antérieur à la composition du mot actuel. Ainsi on
par légère, lectum, leclor[c). Le letrin, dont parle Yillehardouin, était Vambone où l'on lisait l'évangile du jour. Cette dénomination a été transportée au lutrin qui sert à chanter le missel.
1 Villehard., p. 71.
2 Quelquefois l'ancienne forme contractée, et la forme plus moderne et plus développée subsistent toutes deux dans la langue, et ont pris avec le temps une acception ou au moins une nuance d'acception différente.
Ainsi parage ne se dit qu'en bonne part : Une dame de haut parage; il n'en est pas de même de parentage.
Un cousin abusant d'un fâcheux parentage.
[a) [Il faut lire aesmerr à'adœstimare ou esmer à! œstimare ; la diphthongue œ est inconnue à l'ancien français.]
{b) [Ces cas ne sont point exceptionnels : les mots aorer 7 esmer, etc., appartiennent à la formation primitive et spontanée de la langue, les autres sont de formation récente. Yoy. p. 201.]
[c] [La forme latine qui répond exactement à letrin est lectrinum.}
voit clairement quelle est l'origine de aujourd'hui , dorénavant, désormais, quand on trouve au jour dliui, d'ore en avant, dès ore mais. (Voy. Dériv. des part.) Il en est de même du mot débonnaire, que Barbazan fait dériver de bonus. Débonnaire se trouve, au moyen âge, écrit ainsi v. De bon aire1.
Chevaler de bon aire.
Cit. de Roi, p. 87.
Mais si Ton pouvait douter de cette étymologie, elle serait confirmée par les mots députe aire et de pute art, écrits quelquefois comme débonnaire, en un seul mot, deputaire2, deputart.
Le diminutif d'un mot perdu depuis le moyen âge s'explique par le sens de ce mot lui-même ; ainsi grelots par graisles ou gresles, cloches.
Très-souvent le diminutif a survécu dans l'usage au simple, et la entièrement remplacé. Exemples :
Ruis, missel,
ruisseau.
Ram a , ramel,
rameau.
Ham, hamel5,
hameau.
Berc, bercel,
berceau.
Aloue,
alouette.
Mauvis,
mauviette.
Masure était formé de mas, habitation, qui ne subsiste plus que dans quelques noms propres, et surtout dans le nom si répandu de Dumas.
Les mots perdus peuvent jeter du jour sur les mots conservés. Pièce a aujourd'hui beaucoup de sens différents ; mais
1 Aire avait un sens beaucoup plus large que air dans la langue moderne; il ne se prenait pas seulement pour les manières, mais pour toute la nature d'une personne.
2 M. Paulin Paris a indiqué cette étymologie de débonnaire. Romancero fr., p. 2*2.
- 5 Affecté d'une double forme diminutive dans l'anglais, hamelet.
a [A latin accentué et suivi de m ou n devient en français ai; ramus a donné rain et non ram; cf. daim, main, nain, etc.]
comment douter que le sens primitif soit morceau (petium, b. lat.), quand on trouve le vieux verbe peceier (Ch. de Roi., p. 5), briser, mettre en pièces, et la locution pzef a (pour piece-a)i il y a un morceau de temps, un bout de temps [un pezzo ha).
Souvent nous avons gardé le composé et perdu le simple. Ainsi on dit déguerpir, et l'on ne dit plus guerpir.
11 guerpi l'os t.
Villeh., p. 25.
Il abandonna l'armée,
Maussade vient de mal sade; sade, qui voulait dire doux, a péri.
On disait s'orgueillir*, sevelir, freindre : on ne dit plus que s enorgueillir , ensevelir, enfreindre.
Désarroi ne s'explique bien que par arroi , d'où courroie (arredum et corredum, basse lat. (a) ) ; hideux avait pour substantif hide2, qui signifie effroi.
D'autres fois nous avons gardé le simple et perdu des composés très-regrettables : enamer, desamer, malamer, enlre-ouïr.
On peut regretter aussi certains mots dont ni le simple ni le composé n'existent aujourd'hui, comme énamourer, raserener, asoleiller, apoltronir, asauvagir.
Quelquefois le substantif a survécu au verbe, comme issue à issir ; ou le substantif à l'adjectif, comme détresse à destrait (Ch. de jRo/.,p. 106) ; ou l'adjectif au substantif, comme nonchalant à nonchaloir.
Quiqunques s'orguelist.
Vie de saint Thomas de Cant., p. 82.
Voy Rom. du Renaît, v. 592.
Renars a grant peor et hide.
[a] [Corredum, ou conredum, a donné conroi ou corroi; courroie vient de corrigia.]
Il y a des substantifs qui dérivent d'un adjectif, comme plaine.
En un endroit qui plaine [a] iert.
Fabl. inécL, t. I, p. 527.
En un endroit uni.
Le quantième était, dans l'origine, suivi de ces mots jour du mois ; il était alors un adjectif numéral qui se mettait indifféremment devant tous les substantifs1. Maintenant, le quantième ne se dit que du mois, et est devenu substantif.
Il est, nous l'avons vu, un assez grand nombre de substantifs qui ne sont cjue des infinitifs pris substantivement. Telle est l'origine d'une foule de mots abstraits, comme le pouvoir, le devoir, le repentir, le souvenir, le plaisir, le loisir, et de quelques-uns qui ne le sont point, comme le baiser, le toucher.
Affaire s'écrivait avec un seul f, en séparant a de faire, un à faire. Ce mot a donc été formé d'une particule et d'un verbe. Embonpoint, qui s'écrivait et s'employait d'abord ainsi : être en bon point, a été formé d'une particule, d'un adjectif et d'un substantif.
Certains mots sont mieux composés dans l'ancienne langue que dans la moderne. On conviendra quenhorter valait mieux qu'exhorter, qui semble être la traduction du latin dehortari, détourner par des conseils (b). C'est à peu près comme si s expatrier voulait dire rentrer dans sa patrie, et si exporter voulait dire importer.
Il est aussi des adjectifs qui ont péri, et qui n'existent plus qu'à l'état de substantifs ou d'adverbes. Tel est l'adjectif mal, maie, pour mauvais, qu'on ne trouve plus qu'en composition, malheur, malgré, malepeste, et sous la forme mau pour mal,
1 En la cour d'un roi de France, je ne dirai pas le quantiesme. Contes de la reine de Navarre, éd. de Gruget. t. II, p. 209.
(a) [La mesure aussi bien que la grammaire exigent qu'on lise plaine.]
(b) [Si le mot exhorter est mal formé, la faute en est aux Latins, car exhortari a juste le même sens qiïexhorter.]
dans maugréer, et dans les noms propres, Maupertuis, Mauvoisin, Maubuisson, la rue Mauconseil. Au moyen âge, on disait maie mort, maie femme, une mauvaise mort, une méchante femme.
Certains substantifs latins sont originairement des participes passés; peccatum, fatum, de peccare, fari. Il en est de même de certains substantifs français qui, au moyen âge, étaient des participes; un taillis, c'est un (bois) taillé (a); taillie se mettait en effet pour taillée, comme accouchie pour accouchée, desclarie pour déclarée, dreschie pour dressée1.
A leur point de départ les divers idiomes néo-latins étaient plus près les uns des autres qu'ils ne le sont aujourd'hui. Les rayons d'une roue se touchent au centre, et divergent toujours plus à mesure qu'ils s'en éloignent davantage. Le sens primitif de plusieurs mots français peut donc être expliqué par le sens des mêmes mots dans les autres langues néo-latines. Ainsi, dans l'ancien français", talent signifiait désir , volonté, comme talento, en italien; calt, il importe, comme cale 2.
L'étude comparative des dialectes romans, même les moins célèbres, peut éclairer les étymologies françaises. Consobrinus a fait par contraction cosin, cousin; IV qui a disparu dans le français se trouve dans le roman suisse, cusrin (Diez, t. I, p. 29). La racine du mot populaire moutard se retrouve dans un patois italien qui offre beaucoup d'analogie avec le français5. L'anglais a reçu, comme on sait, des Normands un grand nombre de mots français ; quelques-uns ont péri dans le fran-
1 Voy. les Quatre fils Aymon, p. ix.
2 De ço qui calt. Chanson de Roi., p. 72=
5 Hormayr, Geschichte cler Tyrol, p. 153. El mut, l'enfant.
(a) [Il n'y a pas à rapprocher les participes féminins en ie et le suffixe is au moyen duquel est formé taillis. Les premiers sont la contraction de la terminaison iée : taillie est pour taillée, accouchie pour accouchiée, mais le masculin était au cas sujet sing. tailliés, accouchiés, et non taillis, accouchis. Quant à taillis, c'est un adjectif formé du thème taill et du sufiixe is .latin icius, voy. Diez, Gramm,, II, 294) ; on a dit d'abord an bois taillis, puis un taillis.]
çais moderne ; exemple : pelfrer1, voler ; anglais, topilfer. D'autres ont changé d'acception; exemple : attirer pour arranger, to attire (anglais) ; fat tirai mon affere2. L'anglais peut donc nous rendre ce double service, ou de nous montrer le sens d'un ancien mot de notre langue, aujourd'hui perdu, ou de nous rendre compte de l'acception primitive, et maintenant abolie, d'un mot conservé. Souvent ces mots d'origine française nous sont revenus d'Angleterre, plus ou moins détournés de leur signification primordiale, plus ou moins altérés par une orthographe qui peint une prononciation étrangère. Nous n'en devons pas moins reconnaître dans disapointtnent, désappointement; dans fashion, façon; dans budget, bougette ; dans hustings, hustins \
Il est important aussi de consulter l'orthographe, et l'orthographe la plus ancienne, pour remonter plus sûrement à l'origine d'un mot. Comment se rendre compte de cette locution : les êtres d'une maison, si on ne la rapproche du vieux français aitres, atria ?
Enfuerrunt en aistres de musters.
Ch. deRol.,v.fà.
Ils nous enseveliront dans un monastère (ou une église) in atriis monasterii.
Connaître les êtres d'une maison , c'est en connaître les chambres, atria.
On a voulu de nos jours, comme on l'avait déjà tenté au seizième siècle4, rendre l'orthographe exactement semblable à la prononciation; si ce système eût triomphé, je n'écrirais pas le
1 Les Rois, p. 554.
2 Joinville, p. 176.
5 L'sde hustins, qui voulait dire brait, tumulte, est Y s final du nominatif singulier; elle a été l'occasion de mettre hustings an pluriel [a] .
4 Pelletier et Meygret.
Étymologie contestable; il est, au contraire, probable que l'anglais husting.. existe d'origine en anglais ;'angl. sax. hûsting, liousetliing' et qu'il a donné naissance à notre hustin, hutin. Voy. Ed. Mueller, Etym, Wœrt. d. mgl. Spr. au mot hustings.]
présent chapitre, dans lequel je cherche la trace de la langue ancienne dans l'orthographe moderne. Selon moi, un système d'orthographe comme celui de Pelletier, de Meygret, ou de M. Marie, est un système barbare. Effacer les signes étymologiques d'une langue, c'est effacer ses titres généalogiques et gratter son écusson. L'orthographe, pour n'être point arbitraire, doit indiquer l'origine des mots; hors delà, il n'y a point d'orthographe rationnelle.
C'est ce que fait presque toujours l'orthographe du moyen âge. Elle écrit souspir, espée , advenir (pour le substantif comme pour le verbe), respondre, volt, dolcement, escrire, blasme, là où nous écrivons soupir, épée^ avenir, répondre, veut, doucement, écrire, blâme, etc.
L'orthographe du dix-septième siècle était encore très-rapprochée de l'orthographe étymologique du moyen âge.
Du temps de Louis XIV, on écrivait remplit, vostre, costé, estât, prétieuse^, etc.
Aujourd'hui, l'orthographe moderne s'éloigne de celle du moyen âge, souvent au point d'effacer tout vestige de l'étymologie. Non-seulement elle a supprimé les lettres qui attestaient l'origine des mots, comme on a pu le voir dans ce qui précède, mais elle a mis certaines lettres à la place de certaines autres, et ceci est sans excuse.
Elle a mis un q h catholique et à panégyrique , qui viennent de catholicus et de panegyricus, comme à antique, qui vient d'antiquus.
Elle a écrit désiller et sangle, bien que le radical du premier soit cilium, et le radical du second, cingulum2. En revanche, elle écrit par un c, cingler, qui, dans l'original germanique, a un s (ail. segeln).
* J'emprunte ces exemples à des lettres originales, adressées par Louis XIV et divers princes et personnages illustres à madame de Maintenon, et faisant partie de la précieuse collection conservée par la famille de Noailles dans le château de Mouchy.
2 Ménage écrivait encore cengle.
Nous écrivons, de par le roi, ce qui n'a pas de sens; au moyen âge on écrivait, de part le roi ; de la part du roi, de parte régis. De part est mis pour de parte dans celte phrase :
De lignage real de part mère.
Les Rois, p. 1.
De lignage royal du côté de sa mère.
Le génitif ne s'exprimait pas ici par la particule de ; on a vu que l'usage le voulait ainsi.
Nous plaçons, contre toute raison, un h avant huit (d'octo), et huile (d'oleum) ; les Allemands, qui aiment beaucoup les aspirations, en sont ici plus sobres que nous, puisqu'ils disent acht et œl. L'ancienne langue française écrivait en général uit ou uict et uile ; cependant elle n'a pas toujours échappé à l'emploi anormal de l'aspiration, et l'on trouve dans les anciens auteurs, habandon, habondance, etc. Cette irrégularité orthographique remonte au latin des siècles barbares, et fut un résultat des influences germaniques (a). Nous l'avons souvent rectifiée, nous aurions dû la rectifier toujours.
En général, comme je l'ai dit, et comme on doit s'y attendre, l'orthographe du moyen âge est plue rationnelle et plus étymologique que la nôtre. Cependant, par ignorance, elle s'est quelquefois écartée de l'étymologie dans des cas où la langue moderne l'a heureusement redressée. On trouve au moyen âge, et encore au seizième siècle, tans pour temps, conter pour compter (b) .
[a] [Ce n'est pas probable. Yoy. Bibl. de VÉc. des chm, 5e série, t. IV, p. 559. où l'on a cherché à montrer que l'aspiration s'introduit spontanément au-devant des monosyllabes. — Dans habandon, habondance, le h est un caprice d'orthographe.]
(b) [Il y a peu d'avantage à rétablir des lettres étymologiques lorsqu'elles ont cessées d'être prononcées. Il est incontestable qu'on prononce fans et conter; la notation temps et compter a l'inconvénient de donner à ces mots l'apparence d'une formation moderne. En ce qu concerne compter l'inconvénient est double, car les réformateurs on négligé de modifier aussi la forme de conter au sens de narrare, en sorte que la communauté d'origine de conter et compter, venant l'un et l'autre
Le seizième siècle avait introduit certaines superfétations orthographiques qu'on a bienfait de bannir. On a raison d'écrire avec comme on Ta écrit dans le principe, et non avecque , orthographe monstrueuse qui, tombée en désuétude dans la prose, se maintint quelque temps dans la poésie, probablement par la facilité qu'elle offrait d'allonger le vers d'une syllabe (a).
Au temps de Pasquier1, on écrivait ihraistre, sans aucun motif étymologique, probablement par une imitation vicieuse de paistre {pascere), de estre {slave). On est revenu à l'orthographe rationnelle de traître {traditor).
Au reste, le th et Yy jouissaient au seizième siècle d'une grande faveur. L'emploi de Yy dans l'orthographe française, où il est déplacé toutes les fois qu'il ne tient pas la place de Tu grec, était surtout exorbitant dans ce siècle. Mais il remonte plus haut : YYstoive de UNovmant, ainsi est écrit le titre d'un manuscrit du treizième siècle. Dans ce manuscrit, Ton trouve phylosofo2, dyacono'0, Ytaliek. On a banni cet y anti-étymologique de beaucoup de mots où on le plaçait encore à la fin du dix-huitième siècle. Le novateur Voltaire écrivait après son nom : « Gentilhomme ordinaire de la chambre du voy. » Nous écrivons voi, loi, voie, etc.; mais l'inconséquence de l'usage nous force a écrire encore royal, loyal, envoyer.
Avant de chercher l'étymologie d'un mot, il faut s'assurer que les lettres qui servent à l'écrire lui appartiennent véritablement, et ne sont pas des lettres adventices qui ne tiennent point au radical. Ainsi on trouve le vieux mot bvand, glaive,
de compulare et n'étant que deux nuances d'un mot qui remonte à l'origine de la langue, est maintenant obscurcie par la différence de l'orthographe.]
1 Pasquier, les Recherches de la France, p. 922.
2 Prolégomènes, p. v.
5 Ibid., p. vin.
4 Yst. de li Norm., p. 17.
[à] [L'orthographe avecque n'a rien d'anormal, comp. en anc. fr. donc et doncgues, ces formes paragogiques sont très-anciennes; voy. dans le J)ict. de M. Littré l'historique du mot avec]
qui vient de l'allemand brandy et reparaît dans brandir, écrit ainsi branc. C'est que le d s'étant détaché, la nasale a appelé, selon sa coutume, une gutturale, comme on le voit dans soudaine pour Soudan (Joinville, p. 207Ï, dans chamberlanc (ib.y p. 210), dans ainsinc pour ainsi, dans ung au lieu d'un, etc.