‹ Histoire de la formation de la langue française pour servir de complément à l'Histoire littéraire de la FranceChapitre 28 sur 71 · I. — Observations préliminaires · texte numérisé non relu

I. — Observations préliminaires

Dans ce qui précède, j'ai suivi avec le plus grand soin la formation de la grammaire française, j'ai cherché à montrer comment toutes les parties du discours étaient nées du latin ; ceux qui auront eu la patience de me lire, auront, je crois, assisté à la composition grammaticale de notre langue, lime reste à indiquer comment s'est formé notre vocabulaire; à quelles sources il a puisé; quels idiomes lui ont fourni les éléments divers qui le constituent; quelles lois ont présidé à la transformation du latin en français; quels accidents principaux cette transformation présente. Cette seconde partie de mon travail achèvera, j'espère, de donner le spectacle de la naissance et de l'organisation intime de la langue française.

J'ai exposé l'origine et l'histoire des formes grammaticales; il me reste à rechercher l'origine et l'histoire des mots. Cette étude est fort décriée, et a mérité de l'être, car trop souvent elle a été faite au hasard. Chercher l'origine d'un mot, sans connaître les variations de sens et de formes qu'il a pu subir, sans tenir compte de son état antérieur, sans poser d'abord les lois générales qui régissent les vicissitudes du langage, et les lois particulières auxquelles obéit

la langue dont on s'occupe, ne point s'informer comment tel ou tel idiome aurait pu fournir des éléments à un idiome avec lequel il n'a point eu de contact, conclure d'une ressemblance de sons, qui peut être fortuite, à une parenté imaginaire; enfin supposer des associations d'idées qui ne sont point dans la nature, ou du moins que rien ne démontre avoir existé, c'est ce qu'on a fait trop souvent, et c'est ainsi qu'on a déconsidéré l'étymologie, en faisant un jeu de ce qui aurait dû être une science.

L'étymologie peut s'élever à la dignité et à la gravité de la science, par une méthode et des principes. La première règle de la méthode à employer dans les études étymologiques, c'est de distinguer ce qui est certain de ce qui est probable; ce qui est probable de ce qui est douteux ; ce qui est douteux de ce qui est absurde.

Le premier principe à poser, c'est que la simple ressemblance ou la dissemblance apparente des mots ne doit rien faire préjuger sur la question de leur origine. Les mots les plus semblables peuvent n'avoir aucune analogie réelle, aucune parenté véritable. Prendre au hasard des mots dans toutes les langues, et les rapprocher, est un amusement parfaitement stérile. La combinaison de sons qu'accepte l'oreille humaine n'étant pas infinie, il faudrait avoir du malheur pour ne pas trouver quelque part dans le monde un mot qui offre une certaine similitude avec celui dont on cherche létymologie, surtout si, comme l'a fait un homme qui connaissait beaucoup de langues, mais qui en ce point manquait de critique, M. Klaproth, quand on ne rencontre pas l'équivalent exact du mot que Ton compare, on se contente d'un synonyme ou d'un quasi-synonyme. Ensuivant cette marche, il est impossible qu'on ne découvre pas de prétendus rapports entre des mots et entre des langues qui n'ont aucun rapport véritable.

Amour an a, en tartare mantchou, un sens qui n'est pas trop différent $ amoureux; cependant il n'est pas probable

que les Tartares mantchoux aient donné ou emprunté aux Romains le nom de l'amour.

Quelquefois même le hasard fait que des mots très-semblables ont, dans deux langues différentes, des sens entièrement opposés. Quoi de plus semblable à l'allemand ca t, à l'anglais cold, froid, que le latin calidus, l'ancien français cault, l'italien cahlo? Et cependant, qui pourrait avoir la pensée de faire dériver ces mots d'une même racine?

Ainsi, l'analogie n'établit point la parenté. On le conçoit, puisque, dans une même langue, deux mots identiques n'ont aucun rapport, ni pour le sens, ni pour l'étymologie.

D'autre part, l'extrême dissemblance des mots ne prouve nullement que l'un ne vient pas de l'autre, ou que tous deux n'ont pas la même origine. On a cité souvent rossignol, de lucus, Lucinia, luciniola; en italien, ussignolo; en français, rossignol, rossignol. Evêque et bischoff ne se ressemblent en aucune façon ; cependant tous deux viennent également d'episcopus.

Quelquefois le sens n'a pas été moins modifié que la forme. On ne saurait douter que virtuose, désignant un chanteur ou un joueur d'instrument, ne dérive de virtns, qui voulait dire force, et que le mot bougette, une petite bourse, altéré par la prononciation anglaise en budget, ne soit devenu le nom de la dépense annuelle d'un grand peuple.

Ainsi, il n'y a rien à conclure, pour ou contre la bonté d'une étymologie, de la ressemblance ou de la dissemblance de deux mots que Ton compare; les plus semblables en apparence peuvent être radicalement différents; les plus différents par le son peuvent être liés par une provenance étymologique incontestable.

Il en résulte qu'il n'y a aucun fond à faire, soit pour affirmer, soû pour nier une étymologie, sur la simple apparence, sur des rapprochements fortuits, sur des comparaisons superficielles. Il faut donc chercher un autre guide que la simple analogie

Ce qui aide surtout à connaître l'origine d'un mot, c'est de connaître son histoire. Si l'on sait les différents états par lesquels un mot a passé, et qu'on arrive par des transitions insensibles du primitif au dérivé , on aura considérablement diminué les chances d'erreur. Pour le français, cette histoire des mots se compose de deux parties : le passage du latin à la langue vulgaire primitive, et les transformations que celleci a subies pour arriver au français moderne.

Je dis le latin, car il n'en est pas du latin comme des autres idiomes qui ont pu influer sur la formation de la langue française. Il ne s'agit pas ici d'un nombre plus ou moins grand de mots fournis à notre langue, il s'agit de son fondement et de sa substance. Il y a en français, nous le verrons, des mots celtiques et germaniques ; mais le français est une langue latine. Les mots celtiques y sont restés, les mots germaniques y sont venus ; les mots latins n'y sont point restés et n'y sont point venus ; ils sont la langue elle-même, ils la constituent. 11 ne peut donc être question de rechercher quels sont les éléments latins du français. Ce que j'aurai à faire, ce sera d'indiquer ceux qui ne le sont pas. Nous passerons bientôt à cette recherche, mais auparavant il convient de considérer pour les mots, ainsi que nous l'avons fait pour les formes grammaticales, comment s'est accomplie la transition du latin au français, et d'abord de présenter sur ce sujet quelques réflexions générales.

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